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Full text of "Revue mensuelle de l'Ecole d'anthropologie de Paris"

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ASSOCIATION POUR L’ENSEIGNEMENT DES SCIENCES ANTHROPOLOGIQUES 

(reconnue d’utilité publique) 


REVUE MENSUELLE 

DE 

L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 

DE PARIS 

Publiée par les Professeurs 


CINQUIÈME ANNÉE — 1895 

Avec 82 figures dans le texte et 1 planche hors texte. 


PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C le 
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, BOULEVARD S A I N T - GE R M A I N , 108 



REVUE MENSUELLE 


DE 

L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


COU LOMMIEKS. 1MP. P. BRODAHD. 


ASSOCIATION POUR L’ENSEIGNEMENT DES SCIENCES ANTHROPOLOGIQUES 

(reconnue d’utilité publique) 

I 


REVUE MENSUELLE 

DE 

L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 

DE PARIS 

Publiée par les Professeurs 


CINQUIÈME ANNÉE — 1895 

Avec 82 figures dans le texte et 1 planche hors texte. 


PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C i? 

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, boulevard saint-germain, 108 


1895 


ÏH£ SETTY CENTER 
IffiRffiY 


COURS D’ANTHROPOLOGIE BIOLOGIQUE 


LA MICROCÉPHALIE VRAIE 

ET LA DESCENDANCE DE L'HOMME 

D’APRÈS L’ETUDE DE TROIS FRÈRES MICROCÉPHALES ET D’UN JEUNE CHIMPANZÉ FEMELLE 

Par J.-V. LABORDE 


I 

Depuis que la doctrine évolutionniste et transformiste est entrée dans 
nos mœurs et dans notre langage scientifique, il est sans cesse ques- 
tion dans nos cours de l’École, dans nos séances et nos communications 
de la Société d’Anthropologie, de descendance, d’hérédité médiate, 
ancestrale ou atavique, de sélection naturelle, etc., termes dont 
nous nous appliquons, à tout instant, à déterminer et à démontrer la 
signification et la réalité par des preuves de tout ordre, tirées de la 
morphologie, de l’embryogénie, des conditions biologiques ou fonc- 
tionnelles. 

Mais rien ne saurait appuyer, et consacrer, en quelque sorte, cette 
démonstration, autant que les faits, les exemples vivants, surtout ceux 
empruntés aux animaux supérieurs, notamment aux mammifères, et 
plus particulièrement à l’homme, notre objectif essentiel. 

Mais rares et exceptionnels sont ces exemples véritablement typi- 
ques; et lorsqu’il s’en présente, d’aventure, nous devons nous em- 
presser de saisir une occasion aussi heureuse et d’en profiter. 

C’est une de ces occasions qui s’offre aujourd’hui à nous, dans les 
plus favorables conditions, et que je me serais gardé délaisser perdre 
pour la science et pour mes chers auditeurs. 

Elle nous est fournie par trois cas — remarquables par plus d’un 

REV. DE l’ÉC. d’àNTHROP. — TOME V. — JANVIER 1895. 1 


2 revue de l’école d’anthropologie 

côté — de Vanomalie cranio- cérébrale qu’on appelle la MICROCÉ- 
PHALIE. 

La question de la microcéphalie, bien qu’ayant donné lieu à des 
travaux de haute et première importance, au nombre desquels il nous 
suffira de rappeler ceux de Cari Vogt et de Broca, sans parler de ceux 
des nosographes, est loin d’être fixée, non seulement au point de vue 
général et doctrinal, mais même dans sa véritable terminologie mor- 
phologique et pathogénique. Il est facile, même à un examen appro- 
fondi, et en consultant et comparant les diverses définitions de la micro- 
céphalie, de constater une confusion réelle dans la compréhension 
de cette anomalie, confusion qui résulte, surtout, de ce fait, que les 
anatomo-pathologistes et les nosographes proprement dits étant restés 
ou restant encore confinés dans leur cadre anatomo-clinique, sans 
entrer dans les voies nouvelles et largement ouvertes par la doctrine 
évolutionniste et transformiste, continuent à envisager cet état comme 
un simple état morbide, réductible à la symptomatologie d’une lésion 
cranio-cérébrale banale. 

C’est, pour nous, une raison de plus de reprendre et de discuter 
cette question, en prenant pour base des exemples-types et de nature 
à fournir des éléments d’interprétation d’une clarté, croyons-nous, 
exceptionnelle. 

Voyons d’abord les faits en eux-mêmes, nous les discuterons 
ensuite. 

II 

Il s’agit de trois enfants, nés en Grèce, dans l’île de Xeraphos 
(Cyclades), deux garçons et une fille, l’aînée (Marguerite) âgée de 
douze ans, le cadet (Nicolas) âgé de dix ans, le dernier (Antoine) âgé 
de huit ans. (Fig. 1.) 

Leur ressemblance de famille est frappante. 

Ils présentent, au premier aspect, la conformation cranio-cépha- 
lique du microcéphale, et les dimensions du crâne répondent à cette 
caractéristique objective. 

Mesurées dans leur circonférence à la base, leurs têtes donnent : celle 
de l’aînée 35 centimètres, celle du cadet 38, celle du plus jeune 39. 

Voici, d’ailleurs, les mesures détaillées et plus complètes, prises, 
avec le soin que l’on connaît, au service anthropométrique de notre 
collègue Alph. Bertillon, et sous sa haute direction K 

1. C’est également à l’aimable intervention de M. A. Bertillon, que nous avons 
plaisir à remercier ici, que nous devons les photographies en buste des trois 


3 


J.-V. LABORDE. — „LA MICROCÉPHALIE 



Marguerite. 

Nicolas. 

Antoine. 

Taille 

0 ra ,97 

0 ra .93 

0 m 

,88 

Buste 

0, 550 

0, 530 


520 

Envergure 

1, 03 

0, 97 

0, 

91 

TMe \ Lon g ueur ”-- 
ieie \ Largeur 

. 12 e , 3 

. 9, 5 

13 e , 1 
10, 0 

12 e , 

10, 

9 

3 

Oreille droite 

. 54, 34 

50, 33 

53> 

32 

Pied gauche 

. 16, 9 

16, 7 1/2 

15, 

7 

Médius gauche 

7, 4 

7, 0 

6, 

6 

Auriculaire gauche. 

5, 3 

5, 6 

S, 

1 

Coudée gauche 

. 29, 4 

27, 3 

25, 

9 


La disposition de la tête en pointe, de la base au sommet, et l’apla- 
tissement frontal sont très marqués : l’état d 'idiotie qui est la consé- 
quence obligée de cette conformation céphalique se manifeste dans 
l’expression hébétée de la physionomie, et dans tout l’habitus extérieur. 



Fig. 1. — Groupe des trois microcéphales. 
Nicolas. Marguerite. Antoine. 


L’attitude des trois enfants est absolument celle du singe, les bras 
et les poignets en flexion rapprochés du tronc, marchant courbés en 

sujets. Le groupe et la photographie debout sont dus à M. Foudrinier, notre 
collègue de la Société d’Anthropologie, auquel nous adressons aussi nos remer- 
ciements. Les clichés ont été mis gracieusement à notre disposition par le journal 
La Médecine moderne. 


revue de l’école d’anthropologie 



Fig. 2. — Marguerite (l’aînée). Profil. 



Fig, 4. _ Nicolas (cadet). — Profil, | 




Fig. 3. — Marguerite. — Face. 



Fig. 5. — Nicolas.: Face. 



Fig. 7. — Antoine. — Face. 


J.-V. LABORDE. — LÀ MICROCÉPHALIE 5 

avant comme les anthropoïdes, les jambes écartées et mal assurées, 
parfois à quatre pattes, mais en s’appuyant sur les poings fermés. 

Ils sont constamment en mouvement; nuit et jour ils s’agitent, 
même en dormant. La tête est, par moments, entraînée dans un mou- 



Fig. 8. — Attitude debout d’un des microcéphales (Nicolas). 
(Comparer avec le groupe ci-dessus, fig. 1.) 


vement automatique plus ou moins rapide de rotation sur Taxe cer- 
vical, surtout chez l’aînée (la fille), d’ailleurs la plus idiote. 

Ils présentent tous les trois, surtout les deux aînés, une déviation 
des genoux et des pieds en valgus (voir la fig. 8). 

Ils ne parlent pas, poussent seulement, de temps à autre, des cris 
inarticulés, réflexes; surtout quand ils éprouvent une impression 
joyeuse. Ils ne peuvent fixer leur attention longtemps sur un objet. Ils 


6 


revue de l’école d’anthropologie 


entendent assez bien, et voient les objets d’assez loin. Ils ne reconnais- 
sent personne, même pas les gens qui leur donnent à manger; ils ne 
mangent cependant pas seuls : il faut leur mettre la nourriture presque 
dans la bouche. Ils ne retiennent ni leurs urines ni leurs matières 
fécales. Les deux garçons sont hypospades et cryptorchides. 

La dentition est normale; le prognathisme est assez prononcé. La 
colonne vertébrale semble ne présenter qu’une courbure, celle qui 
correspond à leur déjettement en avant. Les avant-bras sont très longs 
par rapport aux bras (autre caractère simiesque). 

Quel qu’en soit le degré très avancé d’idiotie va sensiblement en 
décroissant de l’aînée au plus jeune. On attire, en effet, assez facile- 
ment l’attention de ce dernier avec un objet surtout brillant ou ren- 
dant un son, dont il cherche à s’emparer : il l’examine, le retourne, 
l’explore à la façon tout à fait simiesque, et manifeste les impressions 
agréables qu’il en éprouve. 

Leurs parents, âgés, le père de quarante ans, la mère de trente-cinq, 
cultivateurs, sont sains et bien conformés, sans aucune tare person- 
nelle ou héréditaire; — du moins les renseignements qu’il nous a été 
possible de recueillir les donnent comme tels, de même que pour les 
ascendants et les collatéraux. Ces renseignements nous viennent de 
deux sources compétentes, de M. le D r Apostolidès (d’Athènes) et de 
M. le D r Kyriacos, qui accompagne les enfants. 

Fait important : quatre ans après les trois microcéphales idiots, la 
mère a engendré successivement deux enfants parfaitement constitués 
et normaux sous tous rapports. 

III 

Tels sont nos trois sujets considérés dans leur constitution, leur 
habitus physique, et leur état biologique ou de fonctionnement 
objectif. 

Or, ce que je veux prouver, et ce qui résulte clairement, selon 
moi, de l’étude approfondie de cette constitution et des conditions 
biologiques et fonctionnelles qu’elle réalise, c’est qu’il s’agit ici, non 
point d’un état pathologique proprement dit, issu d’une ou de plusieurs 
lésions accidentelles, banales , de la substance cérébrale ou crânienne, 
mais bien d’une anomalie congénitale de l’espèce, provenant à la fois 
d’un arrêt de développement et d’une déviation régressive de ce même 
développement, ayant amené le retour vers le type ancestral de l’es- 
pèce ; en sorte que nous nous trouvons en présence de véritables pro- 
duits de l’atavisme ou de l’anomalie de génération dite réversion. 


J.-V. LABORDE. 


LA MICROCÉPHALIE 


7 


Afin de justifier cette proposition, et de lui assigner — ce que nous 
comptons faire au cours de cette conférence — tous les caractères d’une 
démonstration appuyée sur les témoignages vivants et irrécusables 
qui sont devant nos yeux, permettez-moi de rappeler et de fixer, en 
quelques mots topiques, la signification des termes qui sont la base 
même de cette démonstration, et qui contiennent la solution de l’im- 
portant problème anthropologique qui se présente en ce moment à 
nous. 

Et d’abord, qu’est-ce qu’une anomalie, en général, et comment 
concevoir, ensuite, l’anomalie de l’espèce? 

A. — Toute déviation du type spécifique, ou de l’espèce, constitue 
une anomalie en général; et cette anomalie comporte deux variétés 
ou formes essentielles : 1° arrêt de développement ; 2° déviation de 
ce même développement. 

L’arrêt de développement peut se présenter dans trois conditions 
diverses bien caractérisées : 

a. Il y a arrêt de développement par absence de formation de 
l'organe : exemple, l’absence de tête, ou Yacéphalie congénitale. 

b. Le développement organique s’arrête à une de ses périodes 
embryonnaires : exemple, le bec-de-lièvre (ou défaut de soudure des 
deux moitiés du maxillaire, qui peut s’étendre jusqu'à la voûte pala- 
tine, gueule de loup) ; exstrophie vésicale (ouverture immédiate et 
permanente de la vessie à l’extérieur) ; spina bifida (ouverture persis- 
tante du canal rachidien à sa partie inférieure), etc. 

c. 11 y a persistance d’un organe à l’état embryonnaire : exemple, 
persistance du canal artériel, de poils, d’une queue. 

La déviation de développement consiste dans l’apparition d’une 
conformation qui n’existe pas normalement chez l’embryon de l’es- 
pèce à laquelle appartient ce dernier, mais qui se rencontre réguliè- 
rement dans des espèces inférieures : exemples, des mamelles placées 
dans l’aine ou mamelles inguinales, des muscles surnuméraires, etc. 

Ce qu’il importe de retenir, à ce propos, c’est que l’arrêt et la dévia- 
tion du développement sont, la plupart du temps et dans la réalité, 
simultanés et concomitants, et qu’ils ne se plient pas à la catégorisa- 
tion rigoureuse de nos classifications. Ainsi, un organe ou un appareil 
organique s’arrêtent dans certaines conditions embryogéniques, c’est là 
proprement dit Y arrêt de développement; mais, en même temps, il se 
développe suivant un mode d’évolution propre à une espèce inférieure, 
c’est la déviation de développement : et c’est dans la simultanéité et, en 
quelque sorte, la confusion de cette double condition que réside, 


8 


revue de l’école d’anthropologie 


ainsi que nous Talions voir, l’anomalie spécifique qui nous occupe, 
et qui participe, à la fois, d’un arrêt et d’une déviation de développe- 
ment, grâce à une condition et à une influence d’ordre nouveau, que 
nous allons voir résider dans l’hérédité médiate ou ancestrale. 

Voilà un premier fait général et fondamental, qui se dégage des 
considérations précédentes et préliminaires. 

Un second fait, non moins important que celui qui précède, auquel 
il se rattache, d’ailleurs, étroitement, par le côté embryogénique, est 
le suivant. Il existe un lien immédiat entre l’état embryonnaire, à 
certaines de ses phases, et la constitution morphologique des espèces 
animales inférieures. Si bien qu’au point de départ et d’origine, et 
pour ainsi dire, dans le moule primitif, embryonnaire, les caractères 
morphologiques des êtres se confondent d’abord ; puis dans une évolu- 
tion consécutive et successive, ils divergent, et se différencient, pour 
constituer, d’une part l’espèce, et d’autre part l’individu. 

Or, si dans cette individualisation organique et fonctionnelle, nous 
faisons intervenir l’adaptation au milieu extérieur, aux contingences 
de la vie, et en plus l’influence procréatrice, héréditaire, nous serons 
en possession des véritables éléments de l’évolution et des transfor- 
mations de l’être, soit dans le sens progressif ou d’une évolution 
supérieure, soit dans le sens régressif ou du retour à l’animalité infé- 
rieure ou au type ancestral. 

Quel que soit, en effet, le degré de l’animalité de l’être que Ton con- 
sidère, quelle que soit sa place dans l’échelle zoologique, il se confond, 
à l’état et à certaine période de la vie embryonnaire, avec tous les 
autres; si bien que, pour ne considérer, par exemple, que l’embran- 
chement qui nous intéresse le plus ici, celui des vertébrés, on le 
voit revêtir, tour à tour, les caractères morphologiques du reptile, 
du poisson, du batracien, de l’oiseau, puis diverger et se différencier 
pour passer à la forme et à l’organisation du mammifère. Partant, 
en un mot, de l’origine et de la forme embryonnaires communes et 
inférieures, il s’élève, si son développement s’accomplit selon la nor- 
male, et sans déviation, à la forme supérieure, au type organique 
achevé. C’est ainsi, pour prendre notre espèce, que tous les enfants se 
ressemblent et se confondent à l’origine et à la période embryon- 
naires et fœtales : tous sont, pour ainsi dire, comme nous le remar- 
quions plus haut, coulés dans le même moule, le moule ancestral. 
Puis, ils se différencient individuellement pour prendre les caractères 
du procréateur immédiat, ce qui constituera la ressemblance pro- 
chaine ou immédiate. 

Mais, supposons que, par suite d’un arrêt de développement, qui 


J.-V. LABORDE. — LA MICROCÉPHALIE 


9 


peut aussi en être, comme nous l’avons montré, une déviation, les 
caractères primitifs, embryonnaires, ancestraux, persistent, et consé- 
quemment prédominent, nous verrons alors se réaliser le cas de l’hé- 
rédité médiate ou atavique, qui constitue exactement Yanomalie 
réversive; nous aurons affaire à un produit — ici un enfant * — res- 
semblant moins aux parents immédiats ou prochains, qu’aux ancêtres 
ou parents les plus reculés, — à un produit de l’hérédité ancestrale 
ou atavique, dont il revêt les caractères prédominants, restés plus 
ou moins latents dans les générations intermédiaires. 

Or, ce cas est précisément celui des trois sujets que je vous présente 
et dont la caractéristique anthropogénique va maintenant, je l’espère, 
clairement ressortir à vos yeux des considérations générales qui 
précèdent, et de leur application à l’espèce d’anomalie qui nous 
occupe. 

IV 

Dans son acception terminologique propre microcéphalie signifie petite 
tête. Mais dans quelle mesure, dans quelle proportion à la fois mor- 
phologique et fonctionnelle? Une tête peut être petite, relativement, 
sans constituer la microcéphalie vraie, ni l’état fonctionnel cérébral 
correspondant ou adéquat, c’est-à-dire l’idiotie. 

Il importe de tenir compte en principe, avec notre collègue 
Manouvrier qui a judicieusement insisté sur ce point, de la relation 
et de la proportionnalité entre la taille et la masse des organes avec 
la capacité crânienne et la masse du cerveau avec lequel ces organes 
sont en rapport. C’est pourquoi la limite qui marque, tant au point 
de vue morphologique que fonctionnel, l’état réel et caractéristique 
de l’anomalie dont il s’agit, est difficile à fixer, et pourquoi tant de 
divergences se sont produites et existent encore à ce sujet, notam- 
ment dans la définition si disparate de la microcéphalie 4 . Les 
mesures comparatives elles-mêmes, dans lesquelles on s’est évertué 
depuis Broca jusqu’à Thurnam, de la capacité crânienne, et du poids 
et du volume du cerveau, ne sont pas absolument de nature à fournir 
un critérium certain et indiscutable. Ce critérium , selon nous, réside 
dans les conditions essentielles suivantes : 

\. Voir à ce sujet l’excellente thèse de Ducatte: La Microcéphalie au point de 
vue de V atavisme, 1880 . 


10 


revue de l’école d’anthropologie 

Première condition , qui constitue une véritable loi morphologique 
et biologique : Le cerveau proprement dit, organe de l’intelligence, 
ne peut être réduit, dans son poids et dans son volume, à certaines 
proportions, sans que sa fonction, qui est la fonction intellectuelle, 
soit réduite elle-même à ses proportions les plus minimes, celles de 
l’enfance ou de l’animalité, ou fasse complètement défaut : c’est 
l’idiotie proprement dite, positive, ou essentielle. 

Deuxième condition : Cette réduction du cerveau, et les modifica- 
tions morphologiques qui en sont la suite, sont essentiellement le 
résultat d’un arrêt de développement embryonnaire, et nullement 
d’une lésion organique accidentelle des éléments ou de la substance 
encéphaliques, ou même d’une lésion de dégénérescence, à moins que 
l’un et l’autre surviennent consécutivement et à titre de complications 
de l’arrêt du développement. 

Cette deuxième condition bien déterminée établit une démarcation 
nette entre l’idiotie primitive, essentielle, d’origine embryogénique, 
et l’idiotie symptomatique de tous les états pathologiques qui la peu- 
vent engendrer : depuis les lésions organiques de toute nature, 
néoplasmes, hémorragies interstitielles ou des membranes d’enve- 
loppe, hydrocéphalie kystique, traumatisme, jusqu’aux maladies 
fonctionnelles ou sine materia , notamment l’épilepsie essentielle, et 
les dégénérescences mentales de transmission, syphilis, alcoolisme, 
crétinisme : en ces cas, c’est à l 'idiotie symptomatique que l’on a 
affaire, et fût-elle congénitale ou d’origine fœtale, elle ne doit pas être 
confondue, ainsi quelle l’a été jusqu’à présent, surtout par les noso- 
graphes, avec l’idiotie primitive, essentielle, que je m’efforce, en ce 
moment, de dégager et de caractériser. 

Troisième condition , simultanée, concomitante et solidaire des deux 
précédentes : Le crâne ou boîte crânienne qui renferme le cerveau 
participe nécessairement aux modifications de volume de ce dernier, 
attendu qu’il est étroitement lié et subordonné à son développement, 
et qu’il subit, par conséquent, le même arrêt embryonnaire; la 
réduction du cerveau entraîne donc, nécessairement, celle du crâne; 
ce qui constitue la microcéphalie proprement dite, proportionnelle et, 
pour ainsi dire, adéquate à l’idiotie primitive, dont elle est la con- 
séquence. 

Cette réduction de la boîte crânienne, dans la condition bien déter- 
minée dont il s’agit, condition régie par l’arrêt du développement 
embryogénique du cerveau, ne dépend pas, non plus, en ce qui con- 
cerne le squelette osseux, d’une lésion organique quelconque, pas 


J.-V. LABORDE. — LA MICROCÉPHALIE 11 

même d’une occlusion prématurée des sutures ou des fontanelles, 
autrement dit d’une synostose , pouvant influer, en l’empêchant, en 
le retardant, sur le développement consécutif de l’encéphale : il ne 
s’agit pas, en un mot, de microcéphalie symptomatique ou consécu- 
tive. Et cette distinction capitale n’importe pas seulement au point 
de vue scientifique et anthropogénique, mais encore au point de vué 
pratique relativement à certaines interventions opératoires, préco- 
nisées, en ces derniers temps, dans les cas d’intelligence arriérée ou 
d’idiotie, et dont les indications rationnelles sont loin d’être fixées, 
précisément à cause de la négligence et du défaut de distinction 
ci-dessus. 

Grâce à cette base de détermination et de fixation des conditions de 
la microcéphalie vraie , nous pouvons en rapprocher les mesures cra- 
nio métriques et cérébrales qui paraissent coïncider avec ces condi- 
tions. Les mesures assignées par Broca aux microcéphales proprement 
dits (car il distinguait de ceux-ci les demi-microcéphales représentés 
par les crânes d’Européens non déformés) sont les suivantes : 

Capacité crânienne : de 300 centimètres cubes à 600. 

Circonférence crânienne : de 0 m. 320 millim. à 0,370. 

Poids du cerveau : moyenne, 1049 gr. chez l’homme, 907 gr. chez 
la femme, pouvant descendre, même à l’âge de la puberté, à 500 et 
400 grammes, et plus bas encore. 

Or, rappelons que, pour ce qui est du volume et du poids cérébraux, 
ils sont représentés par le chiffre moyen de 1150 gr. dans les races 
inférieures; et par ceux de 300 à 400 grammes chez les singes. 

Eh bien ! nous sommes là dans la véritable situation craniométrique 
de nos microcéphales, puisque la mesure circonférentielle du crâne 
correspond très approximativement aux nombres ci-dessus (0 m. 320, 
0 m. 350, 0 m. 390). 

On peut, et nous sommes rationnellement autorisés à le faire, en 
déduire la capacité crânienne, et le volume et le poids du cerveau 
proportionnels, qui ne doivent guère dépasser ceux du cerveau du 
singe, même d’espèce inférieure, notamment les Pithéciens, surtout 
si nous en jugeons par le degré intellectuel. 

Nous nous trouvons, ainsi, en présence d’une organisation cranio- 
cérébrale caractérisant la microcéphalie et Y idiotie vraie , produit 
d’un arrêt de développement embryonnaire, et qui représente exac- 
tement — en s’y superposant, en quelque sorte, — l’organisation 
cranio-cérébrale du singe, à son stade définitif. 

Cette déduction va se justifier plus amplement encore par l’examen 
particulier des caractères craniologiques, d’un côté, et cérébraux, de 
l’autre, dont il s’agit. 


12 revue de l’école d’anthropologie 

1° Caractères craniologiques. 

Au point de vue morphologique, le crâne du microcéphale, et, en 
particulier, de nos microcéphales ici présents, revêt le caractère 
simiesque et rappelle le crâne des anthropoïdes; prédominance très 
marquée du type pariétal (fîg. 2 h 7) : frontal étroit, court, fuyant, 
élargi seulement à la partie inférieure et faciale; mâchoires de 
volume et de poids relativement exagérés, et disproportionnées avec 
le volume énormément réduit de la tête : chez un microcéphale 
de vingt-trois ans et de petite taille (Musée Broca) Manouvrier a 
trouvé le poids de la mandibule atteignant le poids moyen normal, 
le volume du crâne étant quatre ou cinq fois plus petit que la 
moyenne. Il en résulte que par l’indice cranio-mandibulaire, et plus 
encore l’indice cranio-cérébral, les microcéphales vrais établissent 
une véritable transition entre les anthropoïdes et l’homme. 

Il faut ajouter à l’organisation craniométrique qui précède le 
prognathisme plus ou moins prononcé, et caractéristique du profil 
simiesque et des races inférieures. Enfin, la région basilaire du crâne 
présente cette particularité importante que le trou occipital étant très 
reculé, et dans une situation d’obliquité relative d’avant en arrière et 
de bas en haut, d’une part le squelette facial se trouve rejeté et proé- 
minent en avant, et incliné en bas : ce qui entraîne une insertion plus 
reculée en arrière de la tige rachidienne, donnant lieu à la courbure 
dorsale supérieure qui détermine l’attitude simiesque caractéristique. 
Cette attitude, nous l’avons vu, est bien celle de nos petits sujets; et 
leur rapprochement avec le singe anthropoïde, au point de vue des 
caractères craniologiques et du squelette, est absolument justifiée. 

2° Cette justification va tout aussi bien se déduire des caractères 
cérébraux , tant morphologiques que fonctionnels. 

On peut dire, à cet égard, que la phase de développement embryon- 
naire qui constitue, à peu près exactement, le cerveau définitif du 
singe, coïncide précisément avec l’arrêt de ce développement qui 
caractérise le cerveau du microcéphale ; en sorte que ce dernier, dans 
son évolution retardée et déviée, reproduit les caractères morpholo- 
giques du cerveau simiesque, à savoir, et pour ne rappeler que ces 
caractères essentiels qui représentent le type simien des parties de la 
voûte ou du manteau cérébraux : 

a Simplicité primitive des circonvolutions et des plis circonvolu- 
tionnaires atteignant tout au plus l’arrangement et la complication 
de ceux du cerveau d’anthropoïde; 

b Dispositif particulier des plis centraux allant se souder à la cir- 
convolution et aux plis intersourciliers; 


J.-V. LABORDE. — LA MICROCÉPHALIE Î3 

c Plis postérieurs de passage et lobe occipital développés selon le 
type de certains singes américains, notamment les Atèles ; 

a? Défaut du rapprochement des lèvres de la scissure de Sylvius, et 
absence de formation du lobule central. 

Enfin, comme conséquence générale de ces modifications morpho- 
logiques, réduction relative et plus ou moins considérable de la portion 
frontale du cerveau, et prédominance de la partie encéphalique cons- 
tituant le'cerveau postérieur, et l’isthme de l’encéphale (régions bulbo- 
protubérantielle et cérébelleuse) qui président aux fonctions végé- 
tatives. 

3° Le type intellectuel correspond exactement à ces conditions orga- 
niques; et tout, dans le fonctionnement qui résulte de la mise en jeu 
des facultés cérébrales, depuis les manifestations volontaires, jusqu’à 
la conception des idées, et à leur expression, ou au langage, tout fait 
défaut, ou est réduit au minimum ; de telle sorte que l’on est autorisé 
à répétera ce propos, avec Cari Yogt : corpore homo , intellectu simia , 
avec cette réserve, toutefois, relativement à ce dernier point, que les 
microcéphales proprement dits, et notamment les remarquables spé- 
cimens qui servent de base à cette étude, sont dans un état réel d’in- 
fériorité intellectuelle, relativement au singe, cela pour une raison 
d’ordre évolutif et transformiste qui achève notre démonstration: c’est 
qu’ils n’ont pas subi l’influence et les conséquences de l’adaptation 
au milieu, et aux circonstances qui amènent et exigent la lutte pour 
la vie, et président à l’évolution et au perfectionnement des fonctions 
cérébrales. 

Nous pouvons, d’après ces données, définir le microcéphale vrai : 

Un produit anormal , régressif ou réversif , c'est-à-dire atavique , 
dont l'origine ou le point de départ est , à la fois , dans un arrêt et 
une déviation du développement embryonnaire de l'appareil cranio- 
cérébral, qui caractérise l'état primitif de la souche ancestrale de 
l'homme , et y ramène. 

L’arrêt de développement fondamental ou cranio-cérébral qui 
caractérise l’anomalie n’est pas, d’ailleurs, unique, et, comme d’ha- 
bitude en ces cas, il s’étend à d’autres organes, ou appareils orga- 
niques. Il en résulte des malformations physiques concomitantes 
plus ou moins nombreuses, telles que : bec-de-lièvre, spina bifida, 
utérus bifide, pieds bots, polydactylie. Cette simultanéité tératolo- 
gique ne fait pas défaut chez nos sujets, dont les deux plus jeunes, 
qui, par leurs organes génitaux externes, représentent des enfants 
mâles, sont affectés, ainsique nous l’avons noté, d 'hypospadias (ouver- 


14 revue de l’école d’anthropologie 

turc du canal de l’urëtre au-dessous et à la racine de la verge), et 
d e cryptorchidie (absence de testicules dans le scrotum). 

Le mécanisme de la génération immédiate de tels sujets apporte, 
ainsi que l’a fort bien montré Cari Yogt en son remarquable Mémoire 
sur les microcéphales ou hommes-singes, une nouvelle confirmation à 
la réalité de leur ascendance ou origine atavique. Ge mécanisme 
paraît se rattacher, en effet, à celui des générations alternantes que 
l’on observe chez certaines espèces, dont les hydro-méduses nous 
offrent, à cet égard, le type. Le procréateur A engendre B qui lui 
est dissemblable; B engendre à son tour C, dissemblable à B mais 
semblable à A; et ainsi de suite avec cette alternance réglée du retour 
prochain au générateur ascendant. 

Mais l’alternance peut s’éloigner plus ou moins, et franchir des 
séries de générations, en obéissant, d’ailleurs, à certaines influences 
extérieures ou de milieu, intérieures ou tératologiques, imprimant à 
l’espèce le cachet d’anomalie qui la ramène vers l’hérédité ancestrale. 
C’est ainsi que dans l’exemple que nous avons sous les yeux, les 
parents directs ou immédiats ont donné naissance successivement à 
trois produits moins semblables à eux-mêmes qu’au type ancestral, 
d’où ils dérivent et vers lequel ils font retour; et ces mêmes parents, 
après un intervalle de quatre années, engendrent des produits nou- 
veaux, de conformation normale, en tout semblables au procréa- 
teur direct. Le principe biologique de l’alternance est ici parfaite- 
ment réalisé, et il est possible qu’une nouvelle génération ramène, 
dans cette lignée, le type ancestral. 

V 

C’est donc bien à des hommes ou enfants-singes , selon la juste 
appellation de Cari Yogt, que nous venons d’avoir affaire, c’est-à- 
dire à des types chez lesquels le caractère humain ou hominal a 
subi la régression atavique, l’anomalie réversive vers le type ances- 
tral, qui est évidemment le type simiesque. 

Nous allons, maintenant, voir et montrer, par contre, le type ances- 
tral, le type simiesque fondamental, chez lequel s’opère, et s’est 
déjà opérée l’évolution vers les caractères humains ou supérieurs, 
grâce au milieu et aux conditions dans lesquels se trouve placé le 
sujet. 

Ce sujet est un jeune chimpanzé du sexe féminin (fîg. 9), qui a été 


J. -V. LABORDE. — LA MICROCÉPHALIE 


15 


baptisé par son propriétaire, je pourrais dire, comme on va s’en 
convaincre, son père adoptif, du nom de Juliette. Il a déjà fait son 
apparition, l’été dernier, à Paris, dans les salons de quelques jour- 
naux, et, en province, d’où il revient exprès pour nous; car c’est la 
présentation que j’ai faite à l’Académie des trois microcéphales qui a 
provoqué son retour. Les gazettes en ont parlé, mais nulle étude 
scientifique n’en a encore été faite, à notre connaissance. 



Fig. 9. — Juliette. Enfant chimpanzé de 3 ans. 


Autant qu’il est permis d’en juger par sa dentition et ses allures, 
Juliette paraît âgée de trois à quatre ans; elle a, d’ailleurs, l’aspect et 
les allures d’un enfant. 

Sa taille, qui annonce le futur développement de celle des grands 
anthropoïdes, est d’environ 72 centimètres. 

Elle présente la conformation et les attributs extérieurs essen- 
tiels des Primates ou des Quadrumanes, mais avec certaines modi- 
fications de détail, du côté physique, qui ont pour nous, et au 
point de vue auquel nous nous sommes placé ici, une certaine 
importance. La peau, quoique complètement velue, à la façon des 
anthropoïdes, et de couleur pigmentéô très foncée, est presque 



16 


revue de l’école d’anthropologie 


blanche à la partie antérieure du thorax. Ce dernier, à part les poils 
dont il est pourvu, offre absolument la conformation normale de la 
cage thoracique de l’enfant. L’abdomen se distingue aussi très sen- 
siblement du ventre globuleux et proéminent de l’anthropoïde adulte 
et à l’état sauvage. Les bras et les avant-bras présentent, dans leurs 
contours, une régularité et une certaine élégance de formes qui 
rappellent celles de la jeune femme. Il en est de même, jusqu’à un 
certain point, des cuisses, des jambes, et de la région du dos et des 
lombes, dont les lignes générales sont d’un aspect et d’un plastique 
très approximativement humains. 

La tête est relativement bien proportionnée, et sans déformation 
apparente. La circonférence du crâne à sa base, ou bi-auriculaire, 
est de 0 m. 34 centimètres, et par conséquent supérieure d’un cen- 
timètre à celle de Marguerite, l’aînée des microcéphales. L’implanta- 
tion des cheveux est exactement la même que chez ces derniers, 
c’est-à-dire très surbaissée à la région frontale; chez Juliette, ils 
tombent en mèches longues d’un beau noir sur le cou, presque 
droit, sans courbure prononcée, même à la racine de la tige rachi- 
dienne; si bien que, quand on regarde le sujet par derrière, du côté 
occipito-cervical, on dirait à s’y méprendre un véritable enfant : l’illu- 
sion, et on peut le dire, les ressemblances sont plus frappantes encore 
lorsque Juliette se met en mouvement sur ses pieds, se déplaçant 
exactement comme un enfant qui fait l’apprentissage de la marche, 
avec ses bras en balancier. 

C’est, du reste, par le fonctionnement soit physique, soit intel- 
lectuel du sujet, qu’il est surtout permis d’apprécier son état d’évolu- 
tion et sa situation comparative avec les microcéphales de tantôt. 

Les yeux grands et noirs sont doux dans leur expression habituelle 
qui est absolument celle du regard humain, malgré le raccourcisse- 
ment et l’épatement du nez, et le prognathisme maxillaire, carac- 
téristiques de l’espèce, mais ne diffèrent pas énormément de celui 
de Marguerite. 

Juliette répond fort bien à son nom, ce qu’aucun des microcéphales 
ci-dessus n’est capable de faire. Elle demande, quand elle a à satis- 
faire certains besoins, surtout quand elle est couchée (l’inconscience 
et l’abandon sont absolus, de ce côté, nous l’avons vu, chez les 
précédents). Elle est d’une remarquable affectuosité, embrasse abso- 
lument comme un être humain, et si elle est grondée et menacée 
d’être délaissée par son gardien, elle pousse un cri de désolation, se 
précipite, pleine d’inquiétude, dans les bras de ce dernier et l’em- 
brasse avec effusion. 

Détail particulier et intéressant : à son réveil, le matin, elle lève 


17 


J. -Y. LABORDE. — LA MICROCÉPHALIE 

doucement et discrètement ses yeux vers ses parents adoptifs, le 
mari et la femme couchés près d’elle, et s’ils la regardent, réveillés 
eux-mêmes, elle saute, joyeuse, dans leur lit, et se couche entre 
les deux. 11 n’est pas difficile de reconnaître là un acte humain, 
infantile, très fréquent. Enfin, parmi les autres actes qui témoi- 
gnent d’un travail intellectuel assez compliqué, je citerai le suivant : 
lorsque son maître roule une cigarette, la lui met dans la main, 
qui fonctionne avec une parfaite opposabilité du pouce (ce que ne 
fait pas non plus la main des microcéphales), et lui demande ce que 
l’on fait de cet objet, Juliette le présente et le porte immédiatement 
à la bouche de l’individu. 

Ajoutons, à propos de Juliette, qu’elle prend elle-même les ali- 
ments dont on la nourrit, et qui sont, d’ailleurs, les mêmes que 
ceux dont se nourrissent ses maîtres, tandis que nos microcéphales 
ont besoin qu’on les fasse manger. 


En somme, on le voit, le type ancestral qui est le singe anthropoïde 
évolue ici, physiquement et cérébralement, vers sa descendance, 
c’est-à-dire vers l’homme; tandis que ce dernier, en la personne du 
microcéphale, est retourné vers le type ascendant. 

La démonstration nous semble claire et évidente. Toutes les objec- 
tions de sentiment, ou puisées dans un mysticisme légendaire, et 
qui a, lui aussi, les caractères d’une hérédité aux racines d’autant 
plus profondes et tenaces qu’elles ont poussé hors de l’atmosphère 
humaine de la raison et de la recherche, dans le domaine du sur- 
naturel, de la foi aveugle et stéréotypée, ne changeront rien à cette 
vérité scientifique. 

A ceux qui, enchaînés à cette tradition intransigeante et immuable, 
se révoltent contre cette démonstration, ou à ceux qui s’en préoc- 
cupent, et même en souffrent, dans leur orgueil humain, je me con- 
tenterai de rappeler la parole si juste de Broca : « J’aimerais mieux 
passer pour un singe intelligent, que pour un homme imbécile. » 

Et j’ajouterai, comme dernier mot en situation et sans réplique 
acceptable, que la science, elle, n’a pas à s’inquiéter de pareilles 
préoccupations, ni à s’y arrêter ; elle n’en a et ne doit en avoir qu’une : 
chercher la vérité et la montrer là où elle croit l’avoir trouvée. 


REV. DE L’ÉC. D’ATsTHROP. — TOME V. 


1893. 


9 


LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 1 


Par Georges HERVÉ 


Au point où en est arrivé le levé de notre carte, il semblerait que 
l’extrême limite atteinte par les brachycéphales néolithiques soit le 
Finistère d’une part, les départements qui bornent le plateau Central, 
Ardèche et Lozère, d’autre part. On remarquera que cette limite 
serait représentée grosso modo par une ligne tirée de l’extrémité de 
la Bretagne aux Alpes-Maritimes. Elle laisse par conséquent au- 
dessous d’elle toute une vaste portion de la France, correspondant à 
l’ancienne Aquitaine (jusqu’au cours de la Loire), au Languedoc et 
à la basse Provence. Est-ce à dire que la limite dont il s’agit n’ait pas 
été franchie? Je suis loin, certes, de le penser; car on ne saurait 
admettre qu’une race représentée déjà, au campignien, dans les 
kjôkkenmôddings de la vallée du Tage (où nous avons vu, à Mugem, 
des brachycéphales que l’on a pu comparer à ceux d’Orrouy) n’ait 
pas gardé de représentants à l’époque suivante dans le sud-ouest de 
la Gaule. Aussi ne nous étonnerons-nous pas de trouver dans les 
Pyrénées ariégeoises une nouvelle éclaboussure brachycéphalique et 
même de très forte brachycéphalie, ce qu’explique d’ailleurs, comme 
en Savoie, comme dans le Dauphiné, l’habitat montagneux. Une 
caverne sépulcrale néolithique de l’Ariège, celle de Sinsat, fouillée 
par M. Noulet, a permis en effet de recueillir douze crânes, dont 
cinq, mesurables, sont tous cinq très nettement globuleux. Ces crânes, 
qui appartiennent au musée de Toulouse où ils ont été mesurés, sur 
la demande de Ph. Salmon, par le D p Maurel, offrent des indices de 
largeur individuels compris entre 83. 1 et 96. 8. Il y a deux pièces à 
83, deux à 92, une à 96, d’où un indice moyen de 89. 8. 

Mais, en somme, malgré cet îlot témoin, la brachycéphalie véri- 
table reste tout à fait exceptionnelle au-dessous de la Loire et sur tout 
le versant océanique de la France, de même que nous ne l’observons 
pas jusqu’ici dans la région qui s’étend entre la Seine et la Loire. 


I. Voir tome IV, p. 394 sq. 


G. HERVÉ. — LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 19 

Il faut, dès lors, pour savoir si réellement la race de Grenelle s’est 
avancée au delà des aires assez circonscrites où nous notions ses 
représentants directs et sans mélange, rechercher les variétés plus 
ou moins modifiées de cette race, ses types annexes et dérivés, c’est- 
à-dire délimiter à son tour la zone d’extension des types ou sous- 
types de Furfooz. C’est à quoi nous allons maintenant procéder. Nous 
arriverons ainsi à déterminer jusqu’à quel point, dans quelle mesure 
les types de Furfooz se superposent sur la carte au type de Grenelle, 
et dans quelle mesure aussi ils le débordent. 


Les types de Furfooz ont compté en Belgique, pendant le néoli- 
thique, de très nombreux représentants. On les a rencontrés, par 
exemple, au Trou-Madame, à Bouvignes, où M. Dupont recueillait en 
1867 un squelette que Prüner-Bey n’hésitait pas à « considérer comme 
affilié à la race découverte dans les cavernes de Furfooz ». — Peut- 
être pourrait-on rapprocher aussi de ceux des populations de la 
Lesse les ossements provenant de la caverne de Chauvaux, près de 
Rivière, entre Namur et Dinant, ossements que Spring a dit se faire 
remarquer par la petitesse du crâne proportionnellement au dévelop- 
pement des mâchoires, par l’aplatissement du frontal, la largeur des 
narines, la saillie des arcades alvéolaires, l’obliquité des dents, la 
petitesse des fémurs et des tibias. Ils étaient associés dans cette 
caverne, comme l’ont montré les fouilles ultérieures de M. Soreil, à un 
type très dolichocéphale étudié par Virchow ( Congrès de Bruxelles, 
p. 381, 567). — A Hastières, plusieurs grottes, successivement fouil- 
lées depuis 1877, ont donné de très nombreux restes néolithiques, 
conservés au Muséum d’histoire naturelle de Bruxelles et dans les 
collections de la Société d’anthropologie de cette ville. La plus grande 
partie des 33 crânes de cette provenance mesurés par le professeur 
Houzé, sont, nous apprend-il, apparentés à la race de Furfooz, 
d’où l’indice moyen mésaticéphale (79. 8) de la série et son indice 
nasal moyen mésorhinien (51. 6). — Enfin les nombreux crânes 
néolithiques, exhumés dans ces dernières années des grottes de la 
Méhaigne, etc., par MM. Fraipont, Thion, Braconier, sont également, 
en grande majorité, du second type de Furfooz. 

Ce second type de Furfooz, si maintenant nous remontons la Meuse 
pour pénétrer en France, nous le retrouvons à Cumières; la plupart 
des crânes extraits de ce puits funéraire néolithique offrent de grandes 
analogies avec les sous-brachycéphales de Belgique b 


1. Bullet. Soc. d'cinthrop., 1882, p. 584. 


20 


revue de l’école d’anthropologie 


Ce même type est plus représenté encore dans le bassin de la Seine. 
Nous avons vu Broca admettre que l'un des types du Petit-Morin se 
rattachait ethniquement aux hommes de Furfooz, et, de son côtéj 
A. de Quatrefages considérait comme évidente la ressemblance de 
certains des crânes de la Marne avec ceux de la Lesse; il croyait 
même pouvoir distinguer parmi eux des représentants des deux types 
belges L 

Signalons, également dans la Marne, l ossuaire néolithique de Châ- 
lons, fouillé parM. Em. Schmit au lieu dit la C roix-des- Cosaques 1 2 . 
Sur 23 crânes de cette provenance que nous avons mesurés, Hove- 
lacque et moi, nous avons constaté la présence de 4 sous-brachycé- 
phales ayant de 80. 8 à 81. 4 d’indice céphalique. 

Les gisements de crânes analogues ou semblables se multiplient 
quand on se rapproche de Paris. E.-T. Hamy a le premier reconnu que 
le type d’Orrouy, décrit par Broca {Bull. Soc. d'anthro'p., 1864, 
p. 718), n’est autre que le Furfooz n° 2. Les pièces n ps 1, 2 et 3 
d’Orrouy sont particulièrement remarquables à ce point de vue. On 
y relève reffacement des arcs sourciliers, le front bas, étroit et fuyant, 
les bosses pariétales rejetées en arrière, la courbe brusque du tiers 
postérieur des pariétaux, l’occiput verticalement aplati, etc. La norma 
verticalis de toutes ces pièces offre des formes constantes très carac- 
téristiques, et met en évidence tout à la fois le faible développement du 
front, qui est celui des dolichocéphales, l’ampleur des pariétaux, qui 
est considérable et augmente un peu le chiffre de l’indice céphalique, 
enfin l’aplatissement de l’occipital, qui s’efface presque quand le crâne 
est horizontal. — On trouverait maints crânes tout pareils parmi 
ceux extraits de la grotte sépulcrale de Nogent-les-Vierges dans le 
même département; en Seine-et-Oise, des allées couvertes et sépul- 
tures néolithiques du Val, de Vauréal, de Presle, de Brueil, de Meudon, 
de Yigneux; en Seine-et-Marne, du dolmen de La Chapelle-sur-Crécy. 

Bans ces diverses stations, le sous-brachycéphale de Furfod t z 
s’associe à des dolichocéphales et au type de Grenelle : il résulte de 
ces mélanges une population composite, dont l’indice céphalique 
moyen s’élève plus ou moins suivant les différentes séries mises à 
l’étude. 

Plus au sud, Solutré, les grottes desBalmes de la Buisse dans l’Isère, 
le dolmen d’Autigeol dans le bas Vivarais, les dolmens de la Lozère 
nous mettent également en présence de sous-brachycéphales accom- 
pagnant le type pur à tête arrondie, avec ou sans juxtaposition de 

1. Hommes fossiles et hommes sauvages , p. 108. 

2. Bullet. Soc. d'anthrop ., 1892, p. 188, 488. 


21 


G. HERVÉ. — LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 

dolichocéphales. L’influence que ces derniers ont exercée, par voie de 
croisement, sur la race brachycéphale néolithique, et qui a donné 
naissance en bien des cas à l’élément sous-brachycéphale dont nous 
nous occupons, me paraît incontestablement établie parles remarques 
qu’a pu faire Bordier sur les crânes de la Buisse. Les Balmes de la 
Buisse, ou Grandes Balmes de Voreppe, sont des grottes sépulcrales 
néolithiques creusées dans le calcaire corallien de cette localité. 
Fouillées en 1841 par le comte de Gualbert, elles avaient été à cette 
époque l’objet des observations du docteur Charvet, alors professeur 
à Grenoble. On y avait relevé de 30 à 40 squelettes, hommes, femmes 
et enfants, et M. Charvet avait déposé à la Faculté des sciences de 
Grenoble ce qu’il avait pu sauver d’ossements lors des fouilles. Des 
crânes, au nombre de sept, nous ne savions rien jusqu’ici, sinon que 
M. Chantre, qui les avait examinés en 1867, avait trouvé au plus grand 
nombre d’entre eux des caractères de brachycéphalie des plus com- 
plets L C’est là une appréciation qui demande à être légèrement recti- 
fiée. A côté d’un dolichocéphale pur du type dit de Cromagnon, à côté 
de deux brachycéphales purs à 83 et 92 que je vous ai signalés précé- 
demment, les quatre autres pièces de cette petite série dauphinoise sont 
l’une mésaticéphale, les trois autres sous-brachycéphales (80.4 — 81.3 
— 82.2). Ce sont, nous apprend Bordier, des crânes d’un type fin, 
efféminé même dans le sexe masculin, remarquables par la saillie en 
chignon de la bosse occipitale, et qui, à l’œil, ont un aspect dolicho- 
céphale; mais, au compas, on est étonné de l’élévation relative de 
l’indice de largeur, qu’ils doivent à la saillie considérable de leurs 
bosses pariétales. Il est clair, d’après cela, qu’on a affaire à des métis 
retenant encore nombre de traits hérités du type ancien de Croma- 
gnon. 

Au delà du bassin de la Seine, d’un côté, au delà de la Lozère, de 
l’autre, nous observons enfin deux pointes de sous-brachycéphalie, 
au nord-ouest en Bretagne, au sud-ouest dans les Pyrénées, exactement 
comme pour la brachycéphalie elle-même. En Bretagne, les sépul- 
tures de Crozon, déjà nommées, nous donnent, sur cinq crânes, un 
mésaticéphale et deux sous-brachycéphales. Dans les Pyrénées, la 
caverne sépulcrale néolithique de l’Ombrive, commune d’Ussat (Ariège) 
ou grande caverne d’Ussat-les-Bains, fouillée par MM. Noulet et Gar- 
rigou, a livré 6 crânes, dont quatre sont déposés au musée de Tou- 
louse et deux ici, au musée Broca. Deux sont des dolichocéphales du 
type de Cromagnon, deux des sous-brachycéphales à 81.8 et 82.7. 

1. E. Chantre, Etudes paléoethnologiques (Dauphiné, environs de Lyon), 1867, 
p. 38. 


22 


revue de l’école d’anthropologie 


On peut conclure, Messieurs, de ce qui précède qu’il n’y a pas de 
différence appréciable entre l’aire d’extension de la brachycéphalie 
néolithique et celle de la sous-brachycéphalie, entre la répartition 
géographique du type de Grenelle et celle du second type de Furfooz. 
Les deux cartes se superposent, au contraire, très exactement, et les 
régions où nous avons noté l’existence de la race pure sont les mêmes 
qui viennent de nous présenter cette race avec des caractères moins 
marqués, moins évidents et altérés déjà par un commencement de 
mélange. 


Interrogeons donc à son tour la distribution delà mésaticéphalie; 
faisons pour le premier type de Furfooz ce que nous avons fait pour 
Furfooz n° 2 et auparavant pour Grenelle. Que voyons nous? 

Dans la France du nord, des stations de l’Aisne (Vic-sur-Aisne, 
Nanteuil-Vichel), de la Meuse (Cumières), de l’Oise (Nogent-les- 
Vierges, Feigneux, Orrouy, dolmen de Chamanl), de la Marne (sépul- 
tures de la Croix-des-Cosaques à Ghâlons, de Livry-sur-Vesle, grottes 
du Petit-Morin), de Seine-et-Marne (Mareuil-lès-Meaux, grotte sépul- 
crale d’Avigny à Mousseaux-lès-Bray , La Chapelle - sur- Crécy, 
Écuelles), de Seine-et-Oise (allées couvertes d’Argenteuil, du Yal, dol- 
mens de Yauréal, de Conflans, de la Justice à Epône, d’Arronville, 
galerie des Mureaux, sépulture de Vigneux), nous montrent un con- 
tingent assez élevé de mésaticéphales 71 sur 234 crânes, — 30.7 
p. 100 — dénotant par conséquent que, dans toute la région que nous 
avons appelée le centre belge , des croisements entre la race brachy- 
céphale néolithique et celle des dolichocéphales de Baumes-Chaudes 
ou plus récents se sont opérés avec une certaine ampleur. 

Nous retrouvons de même des mésaticéphales, à côté des types purs 
générateurs, dans le Maçonnais, dans l’Isère, la Lozère, l’Ariège 
(Ussat), le Finistère (Crozon). Mais nous en rencontrons aussi — et 
voici où nos cartes vont ne plus coïncider — en des régions où la 
brachycéphalie néolithique n’est pas représentée jusqu’à présent. 
Entre la Meuse et la Saône, par exemple, les trois crânes de Bollwiller 
(Haut-Rhin) ont donné à Collignon les indices céphaliques suivants : 
70.6, 71.2, 79.4 [Rev. cTAnthrop ., 1880, p. 408). Ces indices montrent 
qu’à côté de dolichocéphales vivaient dans la vallée du Rhin des 
mésaticéphales voisins de la brachycéphalie. Si l’on remarque que 
l’indice céphalique du mésaticéphale de Bollwiller est très sensible- 
ment celui du n° 1 de Furfooz, on admettra facilement que ces mésa- 
ticéphales du Rhin appartenaient au même groupe que ceux de la 
Lesse (Cf. Bull. Soc. d'anthrop ., 1881, p. 669). 


23 


G. HERVÉ. — LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 

Si, d’autre part, nous dépassons les causses de la Lozère, point ter- 
minus du centre brachycéphale du sud-est, pour descendre les pentes 
méridionales du plateau Central et des Cévennes, nous apercevons 
une nappe de mésaticéphalie recouvrant une partie de la Guienne et 
du Languedoc. La grotte sépulcrale de Thoran dans le Larzac; dans 
le Gard, le dolmen de la Lauze, près d’Orgnac, peut-être la grotte de 
Rousson (crâne c); dans l’Hérault, la tombe mégalithique de La 
Roquette, commune de Saint-Pargoire, ont fourni des crânes mésati- 
céphales avec indices allant de 77 à 80. Le Crama Ethnica rattache 
également au premier type de Furfooz un crâne féminin découvert 
par P. Gervais en 18G3 dans la grotte sépulcrale de Baillargues 
(Hérault), et dont l’indice oscille autour de 79. Sur la rive gauche du 
Rhône enfin, cette nappe de mésaticéphalie s’étend jusque dans les 
Bouches-du-Rhône : trois crânes de la grotte-dolmen du Castellet, à 
Fontvieille-lès-Arles, comprenaient un mésaticéphale à 78.7 et deux 
dolichocéphales. 

Si la mésaticéphalie néolithique reste jusqu’à nouvel ordre aussi 
rare que la brachycéphalie elle-même entre la Seine et la Loire, ainsi 
qu’au-dessous de la Loire, sur le versant atlantique jusqu’aux Pyré- 
nées, elle s’étend par contre un peu plus en Bretagne. La brachy- 
céphalie y était limitée à un point unique à l’extrémité du Finis- 
tère; quelques mésaticéphales se rencontrent, en outre, dans le 
Morbihan, parmi les crânes du dolmen de Port-Blanc à Saint-Pierre- 
Quiberon. 

Une conclusion très nette se dégage, Messieurs, de ce qui précède, 
quant à la distribution géographique du premier type de Furfooz 
comparée à celle des brachycéphales et sous-brachycéphales néoli- 
thiques. Cette conclusion, c’est que si partout où existent ces derniers 
on trouve aussi des mésaticéphales, la réciproque n’est pas également 
vraie, puisque les mésaticéphales offrent une aire d’extension qui 
dépasse assez notablement les limites des deux autres formes crâ- 
niennes. Ils se prolongent davantage vers le midi — remarque qui 
n’avait pas échappé aux auteurs du Crania (p. 130) — : or, comme 
ils sont issus des brachycéphales, on peut en inférer que ceux-ci 
avaient certainement poussé plus loin que les régions où nous les avons 
vus cantonnés. Pourquoi alors ne se sont-ils pas maintenus à l’état 
de pureté au delà de ces régions? C’est ce qu’une raison très simple 
et facile à saisir permettra d’expliquer. Mais, auparavant, il me faut 
reprendre d’ensemble, sous forme d’observations générales, les points 
essentiels qui ressortent actuellement de nos études. 


24 


revue de l’école d'anthropologie 


Si l’on jette les yeux sur une carte de la France, l’apparente com- 
plexité des nombreuses indications relatives aux populations à tête 
plus ou moins arrondie, arrivées chez nous au néolithique, disparaît, 
et quelques traits principaux se trouvent mis en relief par les décou- 
vertes dont j’ai fait devant vous la longue énumération. La France 
néolithique semble partagée en deux zones. L’une, à l’ouest, embrasse 
tout le pays à l’occident d’une ligne s’étendant à peu près de l’em- 
bouchure de la Seine aux sources de la Garonne ; l’autre, à l’est, com- 
prend le reste du territoire. Dans la première, on ne trouve que des 
dolichocéphales du type primitif de Baumes-Ghaudes (je ne parle pas 
encore des dolichocéphales néolithiques, pour ne pas compliquer inu- 
tilement les questions), dolichocéphales demeurés sensiblement purs, 
sans traces aucunes d’une pénétration brachycéphale — si ce n’est une 
toute petite éclaboussure armoricaine, probablement très tardive — 
mais pouvant présenter néanmoins certaines différences locales que 
nous avons exposées en leur temps (type pur de Baumes-Ghaudes ; 
sous-type de Cromagnon). 

A l’est, au contraire, du nord au midi, les dolichocéphales se mon- 
trent associés à des brachycéphales d’un type paraissant un peu plus 
pur et harmonique au midi qu’au nord, ce qui s’explique par l’habitat 
montagneux, par une préservation plus efficace, et ce qui fait que, 
dans la région alpine, ces immigrants à tête arrondie ont été parfois 
comparés aux populations ultérieures de race ligure et celtique. Nous 
retiendrons, Messieurs, cette comparaison, qui trouvera plus tard son 
application. 

Sans préjuger en rien les affinités ethniques de la race brachycé- 
phale néolithique, ni ses originespremières, la simple constatation de sa 
distribution géographique fait sauter aux yeux, avec la clarté de l’évi- 
dence la plus complète et sans qu’il soit besoin de recourir à aucune 
hypothèse, comment, par quels points elle a pénétré sur le sol gau- 
lois, quelles routes elle y a suivies et jusqu’où elle s’est étendue sur 
notre territoire. 

Vous vous rappelez que ces brachycéphales se groupent en deux cen- 
tres dictincts, que nous avons appelés l’un le centre belge , l’autre le 
centre allobroge. Le premier, au nord-est, recouvre sept départements 
(Pas-de-Calais, Aisne, Meuse, Oise, Marne, Seine-et-Marne et Seine-et- 
Oise); le second en comprend trois, au sud-est (Savoie, Isère et 
Drôme). Il est clair dès lors, par la simple inspection de la carte ainsi 
dressée, que les brachycéphales néolithiques sont venus de l’est. Il est 
non moins certain qu’ils ont pénétré en France par deux voies prin- 
cipales. 


G. HERVÉ. — LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 25' 

Une des branches de cette immigration a dû partir de la Belgique. 
Elle a suivi sans doute les vallées de la Meuse, de la Marne, de: 
l’Aisne, de l’Oise, après avoir franchi les défilés de l’Argonne et passé 
par la trouée des Ardennes. Cette route est non seulement démontrée 
par l’identité des populations brachycéphales en France et en Bel- 
gique, elle l’est encore par ce fait qu’a signalé M. Dupont, à savoir 
que de nombreux objets en pierre, recueillis dans les grottes et 
cavernes de la province de Namur, provenaient de divers gisements 
du bassin de la Marne, du plateau de la Champagne et des Ardennes. 
Ces objets arrivaient parfois de fort loin : quelques-uns des silex mis 
en œuvre par les Néolithiques de Belgique ne se trouvent qu’en Tou- 
raine, à plus de 400 kilomètres à vol d’oiseau; la plupart ont été pris 
en Champagne. Le jayet était tiré de la Lorraine ; les polypiers fossiles, 
des Ardennes; les coquilles fossiles, de Grignon, etc. Il se pourrait,, 
comme l’a pensé Dupont, qu’il y ait eu là matière à une sorte de col* 
portage à grande distance qui aurait ensuite appris le chemin aux 
populations elles-mêmes. 

La seconde voie suivie par nos brachycéphales est le massif alpin, 
dont les cols ont pu être franchis et les vallées parcourues dès cette 
époque reculée. Sur la route du Petit-Saint-Bernard, par exemple, à 
laquelle aboutit la haute vallée de l’Isère, se voient encore les restes 
d’un prétendu cirque d’Hannibal, qui n’est autre qu’un cromlech néo- 
lithique, consacré plus tard à Jupiter par les Romains (Cf. Bull. Soc. 
d’anthrop ., 1865, p. 375, et Y. Duruy, Hist. des Romains , I 550). On a 
signalé aussi dans la région des Alpes quelques sépultures dolméni- 
ques. Lavoie des Alpes conduisait dans la direction de la Suisse d’un 
côté, et je n’en dirai pas plus pour le moment. De l’autre côté, vers la 
France, elle conduisait au Rhône par ses affluents de gauche, l’Isère, 
la Drôme, et, plus haut, par la dépression aujourd’hui en partie 
lacustre et marécageuse que remplissait au quaternaire, entre le 
Jura méridional et la chaîne des Bauges, le grand glacier du Rhône. 
Le Rhône atteint, c’était la route largement ouverte jusqu’au littoral 
méditerranéen. 

L’existence entre nos deux centres brachycéphales d’un îlot inter- 
médiaire, correspondant à la vallée de la Saône (Solutré), celle d’une 
tache de mésaticéphalie (Bollwiller) dans la Haute-Alsace, dénote- 
raient toutefois qu’entre la Meuse et le bassin du Rhône les deux 
grandes voies d'invasion qui sont encore maintenant les points faibles 
de la frontière de l’est — savoir la vallée de la Moselle, et, d’autre 
part, la trouée de Belfort et le cours du Doubs — ont bien pu être 
utilisées, elles aussi. 

Une fois sur notre sol, les populations nouvelles venues s’y sont 


26 


revue de l’école d’anthropologie 


avancées, gagnant de plus en plus vers l’intérieur, jusqu’à la Seine au 
nord, jusqu’au Rhône au midi. 

Au nord, elles s’accumulent dans le bassin de Paris, qui semble 
avoir formé pour elles comme un centre d’attraction. Tandis, en effet, 
que dans les sépultures néolithiques de l’Aisne on compte 5 p. 100 
seulement de brachycéphales (sous-brachycéphales compris, soit la 
totalité des indices égaux ou supérieurs à 80), l’Oise et la Marne en 
comptent 27 p. 100, et Seine-et-Oise 40 p. 100! Par contre, le cours 
de la Seine paraît avoir opposé à l’extension de ces premiers brachy- 
céphales une limite qui n’a pas été franchie. Du moins ne les a-t-on 
point trouvés jusqu’à présent entre la Seine et la Loire, non plus qu’au 
sud de la Loire jusqu’aux Pyrénées. C’est qu’ils se heurtaient là à la 
masse encore compacte, et d’autant plus dense qu’elle était refoulée 
précisément dans cette direction, des anciens occupants du sol, les 
dolichocéphales de la race de Baumes-Chaudes. Si nos brachycéphales 
de la race de Grenelle se sont aventurés vers la Touraine, le Poitou 
et l’Aquitaine, on peut tenir pour à peu près certain que leur infime 
minorité a dû y être noyée et absorbée par l’élément indigène consi- 
dérablement plus nombreux. Nous savons, en tout cas, qu’ils n’ont 
atteint l’Armorique qu’assez tard, alors sans doute que les temps néo- 
lithiques tiraient à leur fin, et à l’état en quelque sorte de cas spo- 
lradiques. 

Au midi, au contraire, le Rhône est franchi, et la race brachycé- 
phale néolithique (il s’agit ici du groupe allobroge) s’étend vers le 
plateau Central dont elle atteint les confins, mais, comme nous 
l’avons dit autrefois, sans s’établir encore dans le massif primitif lui- 
même. On la suit jusque sur les causses calcaires de la Lozère, qu’elle 
aura peut-être abordés par l’Ardèche. Toujours est-il que cette 
poussée vers le sud-ouest, qui ne dépassa pas la Lozère et l’Aveyron, 
n’a pu être que tardive, ainsi qu’en témoigne le mobilier funéraire 
des dolmens lozériens, où le bronze, l’ambre, le verre dénotent une 
civilisation déjà avancée. 

Sur tous les points où nous avons reconnu son existence, la race 
brachycéphale néolithique s’est plus ou moins mélangée avec les 
populations antérieures, et ces croisements ont été la suite tantôt de 
relations pacifiques, tantôt au contraire de luttes violentes, événe- 
ments dont je vous ai présenté naguère le tableau en étudiant les sta- 
tions de la Champagne et celles de la Lozère. Ces croisements donnè- 
rent naissance à des métis, voire à des populations mixtes (en Belgique 
surtout), métis et populations mixtes dont les caractères ou bien se 
rapprochaient davantage du type de la race pure de Grenelle (sous- 
brachycéphales du lype de Furfooz n° 2), ou bien rappelaient un peu 


27 


G. HERVÉ. — LES BRACHYCÉPHALES NÉOLITHIQUES 

plus l’ancienne race de Baume Chaudes-C. omagnon, modifiée en ce 
cas par l’influence brachycéphale (mésaticéphales du type de Fur- 
fooz n° 1). Nous avons vu, en effet, que la carte de la sous-brachycé- 
phalie néolithique correspondait exactement à celle de la brachycé- 
phalie, et que, dans toutes les régions où se rencontraient ces deux 
formes crâniennes, c’est-à-dire des indices de 80 à 83 et de plus de 83, 
il y avait aussi des mésaticéphales (indices de 77 à 80), qui, au nord- 
est, entre la Belgique et la Seine, représentent le tiers environ de 
l’ensemble des pièces recueillies. 

La proportion des mésaticéphales paraît donner à peu près la 
mesure de la pénétration réciproque suivant les régions et du degré de 
mélange des deux races, brachycéphale néolithique et dolichocéphale. 
Tandis que dans l’Aisne, dans l’Oise, ces mésaticéphales forment de 
20 à 21 p. 100 de la population totale, ils s’élèvent à 32 p. 100 en 
Seine-et-Marne, à 38 p. 100 dans la Marne. Lorsqu’on arrive à la 
Lozère, on n’en trouve plus que 3 p. 100. Ce dernier résultat est aisé, 
d’ailleurs, à comprendre. Nous sommes ici, dans la Lozère, à l’étape 
ultime de l’extension progressive de la race qui nous occupe. Assez 
peu nombreuse partout, puisque nulle part elle n’atteint la moitié du 
chiffre total de la population, la race de Grenelle était très réduite 
lorsqu’elle parvint sur les causses. Si les dolmens des causses, où elle 
enterre ses morts, comptent un quart de brachycéphales, ceux-ci ne 
sont plus que 7. 5 p. 100 si on les rapporte à l’ensemble des tribus 
locales, Troglodytes et Dolméniques réunis. En outre, à ce point ter- 
minal, leur arrivée est tardive; ils n’ont pas eu le temps de se mêler 
profondément aux indigènes; il y a juxtaposition plutôt que fusion 
véritable. 

Dès lors, — et j’arrive ainsi à l’explication de cette nappe de mésa- 
ticéphalie formant bordure au midi, en Languedoc et en Provence, à 
la brachycéphalie, arrêtée, elle, à la région des hautes Cévennes, — 
dès lors, quand, dépassant les Cévennes, nos brachycéphales néoli- 
thiques apparaissent dans la basse vallée du Rhône et s’étendent 
vers la Méditerranée, ils ne sont plus assez nombreux pour avoir pu 
se maintenir purs au milieu des populations indigènes. Absorbés par 
ces dernières, leur infiltration parmi elles n’est plus décelée que par 
la présence d’un certain nombre de métis du type n° 1 de Furfooz. 
Ils sont, en effet, ici, au terme de leur course, et nous touchons 
presque à l’âge du bronze. L’ossuaire de La Roquette à Saint-Pargoire 
(Hérault), ainsi que beaucoup d'autres cryptes sépulcrales du même 
département, contenait des pendeloques de cuivre (ou de bronze) et 
d’ambre, et les squelettes y présentaient déjà des traces d’ustion par- 
tielle. La vaste grotte-dolmen en souterrain du Castellet, près Arles, 


28 


revue de l’école d’anthropologie 


recélait pareillement, au milieu de son riche mobilier funéraire, une 
belle lame de poignard en bronze rouge ou en cuivre, des perles 
de turquoise, des poteries ornées, même une perle et une plaquette 
d’or. 

En réalité, l’époque de l’immigration en grand nombre des brachycé- 
phales dans la France méridionale est plus tardive. Ils ne sont pas 
directement représentés dans les grottes et dolmens de nos départe- 
ments méditerranéens, et ne prennent pied dans les basses Cévennes 
qu’à la période dite celtique; mais alors l’histoire ouvre ses premières 
pages, ce sont des Ibères, ce sont des Ligures que nous voyons des 
deux côtés du Rhône, où nous retrouverons ultérieurement sous ces 
noms les descendants des hommes de Baumes-Chaudes comme aussi 
ceux de nos brachycéphales néolithiques. 


FUSAIOLES MODERNES D’ITALIE 

Par Joseph BELLUCCI 


Grâce à la générosité du D r Rondeau, l'École d’Anthropologie a pu distri- 
buer 250 fusaïoles en faïence peinte provenant de la Haute-Garonne. C’est 
le dernier soupir d’une industrie qui vient de s’éteindre; industrie qu’avait 
fait connaître M. Harlé de Toulouse. L’École a remis de ces fusaïoles à 58 So- 
ciétés, Musées ou antiquaires. Parmi ces derniers se trouvait M. Giuseppe 
Bellucci, le savant professeur de Pérouse. Cet ethnographe, qui étudie 
avec tant de soin l’Ombrie, a de son côté adressé à l’École quatre fusaïoles 
modernes, mais un peu plus anciennes, sur lesquelles il fournit les rensei- 
gnements suivants : 



Fig. 10 et 11. — Fusaïoles, en faïence, des environs de Pérouse. Grandeur naturelle. 


u Je remercie l’École du don qu’elle a bien voulu faire à ma collection 
de quatre fusaïoles des Pyrénées, et je la prie d’accepter pour son musée 
quatre fusaïoles que je lui adresse par la poste. 

« Ces quatre fusaïoles remontent au xvi e ou au xvn e siècle. Elles ont été 
recueillies dans les environs de Pérouse. Elles se fabriquaient à Deruta, vil- 
lage situé au sud de la ville, ou existaient et où existent encore des fabriques 
de faïence grossière. Ces fusaïoles italiennes ont de grands rapports avec 
les fusaïoles en faïence des Pyrénées. Elles ont des bandes diversement 
coloriées, mais encore des inscriptions formant anneau. Sur trois des fusaïoles 
que j’offre à l’École d’Anthropologie on lit : 

BEILA LYCIA (Belle Lucie). 

BEI1A LAGIVLIA (Belle la Julie). 

B. LA. LAVINIA (Belle la Lavinie). 

« Le trou qui traverse la fusaïole est légèrement conique; le diamètre 
d’un des bouts est plus grand que celui de l’autre. C’est le côté le plus large 


30 


revue de l’école d’anthropologie 


qui reste en dessus. C’est aussi en ce sens que se lit l’inscription quand on 
tient le fuseau perpendiculaire pour s’en servir. 

« Suivant les chroniques et surtout la tradition, encore très vivante dans 
les campagnes de l’Ombrie, autrefois les jeunes paysans devaient de leurs 
propres mains fabriquer une quenouille pour se marier et en faire cadeau 
à leur belle le jour des fiançailles. Cette quenouille était ornée de rubans et 
munie de son fuseau armé d’une fusaïole au nom de la belle, car toute 
fiancée doit être belle pour celui qui la recherche. L’épithète « Belle » pou- 
vait aussi être lue après le nom : Lucie Belle, — Julie la Belle, — Lavinie 
la Belle, ce qui donnait plus de poids au compliment. Cette gentille cou- 
tume existe encore dans les campagnes de l’Ombrie, malheureusement très 
fort atténuée. Le fiancé offre toujours une quenouille, mais il supprime le 
fuseau et surtout la fusaïole épigraphique. » 


CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 

Par G. de MORTILLET 


Sommaire. — 1. Mercer. Exploitations précolombiennes de jaspe en Pensylvanie. 
— 2. A. B. Meyer. Néphrite et ambre. — 3. Fliche. Influence quaternaire sur 
les flores actuelles de l’Aube et de l’Yonne. — 4. David Martin. Mollusques qua- 
ternaires des Hautes-Alpes. — 5. De Witt Webb. Accumulations de coquilles de 
la Floride. — 6. Depéret. Faune de mammifères du pliocène. — 7. E. Harlé. 
Les mammifères quaternaires des Pyrénées. — 8. Fortin. Mammifères quater- 
naires d’Orval (Manche). — 9. Woldrich. Bouquetin quaternaire de Moravie. — 
10. Muska. Sépulture contemporaine du mammouth. — 11. Regàlia. Faune de 
la grotte dei Colombi. — 12. Fl. Ameghino. Singes éocènes de Patagonie. — 
13. du Chatellier, Virchow et Naue, Zaborowski. Squelettes humains. — 14. Ad. 
Carnot et Bleicher. Age des os. — 15. Nécrologie. G. Cotteau.J-B. Rames. Fabretti. 
C. Boni. E. Berchon. L. Faucou. E. Piketty. J. Tyndall. P. Fischer. 


La palethnologie se reliant par des points fort divers aux sciences natu- 
relles, nous consacrons cette Chronique à différents travaux mixtes se rap- 
portant à la minéralogie, la botanique et la zoologie. 

1. — L’origine des matériaux employés à l’âge de la pierre préoccupe 
naturellement les palethnologues. Déjà en France, en Belgique, en Angle- 
terre on a décrit plusieurs exploitations préhistoriques de silex. M. H. C. 
Mercer a fait des recherches analogues en Amérique. Il vient de publier 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 31 

une fort intéressante note : Mines de jaspe exploitées par les Indiens dans 
les collines de Lehigh l f en Pensylvanie, aux États-Unis. 

2. — De son côté, M. A. 13. Meyer, de Dresde, poursuit avec persévé- 
rence ses recherches sur l’origine et la distribution de diverses matières 
plus ou moins rares et précieuses, dont l’emploi remonte aux temps 
préhistoriques. Tels sont la néphrite et l’ambre. Nous signalons ses notes 
sur une Hachette en néphrite de la Nouvelle-Guinée anglaise 2 , sur de 
l’ambre des Indes 3 4 5 , et d’une manière plus positive sur les Objets préhisto- 
riques en ambre découverts en Sicile i . Ces objets sont-ils en ambre du pays 
ou bien en ambre provenant de la Baltique? Il paraît, ainsi que l’a annoncé 
M. Strobel, que l’analyse chimique est insuffisante pour résoudre cette 
question. 

3. — Continuant ses savantes recherches sur les flores anciennes, 
M. P. Fliche 3 a fait une étude critique de la flore actuelle de l’Aube et de 
l’Yonne. Il a reconnu que ces flores renferment un certain nombre d’élé- 
ments qui se rattachent les uns à des flores de climats plus chauds, les 
autres à des flores de climats plus froids que ne l’est le climat actuel de 
ces deux départements. Ce sont là des témoins des variations de tempéra- 
tures qui se sont manifestés pendant le quaternaire. 

4. — D’une étude sur la malacologie quaternaire des Hautes-Alpes, 
M. David Martin 6 a déduit que le climat post-glaciaire des Hautes-Alpes 
était sinon plus chaud que de nos jours, au moins plus égal et surtout 
beaucoup plus humide et qu’il répondait aux conditions d’existence 
d’espèces aujourd’hui séparées. 

5. — Passant des Alpes aux côtes de la Floride, M. de Witt Webb décrit 
des Accumulations de coquilles 7 marines fort considérables, œuvre de 
l’homme puisqu’on y rencontre disséminées des poteries diversement 
décorées, parmi lesquelles il y a des ornements en spirale des mieux 
définis. L’auteur décrit et figure des gastéropodes ou coquilles univalves 
percés pour servir d’ornements, et d’autres fendus par le milieu formant 
gobelet. 

6. — Bien plus nombreux sont les travaux qui concernent les mammi- 
fères. M. Charles Depéret a fait des recherches spéciales sur les mammifères 

1. H. G. Mercer. Indian jasper mines in the Lehigh hills , 1894, in-8, p. 80-92, 
2 fig., 1 pl. in-4. Extrait American Anthropologiste janvier 1894. 

2. A. B. Meyer. Néphrite IJutchet from British New Guinea, Londres, 1893, in-8, 
p. 298-299. Extrait Journal of the Anthrop. Institute, mai 1893. 

3. A. B. Meyer. Wurde Bernstein von Hinterindien nach dem Westen exportirt? 
Dresde, 1893, in-8, p. 63-68. 

4. A. B. Meyer. Intorno a del materiale preistorico del tipo Ambra scoperto in 
Sicilia, trad. par P. Strobel. Parme, 1893, in-8, S p. Extrait Bulle t. paleth. Ital.i 893. 

5. P. Fliche. Étude sur les flores de l'Aube et de V Yonne ( Distribution et ori- 
gine de certains de leurs éléments ), Troyes, 1894, in-8, 51 p. Extrait Mém. Soc. 
Acad. Aube. 1893. 

6. David Martin. Faune malacologique quaternaire de la craie lacustre des Hautes- 
Alpes, Paris, 1893, in-8, 11 p. 2 fig. Extrait Ass. Fr. Besançon, 1893. 

7. De Witt Webb. The shell heaps of the coast of Florida. Washington, 1893, 
in-8, p. 695-698, 1 pl. Extrait Proceedings United States nat. Muséum. 


32 


revue de l’école d’anthropologie 


pliocènes L Il les divise en deux faunes distinctes. L’une ancienne renfer- 
mant un grand nombre de genres archaïques à tendances miocènes — appa- 
rition de l’hipparion — renferme de grands singes à affinités asiatiques, les 
semnopithèques et dolichopithèques, et abondamment de grandes antilopes 
à faciès africain. Les cervidés sont rares et à bois relativement simples ; les 
éléphants, chevaux et bœufs font défaut. Au-dessus se développe une 
faune pliocène récente dans laquelle le cheval remplace l’hipparion; les 
genres archaïques ont disparu sauf le mastodonte; les bovidés apparais- 
sent; les singes persistent encore en Italie, mais sont représentés par des 
formes voisines du magot actuel de Gibraltar. M. Depéret fait surmonter le 
tout de l’horizon de Saint-Prest à Elephas méridional is qui, dit-il, « constitue 
une zone limite entre le pliocène et le quaternaire et pourrait se réunir 
avec avantage a ce dernier système ». Si toutefois l’homme n’était pas le 
mammifère caractéristique du quaternaire. 

7. — M. Edouard Harlé poursuit sans se décourager ses patientes recher- 
ches sur la faune quaternaire du sud-ouest de la France. Dans Je repaire 
de Montsaunès (Haute-Garonne), où il a découvert des fragments de magot 
dont nous avons déjà parlé, il signale maintenant l’hyène rayée 1 2 , ce qui 
rapproche ce gisement de celui de Lunel-Viel (Hérault). Ces deux gisements 
appartiendraient au quaternaire le plus ancien. 

D’après M. Harlé la marmotte n’existe plus dans les Pyrénées, pourtant 
cet actif paléontologue a constaté des ossements de cet animal dans trois 
gisements du sud-ouest de la France, et en dernier lieu 3 en signale un 
quatrième, la grotte de Lestèlas, commune de Cazavet (Ariège). 

Enfin M. Harlé 4 a étudié la faune de la grotte de La Tourasse, à Saint- 
Martory, fouillée par MM. Chamaizon et Darbas. S’il y constate encore une 
canine de lion il n’y trouve que 2 molaires douteuses de renne, que 
25 molaires de chevreuil et plus de 500 de cerf ordinaire. Il y aurait aussi 
une molaire d’élan. La présence de cette dernière, si sa détermination est 
bien exacte, ce dont je ne doute pas, vient encore confirmer qu’on est bien 
en présence d’un gisement de la fin du paléolithique, se reliant aux temps 
actuels. J’ai donc eu grandement raison de choisir la Tourasse comme type 
de l’époque qui vient combler l’ancien hiatus des palethnologues. 

8. — Dans les montagnes les amas d’ossements occupent les grottes, 
dans les plaines on les rencontre dans les ravinements des dépôts qua- 

1 . Charles Depéret. Note sur la succession s trati graphique des faunes de mam- 
mifères pliocènes d’Europe et du Plateau Central en particulier. Lille, 1894, in-8, 
p. 524-540. Extrait Bull. Soc. gêol. France , 1893. 

2. Édouard Harlé. Découverte d’ossements d’hyènes rayées dans la grotte de 
Montsaunès ( Haute-Garonne ). Paris, 1894, in-4, 2 p. Extrait Comp. Rend. Ac. sci., 
séance 9 avril 1864. — ID. Id., Lille, 1894, in-8, p. 234-241, 1 fig. Extrait Bull. Soc. 
géol. France , 1894. 

3. Harlé. Restes de Marmottes dans la grotte de Lastélas. Toulouse, 1894, in-8, 

2 p. Extrait Soc. hist. nat. Toulouse, séance 1 er novembre 1894. 

4. Édouard Harlé. Restes d’élan et de lion dans une station préhistorique de 
transition entre le quaternaire et les temps actuels à Saint-Marlory {Haute- Garonne). 
Paris, 1894, in-8, 1 p., 1 fig. Extrait L’Anthrop ., juillet 1894. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 33 

ternaires. M. R. Fortin 1 a décrit un gisement de ce genre découvert à Orval 
(Manche). Dans une poche, creusée dans le calcaire carbonifère remplie de 
limonjaunâtre quaternaire, se trouvaient une quantité d’ossements entassés 
pêle-mêle. Il y avait du Rhinocéros tichorhinus, du mammouth, de VHyaena 
spelaea , du cerf ordinaire, du cheval, un bovidé. 

9. — En Bohême et en Moravie existe un bouquetin fossile, Ylhex priscus 
de Woldrich, qui se trouve associé à YArcthomys primigenins , au Bison 
priscus , au Rhinocéros tichorhinus , à un grand et à un petit cheval. M. J. N. 
Woldrich vient 2 d’en décrire et figurer un crâne provenant de Radotin. 

10. — Une découverte d’un tombeau de famille humaine de l’âge du mam- 
mouth, annoncée par M. Maska, a fait grand bruit cet été dans la presse cou- 
rante. Cette découverte aurait eu lieu à Predmost, près de Prerau (Moravie). 
Predmost est une montagne calcaire dont les pentes, au moins sur trois 
côtés, sont recouvertes de lehmou terre à brique quaternaire. En exploitant 
cette terre on y a recueilli, depuis longtemps, des os de mammouth fort 
abondants, de Rhinocéros tichorhinus , de bœuf, cheval, ours, félins, hyène, 
loup et, ajoute-t-on, de renne et d’élan. Le fait me paraissant mal inter- 
prété, je me suis adressé, pour avoir des détails, au savant professeur Nie- 
derle, de Prague. Il a eu l’obligeance de me répondre le 21 octobre dernier : 
« La poste vient de m’apporter un Rapport publié par M. Maska lui-même. 
Il approuve tout ce qu’ont dit les journaux. Sous une couche quaternaire 
solide et intacte , — ce sont les propres termes de l’auteur — il a trouvé un 
amas de pierres qui couvraient 11 squelettes humains adultes et jeunes. 
Il regarde cette trouvaille comme le tombeau d’une famille contemporaine 
du mammouth. La couleur des os et leur aspect ne diffèrent pas de ceux 
des os d’animaux de la même couche, cheval, renard, renne, mam- 
mouth, etc. » 

11. — M. Ettore Regàlia 3 a publié Sur la faune de la grotte Dei Colombi 
une étude des plus complètes et des plus minutieuses. La grotte Dei Colombi, 
dans l’île Palmaria à l’entrée du golfe de la Spezia, lui a fourni : mollusques 
28 espèces, crustacés 1, poissons 3, reptiles 3, oiseaux 20, mammifères 60, 
environs 120 espèces. D’après la faune, la stratigraphie et les objets tra- 
vaillés par l’homme, M. Regàlia pense que la grotte a été occupée pendant 
le paléolithique et le néolithique. Au néolithique se rapportent surtout les 
ossements humains; pourtant quelques-uns, plus foncés en couleur, lui 
semblent être plus anciens. Parmi les mammifères quelques formes lui 
paraissent propres au quaternaire et quelques autres appartenir à une 
faune plus méridionale. Mais ce qui ressort le plus nettement de cette étude, 
c’est que des espèces bien caractérisées appartiennent à une faune froide, 

1. R. Fortin. Notes de géologie normande. III. Sur un gisement d'ossemen ts de 
mammifères de Vépoque pléistocène découvert à Orval {Manche). Le Havre, 1894, 
in-8, 10 p., 1 fig., 3 pl. Extrait Bull. Soc. géol. Normandie , vol. XV. 

2. J. N. Woldrich. O fossilnim kozorozci z Cech a zMoravy vubec a lebce z Rado- 
tina zvlaste. Prague, 1894, in-8, 15 p., 1 fig., 1 pl. in-4. Extrait. 

3. Ettore Regalia. Sulla fauna délia grotta dei Colombi. Florence, 1894, in-8, 
112 p., 3 fig., 1 pl. Extrait Archivio per V Antrop. e l’Etnol. 1893. 

REV. DE l’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — 1895. 3 


34 


revue de l’école d’anthropologie 


comme le chamois, le bouquetin, l’hermine, le Lepus variabilis , YArvicola 
nivaliSj la marmotte, le pvrrhocorax, le tétras, etc. 

12. — Dans une belle énumération des mammifères éocènes de Patagonie, 
M. Florentino Ameghiuo 1 revient naturellement sur les formes simiennes 
si curieuses que son frère Carlos Ameghino a recueillies dans le tertiaire 
ancien de la Patagonie australe et centrale* Sous le nom d'Homunculidæ 
il en forme un groupe des primates qu’il considère comme contenant les 
ancêtres de tous les singes. 

13. — Des singes à l’homme la transition est toute naturelle, surtout 
après la découverte faite à Java par M. Dubois. Citons donc trois brochures 
se rapportant à des découvertes de squelettes humains. 1° P. du Cha- 
tellier, De quelques squelettes découverts dans le Finistère 2 . Trois localités. 
Le plus curieux est celui de Guisseny, provenant d’un dolmen morgien 
et dont le crâne porte de fortes entailles qui ont fourni des amulettes crâ- 
niennes. = 2° Virchow et J. Naue. Crânes des tombeaux de la Haute- 
Bavière 3 , appartiennent à l’âge du bronze. Les indices céphaliques sont : 
67,9 — 75,42? — 87,2 .= 3° Zaborowski, Decouverte de deux squelettes à 
Villejuif et à Thiais. Leurs caractères ethniques , leur ancienneté d'après la 
méthode de M. Ad. Carnot 4 5 . 

14. — Les squelettes de M. Zaborowski n’étaient pas datés. On pouvait seu- 
lement, par des considérations de gisement et de caractères anthropologi- 
ques, présumer que le squelette de Villejuif était beaucoup plus ancien que 
celui de Thiais. Pour arriver à un résultat plus positif, M. Zaborowski s’est 
adressé à M. Carnot. On sait que M. Ad. Carnot a découvert une méthode 
chimique pour constater l’âge relatif des ossements. Cette méthode consiste 
à constater le rapport en poids de l’acide phosphorique et du fluor. Ce 
rapport va en diminuant à mesure que les os sont plus vieux. Ainsi ce rapport 
serait de 132,5 pour Villejuif, 151,2 pour une sépulture néolithique de Châ- 
lons, 207,7 pour une tombe romaine de Villeneuve-Saint-Georges, 190, 5 pour 
une sépulture mérovingienne d’Andresy et 248, 8 pour Thiais. Villejuif serait 
donc la sépulture la plus ancienne et Thiais la plus récente. Mais le méro- 
vingien d’Andresy serait plus ancien que le romain de Villeneuve. Cela 
montre que l’ingénieuse méthode de M. Ad. Carnot n’est pas toujours 
exacte. 

On a aussi fait des recherches sur la nature physique des os, en les exa- 
minant au microscope. Après une série d’essais M. Bleicher 3 est arrivé à 
la conclusion suivante : « En résumé, l’opinion que l’ancienneté d’un os 


4. Florentino Ameghino. Enumération synoptique des espèces de mammifères 
fossiles des formations éocènes de Patagonie. Buenos Aires, 1894, in-8, 196 p., 66fig. 

2. Saint-Brieuc, 1893, in-8, 12 p., 1 pl. Extrait Mém. Soc. Émulation , Côtes-du- 
Nord. 

3. Schadel aus oberbayrischen Grabern, Berlin, 1893, in-8, p. 322-327. Extrait 
V erhandlungen der Berliner anthrop. Gesells. 

4. Paris, 1893, in-4, 4 p. Extrait Comp. rend. Ac. sci. 

5. Bleicher. Sur quelques faits nouveaux relatifs à la fossilisation osseuse. Nancy, 
1894, in-8, 9 p., 3 fi g. Extrait Bibliographie anatomique. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 35 

n’est nullement en relation avec sa conservation au point de vue histolo- 
gique se trouve confirmée. » 

15. — Depuis le mois d’août 1894, nous avons perdu bon nombre de nos 
amis et des meilleurs. Le 10 août la mort enlevait Gustave Cotteau, à l’âge 
de soixante-seize ans. Il s’était fait l’bistoriograpbe des Congrès interna- 
tionaux d’archéologie et d’anthropologie préhistoriques. — Carlo Boni, 
directeur du Musée archéologique de Modène, fouilleur des terramares, est 
mort le 18 à l’àge de soixante-quatre ans. — Le 22 du même mois, mou- 
rait à Aurillac, âgé de soixante-deux ans, J. -B. Rames, l’illustrateur géolo- 
gique, botanique et palethnologique du Cantal, le promoteur de l’homme 
tertiaire de PuyCourny. — Le 16 septembre nous perdions, à l’âge de soixante- 
dix-neuf ans, le directeur du Musée archéologique de Turin, Ariodante 
Fabretti, qui a suivi si assidûment le Congrès préhistorique de Paris en 
1889. — Ernest Berchon qui, malgré le mauvais état de sa santé, a publié 
un très important travail sur l’âge du bronze dans la Gironde, n’a pas 
survécu longtemps à son œuvre; il a succombé dans la première moitié 
de novembre, à l’âge de soixante-neuf ans. — Lucien Faucou, conservateur 
de la Bibliothèque de la ville de Paris et du Musée Carnavalet, membre de 
la Commission des monuments mégalithiques, qui est mort le 28 novembre 
âgé seulement de trente-trois ans. — Enfin Eugène Piketty, qui a réuni 
la plus belle collection palethnologique du bassin de la Seine, est mort 
à Meudon dans sa soixante-huitième année, le 2 décembre. — Réparons 
un oubli. Nous n’avons pas annoncé la mort de John Tyndall, le célèbre 
observateur des glaciers. Elle a eu lieu en 1893. Il était né en Irlande 
le 21 août 1820. Terminons par un souvenir à Paul Fischer. On a publié 
les discours prononcés à ses funérailles le 1 er décembre 1893, avec un por- 
trait frappant de ressemblance L Un portrait des plus vivants de Faucou 
a aussi été publié par ï Intermédiaire des chercheurs et des curieux. 

1. H. Crosse. Paul Fischer ( 1835 - 1893 ). Paris, 1894, 21 p., 1 portrait. Extrait 
Journal de Conchyliologie. 


LIVRES ET REVUES 


Paul Denjoy, procureur de la République près le tribunal civil de Bac- 
Lieu (Indo- Chine française). Étude pratique de la législation civile annamite. 
Grand in-8, Paris, Challamel, Librairie coloniale. 

Il arrive souvent que nos fonctionnaires débarquent dans nos colonies 
et protectorats sans connaître la langue, le passé, les mœurs et les usages 
de leurs nouveaux administrés ou justiciables. C’est pour eux, pour ceux 
du moins que les hasards de la vie jetteront sur les côtes marécageuses 
de l’Indo-Chine, que M. P. Denjoy a rédigé ce curieux manuel de procé- 
dure annamite. Les Malayo-Chinois du Cambodge, de la Cochinchine et 
du Tonkin n’éprouvaient, il ne faut pas se le dissimuler, aucun besoin de 
nos bienfaits et de nos institutions. Leurs mandarins, leurs bonzes, leurs tri- 
bunaux leur suffisaient amplement. Arrivés et fixés, figés pour mieux dire, 
depuis des siècles, au plus haut degré de civilisation que pût atteindre leur 
race, ils n’ignoraient ni les subtilités de la chicane — sans avocats toute- 
fois, — ni les vérifications d’écritures, ni la preuve testimoniale, ni les dona- 
tions, ni les testaments, ni les titres authentiques ou sous seing privé, ni les 
appels, ni les pourvois. Toutes les formalités judiciaires leur sont connues, 
et M. Denjoy a pu recueillir, et traduire à l’usage de ses futurs collègues, 
tous les actes, exploits et citations qui sont en tout pays les dit incom- 
modes accessoires de la justice. 

L’auteur a déjà communiqué à la Société d’Anthropologie quelques traits, 
quelques particularités, que nous retrouvons dans son livre : la signature 
des illettrés, ou Diem chi , consistant dans le dessin exact de l’index, gauche 
pour l’homme, droit pour la femme; la garantie de la propriété foncière 
assurée par des registres ou Bô fort semblables à notre cadastre, mais, 
espérons-le, un peu mieux tenus au courant des mutations et de la valeur 
des terres; enfin diverses conséquences testamentaires ou patrimoniales du 
culte des ancêtres, qui est resté la religion fondamentale de la Chine et de 
ses dépendances. 

La liberté de tester — qui se concilie comme elle peut avec l’indivision 
imposée par la loi tant que vit un des parents ou grands-parents, et pen- 
dant les trois ans de deuil consacré, — se trouve limitée seulement par 
l’obligation de pourvoir aux funérailles, aux cérémonies commémoratives, 
aux anniversaires, à l’entretien des tombeaux. Cette part de l’héritage se 
nomme Hong -Hoa : Hoa , feu; Hong , bâton d’encens, parfum; c’est « le par- 


LIVRES ET REVUES 


37 


fum de l’encens brûlé en l’honneur des ancêtres ». Le Hong-Hoa est tou- 
jours dévolu, sauf indignité, à l’aîné des mâles en droite ligne, et remis, 
si le titulaire est mineur, à un administrateur provisoire. 

Une autre part encore, le tuyêt-tu, incessible aux femmes, — comme la 
précédente, — peut être instituée pour les enfants mâles décédés sans posté- 
rité. On confie ce tuyêt-tu à un frère, à un neveu du défunt, lequel, s’il a 
des fils, sera considéré comme le continuateur du mort, assurant à celui-ci le 
rang d’ancêtre et le culte filial, le seul qui réjouisse et divinise les pauvres 
âmes. 

La science des religions, comme on voit, et l’ethnographie, aussi bien que 
la jurisprudence, tireront profit de l’estimable ouvrage de M. Paul Denjoy. 

André Lefèvre. 


À. -B. Meyer und Parkinson. — Album von Papua-Typen (Neu-Guinea und 
Bismarck Archipel). Dresde, 1894. 

Ce bel album est à signaler tout à la fois au point de vue de la reproduc- 
tion de types bien choisis, et au point de vue ethnographique. Une notice 
préliminaire fournit les renseignements indispensables sur les 54 planches 
composant l’ouvrage. — La première planche, très remarquable, représente 
un indigène de la Nouvelle-Bretagne, âgé d’environ soixante-cinq ans; c’est 
la grande vieillesse pour ces populations. Les différents types reproduits 
montrent la perforation des ailes nasales dans lesquelles sont introduits de 
petits bâtonnets, la frisure artificielle des cheveux et leur calcination par la 
chaux, le tatouage. Comme parure signalons : des colliers composés d’un grand 
nombre de rangées de coquillages, des bracelets de « trochus » importés de 
la Nouvelle-Irlande, des colliers d’un millier de dents, etc. — Des groupes, 
comprenant parfois de nombreux indigènes, représentent des scènes de la 
vie ordinaire : des femmes au marché avec leurs corbeilles, des pêcheurs 
préparant leurs engins. — Particulièrement intéressantes sont les planches 
figurant la célébration des fêtes, celles qui ont lieu, par exemple, en l’hon- 
neur des morts. La notice donne sur ces cérémonies de curieux détails. 

Une telle publication s’analyse malaisément. Le plus expédient est de la 
recommander purement et simplement comme elle le mérite, c’est-à-dire 
comme une contribution importante à l’étude de l’ethnographie des Papous. 


VARIA 


La collection Varat au Musée Guimet. — En 1888, M. Charles Varat 
fut chargé d’une mission en Corée parle gouvernement français. Il demeura 
une année dans cette région de l’Asie et en revint avec une collection ethno- 
graphique qu’il offrit au Musée Guimet. Mais, en 1893, à la suite des fatigues 
de son voyage, l’explorateur succomba. Les salles renfermant au Musée 
Guimet ses collections sont, depuis quelques semaines, ouvertes au public. 
Au moment où la Corée est le motif d’une guerre sans merci entre les deux 
plus puissants empires de l’Extrême-Orient, la Chine et le Japon, la collec- 
tion Varat offre un intérêt d’une actualité incontestable puisqu’elle permet 
sans quitter Paris, en une heure ou deux, d’acquérir une notion des mœurs 
et coutumes coréennes. 

D’abord on se trouve en présence de meubles très petits comme la plu- 
part des meubles chinois et japonais en général. L’ethnographie comparée 
explique de la façon suivante ces proportions minuscules : comme les 
Coréens prennent leurs repas et écrivent assis sur le sol à la manière des 
Orientaux, il faut que leurs meubles soient fort bas. Leurs lits, eux-mêmes, 
sont élevés de quelques centimètres à peine au-dessus du sol. Ces lits sont 
privés de matelas. Ils ne possèdent qu’une natte et un traversin de cuir, 
aux deux extrémités duquel on aperçoit deux cercles métalliques. Les meu- 
bles des Coréens sont formés de deux parties afin de pouvoir se transporter 
plus facilement à dos de cheval ou de mulet. C’est évidemment une survi- 
vance des mœurs nomades des Coréens de jadis. 

Le costume coréen n’offre pas un grand intérêt. Il comprend des robes 
en étoffes dont la richesse varie suivant le rang et la fortune des habitants. 
Les chapeaux sont en paille et en feutre. Signalons surtout un chapeau 
d’une légèreté extraordinaire tissé en fils de soie. Les instruments agri- 
coles usités en Corée sont assez rudimentaires. On y voit des charrues d’une 
forme primitive et un mortier avec son pilon pour décortiquer le riz. Les 
fers à cheval témoignent d’une plus grande imagination : ces fers sont en 
deux morceaux. En effet, comme les chevaux n’usent pas également leurs 
fers, par ce procédé on ne remplace que la partie usée sans enlever le fer 
tout entier. 

En temps de pluie, le Coréen emploie un manteau de papier huilé et plié 
comme nos filtres, et, en temps de neige, une pèlerine en paille. Le dieu 


VARIA 


39 


qu’il invoque pour obtenir une bonne récolte se nomme Sin-Tjyang. Il res- 
semble beaucoup aux bonshommes que nos paysans mettent dans leurs 
champs pour effrayer les oiseaux. Le Coréen ne fume pas d’opium comme 
le Chinois, mais il consomme du tabac. Il en bourre des pipes à tuyau très 
long et à fourneau très petit. — La collection Yarat comprend plusieurs 
instruments de musique parmi lesquels une sorte de cithare, un violon à 
deux cordes et une clarinette d’aspect bizarre. — Elle comprend aussi, à 
l’usage des dames coréennes, des objets de toilette parmi lesquels l’inévi- 
table boîte à poudre de riz. On y voit enfin des chaises à porteurs et un sin- 
gulier instrument composé d’une boule de fer attachée à une lanière de cuir. 
C’est le casse-tête des agents de la police coréenne. 

Voici, surmonté d’un dragon, le mât des lettrés. Planté devant l’habita- 
tion du Coréen muni de ses diplômes, il joue le rôle des panonceaux de nos 
notaires. — Plus loin, nous sommes en présence d’un bâton fort important 
dans les associations conjugales en Corée. Le lendemain d’un mariage, les 
amis de l’époux envahissent sa maison, s’emparent de sa personne et le met- 
tent en demeure de raconter tous les détails de la première nuit de ses 
noces. Si le mari refuse de répondre, les assistants le frappent avec le 
bâton dont la collection Varat possède un spécimen, jusqu’à ce qu’il se 
décide à parler. 

En Corée, le deuil de l’orphelin qui a perdu son père dure trois ans. Revêtu 
d’une robe spéciale et coiffé d’un vaste chapeau de paille tombant sur ses 
épaules, l’orphelin se cache le visage sous ce voile d’un nouveau genre. 
Ainsi habillé, il a droit au respect de tous et personne ne peut lui adresser 
la parole. Détail qui peint bien l’habileté du clergé catholique, c’est pro- 
tégés par ce costume, que les premiers missionnaires pénétrèrent en Corée, 
y séjournèrent sans être inquiétés et commencèrent leur propagande. — 
Les funérailles coréennes sont assez curieuses. Le cadavre, enfermé dans 
le cercueil, est placé sous un catafalque plus ou moins riche, et porté au 
cimetière. Une fois le corps inhumé, le prêtre s’empare soi-disant de l’âme 
et l’enferme entre deux tablettes qu’il remet à la famille. Cette dernière 
place les tablettes dans un catafalque de petites dimensions puis rentre 
à la maison. Mais, pendant le trajet, pour empêcher les mauvais esprits de 
dérober l’âme du mort, un homme, habillé d’une façon étrange et le 
visage couvert d’un masque effrayant, marche devant le catafalque et 
pousse des cris terribles. Ainsi protégée, l’âme arrive au logis où les tablettes 
sont déposées en lieu sûr. On peut voir au Musée Guimet, une représen- 
tation du personnage dont le rôle, après la cérémonie funèbre, consiste à 
écarter les mauvais esprits de l’âme du mort. 

Signalons aux amateurs, pour terminer, des cuivres assez bien travaillés 
et des poteries dont les arabesques rappellent vaguement l’art musulman. 


Henri Galiment. 


40 


revue de l’école d’anthropologie 


Conférences au Musée Guimet. — Ces conférences, publiques et gra- 
tuites, d’enseignement supérieur populaire, sur Y histoire des religions et 
V ethnographie comparée des peuples de l'Orient , ont commencé en décembre. 
Elles ont lieu chaque dimanche à 2 heures et demie, et sont faites par 
MM. L. de Milloué, conservateur-bibliothécaire, Em. Deshayes, conserva- 
teur-adjoint, H. Galiment, bibliothécaire-adjoint. 


Crânes celtiques en Suisse. — Dans le cimetière de la commune de Haute- 
ville, district de Gruyère, canton de Fribourg (Suisse), il existe, en face de 
la porte de l’église, un petit ossuaire ménagé dans le mur de ce cimetière 
et fermé par une grille en bois. Ce petit ossuaire est à deux étages. Dans 
l’inférieur sont accumulés des os humains, des membres; dans le supé- 
rieur, des crânes au nombre d’une vingtaine, la plupart entiers. J’ai examiné 
ces crânes avec attention le 18 septembre 1894 et j’ai reconnu qu’ils pré- 
sentaient tous les caractères du crâne celtique indiqués par MM. Hovelacque 
et G. Hervé dans leurs divers mémoires sur les populations d’origine cel- 
tique. Il en a été de même pour ceux que j’ai eu l’occasion de voir sur le 
bord d’une fosse fraîchement creusée dans le cimetière de La Roche, com- 
mune voisine; et j’ai reconnu aussi les mêmes formes crâniennes sur bon 
nombre d’habitants de cette dernière commune. 

L’église de Hauteville a été construite en 1150 et restaurée dans le cou- 
rant du présent siècle d’après une inscription placée au-dessus de sa porte 
d’entrée. 

Paris, 25 novembre 1894. 


A. Sanson. 


Les Juifs de Bohême. — Ils s’accroissent d’une façon continue. En 
1754 on en comptait 29 094; en 1796 ils étaient au nombre de 47 234; en 
1846 au nombre de 86 340; en 1880 au nombre de 94 429, formant un 
septième de la population totale. On ne les a pas étudiés au point de vue 
craniologique, mais, d’après quelques mesures, ils paraissent appartenir à 
un type analogue à celui des autres habitants du pays. Dans la statistique 
de Schimmer relative à la couleur de la peau, des yeux, des cheveux, les 
enfants juifs sont, avec juste raison, examinés en particulier. Chez eux la 
complexion brune est plus fréquente que chez les autres. D’ailleurs, ils ont 
assez fréquemment des cheveux roux (L. Niederle, Die œsterr.-ung. Monar- 
chie in Wort und Bild, p. 384). 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de V École, Le gérant , 

A. de Mohtillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. P. BRODARD. 


COURS D’ANTHROPOLOGIE PHYSIOLOGIQUE 


DISCUSSION DES CONCEPTS PSYCHOLOGIQUES 

SENTIMENT ET CONNAISSANCE. ÉTATS AFFECTIFS 1 

Par L. MANOUVRIER 


I 

En psychologie, comme dans les autres sciences, il ne suffît pas 
d’amasser des faits par l’observation et l’expérience et de chercher à 
leur donner une précision de plus en plus grande. II faut encore les 
classer. Or le classement aboutit, en dernière synthèse, à des concepts 
généraux. Ceux-ci résultent évidemment des acquisitions de la science, 
mais, en raison de leur généralité même, ils ne paraissent avoir 
qu’une minime influence sur le classement de détail des faits particu- 
liers. 

Le classement de chaque menu fait avec d’autres faits antécédents 
ou conséquents est naturellement l’opération la plus fréquente. Il se 
forme ainsi un certain nombre de cases, pour ainsi dire, dans les- 
quelles la plupart des faits se laissent ranger assez facilement. Mais 
le nombre et la variété de ceux-ci augmentant, il arrive que certains 
d’entre eux semblent pouvoir être rangés très naturellement dans des 
cases pourtant différentes, ou bien qu’ils ne paraissent jamais être 
exactement à leur place quelle que soit la case dans laquelle on 
cherche à les loger. C’est alors que l’on songe à une défectuosité pos- 
sible dans la répartition même des diverses cases, dans les concepts 
généraux. 

Très anciens parfois, ces concepts sont devenus à un tel point 
habituels que la possibilité de leur modification se présente assez 

1. Voir Rev. mens, de l'École d'anthrop ., 15 mai 1893 : La volonté. — Deux, 
édit, augmentée, in : Rev. de VHypnot. et de la Psychol. physiolog., 1894. 

RF.V. DE l’ÉC. D’ANTHROP. — TOME V. — FÉVRIER 1895. 4 


42 


revue de l’école d’anthropologie 


rarement à l’esprit ou revêt immédiatement la forme d’une simple 
utopie. Ils ont pu être formés pourtant dans un état peu avancé de la 
science et sous l’influence d’idées fausses auxquelles ils peuvent fort 
bien survivre. Ils deviennent ainsi un obstacle, non seulement au 
classement, c’est-à-dire à l’explication de certains faits acquis, mais 
encore à l’acquisition des faits, car ils président activement, quoique 
de très haut, à la direction des recherches, à l’institution des expé- 
riences et à l’interprétation des résultats. Bien que très peu sensible, 
la plupart du temps, leur influence directe ou indirecte est à peu 
près constante. Il importe donc de les soumettre à une révision 
fréquente. C’est un travail ardu qui doit rester en permanence à 
l’ordre du jour et pour lequel on ne doit pas craindre de délaisser un 
peu, en dépit de leur légitime attrait, les chiffres, les mesures, les 
compas et les appareils enregistreurs. 

11 en est ainsi, du reste. L’on peut dire que la révision des concepts 
psychologiques formés sous l’influence de l’esprit métaphysique 
s’opère sans relâche, et que la réduction des anciennes entités abs- 
traites des phénomènes psychiques sous les noms d’âme et de facultés 
à des processus physiologiques, à des phases d’un fonctionnement, à 
des états dynamiques successifs déterminés les uns par les autres dans 
un appareil approprié, est déjà un fait accompli. Grâce à l’utilisation 
admirable de la théorie de l’évolution entreprise par Herbert Spencer, 
la définition de l’intelligence semble avoir atteint son maximum de 
largeur et une justesse qui défie toute critique. L’intelligence est une 
correspondance entre des relations internes et des relations externes, 
un ajustement qui complète et perfectionne l’ajustement vital. La 
lumière jetée dans tout le domaine de la psychologie par cette défi- 
nition et les développements si ingénieux qu’en a donnés son auteur 
est comparable à celle dont la théorie générale de l’évolution a 
éclairé l’anatomie. Je ne pense pas qu’on puisse citer un progrès 
supérieur à celui-là dans toute l’histoire de la psychologie, bien 
qu’après un demi-siècle presque écoulé depuis sa réalisation, notre 
enseignement classique officiel y reste encore à peu près indifférent. 

Le concept sentiments est loin d’être aussi clair que l’est devenu le 
concept intelligence. Il se rapporte à des états de conscience nette- 
ment définis comme douleurs ou plaisirs; mais ces états affectifs sont 
reconnus plus ou moins comme ayant une relation avec les états 
classés sous le nom de connaissances sans que l’on soit parvenu à 
bien saisir en quoi consiste cette relation. Certains états affectifs sem- 
blent devoir être absolument séparés des connaissances; d’autres sont 
considérés comme un simple aspect des connaissances ; enfin l’on dis- 
tingue des agrégats psychiques où la connaissance et le sentiment 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 43 

sont intimement unis sans se confondre, des processus où le senti- 
ment semble guider la connaissance, d’autres où il semble être au 
contraire un obstacle. Le concept sentiments semble être assez clair 
tant qu’on le considère isolément; il en est de même du concept 
connaissance ; mais dès que l’on veut rapprocher, comparer l’un à 
l’autre ces deux concepts, ils s’obscurcissent mutuellement; toute la 
psychologie devient embrouillée. Elle s’embrouille d’autant plus que 
les auteurs accumulent un plus grand nombre de considérations ingé- 
nieuses pour mieux faire ressortir les ressemblances qui unissent 
indissolublement les deux concepts et les différences qui obligent à 
les séparer. La situation parait être vraiment inextricable. 

Des questions aussi complexes pouvant être examinées sous des 
angles indéfiniment variables, il n’est peut-être pas impossible, pour- 
tant, de rencontrer un point de vue assez favorable pour que l’on 
puisse apercevoir, suivant l’expression des géomètres, le lieu des deux 
concepts en question. 

Ce lieu serait sans doute, en même temps, le lieu d’un certain 
nombre de théories déjà formulées et notamment des opinions pro- 
fessées par les principaux psychologistes modernes ; car ces opinions 
ne diffèrent entre elles que très faiblement et sont assez en harmonie 
avec les faits connus pour que chacune doive être considérée comme 
renfermant une partie de la réalité. 

Sans avoir la prétention, loin de là, d’apporter une solution com- 
plète et définitive, l’opinion à laquelle je suis arrivé me paraît pré- 
senter tout au moins un caractère conciliateur. Elle ne diffère pas 
plus des opinions de Herbert Spencer, de Bain et de Wundt que 
celles-ci ne diffèrent entre elles. Elle peut être rattachée en outre à 
chacune d’elles comme elle peut être rattachée aussi par certains 
côtés à l’opinion de Herbart et de ses disciples, à celles de Beneke, 
de Lotze, de Wolff, de James Mill, de Leibniz, de Kant et jusqu’à 
celle d’Aristote. La place dont je puis disposer ici ne me permet pas 
de faire des confrontations de doctrines; je dois me borner, pour 
le moment, à une exposition sommaire de ma manière de voir qui, 
d’ailleurs, est résultée non point d’une fusion éclectique mais de la 
considération directe des faits. Ce n’est guère que dans les ouvrages 
récents que j’ai pris connaissance des opinions plus anciennes, 
notamment dans le résumé fort précis qui se trouve à la fin du 
premier volume des Éléments de Psychologie physiologique de 
Wundt. 

Je citerai seulement quelques passages caractéristiques de Herbert 
Spencer, de Bain et de [Wundt pour donner une idée des doctrines 
régnantes et montrer combien minime est la différence admise entre 


44 


revue de l’école d’anthropologie 


le sentiment et la connaissance par ces trois maîtres éminents de la 
psychologie contemporaine. 


II 

Dans son admirable synthèse de l’intelligence, Herbert Spencer a 
classé les sentiments entre la raison et la volonté parmi les phases, de 
la correspondance intellectuelle généralement connues sous le nom 
de facultés. Il s’est appliqué à montrer que l’élément intellectuel et 
l’élément émotionnel de l’esprit sont inséparables, qu’ils sont de 
simples aspects différents du même développement. Le chapitre où il 
montre la genèse et le développement des sentiments semble être en 
effet une répétition dans son étude synthétique de l’intelligence, si 
l’on néglige les détails et les remarques d’ailleurs pleines d’intérêt 
qui se rapportent aux divers sentiments l . Mais, revenant sur ce 
point dans sa classification des phénomènes mentaux, il accentue 
fortement la distinction admise par lui entre la cognition et le sen- 
timent. 

« Toutefois, dit-il, si nous sommes poussés à admettre que les 
facultés mentales ne peuvent être qu’imparfaitement distinguées les 
unes des autres de prime abord, nous sommes en mesure de discerner 
une profonde différence entre ces modes de la conscience dans les- 
quels les états sensibles eux-mêmes l’occupent d'une manière prédomi- 
nante , et ceux dans lesquels la conscience est dominée d'une manière 
prédominante par les rapports qui unissent ces états; de discerner 
une profonde différence entre les sentiments et les connaissances 2 . 

Puis H. Spencer subdivise ces deux grandes classes chacune en 
quatre sous-classes. 

Les connaissances sont subdivisées en : 1° présentatives ; 2° présen- 
tatives représentatives; 3° représentatives; 4° doublement représen- 
tatives. Les sentiments sont subdivisés à leur tour en quatre classes 
exactement semblables et portant les mêmes noms. 

Naturellement les exemples choisis pour chaque classe diffèrent, 
mais on sent que leur choix a dû être laborieux, surtout pour les 
sentiments complexes où nécessairement se trouvent englobés des 
« rapports entre les états sensibles » à tel point que le sentiment 
d’une répétition, d’un double emploi de phénomènes identiques dans 


1. H. Spencer, Principes de psychologie, t. I, p. 509 et suiv. (trad. française). 

2: H. Spencer, op. cit ., t. II, p. 533. 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 45 

les deux grandes classes, se produit chez le lecteur de plus en plus, 
à mesure que l’auteur s’attache davantage à différencier ces deux 
classes. C’est du moins le sentiment qui s’est produit en moi et qui a 
-été le point de départ de mon travail sur ce sujet. 

Sans doute il n’y a pas de contradiction dans l’exposé de Spencer, 
•étant donné le soin préalable qu’il a eu de reconnaître l’inséparabilité 
des sentiments et de la cognition. Mais une similitude dans la genèse, 
dans le développement, dans les phases, dans les associations et les 
-combinaisons, dans la composition, dans les divisions de ce qui est 
appelé sentiments et de ce qui est appelé connaissances , une simili- 
tude poussée si loin fait naturellement songer à une identité de fond 
-cachée par quelque différence plus ou moins superficielle, et fait 
naturellement naître le besoin de reviser, de peser cette différence. 

Ce besoin ne fait que s’accentuer, d’autre part, si l’on considère 
que, dans les définitions reproduites ci-dessus, la différenciation des 
sentiments et des connaissances est uniquement basée sur une simple 
prédominance des états sensibles eux-mèmes dans le sentiment et sur 
une simple prédominance des rapports entre ces états dans la con- 
naissance. Une telle différence semble résider bien plus dans les con- 
cepts de l’observateur que dans la nature même des objets examinés. 

En effet les sentiments un peu complexes contiennent une multi- 
tude de rapports et les sentiments les plus simples sont eux-mêmes 
des rapports au même titre que les connaissances les plus élémen- 
taires. On ne trouve rien dans toute l’étendue du sentiment qui ne 
soit rapport; on ne trouve rien dans toute l’étendue de la connais- 
sance qui ne soit état sensible. 

Les notions d'états sensibles et de rapports entre ces états sont donc 
insuffisantes pour établir deux grandes classes de modes de conscience. 
Puisqu’il y a sensibilité et rapports dans ces deux modes, chacun 
d’eux est à la fois sentiment et connaissance. Il s’agit d’une diffé- 
rence de degré, non d’une différence de nature susceptible de servir 
de base à une définition de classes. La différence de degré, d’autre 
part, n’est bien nette qu’en ce qui concerne la sensibilité. Il y a des 
états de conscience et des rapports entre ces états plus sensibles que 
d'autres ; c’est une différence qui peut et doit donner lieu à des dis- 
tinctions entre les divers états de conscience, mais qui semble insuf- 
fisante pour caractériser des divisions génériques. Enfin la défini- 
tion du sentiment d’après un surcroît de sensibilité semble être 
quelque peu tautologique. Tout cela fait naturellement naître l’idée 
que la distinction du sentiment et de la connaissance doit reposer, si 
elle est légitime, sur la considération de quelque différence non 
-exprimée dans les définitions proposées, et que la psychologie des 


46 


revue de l’école d’anthropologie 


sentiments et des connaissances, au lieu d’être traitée en partie 
double, pourrait être avantageusement unifiée. C’est cette idée qui 
sera développée plus loin. 

L’opinion de Bain diffère peu de celle d’Herbert Spencer. Bain 
admet que la division des phénomènes de l’esprit en émotion et intel- 
ligence représente seulement les deux faces d’un même phénomène. 

« Tout état de conscience, dit-il, a son côté émotionnel et son côté intel- 
lectuel. Quelques-unes de nos expériences se montrent surtout sous l’aspect 
de l’émotion pendant qu’elles sont fraîches et frappantes, tandis qu’elles 
affectent notre faculté de discernement lorsqu’elles diminuent d’intensité; 
ce sont alors ce que nous appelons des sentiments ( feeling ). Quand, au 
contraire, nos expériences sont avant tout intellectuelles, pratiquement on 
peut dire qu’elles n’existent pas au point de vue émotionnel. La monade 
de la conscience est donc un phénomène à deux faces, l’une de ces faces 
pouvant être beaucoup plus importante que l’autre, au point de l’annuler 
presque. 11 n’y a pas, à vrai dire, d’état de conscience purement émotionnel, 
c’est-à-dire excluant tout discernement, pas plus qu’il n’y a d’états pure- 
ment intellectuels excluant l’émotion. » 

Au lieu des expressions états sensibles et relations entre les états 
sensibles , employées par Spencer, Bain préfère les mots émotions et 
discernement. « Le discernement, dit-il, n’est pas naturellement toute 
l’intelligence, mais c’est ce qui en fait le fondement, ce que I on peut 
le mieux opposer à la partie émotionnelle de notre être... On peut 
dire encore que l’émotion est la substance et l’intelligence la forme.. 
On a usé et abusé de cette distinction entre la matière et la forme en 
philosophie; dans le cas présent, nous ferons mieux de nous en 
abstenir L » 

Dans ces passages de Bain ressort, en premier lieu, la fusion 
intime qui existe entre le sentiment et la connaissance, en second lieu 
la difficulté de trouver dans l’un et l’autre des caractères capables 
de servir de base à des définitions satisfaisantes où serait exprimée la 
différence profonde, l’antithèse reconnue entre les deux sortes de 
phénomènes considérés comme inséparables. Il est manifeste, ce me 
semble, qu’il n’existe point dans les propositions de Bain reproduites 
ci-dessus de véritables définitions. On y trouve que l’auteur n’a pas 
été complètement satisfait par l’expression « relations entre les états 
sensibles » pour définir ce qu’il y a de particulier dans les connais- 
sances, ni par l’expression « états sensibles eux-mêmes » pour définir 

1. A. Bain, Les émotions et la volonté. Trad. française, d'après la 3 e édit, 
anglaise, p. 538. 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 47 

ce qu’il y a de particulier dans les sentiments. Mais on ne trouve 
pas quelque chose de plus satisfaisant sous ce rapport dans les express 
sions émotions et discernement , ni dans l’image d’une monade à deux 
faces, ni dans l’opposition entre la substance et la forme. On voit 
enfin que si Bain a renoncé de lui-même à cette dernière formule 
tout en l’utilisant, c’est qu’il a senti qu’il se trouvait précisément 
dans un de ces cas où l’abus de la distinction entre la substance et la 
forme serait inévitable ; car si l’émotion était la substance et l’intel- 
ligence la forme, le discernement sans émotion deviendrait une forme 
sans substance et les émotions seraient de la substance trop dépourvue 
de forme. Bain a reculé avec raison devant cette conséquence, mais 
il n’en est pas moins vrai que, par suite du défaut de caractères diffé- 
rentiels propres à fournir une définition exacte du sentiment et de la 
connaissance, il s’est trouvé conduit à une formule dont il a dû immé- 
diatement reconnaître le danger provenant de l’insuffisance des 
caractères en question. 

Une insuffisance analogue existe dans les caractères distinctifs de ce 
que l’on nomme sensation et perception. C’est d’ailleurs la sensation 
qui constituerait le sentiment élémentaire tandis que la perception 
serait la connaissance élémentaire. Il importe donc de noter ici le 
résultat auquel est arrivé sur ce point A. Bain, avec sa sagacité et 
sa finesse si remarquables dans l’observation et l’analyse des faits 
psychologiques. 

Plus une sensation est intellectuelle, dit-il, plus elle se rapproche de la 
perception. Dans la sensation, nous sommes tour à tour objet et sujet. Nous 
sommes objet quand nous observons la forme et l’étendue d’une con- 
flagration, et sujet quand nous nous laissons aller à l’effet émotionnel. 
Bien qu’on puisse donner le nom de sensation aux deux états la dési- 
gnation perception est meilleure appliquée à l’attitude objective. 

... Quand nous avons dans l’esprit plus que ce qui est devant nos yeux, 
nous percevons plutôt que nous sentons. Ce n’est pas que la conscience, la 
sensation aient comme signification le plus petit effet présent libre de 
tout effet additionnel du au souvenir : mais quand il s’agit de comparer 
et de distinguer les deux termes, la perception est une sensation et quelque 
chose de plus. 

On peut prendre le mot sensation dans un sens si étroit qu’il exclurait 
toutes les opérations intellectuelles décrites ci-dessus; mais on ne peut faire 
de même pour la perception’, il faut toujours que l’intelligence intervienne 
dans l’acte de percevoir; et lorsque l’intelligence intervient ainsi dans 
une sensation, il serait permis de dire que ce n’est plus une sensation, 
mais une perception. Le souvenir, le réveil d’une somme de sensations 
passées étant un effet qui dépasse de beaucoup l’effet spécial de la sensa- 
tion actuelle, nous sommes libres d’appeler cet état mental une percep- 


48 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


tion, c’est-à-dire quelque chose de plus que la simple sensation enfermée 
dans l’impression du moment l . 

Sans doute, tout cela s’enchaîne assez bien; on y sent un ingénieux 
effort pour différencier, nous l’avons vu plus haut à propos du senti- 
ment et delà connaissance, « deux simples aspects » d’un même phé- 
nomène. Mais ici encore les différences invoquées restent insuffisantes 
pour servir de base à de véritables définitions. Dans la première 
ligne du passage reproduit ci-dessus il est reconnu que la sensation 
est un fait intellectuel. Plus loin la perception est différenciée de la 
sensation par l’intervention de l’intelligence. Il est dit que la per- 
ception serait plus objective que la sensation. Mais il y a pourtant 
dans l’une et dans l’autre objet et sujet. Si la perception diffère de 
la sensation par l’addition de quelque phénomène intellectuel, ce 
phénomène a beau se rapporter à des faits externes, il n’en est pas 
moins aussi subjectif que peut l’être une sensation simple; et celle- 
ci, de son côté, se rapporte bien à quelque objet comme la per- 
ception. On accorde que le mot sensation peut désigner rigoureuse- 
ment la perception ellermême. La sensation est reconnue pourtant 
comme quelque chose de moins que la perception. D’un côté la sen- 
sation peut comprendre la perception elle-même, d’un autre côté la 
perception renferme la sensation. Enfin Bain va jusqu’à regarder l’ex- 
pression comme une simple partie de la sensation 2 . 

Tout cela laisse évidemment dans l’obscurité les rapports qui peu- 
vent exister entre le sentiment et la sensation ou la perception. 


III 

C’est par Wundt que la sensation a été étudiée avec le plus de pro- 
fondeur. L’illustre physiologiste a joint, dans cette étude, aux don- 
nées de l’observation les ressources de la méthode expérimentale. 
Nous devons donc attacher la plus haute importance à son opinion. 

Pour Wundt, les sensations sont « ces états de notre conscience 
qu’il est impossible de décomposer en éléments plus simples ». Et il 
appelle représentations les formations plus ou moins complexes que 
constituent les sensations en se combinant continuellement dans notre 
conscience. 

« Ce sont, dit Wundt, uniquement les besoins de l’analyse psycho- 

1. A. Bain, op. cit., p. 541. 

2. A. Bain, The Senses and the Intellect, (deux, édit., pp. 96, 288). 


L. MANOUVRIER. 


SENTIMENT ET CONNAISSANCE 


49 


logique qui ont amené à prendre dans cette signification le concept 
de sensation. La sensation simple ne nous est jamais donnée isolée; 
elle est le résultat d’une abstraction que nous sommes obligés de 
faire, à cause de la nalure complexe de toutes les expériences 
internes... Les sensations élémentaires nous sont uniquement révé- 
lées d’après les combinaisons qu’elles forment entre elles. Pour ce 
motif, la question : quels sont les éléments de la perception interne 
qui peuvent être considérés comme réellement indécomposables, est 
en quelque sorte insoluble i . » 

« Les perceptions sont des représentations se rapportant à des 
objets réels, que ceux-ci existent en dehors de nous ou appartien- 
nent à notre propre corps », op. cii ., t. II, p. 1. 

Par comparaison de la conscience avec la vision, Wundt appelle 
point de regard interne cette partie de la conscience sur laquelle est 
dirigée l’attention. Il nomme perception l’entrée d’une représentation 
dans le champ de regard interne et aperception son entré dans le 
point de regard, sa saisie par l’attention. Le point de regard interne 
est susceptible de se tourner, successivement vers les diverses parties 
du champ de regard interne; op. cit ., t. II, p. 231. 

Ce sont là des expressions purement métaphoriques; Wundt ne 
prend point la conscience pour une entité. « Nous ne devons pas, 
dit-il, regarder la conscience comme quelque chose qui existerait 
à part des états conscients et qui, à part les phénomènes physio- 
logiques, ces compagnons de nos sensations et d’autres états internes, 
aurait encore besoin d’un substratum physique spécial. » Op. cit., 
t. I, p. 242. Toutefois Wundt est porté à admettre que certains phé- 
nomènes liés aux formes les plus élevées du développement de la 
conscience ont un substratum physiologique situé dans une partie 
seulement de l’écorce cérébrale. Et il suppose « que les impressions 
sensorielles arrivent purement à la perception tant que les excitations 
centrales restent limitées aux centres sensoriels proprement dits; mais 
que leur saisie par l’attention ou Vaperception est constamment liée 
à une excitation simultanée des éléments de la région frontale. » Op. 
cit., t. 1, 243. 

Cela dit, revenons à la sensation. Pour Wundt, la sensation pure 
est uniquement constituée par trois éléments : la qualité , l'intensité , 
et le ton de sentiment. « Pour être sensible, dit-il, c’est-à-dire perçue, 
la qualité doit posséder une certaine intensité, et l’intensité se rap- 
porter à une qualité quelconque » (t. I, p. 306). 


1. Wundt, Élém. de Psychologie physiologique , trad. franç. d’après la 2 e édit, 
allemande, t. I, p. 305. 


50 


revue de l’école d’anthropologie 


« Dans les irritants sensoriels, nous distinguons, comme dans tout 
processus de mouvement, la forme et l'énergie des mouvements. La 
qualité de la sensation dépend de la forme du mouvement, et son 
intensité de l’énergie des mouvements. Mais le ton de sentiment est 
déterminé par la qualité et l’intensité de la sensation ; il est donc 
indirectement occasionné par la forme et l’énergie des irritants » 
(t. I, p. 311). 

On conçoit comme essentiels les deux premiers éléments reconnus 
par Wundt dans la sensation : l’énergie et la qualité. Mais le ton de 
sentiment pourrait être une addition aux deux premiers, suffisants 
pour constituer une sensation, c’est-à-dire pourrait résulter d’un 
mélange des éléments primitifs et essentiels de la sensation avec un 
élément secondaire. L’existence du ton de sentiment dans toute 
sensation est un fait qui a besoin d’une démonstration, car si la plu- 
part des sensations sont plus ou moins agréables ou désagréables, 
elles ne le sont pas toutes. L’élément plaisir ou douleur sembla 
effectivement faire partie de certaines sensations, comme nous le 
verrons plus loin. Mais on peut très bien le concevoir, comme un 
élément conditionné à part, bien qu’étroitement lié aux éléments 
primitifs et essentiels de la sensation. Wundt fait observer avec 
raison que l’existence de sensations dépourvues de sentiment n’em- 
pêche pas d’admettre le ton de sentiment comme une propriété 
régulière de la sensation parce qu’il peut y avoir entre les deux 
états contraires, plaisir et douleur, un point d’indifférence au voisin 
nage duquel le ton de sentiment pourra être infiniment petit ( ibid ., 
p. 306). Mais l’existence de sensations dépourvues de sentiment 
empêche encore moins d’admettre que le ton de sentiment ne fait 
point essentiellement partie de la sensation pure. 

Il y a d’autre part des sentiments dépourvus de sensations. On peut 
par exemple être très fortement ému par des représentations imagi- 
natives d’événements qui pourraient arriver mais qui ne se sont point 
produits* S’il est vrai, comme l’admet Wundt, que la sensation pure 
soit une abstraction et ne soit point constatable à l’état isolé, il est 
donc loisible et non contradictoire avec les faits de limiter le con- 
cept sensation à une simple image partielle ou complète des objets, 
image pourvue essentiellement de qualité et d 'intensité, mais non 
pourvue essentiellement de sentiment. 

Wundt reconnaît d’ailleurs que le ton de sentiment dépend de 
l’état total de la conscience. « C’est cela, dit-il, qui est pris facilement 
comme une indépendance du ton de sentiment vis-à-vis des autres 
éléments réguliers de la sensation. Mais cette relation avec la con- 
science est incapable de nous fournir un motif quelconque d’attri- 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 51 

buer au ton de sentiment une existence plus indépendante qu’aux 
autres éléments de la sensation, car celle-ci doit finalement être 
envisagée, dans tous ses éléments, comme une réaction de notre 
conscience. » 

On peut cependant faire ici une distinction. Il est possible que l’in- 
tensité et la qualité de la sensation éprouvent quelque modification 
de la part de l’état total de la conscience, et dépendent par suite, 
jusqu’à un certain point, de cet état total. Mais cela n’oblige point à 
admettre que le ton de sentiment qui accompagne la sensation entre, 
de la même façon que la qualité et l’intensité, dans la constitution 
de celle-ci. Le concept sensation s’applique évidemment pour tout le 
monde à quelque chose de survenant dans la conscience, à un recept 
d’origine sensorielle. En tant que simple recept, la sensation doit 
posséder une certaine qualité et une certaine intensité. Ces deux élé- 
ments indispensables viennent agir sur des états de conscience déjà 
constitués et peuvent subir de la part de ceux-ci une action réci- 
proque. L’état d’attention expectante peut accroître, par exemple, 
l’intensité de la sensation. La qualité de celle-ci, comme un trait 
ajouté à un dessin, prend une valeur dépendante des représentations 
auxquelles elle s’ajoute tout en faisant passer celles-ci à l’état con- 
scient, grâce à l’excitation qu’elle leur transmet. Aussitôt perçue, la 
sensation fait déjà partie intégrante d’états antérieurs à elle, de sorte 
que, comme le dit fort bien Wundt, on ne peut la saisir isolée dans 
la conscience. Nous savons néanmoins qu’il y a eu un recept modifié 
auquel correspond le concept de sensation. 

Bien qu’il se mélange immédiatement à d'autres phénomènes de 
conscience, ce recept reste néanmoins assez distinct parfois pour que 
l’on puisse éviter de le confondre avec des faits consécutifs. Regar- 
dant une table mal éclairée, j’y distingue un certain nombre de taches 
noires. J’ai des sensations peu intenses ayant une certaine qualité. 
Elles ne s’accompagnent ni de plaisir ni de douleur. Ce sont des 
images purement et simplement. C’est tout au plus si l’idée me vient 
que ce sont des taches d’encre. Et déjà cette idée se distingue parfai- 
tement dans ma conscience de l’image perçue. Il y a déjà quelque 
chose de plus qu’une sensation pure. Mais voilà qu’une de ces taches 
se met à se mouvoir sans que sa forme m’apparaisse plus nettement. 
Ma sensation s’est compliquée. En même temps l’idée me vient qu’il 
s’agit d’un animal. Ceci n’est plus une sensation. En même temps 
j’éprouve un sentiment de répugnance aussitôt suivi d’un mouvement 
instinctif de recul. Je dis alors que j’ai eu une sensation désagréable. 
Le ton de sentiment de ma sensation s'est produit en effet, mais 
l’image perçue, le jugement et le dégoût qui ont suivi restent pour- 


52 


revue de l’école d’anthropologie 


tant des faits distincts dans ma conscience. Et c’est au premier seu- 
lement, à l’image de l’objet extérieur que s’applique le concept sen- 
sation. Au lieu de dire que j’ai éprouvé une sensation désagréable, je 
puis dire que j’ai eu une sensation qui, combinée avec mes représenta- 
tions existantes, est devenue perception et, par l’excitation d’autres 
représentations associées, a produit sur moi un effet désagréable, le 
sentiment de la répugnance, et un effet moteur consécutif. L’expres- 
sion sensation désagréable est une simple abréviation justifiée par ce 
fait que les différents phénomènes qui se sont produits en moi n’ont 
duré qu’un temps pratiquement nul. J’estime qu’il y a eu enchaîne- 
ment de phénomènes divers parce que c’est une constatation directe 
qu’à un certain moment existait en moi l’image d’un objet extérieur 
avant que la nature de cet objet me fût connue et avant même que se 
produisît la seconde sensation de déplacement. Je sais aussi que si, 
pour moi, cette sensation s’est accompagnée d’un sentiment, ce senti- 
ment ne se fût pas produit si le même objet eût été vu à terre dans 
la rue au lieu d’être vu sur ma table. Autrement dit, je distingue au 
milieu d’un complexus de phénomènes un phénomène initial et 
causal auquel correspond le concept de sensation et auquel j’attribue 
la qualité d’image plus ou moins complète de quelque chose d’exté- 
rieur. 

L’expérience apprend que les représentations conscientes des objets 
extérieurs se composent de recepts partiels, comme un dessin se com- 
pose de traits, bien que la valeur représentative de chaque trait con- 
sidéré isolément soit nulle. Une sensation pure ainsi conçue peut être 
regardée comme un phénomène particulier possédant une qualité et 
une intensité. Si ces deux éléments suffisent à le constituer, tout autre 
élément surajouté devra être considéré comme non nécessaire; et 
puisqu’il s’agit précisément d’un phénomène isolable exclusivement 
par abstraction, c’est une raison de plus pour limiter l’abstraction au 
strict nécessaire sous peine d’établir une confusion entre divers con- 
cepts. 

Dans l’exemple donné plus haut je crois voir quelque indication 
relative à la séparabilité du ton de sentiment d’avec la sensation 
simple. Dans cet exemple, pourtant, il s’agit de sensations immédia- 
tement suivies de sentiment. 

Mais il y a des cas où le sentiment ne succède pas à la sensation, 
d’autres cas où la sensation est perçue et reste consciente pendant un 
certain temps avant que le sentiment n’apparaisse. Par exemple, si je 
vois tracé sur un objet connu de moi un certain signe inconnu, je 
perçois très bien ce signe; je le dessine même à mon tour et j’en 
demande la signification. Or ce signe, qui s’est conservé dans ma 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 53 

mémoire et ne m’a causé ni plaisir ni déplaisir, m’étant expliqué, il se 
trouve qu’il signifie une erreur grossière sur la nature de l’objet. Alors 
seulement s’ajoute à cette image, qui pourtant n’a pas varié en tant 
qu’imagé correspondante à un objet extérieur, le ton de sentiment. 
C’est que la sensation , pourtant complète et complètement perçue 
tout d’abord, a été mise en rapport avec des représentations suscep- 
tibles d’être émues par elle. Auparavant elle était indifférente. 

Sont pareillement indifférentes beaucoup de sensations simples 
alors qu’elles ne sont pas encore suffisantes pour former des repré- 
sentations d’objets ou que les représentations ne sont pas encore 
reliées à des états de conscience susceptibles d’être en accord ou en 
désaccord avec elles. De telles sensations et représentations sont 
relativement rares chez un homme adulte, mais elles sont vraisem- 
blablement très nombreuses chez le jeune enfant, alors que les élé- 
ments cérébraux sont nouvellement excités par des irritants extérieurs 
de toute sorte. 

Sont également indifférentes les sensations qui n’apportent aucune 
modification à l’état existant de la conscience, telles que, par exemple, 
celles que nous procure un regard sur des objets que nous voyons à 
chaque instant, si rien n’est changé dans les objets ou leur situation 
et s’ils n’offrent pour le moment aucun intérêt pour nous. De même 
je sens ma plume entre mes doigts et, bien que mon attention soit 
fixée sur ce contact, ma sensation reste indifférente. Les sensations 
de ce genre se superposent à des images identiques et ne font que 
renforcer l’état d’habitude de ces images, état d’habitude qui donne- 
rait lieu à un ton de sentiment assez marqué en cas de changement. 

Il existe donc des faits indiquant l’existence d’états de conscience 
élémentaires répondant au concept de sensation et suffisamment 
caractérisés en dehors de l’état de sentiment pour qu’on soit autorisé 
à considérer le ton de sentiment comme un élément non nécessaire 
de la sensation pure. 

Les sensations peuvent être considérées, en d’autres termes, comme 
des recepts possédant une valeur propre indépendamment de la 
forme qu’ils revêtent par suite de leur mélange avec les éléments 
déjà existants et indépendamment de l’émotion qu’ils produisent sur 
ces derniers. 

Il n’en est pas moins vrai que la difficulté de circonscrire exacte- 
ment la sensation est très grande. Mais je pense que cette difficulté 
tient en grande partie à ce que des phénomènes de conscience consé- 
cutifs à la sensation commencent à se produire avant que celle-ci n’ait 
acquis la forme sous laquelle elle devient parfaitement consciente et 
qui résulte de son incorporation parmi les états de conscience pré- 


U 


revue de l’école d’anthropologie 


existants. C’est à cette incorporation que me semble convenir le 
mot perception. En même temps que la sensation prend contact 
avec les états de conscience préexistants, le ton de sentiment peut 
commencer lui-même à se produire; mais cela n’empêche point qu’il 
puisse appartenir à un processus distinct du processus sensation et 
consécutif à celui-ci. 

« Cette conclusion, dit Wundt, a trouvé son expression surtout dans 
deux opinions qui indiquent les degrés extrêmes les plus remarquables 
entre lesquels a oscillé la théorie des sentiments. Selon la première, 
les sentiments seraient des affections immédiates de l’âme occasionnées 
par la sensation ; la deuxième opinion essaie de les ramener au rapport 
réciproque des sensations ou des représentations. La première hypo- 
thèse, d’Aristote à Kant et aux modernes, a pour adhérents la plupart 
des psychologues observateurs... La seconde a été principalement 
adoptée par Herbart et son école... Malgré leur différence, ces deux 
hypothèses concordent en ce qu’elles séparent absolument de la sen- 
sation proprement dite le processus qui sert de base au sentiment 
sensoriel. Quoique cette séparation semble être motivée dans notre 
interprétation subjective du sentiment, n’oublions pas cependant que 
la qualité et l’énergie de la sensation doivent être nécessairement 
envisagées comme des réactions subjectives exercées par notre con- 
science sur des formes déterminées des irritants extérieurs. » 

Ici Wundt établit lui-même une certaine base de différenciation de 
la sensation d’avec le ton de sentiment. 

«Par conséquent, dit-il, nous nous rapprocherions davantage de la vérité 
si nous concevions le rapport de la manière suivante: dans ce tout insépara- 
ble que nous appelons une sensation de qualité, d’énergie et de nuance quel- 
conque de sentiment, la nuance du sentiment représente l’élément qui ne 
nous apparaît pas en relation directe avec les rapports objectifs des irri- 
tants. 

Si nous donnons cette dernière expression au rapport du ton de senti- 
ment avec les autres éléments de la sensation, ceci nous suggère la pensée 
que nous devons voir dans le ton de sentiment le symptôme d’un processus 
plus central que dans la qualité et l’énergie de l’excitation sensorielle. En 
effet, la sensation si simple qu’elle nous apparaisse, n’est cependant, ni d’après 
son côté psychique, ni d’après son côté physique, un processus simple. Et 
comme nous sommes absolument incapables de rien dire touchant ces sortes 
de sensations qui ne sont pas aperçues, particulièrement l’acte d’aperception 
constitue un élément inséparable de toutes les sensations qui sont offertes à 
notre examen psychologique. Ainsi le sentiment sensoriel devient immédia- 
tement intelligible en ce qui concerne toutes les influences auxquelles il est 
soumis, si nous le considérons comme le mode de réaction exercé par l'acti- 
vité de l' aperception contre V excitation sensorielle. » (T. I, p. 555.) 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 


55 


Ainsi Wundt fournit lui-même au concept sensation des carac- 
tères de différenciation déjà fort importants. Il reconnaît dans l’inter- 
vention d’une activité interne, Y aperception , dépendante des irritants 
appliqués et de l’état total de la conscience, une raison d’être de 
cette importance plus subjective que nous accordons au ton de senti- 
ment. Il admet que la nuance de sentiment représente l’élément de 
la sensation qui ne nous apparaît pas en relation directe avec les 
rapports objectifs des irritants. Il admet que nous puissions voir dans 
le ton de sentiment le symptôme d'un processus plus central que dans 
la qualité et l’énergie de l’excitation sensorielle. 

D’autres considérations peuvent s’ajouter à celle-là de façon à 
achever la différenciation de la sensation d’avec le sentiment, la sépa- 
ration du ton de sentiment d’avec les attributs réellement propres de 
la sensation, autant que l’on peut séparer abstraitement des phéno- 
mènes étroitement subordonnés les uns aux autres. 

D’abord la qualité et l’énergie de la sensation, si modifiées qu’elles 
puissent être sous l’influence des états de conscience préexistants, 
sont évidemment liées à la nature et à l’application des excitants 
qui sont les causes extérieures des sensations. L’état, dynamique 
introduit et survenant dans le cerveau par les excitations sensorielles 
possède nécessairement, comme l’admet Wundt, une certaine intensité 
et une certaine qualité en relation directe avec ces excitations; sans 
quoi celles-ci ne pourraient rien ajouter à nos connaissances. Il est 
vrai que cet état dynamique dépend aussi des états dynamiques anté- 
rieurs avec lesquels il vient se combiner tout en réveillant leur acti- 
vité. L’état survenant acquiert une forme dépendante des états anté- 
rieurs avec lesquels il se met en contact. Il n’en conserve pas moins 
une existence propre puisqu’il reste distinct, parfois très nettement, 
de tout état antérieur, puisqu’il peut être conservé, réapparaître par 
le souvenir à l’état distinct, s’ajouter à d’autres états survenus sans 
se confondre avec eux, produire à longue échéance des effets émotifs 
qu’il n’avait pas produits lors de son arrivée; ceci soit parce que les 
points de contact n’étaient pas les mêmes ou parce que les associations 
susceptibles d’être émues par lui n’existaient pas encore, soit parce 
que les sensations trop limitées et insignifiantes chacune en particulier 
ne s’étaient pas groupées de manière à former une représentation 
capable d’émouvoir les représentations antérieurement formées et 
associées, soit parce que d’autres émotions plus considérables acca- 
paraient pour ainsi dire l’attention. 

Il y a, ce me semble, dans toutes ces considérations, des motifs 
suffisants pour admettre la sensation comme étant un processus 
distinct dont on s’explique assez bien le caractère « moins subjectif et 


56 


revue de l’école d’anthropologie 


moins central » reconnu par Wundt et qui, joint au caractère d’état 
survenant parmi des états antérieurement existants (caractère immé- 
diatement fourni par l’observation de soi-même), a donné lieu au 
concept de sensation. 

Puisque, théoriquement, une sensation peut être constituée par les 
deux éléments qualité et quantité, puisqu’en fait il existe des sensa- 
tions dépourvues de ton de sentiment, c’est-à-dire ni agréables ni désa- 
gréables, le sentiment doit être regardé soit comme un état dérivé de 
la sensation et appartenant aux processus associatifs, soit comme un 
état simplement possible de la sensation elle-même et représentant 
alors le sentiment sensoriel. 


IV 

11 ne paraît pas impossible de concilier la définition de Wundt 
avec la définition ancienne et avec celle de Herbart, ou plutôt de 
trouver un moyen terme satisfaisant entre ces trois définitions. 

Pour corriger la formule ancienne : « affection immédiate de l’âme 
occasionnée par la sensation », il suffirait presque de remplacer le 
mot âme par son équivalent positif états de conscience. Il est vrai que 
la formule ainsi obtenue resterait un peu vague et laisserait indécis le 
point en litige. Quant à la formule de Herbart : « rapport réciproque 
des sensations ou des représentations », elle serait juste en ce sens que 
le sentiment peut résulter en effet d’un rapport entre des représen- 
tations constituées et associées et des représentations ou des sensa- 
tions survenues. Mais cette formule aurait besoin de quelques correc- 
tions ou explications. 

Wundt lui reproche de laisser inexpliquée la forme la plus simple 
du sentiment, le sentiment sensoriel. « Si nous accordons, dit-il, 
qu’une sensation existant 'per se est susceptible d’être accompagnée 
de sentiment, un sentiment de ce genre ne peut dériver d’une corré- 
lation de représentations. » (T. I, p. 555.) 

Il est évident que, même en admettant avec Herbart que les sensa- 
tions constituent des représentations élémentaires, sa formule ne par- 
vient pas à embrasser le ton de sentiment de la sensation. 

Cette formule est seulement exacte en ce qui concerne les senti- 
ments dérivés. Ceux-ci résultent en effet de l’excitation de représen- 
tations par d’autres représentations associées ou par des sensations. 

L’on constate en pareil cas une différenciation de plus en plus 
nette du sentiment d’avec la sensation affectante à mesure que celui- 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 57 

là s’étend davantage, qu’il comprend des représentations plus diffé- 
rentes entre elles et plus indirectement en rapport avec le contenu de 
la sensation affectante. 

Dans le sentiment sensoriel ou direct, il doit s’agir également d’un 
rapport mais il faut rechercher la nature de l’élément affecté et de 
l’élément affectant. Ce dernier n’est certainement pas une représenta- 
tion, puisqu’il est tout au plus une sensation. Mais l’élément affecté, 
c’est-à-dire auquel est inhérent le ton de sentiment sensoriel, pour- 
rait être une représentation. 

Une pareille recherche comporte nécessairement une part d’hypo- 
thèse puisque les états de conscience que nous distinguons sous le 
nom de représentations et qui constituent le fonds de l’intelligence 
nous sont connus non sous la forme d’états physiologiques, mais 
seulement sous la forme de données psychologiques. 

On peut être certain, toutefois, que toutes les représentations 
conscientes sont des états dynamiques ayant pour substratum des 
éléments cérébraux. 11 n’est pas moins certain que certaines repré- 
sentations, celles qui se rapportent à des objets et à des relations 
externes très variables ou modifiables, sont corrélativement variables 
tandis que d’autres, celles qui correspondent à des objets ou à des 
relations relativement fixes, soit extérieures soit somatiques, jouissent 
corrélativement d’une fixité relative. Une distinction semblable peut 
être faite à propos des associations entre les représentations. 

Il est également admissible, d’autre part, que lorsque les représen- 
tations constituées sont excitées par des états dynamiques survenus 
n’apportant aucun changement dans leur forme existante, elles sont 
simplement renforcées. C’est ce qui arrive, par exemple, pour nos 
représentations relatives aux objets qui nous sont le plus familiers, 
quand ces objets ne varient pas sensiblement et quand, par suite, 
aucun changement ne se produit dans les représentations cérébrales 
correspondantes. Alors celles-ci, continuellement renforcées, devien- 
nent plus habituelles ainsi que les associations dépendantes. 

Or, par ce fait même que des représentations et des associations sont 
à chaque instant modifiées, leurs modifications doivent être exemptes 
de sentiment agréable ou désagréable ; elles doivent être indifférentes 
et c’est en effet ce dont témoigne notre conscience. Inversement, les 
représentations et associations devenues habituelles doivent perdre 
cet état d’indifférence aux changements perçus; c’est encore là un 
datum de la conscience. Nous constatons des changements avec 
d’autant plus d’indifférence qu’ils se produisent plus fréquemment et 
qu’ils concernent des objets ou des rapports moins fixes. Les représen- 
tations que nous avons de notre cabinet de travail peuvent varier sans 
REV. DE l’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — 1895. 5 


58 


revue de l’école d’anthropologie 


qu’aucun sentiment ne se produise, dans de certaines limites dépen- 
dant du degré de fréquence des changements, mais le ton de sentiment 
se produit au moindre changement non habituel. Un individu très 
émotif lest souvent moins par tempérament que parce qu’il a 
contracté des habitudes trop invétérées jusque dans des détails minus- 
cules. Il souffre du moindre changement. Mais l’émotion causée par la 
modification même légère des représentations très habituelles, c’est-à- 
dire entretenues par des sensations fréquentes et identiques entre 
elles, est un fait général, même lorsque les changements survenus sont 
insignifiants au point de vue de leurs conséquences pour les intérêts du 
sujet. Une représentation devient affectible dans la mesure où elle 
devient habituelle parce qu’elle devient en même temps et dans cette 
mesure portion intégrante du sujet. 

Ce n’est pas qu’une sensation ne fasse pas également partie du 
sujet. Par le fait même qu’elle a été perçue et même, comme divers 
faits l’indiquent, sans qu’elle ait pénétré, pour employer l’expression 
de Wundt, dans le point de regard de la conscience, elle a contribué 
à la formation des états de conscience qui se trouvent constitués à un 
moment donné. Mais alors ce n’est déjà plus une sensation au sens strict 
parce qu’elle ne possède plus ce caractère d’état survenant et modifi- 
cateur d’origine immédiatement sensorielle qui sert de base au concept 
de sensation. Reprenons la comparaison déjà faite précédemment : si 
l’on compare l’ensemble des états de conscience à un dessin et les 
représentations à des portions de ce dessin, un trait ajouté à ce dessin 
pourra modifier l’ensemble et plus particulièrement une portion du 
dessin, mais le trait considéré en lui-même restera un simple trait. 
Si le sentiment est en raison directe de l’ancienneté, du degré d’en- 
tretien et d’habitude des représentations affectées, la sensation perse 
ne doit pas être affectible. Si l’on considère la sensation pure comme 
ne recevant sa valeur d’état de conscience que des états de conscience 
qu’elle vient modifier, elle n’en est que mieux comparable au trait 
ajouté à un dessin, ce trait recevant lui aussi sa valeur des traits 
déjà existants. Ce n’est pas la sensation qui est modifiée et affectée 
par le contact avec les représentations; elle ne fait qu’arriver à 
l’existence. C’est ce qui existait antérieurement qui est modifié et 
dont la modification même produit le sentiment. 

En ce qui concerne les sentiments dérivés par association, ce fait 
est une donnée immédiate de la conscience. Mais les remarques pré- 
cédentes me paraissent applicables même au sentiment direct qui 
pourrait résulter sur place de la modification d’une seule représenta- 
tion objective. Une sensation simple, c’est-à-dire un état dynamique 
relativement simple survenant sera comparable encore au trait ajouté 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 59 

à un dessin. Il y aura un état modifié supposé capable d’acquérir par 
là même le ton de sentiment, et un état modificateur qui, ne faisant 
qu’arriver à l’existence comme état de conscience partiel, ne saurait 
éprouver d’émotion propre. 

Toutefois il me paraît fort douteux qu’une représentation objective 
prise isolément puisse manifester un ton de sentiment. Si l’image 
d’un objet change en nous sous l’influence d’une sensation, nous pou- 
vons en éprouver un sentiment très vif, mais ce sentiment nous appa- 
raît directement, il me semble, pour peu que nous en recherchions la 
composition, comme étant constitué par des représentations autres 
que celle de l’objet modifié et seulement associées à celle-ci. Par 
exemple, un changement dans l’image d’un objet même familier. 

Il arrive seulement que le sentiment dérivé consécutif à une sensa- 
tion se produit avec une rapidité assez grande pour se confondre 
dans la conscience avec la sensation elle-même. Une personne qui 
a peur des araignées, ou des rats, ou des reptiles ne peut voir un 
de ces animaux sans éprouver immédiatement les sentiments du 
dégoût et de la crainte. Le premier sentiment surtout se confond pour 
elle avec l’image excitée. Un simple contact avec l’animal lui serait 
extrêmement pénible. Et pourtant, en touchant la peau d’un serpent 
elle recevrait une sensation tactile d’où résulterait quelque modifica- 
tion dans sa représentation d’un serpent. Cette sensation, en même 
temps, l’affecterait beaucoup, sans être pourtant différente en elle- 
même de la même sensation perçue indépendamment de la représen- 
tation d’un serpent, si par exemple la nature de l'objet touché était 
ignorée. Le ton de sentiment très vif qui semble être inhérent à une 
telle sensation en est donc séparable aussi bien que le mouvement 
instinctif de retrait du doigt et du recul du corps tout entier qui la 
suit aussitôt. A cette même personne qui déclare horrible la sensation 
de contact avec la peau d’un serpent, dites que le serpent est empaillé 
le mouvement de recul ne se produira plus, mais le dégoût subsistera. 
Montrez qu’il s’agit d’un porte-monnaie en peau de serpent : le dégbût 
disparaîtra mais la représentation de l’objet touché (peau de serpent) 
persistera. Faites en sorte que le sujet ne sache pas ce qu’il touche, il 
n’y aura plus même de représentation objective modifiée par la sensa- 
tion : cette dernière subsistera seule et sera dépourvue alors de ton de 
sentiment. 

Bien qu’elle réponde parfaitement au concept de sensation, cette 
sensation dépourvue de ton de sentiment possède encore deux élé- 
ments : la qualité et l’intensité. Elle se distingue encore de l’état 
dynamique transmis au cerveau par l’impression sensorielle, état qui 
possède lui aussi nécessairement qualité et intensité ; elle s’en distingue 


60 


revue de l’école d’anthropologie 


par le caractère conscient. Une impression sensorielle devenant con- 
sciente, voilà donc en définitive ce qui constitue la sensation pure 
exempte de sentiment. 


Le ton de sentiment, nous l’avons examiné d’abord là où il appa- 
raît clairement à tout le monde comme appartenant non à la sensa- 
tion, mais à des représentations associées influencées par une sensa- 
tion survenante. Jusqu’ici le sentiment nous est apparu toujours 
comme appartenant à des états de conscience constitués et associés, 
influencés par un processus modificateur auquel doit correspondre 
en totalité ou en partie le concept de sensation. 

Cela ne prouve pas que toute sensation soit dépourvue en elle- 
même de sentiment; cela prouve seulement que le sentiment peut 
exister en dehors des sensations et que la sensation ne renferme pas 
nécessairement le ton de sentiment comme élément essentiel. 

Dans les cas cités jusqu’ici, le ton de sentiment qui accompagne la 
sensation apparaît assez distinctement dans la conscience comme un 
état dérivé de l’association. Mais il n’en est pas toujours ainsi. Il y a 
des sensations dont on dit sans aucune abréviation de langage qu’elles 
sont agréables ou douloureuses. Une lumière trop vive, certains 

assemblages de couleurs, un son trop fort ou trop aigu, certains 

assemblages de sons, une piqûre, une brûlure, etc., produisent en 

nous des sensations de ce genre. Mais puisque nous avons trouvé 

jusqu’ici dans le ton de sentiment un effet produit sur des états de 
conscience constitués par un processus survenant; puisque, d’autre 
part, on convient que la sensation est une abstraction, il y a lieu 
d’examiner si l’on peut saisir dans la sensation pourvue de ton de 
sentiment quelque état constitué relativement fixe et quelque état 
survenant. 

Reprenons la sensation de contact isolée dans l’exemple donné plus 
haut. Une fois isolée, cette sensation est indifférente. Elle forme, 
complète ou modifie une représentation objective. Mais en même 
temps elle se rapporte à notre propre corps, à une partie du doigt 
qui a reçu l’impression. La représentation objective en jeu se trouve 
liée, en conséquence, à la représentation de cette partie de notre 
corps. Si la surface lisse d’un objet nous est représentée comme telle 
à la suite d’une sensation tactile ou seulement à la suite d’une 
sensation visuelle, l’origine sensorielle de la notion acquise est distincte 
dans la conscience. Autrement dit, chaque sensation posséde ra rela- 
tion d’origine. Cette relation consciente qui persiste plus ou moins 
dans les représentations complexes a vraisemblablement pour condi- 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 61 

tion les connexions organiques des éléments cérébraux sur lesquels 
l’impression sensorielle vient primitivement agir. 

Or ces éléments cérébraux en connexion avec toutes les parties 
sensibles du corps peuvent être considérés comme de véritables 
représentants de ces parties. Leur état dynamique constitue une 
véritable représentation de celles-ci, représentation constituant le 
trait d’union entre la correspondance intellectuelle et l’ajustement 
vital au sens de Herbert Spencer. 

L’ensemble de ces éléments constitue la représentation cérébrale 
des organes sensibles eux-mêmes. Mis en jeu par les impressions 
venues des organes, ils traduisent spécialement sous la forme con- 
sciente l’état même de ces derniers et sont par conséquent le sub- 
stratum des représentations organiques. Toute impression dépassant 
un certain degré d’intensité ou possédant une qualité discordante 
avec l’état organique entraîne de la part des éléments en question 
une réaction qui constituerait le ton de sentiment de la sensation. 
Dans le cas contraire, l’impression, en passant à l’état de sensation, 
resterait dépourvue de ton de sentiment. Suivant cette hypothèse, 
un ton de sentiment peut appartenir, conformément à l’opinion de 
Wundt, à la sensation elle-même; il complique celle-ci et lui reste lié 
dans la conscience au même titre que la relation d’origine de la sen- 
sation. Ce ton de sentiment se présente en même temps, tout comme 
le sentiment dérivé examiné plus haut, comme un résultat de l’action 
d’un état survenant et nouveau sur un état antérieurement constitué 
et relativement fixe. L’impression sensorielle agirait sur la représen- 
tation organique de la même façon que, dans le sentiment dérivé, 
une représentation agit sur une autre représentation. 

La représentation cérébrale de l'état des parties sensibles du corps 
peut être considérée comme permanente bien qu’elle n’apparaisse 
pas constamment dans la conscience. Les diverses parties du corps 
sont, en effet, pour les parties correspondantes du cerveau, des objets 
toujours présents. Les éléments représentants et les parties représen- 
tées doivent se développer simultanément; il doit y avoir entre les 
uns et les autres un ajustement très étroit en vertu duquel l’état ordi- 
naire des parties sensibles du corps doit correspondre à un état 
dynamique également ordinaire des éléments représentants. C’est cet 
état dynamique qui constitue la représentation cérébrale organique, 
état relativement très simple comparativement aux représentations 
objectives, mais possédant des relations extrêmement nombreuses 
avec celles-ci et même des relations directes ou indirectes avec la 
totalité des représentations. 

Notion de la partie représentée, de l’état ordinaire ou non ordi- 


62 


revue de l’école d’anthropologie 


naire de cette partie, voilà à quoi paraît se réduire une représentation 
organique. Mais conscience implique changement d’état, de sorte 
qu’une représentation organique ne peut devenir consciente qu’en 
cas de passage de l’état ordinaire de la partie représentée à un état 
plus ou moins extraordinaire se traduisant dans la conscience par 
l’état de plaisir ou de douleur de la représentation. La forme des 
parties sensibles du corps n’étant pas directement connue et apparte- 
nant aux représentations de l’ordre objectif, on peut donc supposer 
qu’une représentation organique proprement dite est dépourvue de 
forme, qu’elle possède seulement l’élément qualité et qu’elle est seule- 
ment susceptible de variations d’intensité. Entre certaines limites 
variables suivant les diverses parties du corps, limites correspondantes 
à celles de l’état ordinaire de ces parties et déterminées par l’adap- 
tation évolutive, le degré d’intensité des représentations varie sans 
ton de sentiment; mais au delà de ces limites l’état conscient de la 
représentation organique devient sentiment. C’est ce sentiment qui 
constitue pour le sujet la connaissance d’un certain changement dans 
l’état de ses organes, changement plus ou moins important au point 
de vue de l’équilibre vital. Ce sentiment est, en général, en raison 
directe de l’importance du changement survenu au point de vue des 
ntérêts vitaux, de l’individu ou de l’espèce. Il y a toutefois des excep- 
tions qui ont été fort ingénieusement expliquées en partie par Spencer 
dans ses chapitres sur le plaisir et la douleur. (Voir ses Principes de 
psychologie.) 

En même temps que se produit le sentiment organique, les impres- 
sions sensorielles objectives reçues des parties intéressées elles- 
mêmes agissent sur l’ensemble des représentations existantes de façon 
à mettre en jeu la correspondance intellectuelle qui consiste le plus 
primitivement et le plus essentiellement à fuir ou à éviter la douleur. 

Les représentations organiques sont d’autant mieux caractérisées 
comme sentiment qu’elles se rapportent le plus directement à l’intérêt 
vital et que, indépendamment de la vivacité particulière de leur état 
de douleur ou de plaisir organiques, la production de cet état 
entraîne la production de sentiments dérivés en vertu de l’association 
directe ou indirecte avec une multitude de représentations. C’est 
ainsi que la douleur organique directement causée par une blessure se 
complique souvent chez l’homme, et notamment chez les sujets très 
cultivés, de l’état d’émotion de nombreuses représentations des consé- 
quences immédiates ou lointaines, directes ou indirectes de la blessure 
reçue. En l’absence de cette complication dérivée de l’association des 
représentations, la douleur organique réduite à elle-même serait 
facilement supportée dans beaucoup de cas, ainsi qu’on l’observe, du 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 63 

reste, chez les individus accoutumés aux blessures et, parfois, chez 
les individus qui ne se rendent pas compte des conséquences possibles 
ou probables de celles-ci. 

Il peut arriver, inversement, qu’une excitation très vive de repré- 
sentations en jeu dans une lutte, par exemple, ou dans une action 
quelconque absorbant l’attention, accapare la conscience au point de 
rendre nulle la douleur organique au moins pour un certain temps. 
Les blessures reçues pendant un combat sont parfois inaperçues du 
blessé. 

Souvent aussi la douleur organique n’est pas le premier phénomène 
de conscience qui se produit lors d’un choc, d’une piqûre, etc. Elle 
est précédée d’une simple sensation de contact et, parfois, sous 
l’influence des anesthésiques, par exemple, ou sous l’influence d’états 
pathologiques, la douleur organique se produit tardivement ou ne se 
produit pas du tout. 

Tous ces faits, bien connus, sont de nature à inspirer quelque 
défiance à l’égard de la mensuration de la douleur, phénomène dont 
certains expérimentateurs ne paraissent pas avoir saisi suffisamment 
la complexité, surtout si l’on considère la façon dont les chiffres 
recueillis ont été parfois interprétés. 

Plusieurs des faits ci-dessus sembleraient être, à première vue, en 
contradiction avec l’hypothèse que les représentations organiques 
sont les plus fixes, les plus directement atteintes, les plus immédiate- 
ment atteintes par les irritants, en vertu de l’importance de ces 
représentations dans l’ajustement vital et de la situation probable de 
leur substratum h la base du cerveau. 

Mais il faut considérer que si les représentations organiques sont 
les premières atteintes par les irritants, elles doivent l’être, pour les 
mêmes raisons, tout aussi étroitement sous l’influence des calmants. 
Il faut considérer en outre que si elles passent à l’état de sentiment 
propre seulement au cas où leur degré d’intensité dépasse certaines 
limites et devient plus ou moins extraordinaire, il peut falloir un 
certain temps pour que ce degré d’intensité soit atteint. 

Les représentations complexes, au contraire, susceptibles d’être 
modifiées dans leur forme et leur qualité sous une influence minime, 
susceptibles même d’entrer dans la composition d’un état affectif par 
le seul fait de leur passage à l’état conscient, peuvent entrer en jeu 
comme composantes d’un état agréable ou pénible beaucoup plus 
rapidement et plus aisément que les représentations organiques. 

Ce n’est pas seulement en vertu d’une excitation excessive des repré- 
sentations organiques que celles-ci fournissent aux sensations leur 
ton de sentiment. Celui-ci peut résulter aussi d’un accord ou d’une 


64 


revue de l’école d’anthropologie 


discordance entre la modalité dynamique propre des éléments céré- 
braux qui représentent les parties sensibles du corps, d’une part, et, 
d’autre part, les impressions sensorielles. C’est ce qui semble avoir 
lieu dans les cas où des sensations sont agréables ou désagréables 
quel que soit leur degré d’intensité, par exemple certaines odeurs 
ou saveurs. Il est présumable qu’en pareil cas le plaisir ou la douleur 
résultent d’un accord ou d’un désaccord entre les irritants externes et 
l’organisme représenté par l’ajustement cérébral. 

Dans d’autres cas, des sensations dépourvues de tout sentiment 
propre ou primitif lorsqu’elles se produisent séparément deviennent 
agréables ou pénibles lorsqu’elles se produisent simultanément ou à 
de trop courts intervalles (sons et couleurs). Alors on peut considérer 
le ton de sentiment comme résultant d’un accord ou d’un désaccord 
entre les représentations cérébrales mêmes qui sont excitées simulta- 
nément. 

Il est à peine besoin de faire observer ici que l’hypothèse d’un 
accord ou d’un désaccord soit entre une représentation fixée et une 
impression sensorielle, soit entre deux représentations, est basée sur 
la notion rigoureusement établie d’états dynamiques harmoniques ou 
disharmoniques au sens physique. On transporte simplement dans le 
domaine physio-psychologique cette notion d’accord et de désaccord. 
A moins de considérer la conscience comme une propriété d’ordre 
métaphysique jouant le rôle de témoin des phénomènes psychiques,, 
ou comme une fonction purement abstraite jouant un rôle analogue, 
il me semble impossible de ne pas attribuer la conscience aux états 
dynamiques constituant les représentations, sous la réserve que la 
modalité de mouvement qui constitue l’énergie consciente reste- 
latente au-dessous d’un certain degré d’intensité. 

Et si la conscience est réellement une forme de l’énergie ayant pour 
condition l’activité cérébrale, il va de soi que des accords ou des 
désaccords, des harmonies, des discordances, des interférences, peuvent 
se produire entre des états de conscience tout comme il en existe 
entre des mouvements d’ordre mécanique, moléculaires et autres. 

Suivant cette manière de voir sur la vraisemblance de laquelle je 
ne puis insister davantage pour le moment, des représentations en 
état d’accord ou de désaccord soit entre elles soit avec des états 
dynamiques inconscients, tels que les impressions d’origine externe 
ou d’origine somatique, deviennent par ce fait même des plaisirs ou 
des contrariétés. Le moi n’étant autre chose que les états de cons- 
cience existants à un moment donné, si des représentations excitées 
sont contrariées , c’est le moi qui est contrarié . Si des représentations 
conscientes sont contrariées en tant que mouvements, elles sont 


L. MANOUVRIER. — SENTIMENT ET CONNAISSANCE 65 

contrariées en tant que conscience parce que leur conscience n’est 
autre chose que la modalité de mouvement qui les constitue. 

La forme, ou, si l’on veut, la qualité d’un plaisir ou d’une douleur, 
n'est donc autre chose que la forme des représentations affectées ou 
résultant des associations excitées. Dans un précédent travail, je me 
suis attaché à montrer que la volonté consiste simplement en repré- 
sentations ou motifs prépondérants dans un conflit entre des motifs 
divers et que l'efficacité, l’énergie de la volonté dépendent simplement 
de l’état de vigueur nerveuse ou neurosthénie. C’est une manière de 
voir identique que j’expose au sujet du « ton de sentiment ». La dou- 
leur et le plaisir résultent de rapports soit entre les représentations, 
soit entre celles-ci et les impressions sensorielles, et consistent dans 
les représentations elles-mêmes à l’état contrarié ou disharmonique. 
Plus les représentations et leurs associations sont fixées ou habituelles, 
plus elles sont susceptibles d’être affectées et de passer à l’état de 
douleur ou de plaisir. Les représentations cérébrales des parties sen- 
sibles du corps sont les plus simples, mais les plus fixes de toutes, 
les plus largement et les plus solidement associées; elles deviennent 
douleurs ou plaisirs en vertu de simples variations d’intensité tout en 
étant aussi susceptibles de contrariété ; ce sont elles qui, excitées par 
les impressions survenantes, fournissent le ton de sentiment de la 
sensation. 

La théorie proposée me paraît concilier ainsi, au moins en grande 
partie, la doctrine de Wundt avec celle d’Herbart. Cette dernière, 
assez malheureusement appuyée sur des vues métaphysiques et des 
considérations mathématiques, n’en renfermait pas moins une part 
de vérité très importante quoique insuffisante. 

Après avoir examiné le concept sensation dans ses rapports avec le 
concept sentiment, nous pourrons maintenant examiner ce dernier 
dans ses rapports avec le concept connaissances. 


STATUETTE El IVOIRE DE LA GROTTE DU PAPE 

A BRASSEMPOUY (Landes) 

Par AD. de MORTILLET 


La grotte du Pape, à laquelle on a aussi donné le nom de grotte de Bras- 
sempouy, est située dans la vallée du Luy-de-France, affluent de l’Adour, 
à proximité de la métairie du Pape, sur le territoire de la commune et à 
l’ouest du village de Brassempouy (Landes). Elle a été découverte en 1881 
par M. Dubalen, conservateur du Musée de Mont-de-Marsan, qui y a fait alors 
quelques recherches. Son exploration, momentanément abandonnée, a été 
reprise en 1890 et continuée depuis par MM. Léon Dufour, de Laporterie et 
Ed. Piette. 

Ce gisement renferme des dépôts archéologiques d’époques différentes. Il 
a déjà fourni de nombreux débris de la faune et des restes importants de 
l’industrie de la fin des temps quaternaires. Parmi ces derniers objets, dont 
les plus intéressants sont conservés chez M. de Poudenx, propriétaire de la 
grotte, on remarque surtout de très curieuses statuettes en ivoire, qui nous 
montrent des représentations humaines bien supérieures aux rares échan- 
tillons de ce genre connus jusqu’à présent. 

Lors du Congrès de Pau, en 1892, l’Association française pour l’avance- 
ment des sciences obtint de M. de Poudenx l’autorisation d’entreprendre des 
fouilles à Brassempouy. Des fragments d’ivoire, brisés jpar les ouvriers, 
furent recueillis pendant les travaux par un des commissaires chargés de pré- 
parer les fouilles, M. Dubalen, et remis par lui à un de ses collègues, qui 
assembla les morceaux et reconnut une statuette de femme, malheureuse- 
ment fort incomplète (fig. 12). 

D’après ce qui reste de cette sculpture — le ventre, le flanc droit et la 
cuisse droite — on peut reconstituer tout le milieu du corps, de la cein- 
ture aux genoux (fig. 13), et calculer que, si elle a jamais représenté une 
figure humaine complète, elle devait avoir lorsqu’elle était entière au moins 
20 centimètres de hauteur. 

C’est incontestablement une des plus belles pièces trouvées à Brassem- 
pouy. Elle a été taillée avec une rare habileté d’exécution, une sûreté de 
main extraordinaire, en pleine défense de mammouth, le seul éléphant que 
l’on retrouve en France à partir de l’époque moustérienne. Un polissage 


A. DE MORTILLET. 


STATUETTE DE I A GROTTE DU PAPE 67 



Fit?. 12. — Statuette en ivoire, de Brassempouy. 



Fig. 13. — Statuette de Brassempouy restituée. 


68 


revue de l’école d’anthropologie 


soigné a presque totalement fait disparaître les traces de sciage et de- 
raclage produites par les instruments en silex qui ont servi à la façonner, 
sans cependant rien lui enlever de son caractère. 

Bien que nettement détachées, comme si elles avaient été traitées séparé- 
ment, les diverses parties du corps sont adroitement groupées et parfaite- 
ment à leur place. Sur la hanche on sent la saillie produite par la crête 
iliaque, suivie d’une légère dépression reliant le torse aux jambes. Les 
cuisses, en forme de poire, sont fortement bombées par devant. La taille 
est relativement très mince et triangulaire, par suite de la forme carénée 
de l’abdomen. Les seins, dont on ne voit qu’une très faible partie, pen- 
daient sur les lianes. Le nombril, peut-être placé un peu bas, occupe le 
milieu du ventre, qui est proéminent et légèrement tombant. Au-dessous- 
se dessine en une courbe gracieuse le pli de l’aine profondément creusé. 
Le mont de Vénus est complètement glabre et les organes sexuels sont par- 
faitement indiqués. Entre les grandes lèvres se voient les nymphes qui, 
sans avoir le développement constituant chez les Hottentotes ce qu’on 
nomme le tablier, les dépassent pourtant sensiblement. Par endroits, le 
ventre porte quelques fines stries. Des entailles un peu plus fortes sem- 
blent dessiner autour des reins une ceinture. Rangées parallèlement, elles 
forment une bande qui passe au-dessus du ventre, descend de chaque côté 
sur les flancs et remonte ensuite brusquement sur les hanches. 

Bien qu’ayant un aspect plein et puissant, l’ensemble n'est cependant ni 
lourd, ni épais, ni grossier. 11 est visible que l’artiste n’a pas pris comme 
modèle une jeune fille, mais une femme aux formes opulentes, en état de 
grossesse ou tout au moins ayant déjà eu des couches. 

C’est en somme une œuvre d’art d’une grande sincérité, d’un réalisme do 
bon aloi, qui donne une haute idée des dispositions artistiques des vieux 
habitants quaternaires de la Chalosse et qui prouve que les graveurs et les 
sculpteurs des cavernes des Pyrénées étaient des artistes trop fins et des 
praticiens trop habiles pour reculer devant les difficultés qu’offre la repré- 
sentation du corps humain. 


Conférences. — Des conférences d’anthropologie pathologique, par 
M. P. Raymond, ont lieu le vendredi à 4 heures. 

Cours de géographie anthropologique. — Le cours de M. Fr. Schrader 
ouvrira le samedi 9 mars à 5 heures. — Programme : La terre et l’homme 
(suite). 



VARIA 


Le Pithecanthropus. — M. Eug. Dubois, médecin militaire hollandais, 
a découvert à Java, dans un terrain appartenant au tertiaire récent ou au 
quaternaire le plus ancien, quelques restes squelettiques du plus haut 
intérêt. Ces restes consistent en une calotte crânienne, une dent molaire et 
un fémur entier. M. Dubois a étudié ces débris avec le plus grand soin. Il 
en a donné une description très complète, accompagnée de dessins et de 
photogravures, dans un bon mémoire qui a déjà fait grand bruit et que 
nous venons d’examiner sur l'invitation de la Société d’anthropologie. Il 
attribue ces os à un être qu’il considère comme intermédiaire entre les 
grands anthropoïdes et l’homme, possédant l’attitude verticale, et qu’il 
nomme, pour cette raison, Pithecanthropus erectus. Il pense même qu’il 
s’agit du véritable précurseur de l’homme, c’est-à-dire d’une espèce 
simienne qui serait devenue l’espèce humaine. 

Le fait est que le crâne de ce Pithecanthropus présente des dimensions 
dépassant de beaucoup celles des plus grands crânes d’anthropoïdes, tout 
en restant inférieures aux dimensions moyennes des races humaines les 
moins bien douées sous ce rapport. A ces dimensions correspondrait, 
d’après les calculs de M. Dubois, une capacité crânienne voisine de 
1000 cent, cubes, tandis que la capacité du crâne, même chez les plus 
grands gorilles, n’atteint pas 700 cent, cubes. En utilisant le procédé de 
l’indice cubique, après avoir, par diverses comparaisons, évalué approxima- 
tivement le diamètre vertical manquant du crâne en question, j’ai obtenu 
de 900 à 1000 cent, cubes, résultat qui confirme par conséquent le chiffre 
obtenu par M. Dubois. D’autre part, la capacité du crâne humain ne des- 
cend à un chiffre aussi bas que chez de très rares individus, même dans les 
races les plus arriérées. Encore ces individus sont-ils de très petite taille. 
Avec une taille moyenne et une telle capacité crânienne, un homme ne 
pourrait être qu’imbécile d’après tout ce que nous connaissons sur ce sujet. 

Or le crâne de Java aurait appartenu, d’après les dimensions du fémur 
qui l’accompagne, à un individu dont la taille, d’après mes tableaux con- 
cernant l’espèce humaine, atteindrait environ 1 m. 67. Par la grosseur, le 
fémur du Pithecanthropus serait également très voisin de notre moyenne, 
inférieur par conséquent au fémur du gorille. La supériorité de la capacité 
crânienne du Pithecanthropus par rapport au gorille ne serait donc pas 
imputable à une supériorité de la masse musculaire. D’autre part, l’infé- 
riorité de la capacité crânienne par rapport à l’homme ne serait pas en 
relation avec une infériorité de taille, 

Mais il n’est pas absolument certain que le crâne et le fémur trouvés à 
Java proviennent d’un même individu. Le fémur a été trouvé à 20 mètres du 


70 revue de l’école d’anthropologie 

crâne; il est tellement semblable à un fémur humain qu’il n’est pas pos- 
sible, à mon avis, d’affirmer que ce n’est pas un fémur humain. Les carac- 
tères morphologiques de différenciation que M. Dubois a indiqués me 
paraissent insuffisants. L’incurvation de la ligne rugueuse qui unit le grand 
trochanter au petit trochanter est très fréquente dans l’espèce humaine. Le 
rapprochement des deux condyles ne présente rien de plus extraordinaire. 
Ce fémur est tellement semblable à un fémur humain qu’il pourrait fort bien 
avoir appartenu à un homme sans que l’on eût de motifs pour s’en étonner. 




Fig. 14. — Crâne du Néanderthal; vue de haut, Fig. 15. — Crâne du Pithecanthropus 
1/3 de grandeur. erectus ; vue de haut, 1/3 de grandeur. 

Il présente pourtant une anomalie, mais qui est d’ordre pathologique. 
Cette anomalie consiste en des excroissances tout à fait curieuses situées au 
niveau des lignes de bifurcatiou supérieure de la ligne âpre. Ces excrois- 
sances me rappellent assez celles qui résultent parfois de l’ossification des 
insertions tendineuses ou aponévrotiques, mais elles dépassent énormément 
en étendue et en volume tout ce que j’ai vu dans ce genre. Je n’ai pu en 
outre me rendre compte avec certitude, d’après les dessins de M. Dubois, 
de leur situation exacte par rapport aux insertions musculaires. Les inser- 
tions intéressées pourraient être celles du moyen adducteur et du pectiné, 
mais je ne puis rien affirmer sinon qu’il s’agit là d’une anomalie extrême- 
ment rare, si toutefois elle a jamais été observée à ce degré dans l’espèce 
humaine. Peut-on voir là un fait propre à corroborer dans une certaine 
mesure l’opinion qu’il ne s’agit pas d’un fémur humain ? Il faut avouer que 
cet argument tout seul serait un peu maigre. Quoi qu’il en soit, M. Dubois 
qui a vu les choses en place et dont les impressions à ce sujet ne laissent 
pas que d’avoir une certaine valeur, affirme énergiquement que le fémur, 
le crâne et la dent ont appartenu certainement à un même individu. 


VARIA 


71 


En ce cas, il s’agirait non seulement d’un être ayant une bonne taille 
humaine, mais encore d’un être ayant habituellement ou pouvant prendre 
l’attitude de l’homme dans la station debout et dans la marche, pouvant 
avoir, par suite, la libre disposition de ses membres supérieurs pour des 
actes autres que la locomotion, ce qui a dû être le premier pas dans le 



Fig. 16. — Crâne du Pithecanthropus erectus ; profil, 1/3 de grandeur. 

passage de l’état de grimpeur simien à l’état de marcheur bipède et l’une 
des premières conditions d’un haut perfectionnement cérébral. 

A supposer que le fémur trouvé à 20 mètres du crâne doive être mis hors 
de cause, il reste le crâne et la dent. Or le crâne considéré isolément est, 
par sa forme aussi bien que par son volume, intermédiaire entre le crâne 
simien et le crâne humain de race très inférieure. Il est moins développé 
que celui de l’homme du Néanderthal. Il ressemble beaucoup à celui-ci par 



la proéminence en forme d’auvent, de la portion sus-orbitaire du frontal, 
ce qui indique, dans l’espèce humaine une assez forte taille encore indiquée 
par l’épaisseur des parois crâniennes. Par la largeur minima du frontal 
comparée à la largeur pariétale il serait un peu inférieur à l’homme du 
Néanderthal. Sa norma verticalis, abstraction faite des sinus frontaux, se 
rapprocherait de la brachycéphalie faible. Les crêtes temporales sont aussi 
éloignées delà ligne médiane que chez beaucoup de sauvages et même 
d’Européens. La crête occipitale paraît former une saillie assez forte, mais 
beaucoup moins que chez les anthropoïdes même femelles. Cette crête est 
en même temps située moins haut que chez les anthropoïdes. La direction 
de l’occipital, au-dessous de cette crête, est sensiblement la même que chez 


revue de l’école d’anthropologie 


VI 

l’homme et semble indiquer une situation et une direction du trou occipital 
peu différentes. Ce fait peut être toutefois l’objet de contestations parce que 
la région du trou occipital fait défaut. Il est seulement très probable que ce 
trou était placé moins en arrière et dirigé moins obliquement que chez les 
anthropoïdes adultes , ce qui militerait en faveur de l’attitude verticale ou 
presque verticale. La hauteur de la voûte crânienne était relativement faible, 
mais ce caractère simien se rencontre assez fréquemment dans l’espèce 
humaine. En somme, le crâne est exactement intermédiaire par sa forme 
aussi bien que par son volume entre le crâne humain et le crâne simien. 
D’après le volume de la dent molaire les maxillaires devaient être plus déve- 
loppés que chez les races humaines les plus sauvages. Et pourtant les crêtes 
temporales ne montent pas très haut. Je crois pouvoir induire de ce seul 
fait que les dents étaient très volumineuses relativement au corps de la 
mandibule, que le menton était fuyant et que la masse totale du squelette 
était tout au plus égale à notre moyenne. Mais je ne puis m’étendre suffi- 
samment ici sur cette question. 

En définitive je considère le crâne et la dent, si celle-ci appartenait bien 
au crâne, comme suffisants pour établir le fait que l’individu dont il s’agit 
représente un état intermédiaire entre l’homme normal inférieur et les 
anthropoïdes. 

Il reste à se demander si l’être en question était une exception dans une 
race humaine ou bien s’il représente une véritable race. Bien que l’ano- 
malie du fémur nous montre que l’on peut tomber sur un cas extraordi- 
naire, il ne faudrait pas trop abuser du hasard. La deuxième hypothèse 
est certainement la plus probable, mais elle n’implique pas nécessaire- 
ment qu’il s’agisse d’une race d’anthropoïdes en voie de devenir humaine. 
La question de l’origine de l’homme n’est donc nullement tranchée par la 
découverte de M. Eug. Dubois. Si la théorie transformiste ne reposait pas 
sur une masse de faits plus importants, cette découverte ne lui apporterait 
pas un grand appui. Mais elle n’en est pas moins très satisfaisante pour 
les partisans de la théorie transformiste, en ce sens qu’elle corrobore l’es- 
poir de trouver à Java ou ailleurs des restes squelettiques suffisants pour 
prouver qu’il a existé une véritable race inférieure à celle du Néanderthal 
elle-même et dont il sera impossible de dire si c’était une race humaine 
ou une race simienne. 

Les créationnistes seront [libres d’opter entre l’une ou l’autre hypothèse 
et de rappeler que natura non facit saltus. Pour les transformistes l’option 
ne sera pas nécessaire et leur satisfaction sera sans doute plus exempte de 
mélange en voyant que, même en ce qui concerne l’espèce humaine, la 
nature a procédé comme si elle eût été impuissante à passer d’une espèce 
à une autre sans produire une race intermédiaire. L. Manouvrier. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l’École , Le gérant , 

A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. P. BRODARD. 


COURS D’ETHNOGRAPHIE ET DE LINGUISTIQUE 


ÉNÉE ET VIRGILE 

CROYANCES DES LATINS 

Par André LEFÈVRE 


Rien, nous l’avouons, ne saurait nous être plus indifférent que 
l’histoire d’Énée. Ce personnage pieux, c’est-à-dire ennuyeux, qui 
sent le pensum et la récitation classique, peut bien, par religion, 
avoir commis un certain nombre de vilenies, comme d’abandonner la 
trop aimable Didon, et d’épouser malgré elle une jeune fille dont il a 
tué l’amant. Gela s’est vu plus d’une fois. Il peut bien, avec une troupe 
de fugitifs, s’être taillé un royaume minuscule, au bord d’un ruisseau, 
dans un étroit canton de l’humble Latium. C’est une aventure des 
plus ordinaires, et qui, si elle s’est produite, n’a fait qu’ajouter un 
appoint insignifiant aux mille tribus sicules, osques, latines, sabines, 
étrusques, de l’Italie antique. 

Rien de plus inutile qu’Énée. Chaque ville de l’Italie centrale avait 
son héros éponyme ou fondateur, réel ou fabuleux : Antium, Antias, 
— Tibur, Tiburtus ou Télégone, — Praeneste, Caeculus, — Lauren- 
tum, Latinus, — Cures, Quirinus, — Faléries, Halésus, — Pallantée, 
Pallas ou Pales, — Rome, Romulus, etc. Que venait faire cet intrus 
dans une contrée si richement pourvue de patrons et de divinités? 

Par quelle fortune singulière ce propriétaire d’un assez beau do- 
maine au pied du mont Ida, ce guerrier trop sage dont le mérite s’ef- 
façait devant l’audacieuse bravoure d’Hector, s’était-il trouvé rattaché 
aux origines de Rome et des Césars, et installé dans le panthéon na- 
tional à côté d’une antique déesse des sources et des bois, Vénus, Ve- 
nilia ? Et cela tout d’un coup, sept ou huit siècles après les événements 
lointains qui avaient servi de thème aux légendes homériques, mais si 
fortement, si profondément que la croyance populaire elle-même 
l’avait imposé aux historiens comme aux poètes, voire aux érudits 
et aux sceptiques, désigné enfin, comme ancêtre incontesté, comme 
rev. de l’éc. d’anthrop. — tome v. — Mars 1895. 6 


74 


revue de l’école d’anthropologie 


héros nécessaire, au chantre pensif de la grandeur romaine ? Ces 
questions ne font-elles pas succéder à notre indifférence un peu de 
curiosité ? 

C’est de Gumes d’abord, et bientôt des diverses colonies achéennes, 
ioniennes et doriennes établies du xm e au vi e siècle sur les côtes de 
l’Italie méridionale que, soit par l’intermédiaire des Etrusques, soit 
par infiltrations directes, les Latins reçurent leurs premières notions 
sur le monde oriental. Les Grecs apportaient dans leur nouvelle patrie 
les dieux de leur race, Héraklès, Apollon, Castor et Pollux, les pa- 
trons et les légendes héroïques de leurs nombreuses métropoles. Cha- 
que groupe d’aventuriers hellènes comptait parmi ses aïeux quelqu’un 
des rois et des chefs célébrés par Homère. La dispersion des vain- 
queurs de Troie, les récits de YOdyssée, donnaient une suffisante 
vraisemblance aux voyages de Diomède, d’Idoménée, de Philoctète, 
d’Epéos, le long de l’Adriatique et du golfe de Tarente. Ces noms fa- 
meux vieillissaient et accroissaient la gloire des villes dont la fondation 
leur était attribuée. Le souvenir d’Ulysse s’attacha aux rivages occi- 
dentaux, depuis le détroit de Messine où la tradition plaçait les gouf- 
fres de Charybde et de Scylla, jusqu’au mont Circello et pénétra, par 
l’Étrurie, jusqu’au pays des Vénètes. Les Etrusques avaient reproduit 
assez exactement la forme grecque Odusseus : Uthuza\ les Latins en 
firent Ulysses , Ulyxès , comme Pollux de Pultuke , comme lacru-ma , 
larme, de dakru , et lympha de l’osque diumpa. Hésiode savait déjà 
que Latinos, Agrios, sans doute Faunus, et Télégonos étaient fils 
d’Odusseus et de Circè. 

Quelle raison auraient eue les Latins de contester ces fables et ces 
généalogies ? Ignorants de leur passé, à peine sortis de la barbarie et 
de l’obscurité, ils s’en rapportaient aisément à des peuples plus culti- 
vés; ils étaient fiers de ces relations antiques avec la race qui rem- 
plissait la terre de sa renommée. Ils acceptaient Ulysse en l’honneur 
de Kerka, l’une de leurs divinités les plus vénérées, Kerka reine de la 
mer et des enchantements, fille du Soleil. Énée leur était inconnu. 
C’était un Phrygien, un vaincu ; les cités de la Grande Grèce n’en 
avaient que faire; et Rome, leur élève, Rome tournée vers Delphes, 
vers PHellade, qui envoyait des commissaires étudier les lois de Solon, 
ne se souciait aucunement d’une origine troyenne. 

Mais lorsque ses démêlés avec la Campanie hellénisée, avec Tarente, 
et plus encore les incursions d’Alexandre le Molosse, roi d’Epire, et 
la guerre de Pyrrhus, lui eurent fait voir dans les Grecs des rivaux et 
des ennemis, elle se chercha d’autres parents, et prêta l’oreille à cer- 
taines rumeurs répétées de proche en proche et qui s’étaient répan- 
dues en Macédoine, en Grèce, en Sicile. 


LEFÈVRE. — CROYANCES DES LATINS 


75 


C’est dans ce dernier pays que s’était arrêtée et fixée, dès le vi e 
siècle, la légende d’un exode troyen et des exploits du héros Aineias 
fils d’Aphroditè et d’Anchise. On pense que Stésichore, mort en 560, 
y a fait allusion, et même au débarquement d’Enéesur le territoire de 
Gumes. Thucydide considère les Elyméens qui habitaient au pied du 
mont Eryx, à Ségeste, comme issus des Troyens. Aristote déjà (330 ?), 
Callias, biographe d’Agathocle, parlent de l’origine troyenne du La- 
tium; Rome y croyait puisque en 283 elle envoya des ambassadeurs à 
Ilius minor, et vers 280 (aux temps mêmes de Pyrrhus), l’historien 
sicilien Timée de Tauroménium raconta les aventures que Virgile 
embellira, sans en oublier l’épisode africain, les amours de Didon et 
la trahison d’Enée. Sur le point d’entamer avec Carthage une lutte de 
deux cents ans, ce conte fut avidement accueilli et commenté. Rome 
se plut à voir, dans la fuite d’Enée et le désespoir de la reine, la cause, 
le ferment d’inimitiés inexpiables. Naevius, vers 235, dans son poème 
sur la première guerre punique, donna pour raison à la rivalité de 
Rome et de Carthage l’histoire des fondateurs des deux empires. 
C’était, en vérité, pour Rome, une chance heureuse que de rencontrer 
dans une haute antiquité des ancêtres ennemis à la fois des deux 
rivales de la puissance romaine, la Grèce et Carthage. 

En 241, la Sicile, arrachée aux Carthaginois, était restée entre les 
mains de Rome, au moins toute la grande moitié occidentale, qui est 
terminée par le mont Eryx, siège d’un célèbre sanctuaire d’Aphro- 
ditè. Il n’est pas besoin de vous rappeler qu’Aphroditè est le nom 
grec, indo-européen sans doute ( apradita , qui voyage sur les eaux), 
d’une divinité phénicienne, sémitique, Istar, Astarté, Aschéra, etc., 
déesse de l’humidité féconde chez les peuples continentaux (Ghal- 
déens, Assyriens), déesse de la mer et des rapides jouissances chez 
les hardis marins de Sidon et de Tyr. Partout les Phéniciens, pre- 
miers colonisateurs du bassin de la Méditerranée, attachaient leurs 
navires au pieu d’Aschéra, à quelque pierre dressée, emblème de leur 
patronne; partout ils élevaient à cette amie dont les statues cypriotes 
nous ont conservé le sourire, des autels, des sanctuaires desservis par 
quelques prêtresses indulgentes. Les côtes de l’Asie Mineure, de l’Ar- 
chipel, de la Grèce, de la Sicile, de l’Afrique étaient jalonnées de ces 
temples, où les Grecs avaient succédé aux Phéniciens. C’est avec 
Aphroditè que s’était peu à peu avancé vers l’Occident le pieux séduc- 
teur de Didon ; les Romains le trouvèrent établi, et sans doute de 
temps immémorial, chez les Elyméens du mont Eryx. La ville de Sé- 
geste ou Egeste adorait une Aphroditè Aineias, et possédait un autel 
consacré à Enée. Preller fait remarquer qu’avant la conquête romaine, 
il n’existait aucune inimitié entre les Elyméens et les Carthaginois ; 


76 


revue de l’école d’anthropologie 


bien loin delà — ces derniers étaient les alliés et les protecteurs de 
Ségeste, — et pas davantage entre Didon, Elissa ou Hanna, divinité 
nationale de Carthage, et Aphroditè Aineias. L’nne et l’autre avaient 
la même origine phénicienne, asiatique. Ce fut la rupture des rela- 
tions longtemps pacifiques entre Carthage et Rome qui changea en 
tragédie l’histoire amoureuse de Didon et d’Énée, qui en fit le pré- 
sage, fort ingénieux, des rivalités futures. 

Avant de montrer comment la Vénus latine prit dans la légende la 
place d’Aphroditè, il est bon de remonter, d’étape en étape, au point 
de départ d’Énée. On n’en saisira que mieux les vraisemblances qui 
ont permis à Virgile de calquer sur l’Odyssée la première partie de 
l’Ënéide, et de transporter à son héros les aventures et les exploits 
d’Ulysse. Si nous passons de la Sicile aux terres grecques les plus 
voisines, à Zante (Zakuntos), à Leucade, à Corfou (Corcyre) et, sur la 
côte d’Epire, à Buthrolum, à Actium, nous voyons des temples voués 
à Aphroditè Aineias, et dont la fondation est attribuée à Énée, son 
fils. De Gythère, une des premières conquêtes de Cypris, la déesse de 
Chypre, le souvenir d’Énée et d’Anehise a pénétré profondément dans 
le Péloponnèse, en Laconie et jusqu’en Arcadie. Certains poètes cycli- 
ques, imitateurs et successeurs d’Homère, ont même supposé que 
Dardanus, un des ancêtres d’Énée, était parti d’Arcadie pour se fixer 
au pied de l’Ida. Anchise était venu mourir au berceau de sa race et, 
du temps de Pausanias, on montrait son tombeau près du mont An- 
chisius et d’un ancien sanctuaire d’Aphroditè. La Macédoine était un 
autre centre de mythes énéens ; la ville d’Ainéia reconnaissait Énée 
pour son éponyme et célébrait chaque année un sacrifice en son hon- 
neur. D’après Leschès dans sa Petite Iliade , Enée, prisonnier de 
Néoptolème, aurait été emmené avec Andromaque et Hélénus en Ma- 
cédoine et en Epire. Enfin, si l’on en croit Arktinos (vn e ou VI e s.), 
après la destruction de Troie, soit défendue, soit livrée par lui, il se 
serait réfugié avec ses compagnons sur le mont Ida, c’est-à-dire dans 
le domaine ou royaume de sa famille, là même où Aphroditè l’avait 
conçu et enfanté. Vous voyez qu’un fil presque ininterrompu court de 
Y Enéide à Y Iliade, et à l’Hymne homérique où sont racontées avec 
complaisance les amours d’Anchise et de la déesse. C’est à Homère que 
Virgile a emprunté le caractère grave et sacré de son héros. 

D’après Homère et l’Hymne homérique combinés, Énée reçoit le 
jour sur l’Ida. Élevé soit par sa' sœur Hippodamie, soit par les nym- 
phes de la montagne, il gouverne les riches troupeaux de son père, 
tout comme Paris et Lycaon surveillaient les pâturages de Priam. 
Quand la guerre de Troie éclate, il n’y prend d’abord aucune part, 
malgré son étroite parenté avec les princes d’Ilion. Mais, traqué par 


LEFEVRE. 


CROYANCES DES LATINS 


77 


Achille qui lui enlève ses bœufs, il se réfugie à Troie avec une troupe 
de Dardaniens. Priam l’accueillit assez mal, mais le peuple l’honora 
comme un dieu (//., xi, 58). Énée, bien que personnage de second 
plan, est l’Achille des Troyens. Comme Achille, dit M. de Ronchaud, 
il est né d’un mortel et d’une déesse ; comme lui rapide à la course, 
il a, comme lui, des coursiers de race divine. Il est pour Priam, 
comme Achille pour Agamemnon, un objet de jalousie. Mais Hector le 
regarde comme son plus ferme soutien et son plus sage conseiller. Il 
est vrai que ses forces n’égalent point son courage. Un poète achéen 
devait le sacrifier aux guerriers achéens. Blessé d’une pierre par Dio- 
mède, il est sauvé par sa mère qui le couvre d’un manteau invisible; 
il n’échappe aux coups d’Achille que grâce à l’amitié, assez inattendue, 
de Poséidon. Mais il faut penser que ce dieu des eaux n’était pas sans 
affinité avec l’Aphroditè marine; Poséidon savait, d’ailleurs, qu’Énée, 
par ordre du destin, devait remplacer sur le trône la race condamnée 
de Priam. Enée est donc, pour Homère, un favori des dieux, un héros 
prédestiné. Mais sa grandeur, sa fortune, sont limitées à la Troade ; 
et nulle part il n’est fait allusion à ses voyages vers l’Occident. Pour- 
quoi? Nous le devinons sans peine. Énée était un dieu du sol, ou plutôt 
une déesse. 

Lorsque, vers le XI e siècle, les colonies éoliennes s’établirent au 
milieu des Pélasges, des Thraces et des Phrygiens, Dardanes et Teu- 
criens, qui les avaient précédés sur les côtes de l’Hellespont, il s’opéra 
entre les peuples et entre les dieux des mélanges faciles, grâce à 
l’affinité des races et des croyances. Les rapsodes, dont les chants 
devaient former VIliade, s’emparant des mythes de la Troade, leur 
appliquèrent les procédés de l’anthropomorphisme hellénique ; ils 
dédoublèrent les divinités, personnifiant les attributs et les épithètes, 
imaginant des mères, des fils, des aventures, comme il convient dans 
un Olympe où les dieux sont ramenés à la figure et aux proportions 
humaines. Aineias, un qualificatif de l’Aphroditè de l’Ida, la favo- 
rable, la vénérable — si tant est qu’un étymologie grecque, ainéô , 
ainèmi , puisse être ici invoquée, — fut converti en parèdre et en fils 
de la déesse. Il est donc infiniment probable qu’un individu appelé 
Énée n’a jamais existé. C’est un privilège qu’Énée partage avec 
nombre de dieux et de héros, avec Latinus et Romulus, par exemple. 
Il n’en est que plus intéressant. Simple création, simple amusement 
de l’esprit humain, il a vécu, il vit encore d’une vie beaucoup plus 
intense et glorieuse que tant d’hommes réels, de rois et de peuples 
oubliés. Cet adjectif est devenu le père des Romains. 

Venu d’Asie avec Aphroditè, il entre à Rome avec Vénus, et au 
grand avantage de celle-ci, qui paraît avoir occupé longtemps un 


78 


revue de l’école d’anthropologie 


rang modeste. Nécessairement, à l’époque où Enée lui a été donné 
pour fils, elle était déjà hors de pair; elle s’était détachée de tout ce 
peloton de nymphes: Garmenta, Feronia, Marica, Gircé, Juturna, An- 
gitia, Angerona, Yacuna, Fauna, Fatua, Flora, qui présidaient à la 
fécondité des bois, des prairies arrosées par les sources et les fleuves, 
à l’expansion de la vie dans le monde animal et dans le genre humain. 
Elle s’était fait une place assez incontestée dans le panthéon latin, 
pour revendiquer, tout en gardant son propre nom, la beauté, les 
amours et la grandeur d’Aphrodite. Mais son élévation relative ne 
semble pas avoir commencé avant la chute des rois. C’est, en somme, 
grâce à son nouveau fils qu’elle s’est égalée à Rome elle-même et 
qu’elle a partagé les honneurs de Dea Roma. 

D’après le témoignage authentique d’hommes qui font autorité, 
Cincius Alimentus, par exemple, et Varron, le nom de Yénus ne figu- 
rait ni dans les Chants Saliens, ni dans ceux des Arvales, ni dans 
aucun des monuments religieux de la période royale. Mais ce n’est 
pas, dit Preller, une raison pour refuser à ce culte une haute anti- 
quité. Yénus pouvait être adorée — et elle l’était — sous d’autres 
noms, elle pouvait, avant d’être adoptée à Rome, s’être fort répandue 
dans le pays des Latins, des Rutules et desYolsques; en effet, à Albe, 
à Gabies, à Ardée, à Lavinium, on la trouve citée comme patronne 
de la Ligue latine. Elle n’était déjà plus exclusivement une déesse du 
printemps et de l’amour; elle présidait à tous les rapports sociaux, 
aux fraternités et fédérations, ce qui lui valut plus tard le nom de 
Concordia. 

Le nom de Yénus est purement italique: aucun mot grec ne com- 
mence par la lettre Y, du moins à l’époque où les Grecs ont été con- 
nus des Latins. 11 se rattache à une racine indo-européenne, Fan, 
Fen, qui signifie désirer, aimer. Fana, en ssc., d’où Venustus , Ve- 
nustas , veut dire désir. On pourrait rapprocher encore Fana, la 
forêt. Ces deux idées ont fort bien pu se confondre chez des tribus qui 
cherchaient dans les bois leur retraite, leur nourriture et leurs plai- 
sirs; aucun peuple plus que les Latins, d’Albano, d’Aricia, n’a révéré 
les forêts et les humides ombrages. Enfin je m’étonne de ne pas voir 
citer plus souvent un mot qui, étant dérivé de Yénus, en atteste l’an- 
tériorité. Ce mot est Yénilia. Or, Venilia figure dans les Indigitamenta 
parmi les déesses qui aiment et caressent les enfants; elle est aussi 
déesse des sources et des mers, épouse reconnue de Janus, le plus 
ancien des dieux latins dans la vallée du Tibre. Si l’on se souvient 
que Janus a été identifié de bonne heure à Quirinus, le Mars sabin, 
devenu un surnom deRomulus, on devinera que les relations deYerii- 
lia-Yénus avec Mars et avecRome étaient bien antérieures à la légende 


LEFÈVRE. — CROYANCES DES LATINS 79 

d’Énée. Parmi les noms et les titres qu’elle a portés à Rome, il en est 
un qui attire notre attention : c’est Murcia ou. Murtea ; qu’on le rattache 
h mulgere, traire, à mulcere, caresser, amollir, d’où mul-ier , femme, 
et peut-être Mulciber (Vulcain); ou bien à myrtus , le myrte; qu’on 
fasse de Vénus celle qui trait ou allaite, ou celle qui amollit les cœurs 
(Verticordia), ou celle qui aime les myrtes ouïes arbrisseaux fleuris, 
on ne trouvera rien qui l’éloigne d’un dieu sylvestre, pastoral et géné- 
rateur, tel que fut le Mars primitif. Rappelons en passant les deux 
myrtes placés à Cures dans le temple de Mars Quirinus, et la baguette 
de myrte que portait Faunus. Mais les affinités seront plus marquées 
si murcia, murtea est une simple variante de marcia , martea , comme 
Ma-murius est une variante de Marmar, Ma-mers , de Mars enfin. Tout 
un quartier de Rome entre le Palatin et l’Aventin, lieu peuplé de 
Latins par Ancus Marcius, était consacré à Murcia, et en portait le nom 
Vallis Murcia ; dans le bois de Murcia, on faisait, en Avril et en Août, 
des offrandes de fleurs et de fruits ; Avril était le mois de Vénus, non 
pas d’Aphroditè, mais de celle qui ouvre les bourgeons, — quod ver 
omniaaperit — aperire , Aprilis. La vendange est la fête des Vinalia 
qui associaient aussi Vénus au Bacchus italique, à Liber pater. 

Il semble que le plus ancien temple de Vénus, à Rome, ait été celui 
de Cluacina , Cloacina, près du Comilium , élevé, selon la tradition, par 
Romulus et Tatius, en mémoire de leur alliance ; les deux chefs s’y 
purifièrent avec des rameaux de myrte. Cloacina était la déesse, non 
des cloaques, des égouts, mais des eaux cachées et profondes, ce qui 
nous explique un usage, un rite de très ancienne origine: le 1 er avril, 
après avoir invoqué la Fortune Virile, patronne des mariages, les 
femmes déshabillaient l’image de Vénus et la plongeaient dans l’eau. 
Au sortir de ce bain, la déesse était ornée de guirlandes fleuries et de 
branches de myrte. 

Le caractère voluptueux commun à toutes les nymphes du Latium 
est, sans doute, inséparable de Vénus. En elles se sont réunies ces déi- 
tés des Indigit ameuta, Voluptas , Voleta , Lubia , Lubentina (l’anglais 
love), de signification très variable, la bonne volonté, l’acquiescement, 
le désir, ce qui plaît aux hommes et aux dieux, la fortune, la chance. 
Toutes ces nuances se sont fondues dans le personnage de Vénus, avec 
d’autres encore, qui lui viennent de ses fonctions telluriques et nour- 
ricières. Aussi, bien au-dessus des Vénus vulgaires, vulgivaga , cam - 
pestris, on concevait peu à peu une Vénus plus haute, Y aima parens , 
la mère universelle. C’est à celle-ci que pensait Lucrèce, dans la 
fameuse allégorie de son poème: 

Mère des fils d’Énée, ô Vénus, volupté 

Des hommes et des dieux! c’est ta fécondité 


80 


revue de l’école d’anthropologie 


Qui peuple, sous la voûte où glissent les étoiles, 

La terre aux fruits sans nombre et Tonde aux mille voiles, 

C’est par toi que tout vit, c’est par toi que l’amour 
Conçoit ce qui s’éveille à la splendeur du jour. 

Tu parais, le vent tombe, emportant les nuages, 

La mer se fait riante; à tes pieds les rivages 
Offrent des lits de fleurs suaves, et les cieux 
Ruissellent inondés d’un calme radieux. 

A peine du printemps la face épanouie 
Par la brise amoureuse éclate réjouie, 

Les oiseaux, tout d’abord, chantent, frappés au cœur, 

Ta venue, ô déesse, et ton assaut vainqueur. 

Partout, au sein des mers, des fleuves, des montagnes, 

Sous les bois pleins d’oiseaux, dans les vertes campagnes, 

A travers tous les cœurs secouant le désir. 

Tu fécondes l’hymen par l’attrait du plaisir. 

Un trait achèvera cette figure qui ne manque pas de grandeur. La 
puissance qui anime tout est aussi celle qui détruit toute chose, et qui 
par la mort renouvelle la vie. Par une confusion, certainement très 
antique, Lubentina , sous la forme de Libitina, était devenue la déesse 
de la mort, et abritait dans son bois sacré les ustensiles nécessaires 
aux funérailles. Pareil contraste se remarquerait dans les cultes de 
Mana Genita , de Feronia , d ' Acca Larentia, toutes déesses de la vie 
et de la mort qui alternent dans la nature 
Telle était l’antique divinité latine qui s’offrit, tout naturellement, 
pour mère au fils de l’Aphroditè Ainéias; et ce fut cette rencontre qui 
décida l’ambitieuse famille des Jules à se réclamer de Vénus. Sans 
doute, ils ne l’auraient pas fait, siVénus n’avait pas eu des autels dans 
leur petite patrie d’Albe et de Bovillae. Mais leur choix, en vertu 
même de leur nom, Julius , Jovilius, aurait pu se porter sur Jovis, 
sur Jupiter lui même. Us préférèrent se rattacher à la mère du héros 
prédestiné à l’empire du monde! ils imaginèrent un Iulus , fils d’Enée 
ancêtre des Césars; et Vénus régna, avec eux, sur Rome et sur l’uni- 
vers. Laissons donc de côté, malgré certains détails curieux fournis 
par les historiens, les surnoms et les temples des Vénus Obsequens 
(295), Verticordia (114), Calva , Equestris , Myrica , Purpurissa , Sali - 
cia , Félix (celle-ci portait un enfant dans ses bras), Mimnermia ou 
Meminia , Fisica (patronne de Pompéi). Et ne voyons que les deux 
grandes faces de la déesse, la fécondité universelle et la fortune victo- 
rieuse de la ville éternelle, compagne de Mars, Venus victrix, parèdre 
delà Dea Roma. Le couple de Rome et Vénus était officiel sous l’em- 
pire. Adrien lui éleva, près de l’arc de Titus, un temple magnifique, 
dont quelques débris marquent encore la place. L’édifice fut inauguré 
le 21 avril, jour des Palilia et de la fondation de Rome. Les deux 
déesses étaient représentées assises sur destrônes, et tout autour d’elles, 
sur les pentes se développait l’histoire légendaire d’Énée et de Rome. 


LEFÈVRE. — CROYANCES DES LATINS 81 

Si la grandeur de Venus est l’œuvre d ’Énée, le concours de la déesse 
fut loin d’être inutile au héros. Il lui doit la faveur rapide qui l'accueil- 
lit dans les petites villes où florissait le culte de sa seconde mère. Tout 
de suite associé aux. antiques patrons du pays, au Latinus de Lau- 
rentum, &\iPater Indiges de Lavinium, au fleuve Numicius, dontM. Bois- 
sier a cherché les traces dans ses intéressantes Promenades archéologi- 
ques, Énée, Pater Æneas, fut considéré comme le premier défenseur des 
Latins contre les Volsques d’Antium (Camilla), et les Gréco-Etrusques 
d’Ardea et de Gaeré, Turnus et Mézence. Connu pour avoir emporté 
d’Ilion son père Anchise et le fameux Palladium — traditions confirmées 
par des peintures de vases assez anciens (Nola) — , il passa aussi pour 
avoir institué le culte des Pénates, ces dieux italiques par excellence; 
soit à Albe, soit à Lavinium, et la dernière opinion prévalut, parce 
qu’Albe avait péri depuis longtemps (avant 338), il avait déposé les 
Pénates de Troie. Aussi, chaque année, les magistrats et les pontifes 
propres de Rome venaient-ils rendre hommage à ce précieux patri- 
moine des Latins, et honorer sur les bords du Numicius un prétendu 
tombeau d’Énée. A partir du 111 e siècle, l’image d’Enée portant son père, 
le Palladium et les Pénates se multiplie sur les lampes d’argile, les 
pierres gravées, surtout celles de la famille Julia; mais bien d’autres 
maisons romaines, cinquante environ vers la fin de la République, 
prétendaient à une origine énéenne ou troyenne. Le monument le plus 
curieux, parce qu’il est notablement antérieur à Virgile ( 11 e siècle), 
est une ciste de bronze trouvée àPréneste, et où des gravures au trait 
représentent les principales scènes de la future Enéide : Enée et La- 
tinus concluant une alliance solennelle ; le combat où Turnus périt en 
présence de la nymphe Juturna et du fleuve Numicius; les funérailles 
du roi des Rutules. 

Avant Virgile, Naevius, nous l’avons dit, avait expliqué les guerres 
puniques par l’histoire d’Énée et de Didon. Ennius,au début de ses An- 
nales, retraça toute la légende comme la préface de l’histoire romaine. 
Mais l’ordre des faits était encore indécis et flottant. Pour Ennius et Næ- 
vius, à l’arrivée des Troyens Albe-la-Longue existait déjà; Énée était le 
père d’ilia, ou Sylvia (Ilia rappelait mieux lliori),e t par suite, l’aïeul 
immédiat de Romulus. Caton le premier imagina, contre toute vérité, 
qu’Albe était une colonie de Lavinium. Il fallut, dès lors, remplir le 
vide qui s’ouvrait entre Énée et Romulus. C’est à quoi pourvurent les 
traditions fabuleuses apportées, à Rome par les familles albaines réfu- 
giées sur le Cœlius. D’Enée à Numitor fut intercalée une longue suite 
de rois albains, des Iule, des Sylvius, qui défileront dans les Enfers 
devant Énée et Anchise. 

Enfin Virgile se trouva en possession de tous les éléments qu’il allait 


82 


revue de l’école d’anthropologie 


mettre en œuvre. L’heure était solennelle. Actium venait de clore la 
première période de l’histoire romaine (29 av. J. -G.); le retour de la 
République était impossible; et l’extrême morcellement de cette appa- 
rente unité, tout autant que la fatigue publique et l’ambition triom- 
phante d’Qçtave, imposait au gouvernement du monde une forme nou- 
velle. C’est alors que Yirgile conçut le plan d’une épopée politique où 
Rome pût voir son glorieux passé relié par une chaîne fatale au régime 
du principat. Yirgile n’était pas Romain; Ibère, Yénète, Etrusque, 
Gaulois, comme pouvait l’être un humble cultivateur des environs de 
Mantoue, il avait seulement des obligations personnelles vis-à-vis 
d’Octave. Avec une très grande impartialité, une admiration véritable 
pour les rudes vertus des vieux âges, il résolut cependant d’affermir, de 
consacrer la toute-puissance de son protecteur, qu’il avait déjà divi- 
nisé dans sa première églogue: « Ces loisirs, Mélibée, un dieu nous les 
a faits, oui c’est un dieu pour nous ». La mythologie delà famille Julienne 
lui fournissait une fable devenue populaire; il s’y attacha uniquement 
et consacra aux aventures d’Énée et à l’apothéose des Césars, choisis 
par les destins pour l’empire du monde, les onze dernières années 
d’une vie déjà chancelante. Le sujet est déjà annoncé au 1 er livre dans 
ces vers que Jupiter adresse à Yénus : 

Alors viendra César, fils des dieux et de Troie ! 

Jusques à l’Océan son pouvoir se déploie, 

Sa gloire jusqu’au ciel; au ciel où, quelque jour, 

Lui-même rassurant ton maternel amour, 

Riche de l’Orient vaincu, ce divin Iule 
Viendra te rappeler le nom du grand Iüle. 

Alors, d’un temps cruel s’adoucit la rigueur; 

Où régnaient les combats régne l’antique honneur. 

Vesta maintient les lois; Quirinus et son frère 
Ferment de clous d’airain les portes de la guerre. 

Au dedans, sur un lit de glaives et de faux, 

Ceinte de nœuds de fer, les bras liés au dos, 

Horrible, l’on entend la Discorde domptée 
Tordre en rugissements sa gueule ensanglantée. 

Nul ouvrage n’excita une attente plus vive. Auguste, sentant que 
Yirgile travaillait pour lui, ne cessait de réclamer la primeur de 
quelque morceau achevé — le « Tu Marcellus eris », par exemple, 
dont l’émouvante lecture a suggéré à Ingres une belle composition. 
Yirgile était une sorte de personne sacrée, inviolable, une divinité 
nationale. Les poètes s’écriaient, avec Properce : « Il naît je ne sais 
quoi de grand, et l’Iliade est dépassée ! » Quand il venait à Rome, au 
théâtre, le peuple se levait ; dans la rue, la foule le suivait avec enthou- 
siasme; et souvent, pour éviter les ovations, il dut se réfugier dans 
quelque maison. Naples, où il résidait, l’honorait comme son unique 
gloire, et pour le faire sien, elle lui donnait un nom grec où se trou- 


LEFÈVRE. — CROYANCES DES LATINS 


83 


vaiènt à la fois le nom de la cité ( Parlhénope ), une sorte de traduc- 
tion du nom de Virgile ( virgo ), et une allusion à la pureté du poète : 
on l’appelait Parthénias ; 

De tels hommages montrent bien de quel crédit jouissait, d’un bout 
à l’autre de l’Italie, le cycle légendaire des origines troyennes. Virgile 
pouvait attribuer à son héros toutes les aventures compatibles avec 
les récits d’Homère et des Cycliques ; il parlait à un public d’avance 
convaincu. On a dit et redit que l’Enéide est une œuvre de seconde 
main, une imitation constante d’Homère. Ce sont là de ces jugements 
dont la brièveté n'exclut pas l’inexactitude. Que Virgile ait attribué à 
Énée la plupart des aventures d’Ulysse, qu’il ait eu toujours Homère 
sous les yeux, c’est là la part du vrai. Mais il n’existe entre Enée et 
Ulysse aucun rapport de caractère, aucune ressemblance entre la 
langue sonore et flottante des rapsodes et le style coloré, condensé, 
de Virgile, entre le pensif et profond génie virgilien et la large insou- 
ciance homérique. Les poèmes d’Homère, surtout l’Iliade, malgré les 
retouches du yi e siècle, sont à peine des compositions. L’Énéide, au 
contraire, est une œuvre réfléchie (inachevée au gré de Virgile, qui 
voulait la détruire), mais où le chantre national ne s’écarte guère de 
son but. Dès qu’Enée, poussé par la tempête et le destin, a mis le pied 
sur le sol où s’élève Carthage naissante, l’intérêt s’éveille chez le lec- 
teur romain. Le récit des derniers jours de Troie, si beau en lui-même 
et trop connu pour que nous insistions, met en relief les vertus et la 
vaillance d’Énée, justifie sa retraite par l’intervention de Vénus, sup- 
prime décemment Créuse qui gênerait fort les destinées et le second 
mariage de son pieux époux, et montre le Palladium, les Pénates 
sauvés de l’incendie, emportés à travers les flots vers les lointains 
rivages où les attend la vénération du peuple -roi. Dans le troisième 
livre sont rassemblés tous les incidents du voyage légendaire. Les 
Troyens fugitifs s’avancent d’île en île à travers l’Archipel. Pour eux 
point de repos, le destin les pousse, l’oracle de Délos renouvelle les 
vagues promesses d’une nouvelle patrie. Us s’arrêtent en Crête; un 
songe leur crie : plus loin, toujours plus loin! Voici les pointes de la 
Laconie, puis les îles Ioniennes, Zacynthe, Ithaque où règne leur plus 
cruel ennemi, l’artificieux Ulysse, etLeucade et l’Epire, Buthrotum où 
se sont retirés Hélénus et Andromaque, délivrés par la mort de Néop- 
tolème. Nous avons conté déjà cette touchante réunion des épaves 
d’Ilios, et les conseils prophétiques d’Hélénus. Enée touche un 
moment la terre italienne et fuit ces rivages de la Grande Grèce 
future où sont fixés déjà les plus rudes adversaires de sa race, Ido- 
ménée, Diomède, Philoctète; il évite le détroit fatal où Charybde et 
Scylla ont happé les matelots d’Ulysse; il voit de loin l’Etna qui vomit 


84 


revue de l’école d’anthropologie 


le souffle embrasé d’Encelade enfoui vivant sous la montagne. Ail- 
leurs, au pays des Cyclopes, se dresse l’effrayant Polyphème, l’aveugle 
monstrueux dont Ulysse a trompé la fureur. Le fils de Vénus aborde 
dans une terre amie, au pied du mont Eryx où règne le culte de sa 
mère. Il confie Anchise à son hôte Acestes, chef des Elymes. Quant à 
lui, sa destinée l’entraîne, et la tempête emporte vers l’Afrique sa 
flotte dispersée. 

L’épisode passionné qui remplit le quatrième livre n’est pas une 
digression; tout au contraire. Si Virgile l’embellit des plus riantes et 
des plus fortes couleurs, c’est qu’il veut symboliser la grande crise de 
la fortune romaine, les relations longtemps cordiales de la colonie 
phénicienne et de la cité latine, et la lutte formidable qui, de l’Occi- 
dent conquis, a lancé Rome sur l’Orient. Les haines futures éclatent 
avec une suprême énergie dans la malédiction de Didon mourante : 
« Exoricire aliquis! Que de mes os consumés sorte le vengeur qui 
portera le fer et le feu chez les colons dardaniens! Rivages contre 
rivages, flots contre flots, que tout s’arme pour la lutte inexpiable. A 
travers les âges, je lègue ma haine à mes derniers neveux! » Ne 
semble-t-il pas que, sur la fumée du bûcher, se dessine la figure mena- 
çante d’Annibal? 

Mais quelque répit est nécessaire après des émotions si violentes. 
Énée retourne en Sicile, où il a laissé son père et une partie de son 
peuple. La mort d’Anchise permet au poète de décrire par avance les 
jeux troyens, ludi trojani , plus tard célébrés à Rome. Et puis, c’est du 
mont Eryx qu’est venue en Italie la légende d’Enée ; il faut y établir 
une colonie troyenne. Il faut qu’Énée fonde la ville de Ségeste et le 
culte d’Ainéias. Pourquoi ne pas rester sur cette terre amie? Les 
femmes troyennes ne veulent plus courir les hasards. Elles brûlent la 
flotte. Vaine résistance! Gumes et la Sibylle réclament le héros; 
comme Ulysse, il doit descendre aux régions infernales. Nous y péné- 
trerons après lui. Mais il a terminé son Odyssée , il lui reste à accom- 
plir son Iliade. 

La seconde partie de l’Énéide a été diversement jugée. Elle n’a point 
la fougue et la splendeur des poèmes homériques. On y chercherait 
en vain ces physionomies si vivantes, si tranchées des rois achéens* 
encore moins Hélène qui fait tressaillir le cœur des vieillards, ni la 
touchante Andromaque, ou même la naïve Briséis. Evandre n’est pas 
Nestor. Latinus reste loin de Priam, Énée d’Achille, d’Hector, d’Ulysse 
ou de Diomède. Il est facile d’expliquer cette infériorité, il est impos- 
sible de la nier. Chez les Hellènes, l’individu, homme ou femme, est 
d’une autre pâte que chez les Latins; il est pétri d’une argile non plus 
forte; mais plus sonore et plus belle, en des moules plus divers, sur 


LEFÈVRE. — CROYANCES DES LATINS 85 

des types plus finement frappés. Virgile, poète national, ne pouvait 
pas changer ses modèles. Fidèle à la vérité, il a peint les anciens 
peuples du Latium, de l’Ausonie et de la Sabine, tels que la tradition 
les lui présentait, tels que les voyaient ses contemporains, consultant 
des divinités obscures, au bord des sources et des marécages, dans 
l’épaisseur des forêts hantées, suivant avec minutie des coutumes 
immémoriales, des rites barbares ou puérils dont ils ne comprenaient 
plus le sens, guerriers courageux et inexpérimentés, pâtres ignorants 
qui se délassaient du labeur par des danses primitives et des joies 
animales, toute une humanité archaïque sans arts et sans aspirations 
vers le beau. C’est là un effort qui a dû coûter à sa nature affinée. 
Nul doute que les Romains ne lui en aient su gré, qu’ils n’aient reconnu 
dans ses peintures leurs dieux, leurs ancêtres et leurs souvenirs, 
qu’ils n’aient goûté le contraste si frappant de leur glorieux apogée 
et de leurs humbles commencements, qu’ils n’aient regardé avec un 
légitime orgueil, en face de leur Palatin et de leur Capitole couverts 
de temples et de palais, enrichis des dépouilles du monde, la bour- 
gade du patriarcal Evandre, et son pauvre sénat, et ces statues de 
bois, ces trophées de chasse qui décoraient la regia , la cahute de 
Picus. Joignez à ce charme, qui n’est pas encore effacé, même pour 
nous, les brillants épisodes de Pallas, de Lausus, de Camille, de 
Nisus et Euryale, des fureurs de la reine Amata, l’énumération vrai- 
ment grandiose des peuples alliés de Turnus et d’Énée, et tous ces 
mythes habilement rattachés au sujet, la lutte de Cacus et d’HercuIe, 
l'oracle de Faunus, jusqu’aux augures et aux présages si chers aux 
primitifs, les tables de pain que mangent les Troyens, la truie blanche 
et ses trente petits ; et vous conviendrez que les livres vraiment latins 
de l’Enéide ne sont ni les moins originaux, ni les moins précieux. 

Nous avons détaché du poème le vi e chant, non pas qu’il ne soit 
en connexion intime avec le sujet puisqu’il expose l’origine des 
fameux Livres Sibyllins , et que, par un artifice ingénieux, il condense 
en un raccourci magnifique les fastes de la ville éternelle. Mais il a 
deux mérites particuliers. Il comble une lacune de la mythologie 
latine ; et d’autre part il donne de la vie d’outre-tombe une vision que 
nulle doctrine religieuse ou philosophique n’a dépassé en grandeur, 
en sérénité mélancolique. C’est la quintessence du génie de Virgile. 

Les enfers latins sont au nombre des plus indigents : un trou pro- 
fond recouvert d’une pierre, Mundus , Orcus , où réside une divinité 
muette, Dispater, tardivement dotée d’une compagne, Proserpina; un 
abîme indéterminé d’où s’échappent toutes les nuits des puissances 
vagues, Lara, Larundo, Larentia, Mana, Mania, et des spectres ances- 
traux adorés comme dieux domestiques, Lémures, Mânes, Larves et 


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revue de l’école d’anthropologie 


Lares. Les morts vivent. Mais c’est une foule confuse, sans nom, sans 
châtiments et sans récompenses. Cette conception, à vrai dire, n’a 
jamais changé. Les Latins hellénisés ont seulement agréé, sans y 
croire, les fictions, moins sommaires, des Grecs. Lucrèce exprimait 
l’opinion presque unanime, quand il s’écriait : « Il n’est pas de Cer- 
bère et de chien à trois corps ». Fabulae mânes , disait Horace. Vir- 
gile s’est contenté de mettre un peu d’ordre dans les tableaux 
esquissés par Homère et par Hésiode, en ajoutant quelques traits indi- 
qués par son sujet, l’entrevue avec Didon, la rencontre avec les guer- 
riers achéens; et sans laisser dans l’esprit l’impression si vive, si 
lugubre et à la fois si ironique des Champs d’Asphodèle, son Achéron, 
son Cocyte, son Tartare et ses Furies ne manquent pas d’une certaine 
horreur, maison sent que tout cela est de convention. Ce qui touche, ce 
qui respire la vérité, c’est le sens de la justice, le sentiment de la 
pitié, et encore une certaine raison dans la fantaisie, une mesure 
dans X irréel, qui sont inséparables de l’esprit virgilien. Le poète songe 
aux malheureux, aux victimes du sort, aux enfants, aux jeunes filles 
qui n’ont pas atteint l’âge des noces, aux adolescents que leurs 
parents en pleurs ont conduits au bûcher. Gomme il les aime! Comme 
il peint leur multitude, aussi grande que les feuilles tombées sous le 
vent d’automne, que les oiseaux chassés par les frimas vers de plus 
chauds rivages; et toutes ces mains tendues, pour obtenir le passage 
sur la barque fatale! On entend, au seuil de Minos, la plainte douce, 
lamentable, immense des petits enfants sans mère, les protestations 
des innocents faussement condamnés, et de ceux qui, trahis par la 
vie, ont cherché sans crime un refuge dans la mort. On traverse le 
Champ des pleurs où les victimes d’amour cachent en des bocages de 
myrtes leur blessure douloureuse; et du fond du Tartare une voix 
crie : « Apprenez la justice et la crainte des dieux! » Mais le héros et 
son guide passent rapidement ; c’est aux Champs Elyséens qu’ils 
doivent retrouver Anchise. 

Les voilà, ces demeures bienheureuses, ces grasses prairies, ces 
belles clairières vêtues d’une atmosphère pure et d’une lumière dorée, 
où s’épanouit, à l’abri des orages, la fleur de la vie; des passe-temps, 
la lutte, la danse rythmée, le chant, divertissent la jeunesse ; Orphée 
en longue robe sacerdotale promène tour à tour le doigt et le plectre 
sur les sept cordes de la lyre. Les antiques héros de Troie, Ilus, 
Assaracus, sont couchés en paix sur l’herbe, à l’ombre des lauriers, 
aux bords d’un Eridan fabuleux; à côté se reposent leurs chars, leurs 
armes et leurs chevaux paissant l’herbe odoriférante. Mais un groupe 
plus divin encore arrête nos regards : ceux qui sont morts pour la 
patrie, ceux qui furent des prêtres chastes, des poètes dignes de leur 


LEFEVRE. 


CROYANCES DES LATINS 


87 


art, des inventeurs, des bienfaiteurs dont les services ont perpétué la 
mémoire, forment sous un vaste ombrage un tableau calme et glo- 
rieux qui a inspiré notre Delacroix. Anchise enfin se montre en un 
secret vallon, sur les bords du Léthé, passant la revue des âmes des- 
tinées à revoir la lumière céleste; il compte, il recense ses futurs des- 
cendants, chers neveux dont il devine les destinées, les Sylvius, les 
Capys, lesNumitor, Romulus et César, mais aussi les rois latins et sabins 
de Rome, Numa, Tullus, Ancus, et toute la légion des grands hommes, 
les Camille, les Curius, les Cossus, les Fabricius puissants et pauvres, 
les grands Scipions, les Gracques eux-mêmes et le triste Pompée, 
toute cette pompe triomphale qui va se développer aux regards 
d’Enée. Rien de plus grandiose; et cependant nous laisserons là tout 
ce décor de féerie, pour la peinture si charmante de ces essaims 
d’âmes brillantes qui voltigent aux rives du fleuve, semblables aux 
abeilles attirées par les lys des prairies : elles viennent là boire au 
Léthé l’oubli des maux de la vie, et libres de tout souvenir reprendre 
le désir et la force d’être hommes. Le père Anchise révèle à ses audi- 
teurs le secret de l’univers vivant : 

Apprends qu’une âme infuse en l’immense univers 
Anime ce grand corps et circule au travers. 

Un souffle intime court dans les veines du «monde, 

Fécondant l’air, la terre et les plaines de l’onde, 

Et la lune argentée, et l’astre radieux. 

C’est la source qui verse au peuple ailé des cieux, 

A l’homme, aux animaux, aux monstres que Nérée 
Roule dans les replis de sa robe marbrée, 

L’étincelle de vie et le germe éternel. 

Mais l’être, embarrassé dans le limon charnel, 

Flotte, attendant la mort qui va rompre ses chaînes, 

De la crainte au désir et de la joie aux peines. 

Prisonnier de la nuit, ses yeux cherchent en vain 
La lumière perdue et le foyer divin. 

Après la mort, d’autres épreuves commencent. Sur l’aile des vents, 
dans les abîmes des mers, dans les flammes des volcans, les âmes 
expient leurs erreurs et leurs crimes. Bien peu d’élus rompent le 
cycle et se reposent en ce vaste Élysée. Les autres, après mille ans 
révolus, dépouillées enfin de toute scorie terrestre, sont appelées par 
un dieu sur les rives du Léthé; l’oubli qu'elles y puisent les engage 
seul à recommencer la vie. 

Nous laisserons l’auditeur sous l’impression de ces pures et inoffen- 
sives rêveries, que le grand poète a su renfermer dans une seule page, 
plus pleine que tous les in-folio de la théologie. 


ALLÉE MÉGALITHIQUE EN PIERRES ARC-BOUTÉES 

IDE LESCONIL-EN-POULLAN (FINISTÈRE) 
Par Paul du CHATELLIER 


Les 22 et 23 juillet 1891, j’ai exploré avec un de mes amis, M. l’abbé 
Abgrall, alors professeur au collège de Pont-Croix, l’allée arc-boutée de 
Lesconil-en-Poullan (Finistère), dont j’avais réclamé le classement dès 1884. 

Ce monument, rare et curieux spécimen de l’architecture mégalithique 
en Bretagne, se compose de deux rangées de grandes pierres fichées debout 
en terre, sur deux lignes sensiblement parallèles, se rejoignant par l’ex- 
trémité supérieure de façon à former voûte ogivale. Il mesure 12 mètres 
de longueur intérieure sur 2 m. 15 de largeur moyenne à la base des mo- 
nolithes, et 2 m. 40 de hauteur sous voûte.. Orienté sensiblement sud- 
ouest nord-est, il se compose de 18 monolithes, y compris ceux qui 
ferment les extrémités (voir le plan, figure 18). 

Pour le consolider, les constructeurs ont planté en terre, de chaque côté* 
à une distance moyenne de 0 m. 75 du monument, deux lignes parallèles 
de grosses roches au nombre de 27, soit 13 du côté nord-ouest et 14 du 
côté sud-est. L’espace compris entre ces deux lignes de blocs et les parois 
du monument était bourré de pierres entassées dans le but d’empêcher la 
base des parois de glisser. Cette construction servait de contrefort. 

Quand nous avons exploré l’allée arc-boutée de Lesconil, nous l’avons 
trouvée comblée jusqu’au rez du sol environnant. L’extrémité A, par 
laquelle nous avons pénétré, était remplie de pierres, peut-être accumulées 
là bien après la construction, pour débarrasser la surface du champ voisin. 
Une fois celles-ci rejetées, nous n’avons plus trouvé à l’intérieur de la 
galerie qu’une épaisse couche de terre, de 1 m. 15 de profondeur, mêlée 
de nombreuses parcelles de charbon, de fragments de poteries et d’éclats 
de silex dont quelques-uns des plus intéressants. L’aire du monument 
était formée, dans toute sa longueur, d’une couche d’argile jaune, forte- 
ment tassée, d’une épaisseur moyenne de 25 centimètres, reposant tantôt 
sur le tuf résistant, tantôt sur la roche. 

En P, sur cette couche d’argile, nous avons recueilli une hache en diorite 
polie, et, à 20 centimètres plus loin, un joli percuteur, également en 
diorite, poli sur tout son pourtour. 

Poussant toujours notre fouille vers le nord-est, en R nous avons ren- 
contré, à 10 centimètres seulement sous la surface de notre tranchée, un 
vase fait au tour et rempli de restes incinérés. Il appartient à une époque 
beaucoup plus récente que le monument, et date de l’occupation romaine. 


DU CHATELLIER. — ALLÉE MÉGALITHIQUE EN PIERRES ARC-BOUTÉES 89 

En V, à la base de la paroi de la galerie, nous avons trouvé, au milieu 
d’un dépôt de cendres grasses large de 60 centimètres sur 70 de long et 
6 d’épaisseur, un vase à fond rond et à oreillettes, d’une terre très gros- 
sière, façonné à la main, très caractéristique de l’époque des dolmens. Il a 
17 centimètres 1/2 de diamètre sur 114 millimètres de hauteur. Près de ce 
vase étaient une pierre à concasser le grain et une pointe de flèche en 
schiste ardoisier. 

En P' nous avons recueilli une autre hache en diorite polie, posée sur 
l’aire de la galerie qui, à partir de ce point, est couverte jusqu’à son extré- 
mité nord-est d’une épaisse couche de cendre dans laquelle nous relevons, 
en V', outre de nombreux fragments de poterie, un deuxième vase dolmé- 
nique, écuelle à fond plat, mesurant 56 millimètres de diamètre à l’orifice 
sur 35 millimètres de profondeur, près de laquelle était une petite hache 
en fibrolite polie. — Cette extrémité du monument est fermée par une 



Fig. 18. — Plan de l’allée mégalithique de Lesconil-en-Poullan. 


dalle debout, D, consolidée par deux gros blocs, B et C, profondément 
enfouis dans le sol. 

Comme on le voit, le mobilier n'est pas riche, et cependant si le monu- 
ment a précédemment été visité, à une époque fort reculée du reste, ce ne 
saurait être que dans son extrémité sud-ouest. Dans toute la partie allant 
de V en D les différentes couches archéologiques étaient bien en place. 

En E, à 3 m. 10 en avant de la pierre S, servant de seuil au monument, 
est encore une pierre debout beaucoup plus petite que celles formant les 
parois de la galerie dont elle n’a certainement jamais fait partie. 


L’allée arc-boutée de Lesconil, si intéressante et si digne d’être conservée, 
n’est pas la seule de ce genre. Un monument semblable se trouve, en effet, 
sur le sommet des Montagnes Noires, à l’extrémité de la commune 
de Saint-Goazec (Finistère), sur les confins de ce département et de 
Morbihan, sur la côte ouest du grand chemin conduisant de Château- 
neuf (Finistère) à Roudoallec (Morbihan), à 2,200 mètres de ce dernier 
REV. DE l’ÉC. d’aNTHUOP. — TOME V. — 1895. 7 


90 


revue de l’école d’anthropologie 


bourg, au pied du mamelon sur lequel est le superbe camp préhistorique 
de Castel-Ruffel. — Ce camp composé de deux enceintes ovoïdes concen- 
triques ayant 80 et 100 mètres de plus grand axe, avec parapets formés de 
pierres amoncelées sans ciment, travail véritablement étonnant, était 
presque imprenable, tant à cause de ses défenses que par sa position sur un 
mamelon escarpé. Lors des fouilles que nous avons faites, tout dernière- 
ment, d’un tumulus voisin, il nous a été remis une hache en fibrolite polie 
trouvée à l’intérieur de ce camp. 

L’allée arc-boutée de Castel-Ruffel, fort endommagée aujourd’hui, est 
toutefois encore composée de 9 dalles fichées en terre, ayant de 3 à 
4 mètres hors du sol et de 3 m. 60 à 3 m. 80 de largeur moyenne, se tou- 
chant par leur partie supérieure, formant ainsi voûte. Orientée sud-est et 
nord-ouest, elle a 12 mètres de longueur intérieure sur 2 mètres de largeur 
et 1 m. 80 de hauteur sous voûte, à partir de la surface du sol environnant. 
Dans un pays où la nature de la roche est quartzeuse, lorsqu’on a besoin 
d’une dalle de grande dimension, c’est malheureusement à la demi-allée 
couverte de Castel-Ruffel qu’on vient la prendre. 

Dans un petit bois entre Tréotat et Lesconil, à 250 mètres de l’allée de 
Lesconil, se trouve un monument de construction analogue, dolmen formé 
de deux dalles, de 1 m. 30 de largeur moyenne, arc-boutées l’une contre 
l’autre. Ces deux pierres posées de champ en terre, à 1 m. 75 d’intervalle, 
s’arc-boutent par leur extrémité supérieure de façon à former voûte. Une 
perpendiculaire venant du sommet de cette voûte à la surface du sol 
mesure 1 m. 35. 

M. l’abbé Abgrall, qui fouilla cet intéressant dolmen, n’y rencontra que 
des débris de charbon et quelques éclats de silex sans grand caractère. 
A 50 mètres au nord-ouest de ce curieux dolmen, gisent à terre deux 
pierres, l’une de 5 m. 50, l’autre de 4 mètres. 


CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 

Par G. de MORTILLET 


Sommaire : 1. M. Much. Tableau (Renseignement. — 2. Sarmento. Lusitaniens, 
Ligures et Celtes. — 3. De Villenoisy. Origines des Ariens d’Europe. — 4. Reber. 
Tombeaux de Lancy près Genève. — 5. De Baye. Congrès russe d’archéologie, 
Yilna, 1893. — 6. De Baye. Wabénien de Bohême. — - 7. Niederle. Caractères 
des vieux tombeaux slaves. — 8. Hampel. Wabénien de Hongrie. — 9, Sôder- 
berg. Wabénien d’Allemagne. — 10. Heierli. Cimetière wabénien de Zurich. 
— 11. L. Coutil. Cimetière wabénien de Muids (Eure). — 12. Lièvre. Wabé- 
nien entre Loire et Dordogne. — 13. H. Muller. Tuiles et crânes champdoliens 
du Dauphiné. — 14. Lièvre. Méprise archéologique ; les puits funéraires. 

1. — Une excellente initiative, digne des plus grands éloges, a été prise 
par M. le D r M. Much, de Vienne. Il vient de publier sous le titre 1 : Anti- 
quités pré et pr o to -historiques de V Autriche-Hongrie , un tableau mural d’en- 
seignement contenant groupés par colonnes la figure des types principaux 
de chaque âge. Us sont représentés en chromolithographie, à une échelle par- 
fois différente, mais toujours indiquée. U y a six divisions et 186 figures. 
Ce sont : l’âge de la pierre, 44 figures, divisé en pierre ancienne et pierre 
récente; l’àge du bronze, 27 figures; l’âge du fer, 54 figures, divisé en 
deux, la période d’Hallstatt (hallstattien), 40 figures, et la période de La 
Tène (marnien), 14 figures; l’âge de la domination romaine, 36 figures, et 
l’âge chrétien, 25 figures. Ce dernier âge correspond à mon wabénien, 
temps mérovingiens ou francs. L’utilité de pareils tableaux est incontes- 
table; on devrait en établir dans chaque pays; la palethnologie ferait alors 
de rapides progrès, la génération nouvelle sachant apprécier les objets et 
les conserver au plus grand profit des musées et de la science. On pourrait 
certainement aussi en tirer des déductions imprévues. Ainsi le simple 
examen de l’œuvre du savant viennois suffit pour montrer que les objets en 
cuivre de Hongrie, avec larges trous d’emmanchure perpendiculaires à 
l’axe de l’instrument, placés dans la colonne de l’âge du bronze, figures 
2, 3 et 21, ont un aspect tellement différent de celui des autres objets de 
cette colonne qu’on est forcé d’admettre qu’ils ne sont pas à leur place. Il 
faut les descendre considérablement dans la série des temps. Ainsi la période 
d’Hallstatt ne contient rien d’analogue. Il faut au moins aller à la période 
de La Tène pour trouver quelque chose s’en rapprochant, une hache en fer, 
figure 43. 

1. M. Much. Vor- und frühgeschichtliche Denkm&ler aus OEsterreich-Ungarn . 
Vienne, édit. Hëtzel, ; largeur 0 m 9o, hauteur 0 m 77. 


92 


revue de l’école d’anthropologie 


2. — Deux méthodes bien tranchées, bien distinctes, se présentent pour 
étudier les débuts de l’histoire et remonter à nos origines : la méthode 
d’érudition et la méthode d’observation. La première a régné d’une 
manière absolue pendant bien longtemps. Elle a encore une fort grande 
influence. Elle consiste à rechercher, avec un soin méticuleux, les anciens 
textes et à les torturer, les pressurer, de manière à en extraire ce qu’ils n’ont 
jamais contenu. En tout cas avec ces rares textes, qui ne remontent au 
plus qu’à quelques siècles avant notre ère, on prétend éclairer complète- 
ment nos origines infiniment plus vieilles. Grâce à l’esprit éminemment 
investigateur de certains auteurs, cette méthode nous a valu des travaux 
extrêmement remarquables, tels sont ceux de M. d’Arbois de Jubainville, qui 
ont donné lieu à des discussions fort intéressantes comme celle à laquelle 
s’est livré F. Martins Sarmento sous le titre de Lusitaniens , Ligures et Celtes L 
Malheureusement il reste dans ces travaux et ces discussions trop de vague 
et d’inconnu, et, par suite, les sentiments patriotiques, plus généreux que 
scientifiques, y jouent souvent un trop grand rôle. 

3. — A l’étude pure et simple des textes on joint l’étude des langues. 
On entre par là dans le domaine de l’observation. Mais d’une étude par- 
tielle on a voulu tirer des conclusions générales. Sur de simples données de 
linguistique on a créé une race, la race arienne. C’était l’erreur; aussi la 
question arienne tombe-t-elle peu à peu dans l’ombre. Pourtant M. F. de 
Villenoisy, avec une ardeur tout à fait juvénile, a cherché à la raviver dans 
un travail récent 1 2 . Généreux effort. 

4. — Il est donc absolument nécessaire, si nous voulons arriver à des 
résultats solides, agrandissant sérieusement le cadre de nos connaissances, 
d’avoir recours à l’observation directe. C’est ce qui constitue le grand mérite 
de la tentative de vulgarisation et d’enseignement du D r Much. La méthode 
d’observation est la seule vraiment solide, et encore parfois elle n’aboutit 
pas à des données claires et précises. C’est ce qui est arrivé à propos de 
recherches très bien faites par M. B. Reber, de Genève. Il a fort bien 
observé, décrit et photographié 3 d’anciens tombeaux de Lancy sans pouvoir 
en déterminer exactement l’âge faute de mobilier funéraire. 

5. — Dans le neuvième Congrès russe d’archéologie qui a eu lieu à Vilna, 
Lithuanie, en 1893, M. le baron de Baye 4 a fait une communication sur l’art 
et l’industrie caractéristiques de l’époque wabénienne. Se référant à un 
travail dont nous avons déjà parlé dans nos Chroniques , il qualifie cet art 
tout à la fois de barbare et de gothique. Le premier de ces noms dérive 
de l’expression généralement adoptée pour désigner les peuples qui ont 

1. F. Martins Sarmento. Lusitanos , Ligures e Celtas, Porto, 1891-93, in-8, 101 pages, 
Extrait Revista de Guimardes. 

2. F de Villenoisy. Origines des premières races ariennes d'Europe. Louvain, 
1894, in-8, 34 p. Extrait du Muséon. 

3. B. Reber. Tombeaux anciens à Lancy. Genève, 1894, in-8, 9 p., 3 pl. phototy- 
pies. Séance du 14 novembre 1894 de l’Institut Genevois. 

4. De Baye. Compte rendu des travaux du neuvième Congrès russe d'archéologie, 

1893, précédé d'une étude historique sur la Lithuanie et Vilna. Paris, édit. Nilsson, 

1894, in-8, 136 p., 6 pl., 4 fig. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


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inventé cet art et cette industrie ou qui, tout au moins, les ont propagés. 
Quant au second, il est le résultat d’une appropriation spéciale que l’auteur 
en fait aux Goths. Art et industrie étant l’antithèse de la barbarie, l’art 
barbare, n’en déplaise à nos historiens, est un non-sens. Quant à attribuer 
l’art et l’industrie dont il est question aux Goths, n’est-ce pas un peu pré- 
maturé? Cet art a successivement reçu le nom de burgonde, de frank, de 
mérovingien. Le mot gothique est-il meilleur et sera-t-il moins contesté? 
C’est ce qu’il faudrait prouver. En attendant, je persiste à croire qu’un 
nom dérivé d’une localité typique est bien préférable, aussi je maintiens le 
nom de wabénien que je lui ai donné ayant choisi pour type le cimetière 
frank de Waben (Pas-de-Calais), où cet art et cette industrie sont très 
nettement représentés et dont les produits se trouvent au Musée de Saint- 
Germain. 

6. — Du reste il paraît que l’auteur lui-même du nom d’art et industrie 
gothiques ne tient pas beaucoup à cette dénomination, car après l’avoir 
proposée et soutenue, il a publié un intéressant travail sous le titre à' Anti- 
quités frankes trouvées en Bohême l . Par ses descriptions et surtout par 
37 figures M. de Baye établit très nettement que le wabénien le mieux carac- 
térisé existe en Bohême. Ce qu’on avait du reste déjà indiqué à propos du 
fameux crâne de Podbaba, aux formes néanderlhaloïdes, que les uns font 
remonter jusqu’au quaternaire, tandis que les autres, depuis assez long- 
temps, considèrent comme du v e siècle de notre ère, échappé d’une tombe 
wabénienne. 

7. — M. de Baye indique que les tombes wabéniennes de Bohême, surtout 
concentrées autour de Prague, font éprouver une réelle surprise. Elles sont 
géographiquement dans une position extrême et ne semblent pas se relier 
aux autres champs de distribution. En outre, comme le constate très bien 
M. Lubor Niederle de Prague, dans ses Remarques à propos d’un caractère 
typique des vieux tombeaux slaves 2 , les vieux tombeaux slaves comme date 
doivent se rapprocher des tombes wabéniennes et pourtant ces deux séries 
de tombes diffèrent complètement sous le rapport industriel. Il n’y a pas 
la moindre analogie. Quant au caractère spécial que fait ressortir le pro- 
fesseur de Prague, c’est le mouvement ondulé ou serpentant qu’affecte 
une des extrémités des fils métalliques formant boucles d’oreilles soit pour 
constituer un crochet, soit comme simple ornement. 

8. — Revenons à l’industrie wabénienne. Elle est extrêmement développée 
en Hongrie. Pour s’en convaincre il suffit de jeter un coup d’oeil sur 
l’important ouvrage 3 que vient de publier M. Jozsef Hampel, directeur du 
Musée de Budapest. Cet ouvrage, en hongrois, est accompagné de 200 plan- 


4. De Baye. Antiquités frankes trouvées en Bohême. Caen, 1894, in-8, 36 p., 
6 pl. rentrant dans la pagination et 10 fig. Extrait Bulletin monumental , 1894. 

2. Lubor Niederle. Bemerkungen zu einigen Charakteristiken der altslawischen 
Graber. Vienne, 1894, in-4, p. 39 à 55, 20 fig. Extrait Mittheil. Anthropol. Gese- 
llschaft in Wien. 

. 3. Jozsef Hampel. A régibb kôzépkor (IV — X. szazad ) emlékei magyarhonban . 
Budapest, 1894, in-8, 174 p., 200 pl., 52 fig. 


94 


revue de l’école d’anthropologie 


ches et de 52 figures dans le texte. 11 est consacré à toutes les découvertes 
faites entre l’industrie romaine et celle franchement moyen âge. C’est dire 
qu’il s’y trouve quelques objets se rattachant au Bas-Empire surtout comme 
orfèvrerie. On y voit des bractéates avec têtes d’empereurs romains. A l’autre 
bout se voient quelques bijoux analogues à ceux des courganes russes et des 
boucles d’oreilles à bouts ondulés semblables à celles que M. Niederle con- 
sidère comme caractéristiques des vieux tombeaux slaves. Mais la grande 
majorité des objets a bien un caractère franchement wabénien. Ce qui 
frappe tout d’abord, ce sont de nombreuses fibules à rayons de forme 
typique. Puis les boucles de ceinturon et les bouts de courroies. On 
retrouve en Hongrie, comme à Waben, les boucles à gros ardillon, les 
bracelets à bouts non soudés et se terminant en cône très allongé, les 
boucles d’oreilles à grosse perle polygonale, enfin les perles les plus 
variées, ambre et perles en verre abondent. On y remarque même une 
fibule en forme de S avec tête d’animal à chaque bout. Des haches en fer 
se rapprochent de la francisque, sans pourtant être identiques. Les haches 
sont plutôt du type dont la lame s’élargit beaucoup comme un sommet 
de T. Cette forme, en France, est un peu plus récente que la précédente. 
Cette industrie, généralement plus ornée que la similaire des autres pays, 
se relie à celle du nord par quelques inscriptions runiques. Comme particu- 
larités, je signalerai trois disques ajourés, renfermant au milieu chacun un 
svastica formé par quatre cous et têtes d’animaux. Les cous constituent les 
bras de la croix, les têtes les crochets terminaux. Un autre fait important 
qui ressort du riche et utile recueil publié par M. J. Hampel, c’est l’emploi 
commun en Hongrie de l’étrier dès l’époque wabénienne. 

9. — Le Pràhistorische Blàtter , de Munich, a publié aussi un travail de 
M. Sven Sôderberg sur les ornements à tête d’animal des peuples du temps des 
migrations i . Ce temps des migrations se rapporte nettement au wabénien, 
dont l’auteur décrit et figure des fibules, des boucles et des plaques de cein- 
turon on ne peut mieux caractérisées. 

10. — Un cimetière de la même époque, découvert à Zurich, a été décrit 
avec beaucoup de soin par M. J. Heierli 2 sous le nom de cimetière helvéto- 
allemand. On y a recueilli le scramasax, la francisque, des boucles de cein- 
turon, une pince en bronze et des poteries caractéristiques du wabénien. Ici 
encore on voit l’avantage de ce nom neutre sur celui d’helvéto-allemand 
qui ne fait qu’encombrer la nomenclature. 

11. — A la réunion de Caen de l’Association française, M. Léon Coutil a 
fait plusieurs communications 3 , une entre autres sur le Cimetière gallo-romain 
et franc de Muids (Eure). Ce cimetière a été détruit par des travaux de che- 

1. Sven Sôderberg. Die Thierornamentik der Vôlkerwanderungszeit. Munich, 
1894, in-8, 15 p., 10 pl. et 10 fig. Extrait Prahistoidsche Bldtter, 1894. 

2. J. Heierli. Ein helveto-alamannisches Grciberfeld in Zürich, in-8, p. 339 à 
347, 20 fig. Extrait V erhandlungen Berliner anthrop. Gesells. Séance du 16 juin 
1894. 

3. Léon Coutil. Extrait du 1 er volume du Congrès de Caen, 1894, Paris, in-8, 3 p» 
et 1 planche. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


95 


min de fer. Il y avait plus de 900 tombes qui malheureusement n’ont pas 
pu être étudiées avec soin. Pourtant on en a retiré de nombreux objets et 
quelques séries d’ossements. 

12. — Naguère on croyait que les cimetières wabéniens ne dépassaient 
pas la Loire, si même ils atteignaient ce fleuve. Tout cela est bien changé. 
De nouvelles observations, de nombreuses recherches ont démontré que ces 
cimetières existent en assez grande abondance dans l’ouest de la France, au 
sud de la Loire. M. A. -F. Lièvre, bibliothécaire de la ville de Poitiers, a publié 
un fort bon article sur cette question l . Entre le sud de la Loire et le nord 
de la Dordogne il cite 67 cimetières wabéniens, mais cinq ou six seulement 
ont été régulièrement et méthodiquement explorés, savoir 3 ou 4 en Haut- 
Poitou, par M. de la Croix, et deux en Saintonge, par M. Philippe Delamain. 
L’industrie abondamment recueillie dans ces quelques cimetières est fonciè- 
rement la même que celle du nord de la France, de la Suisse, de la Bavière, 
de la Hongrie, qui a été qualifiée d’industrie gothique. Or, M. Lièvre après 
sérieuse discussion arrive à la conclusion suivante : « C’est donc en vain qu’on 
cherche des Goths dans l’ouest après la conquête franque. Tous les moyens 
d’investigations qui étaient à notre disposition nous ont toujours conduit au 
même résultat négatif. » Bien plus, ajoute notre auteur, a le peuple qu’on 
voudrait nous donner comme le pourvoyeur du luxe barbare, était en réalité 
pour les œuvres d’art ou de prix, le tributaire d’un autre. Nous en avons la 
preuve dans sa loi même, qui assujettissait à des droits de douane les paru- 
res, vêtements précieux et objets d’or et d’argent importés chez lui par le 
commerce transmarin. » Quant aux objets communs et usuels ils devaient 
être fabriqués par les ouvriers régionaux. 

13. — Le bibliothécaire de l’École de médecine de Grenoble, M. H. Muller 2 
a décrit et figuré des crânes recueillis dans des tombeaux en tuiles à rebords 
de Veurey dans l’Isère et du Monestier d’Allemont dans les Hautes-Alpes. 
Comme date, tuiles et crânes sont champdoliens ou du bas temps de l’occu- 
pation romaine, mais comme type est-ce celui des Romains ou des habi- 
tants de la région? Qui pourrait le dire? C’est encore, c’est toujours une 
preuve que les noms neutres sont préférables aux dénominations qui 
impliquent une détermination douteuse. Au lieu de tuiles et crânes romains 
nous aurions dit tuiles et crânes champdoliens. 

14. — Cette Chronique devant paraître entre le carnaval et la mi-carême, 
nous pouvons sans inconvénients la terminer par un sujet un peu gras. C’est 
M. Lièvre qui nous le fournit sous le titre : Une méprise archéologique 3 , il 
relève une singulière erreur qui s’est glissée dans la science. Il y a quelque 
•30 ans Baudry, curé d’une petite paroisse de Vendée, le Bernard, explora un 

1. A. -F. Lièvre. Les sépultures mérovingiennes et Vart barbare dans l’ouest de la 
France. Poitiers, édit. Blanchier et Druiuaud, 1894, in-8, 22 p. 

2. H. Muller. Tuiles et crânes gallo-romains provenant des nécropoles de Veurey 
(Isère) et du Monestier d’Allemont (Hautes- Alpes). Grenoble. 1894, in-8, 4 p., 3 pl. 
Extrait Bull. Soc. dauphinoise Ethnolog., séance du 1 er octobre 1894. 

3. A. F. Lièvre. Une méprise archéologique. Les puits funéraires. Poitiers, édit 
Blanchier et Druinaud, 1894, in-8, 39 p. Extrait Mémoires Société Antiquaire 
Ouest , 1893. 


96 


revue de l’école d’anthropologie 


certain nombre de puisards remplis d’objets romains, qu’il honora du nom 
de puits funéraires. M. Lièvre établit que ces prétendus puits funéraires con- 
tiennent toujours et partout en abondance un terreau noirâtre composé de 
matières organiques tassées et décomposées; qu’ils sont toujours placés à 
côté des habitations et même à l’intérieur, dans le voisinage des cuisines; 
qu’ils recevaient « des débris de vaisselle en abondance, des os, des déchets 
de toute sorte, des balayures, des cendres, du charbon, des ustensiles hors 
de service, de vieilles chaussures et même les divinités protectrices de la 
maison dont la place était toujours restée près de l’àtre, à la cuisine, et 
qui, par suite de la perte d’un bras ou d’une jambe, étaient jetées au rebut. 
A ce mélange déjà bien hétérogène s’ajoutaient, de temps à autre, des pièces 
de monnaie, des clefs, de menus objets de toilette ou autres tombés par 
accident. » M. Lièvre, dis-je, conclut qu’au lieu de se trouver en présence de 
tristes et respectables puits funéraires, on a tout bonnement affaire à des 
fosses d’aisances. Gomment n’a-t-on pas senti cela plus tôt? 


A.-B. Meyer. Die Philippinen. IL Négritos. In-fol.; Dresde, 1893. 

En 1890, l’auteur (en collaboration avec A. Schadenberg) publiait le pre- 
mier volume de l’ouvrage consacré aux indigènes des Philippines ; il étu- 
diait alors ceux du nord de Luçon. Aujourd’hui c’est la population encore 
mal connue, et en voie d’extinction, des Négritos. Ce maître ouvrage 
demande à être signalé d’une façon spéciale. 

Il comprend dix tables phototypiques accompagnées d’explications détail- 
lées. I. Tablier d’écorces, employés par les hommes et par les femmes ; 
liens servant à maintenir le membre viril et que l’on dispose de diverses 
façons. — IL Peignes de bambou, longs de 18 à 20 centimètres, larges de 
5 à 6; boîte pour conserver la chaux usitée dans la mastication du bétel, 
disent les uns, tandis que d’autres aflirment que les Négritos ignorent cette 
mastication et ne connaissent d’autre narcotique que le tabac; ornements 
d’oreille, en bambou : longs de 6 à 7 centimètres, larges de 14 à 17 milli- 
mètres; appareil composé de trois pièces, pour la production du feu par 
frottement. — III. Ornements de bras et de jambes, en soie de sanglier, en 
filaments végétaux, en graines, etc. — IV. Autres ornements des jambes, 
des bras, des oreilles. — V. Corbeille de bambous tressés, avec fond de bois 
et anses de cuir (travail d’origine malaie); corbeille d’écorce, en forme de 
barque, avec bandelettes de bambous servant d’anses; panier dépêché, en 
bambou tressé, long de 51 centimètres, avec ouverture un peu ovale. — 



LIVRES ET REVUES 


97 


VI, VII, VIII. Arcs, traits. — IX. Portraits, au nombre de vingt. Chez tous 
les indigènes la tête est courte, chez beaucoup le maxillaire est projeté, 
chez la plupart l’occiput est fortement aplati. Souvent le front est bas. — 
X. Tatouage par cicatrices; on ignore si l’opération a une signification 
précise et est faite à certaines époques déterminées. — Campement sur la 
côte nord-est de Luçon : de simples paravents de feuilles de palmier tres- 
sées, d’une surface de 25 à 30 pieds carrés et que l’on tourne à volonté 
contre le vent ou le soleil; ils forment à la fois toit et muraille; sous leur 
protection on se couche simplement à terre, ou sur des écorces. — Che- 
veux. Ils sont noirs, en spirale, emmêlés et, en partie, roulés en petites 
boufïettes. On les porte coupés courts. Communément, une place de 
barrière-tête est rasée, même chez les femmes. Les cheveux ne sont pas, 
comme on l’a dit erronément, implantés par touffes, en buissons. 

Une notice d’ethnographie générale suit Je commentaire des planches. En 
voici le résumé. Les Négritos des Philippines ont pour tout vêtement une 
bande étroite d’écorce cachant mal l’organe sexuel; les femmes portent un 
tablier de même facture. Parfois ces dernières ont de grands anneaux 
d’oreilles en cuivre ou en fer, et, autour du cou, des fils de cuivre et des 
cordons de perles. Les hommes portent souvent des peignes, et parfois, 
sous le genou, un anneau de soies de sanglier, rappelant qu’ils ont tué un 
de ces animaux. — Les Négritos achètent aux Malais des couteaux, mais 
fabriquent eux-mêmes leurs arcs et leurs traits. — Leur alimentation est 
misérable; ils mangent de tout, voracement, même des serpents. — Ils 
vivent par petits groupes, par familles et nomadisent, même lorsqu’ils 
peuvent demeurer sans danger dans une même région. — La cérémonie du 
mariage consiste dans le don fait à la femme d’un peu de sel ou d’eau. 
L’adultère et les autres délits sont rares, étant gravement punis, souvent 
par la mort. — Le chant est un monotone et interminable unisson. — Us 
sont gais, de bonne humeur, rient volontiers. Leur regard est rapide et 
souvent fin. Ils savent se contenter de peu de nourriture, n’ont pas de 
besoins et sont paresseux comme des animaux. 

Leur peau n’est pas noire, mais brune avec du noir et quelque chose de 
rouge. La plupart d’entre eux sont de petite taille : 12 hommes mesurés 
par l’auteur ont donné de 1 m. 40 à 1 m. 50. 

Après une notice assez détaillée sur la langue de ces indigènes, A. -B. Meyer 
arrive à l’examen important de leur extension dans les Philippines, puis 
hors des Philippines. 

Dans ces îles, d’après Blumentritt, ils étaient en 1889 au nombre 20 000 
qui est d’une estimation fort difficile. Lors de l’arrivée des Espagnols (et 
bien qu’alors ils fussent depuis longtemps déjà refoulés par les Malais) leur 
nombre devait être plus considérable : on avait alors à les redouter, ce qui 
n’est plus aujourd’hui que très exceptionnel. — D’après les renseignements 
qu’a recueillis l’auteur par lui-même, ou qu’il a rassemblés d’autre prove- 
nance, des Négritos se trouvent assurément à Luçon, Alabat, Corrégidor, 
Panay, Tablas, Négros, Gébou, Mindanao (dans le nord-est), et Palavan ; 
peut-être y en a-t-il à Guimaras, Mindoro et aux Calamianes. 


98 


revue de l’école d’anthropologie 


Ge qui est dit de l’extension des Négritos hors des Philippines est, au 
point de vue ethnologique, d’un intérêt capital. 

On a récemment supposé que des Négritos se trouvaient à Bornéo. Cette 
assertion ne rencontrait auparavant aucune créance. Pickering (1848), 
Waitz et Gerland (1865, tome Y, p. 47), Schwaner (1853), d’autres encore 
nient l’existence de noirs à Bornéo. A la vérité, Earl ( Races lnd. Arch ., 1853, 
p. 46) dit que la présence de Papous dans l’intérieur de cette île est vrai- 
sembable, mais il ne donne aucune raison probante. Junghuhn ( Balta - 
lànder , 1847, t. I) regarde comme inadmissible que l’on ait pu ne pas tenir 
compte à Bornéo d’une race qui se distingue si facilement avec ses cheveux 
laineux et sa peau foncée. Everett ( Nature , 1880, t. XXX, p. 588) n’éclaire 
pas bien le lecteur sur la façon de savoir s’il faut ou non admettre le récit 
(sur lequel se fondait Earl) d’un capitaine qui aurait vu, sur la côte nord- 
est, de petits hommes à cheveux crépus; il penche plutôt du côté du doute. 
Giglioli donne créance à la supposition en question : « Beccari trovo alcune 
traccie di Négritos a Bornéo, cioè vide indigeni coi capelli crespi », mais 
n’appuie en rien cette assertion. Décrivant un crâne dayak de la collection 
Beccari, Zannetti se prononce contre la présence de Négritos à Bornéo. 
Enfin Hamy (Bull. Soc. d'anthr ., 1876, p. 116), étudiant un crâne procuré 
par Jourdan au Musée de Lyon, le donne comme négritique, témoin certain 
de l’existence de Négritos au cœur de Bornéo ; le « Crania ethnica » figure 
cette pièce avec le travail de gravure dont elle est ornée comme le sont les 
crânes-trophées de la région. A. -B. Meyer n’accepte pas cette conclusion ; 
lorsque l’on rapporte que, d’après les traditions des Dayaks, une race 
noire aurait occupé le pays avant eux, il ne s’en suit pas que cette race ait 
été celle des Négritos. Quand A. de Quatrefages écrit que « les Dayaks 
chassent au Négrito comme à la bête fauve » il se réfère à un passage 
d’Earl ( Papuans , 1853, p. 147), mais dans ce passage Earl reproduit un frag- 
ment de Dalton où il n’est pas question de Négritos, mais bien de Dayaks 
sauvages : « wild Dyaks ». — La conclusion de Meyer est que l’on n’a pas 
encore démontré l’existence de Négritos à Bornéo et qu’il faut, pour 
l’affirmer, attendre que l’intérieur de cette île soit entièrement connu. 

Passons, plus au sud, à Célèbes. Dans son nouvel Atlas ethnographique 
(1892), Gerland ne mentionne à Célèbes aucune population à cheveux 
crépus. Les descriptions données par Bossclier et Matthijssen, parMussen- 
broek, par de Clercq ( Ternate , 1890, p. 138), ne laissent en rien supposer 
que l’île en question contienne des Négritos. Sur quelle autorité s’est fondé 
Flower pour parler de l’existence de Négritos dans la péninsule est de 
Célèbes, l’auteur n’a pu le découvrir. 

A Timor vit une race métisse de Papous et de Malais, se rapprochant 
davantage de ces derniers vers la côte, davantage des premiers dans l’inté- 
rieur (Wallace, Forbes, Riedel). D’anciens auteurs français considèrent les 
indigènes du centre de l’île comme des Négritos et des Papous; Hamy a 
regardé un crâne vraisemblablement rapporté de Timor par Péron, comme 
démontrant l’existence d’une race identique à celle des Aétas et des 
Sémangs. Il est impossible, dit A. -B. Meyer, de tirer d’un seul crâne une 


LIVRES ET REVUES 99 

telle conclusion, en présence surtout de la dénégation des explorateurs de 
l’île. 

Les arguments fournis pour démontrer l’existence de Négritos aux 
Moluques et dans les petites îles de la Sonde sont si faibles qu’il n’y a pas 
lieu de les réfuter en détail; on devrait au moins, ce qu’on ne fait pas, les 
formuler de façon saisissable. 

L’auteur cherche ensuite à démontrer que les Kalangs de Java ne sont 
nullement des Négritos. Schaafhausen a parlé (Archiv f. Anthrop ., 1866, 1, 
p. 167) d’une population primitive noire de Java, mais sans justifier cette 
assertion. 

En ce qui concerne Sumatra, une relation existe qui peut laisser conclure 
à un élément négritique, analogue à l’élément papou. A.-L. van Hasselt dit 
avoir vu parmi les Koubous des hommes à nez aquilin, dont quelques-uns 
avaient en même temps les cheveux crépus. A. de Quatrefages les rapproche 
des Aïnos et des Todas. Garson pense que ce sont des Mongoloïdes qui jadis 
se sont superficiellement mélangés à des Négritos. Bastian dit de son côté, 
mais sans preuve aucune, que parmi les Lampongs doivent se trouver les 
restes d’une race négritique à cheveux crépus. 

Point de Négritos, non plus, à Biliton ; nulle preuve de l’existence dans 
cette île d’indigènes à cheveux crépus. 

Rosenberg regarde comme Négritos les habitants d’Engano et décrit leurs 
cheveux comme tombant jusqu’au cou chez les hommes, jusqu’aux reins 
chez les femmes; ce caractère démontre qu’il ne s’agit point de Négritos. 
Junghuhn compte ces indigènes au nombre des Battas. Miller (P hil. Trans. 
for 1778) leur donne une peau rouge, des cheveux noirs droits; Mogliani 
s’exprime de même (Y Isola delle Donne , p. 74). 

En somme, à Sumatra et dans les îles voisines il existe un élément qui 
n’est pas purement malai, mais on n’est pas suffisamment renseigné, jusqu’à 
ce jour, pour parler de Négritos ou de traces de cette race. 

Gagnons Formose, au nord de Luçon. Hamy croit pouvoir y constater la 
présence des Négritos en s’appuyant sur des relations de Valentyn (1726) 
« laissant beaucoup à désirer par elles-mêmes », sur les dires vagues de 
Hombron, sur un passage de Swinhoe : « There are other tribes inhabiting 
the mountains of Formosa of quite distinct race, the wildest of them of 
dwarfed stature, and probably allied to the Négritos of Andaman fslands », 
avec cette adjonction : « the author, however, as yet liad no had an oppor- 
tunity of seeing them ». Hamy, continue A. -B. Meyer, invoque l’autorité de 
Schetelig (Trans. of the Ethnol. Soc., 1869, p. 224 ss.) qui, ayant fait venir de 
cette région deux crânes, relève sur eux tout un ensemble de formes que 
l’on est habitué à considérer comme caractéristiques de la tête des Négritos. 
Mais Schetelig lui-même a regardé ces crânes comme malais. 

Arrivant au Japon, A. -B. Meyer s’élève encore contre une opinion de 
Hamy. Celui-ci rapporte, d’après Prichard, qu’à une époque fort ancienne des 
sauvages noirs (selon les traditions indigènes) auraient occupé le Japon ; 
de plus il invoque les caractères négritiques que présenterait un crâne 
japonais (sur deux) examiné par lui. A. -B. Meyer ne nie pas la possibilité 


400 


revue de l’école d’anthropologie 


de la présence d’un élément négrito au Japon, mais il conteste qu’on ait 
les preuves valables pour l’affirmer. 

En ce qui concerne la Chine, l’auteur relate les extraits décrits sur les- 
quels on a cherché à s’appuyer pour établir la présence de Négritos. Nous 
ne pouvons reproduire ces extraits; en tout cas, ils nous paraissent, comme 
à lui, absolument insuffisants. Et pourtant on a été jusqu’à avancer que la 
population primitive du pays était en partie négritique. Terrier de la Cou- 
perie ayant émis cette opinion, A. de Quatrefages a invoqué son dire 
( Introd . à l'étude des races humaines , p. 347), et plus tard, pour soutenir la 
même thèse, Terrier de la Couperie (. Bab . and Or. Rec ., 1891, t. Y, p. 169) 
en a appelé à son tour à l’autorité de Quatrefages. 

La conclusion d’A.-B. Meyer est que la supposition de la présence de 
Négritos en ces différentes régions (Bornéo, Célèbes, Java, Formose, Japon, 
Chine, etc.) repose sur des bases extrêmement faibles, on peut dire nulles, 
ou sur des erreurs provenant d’un manque de critique ou d’une mauvaise 
entente des sources invoquées. 

Par contre, nul doute sur l’existence des Négritos dans la péninsule de 
Malaca (les Sémangs) et aux îles Andaman (les Mincopis). Aux îles Mergui 
il semble que l’on rencontre une population négritique métissée (J. W. Hel- 
fer). Il est vraisemblable que dans la grande Nicobar existent aussi des 
Négritos (Bail). 

Leur présence en Annam, en Cochinchine et au Cambodge a fort besoin 
d’être bien établie ; Harmand est d’avis que s’il y a jamais eu des Négritos 
en Indo-Chine il n’en reste plus trace aujourd’hui, et Hamy pense qu’il y a 
lieu de tenir de cette opinion un compte sérieux' (Bull, de la Soc. d'anthrop ., 
1880, p. 557). 

En ce qui touche l’Inde, Waitz et Gerland ( Anthrop . der Naturvœlkér ) 
croyaient qu’il y avait lieu de s’étonner de voir toujours les Sémangs et les, 
Andamanites réunis aux Négritos des Philippines, tandis qu’ils étaient 
apparentés de bien plus près aux populations noires, de petite taille et 
à cheveux crépus, des monts Vindhya. Cette opinion est en pleine contra- 
diction avec les dires des auteurs qui ont écrit sur les races noires de 
l’Inde. Les Gonds et les Sonthals ont des cheveux roides (Rowney, The wild 
tribes of India), de même les Oraons ; les Kols les portent longs. Les 
Moundas, d’après Jellinghaus, n’ont rien de négritique. D’après Heber, les 
cheveux des Bhils ne sont pas laineux. Par contre, d’autres auteurs signa- 
ient dans l’Inde des populations à cheveux crépus (Campbell, Louis 
Rousselet, A. de Quatrefages, Hamy). Le débat n’est pas suffisamment 
mûr, sur ce point, pour être tranché, encore moins la question de savoir si 
les populations en question sont alliées à dés populations africaines. « Je 
regarderais les Négritos, a écrit Flower, comme représentant une forme 
infantile, non développée, du type dont peuvent être issus les Nègres afri- 
cains, d’une part, et, d’autre part, les Mélanésiens, avec leurs différentes 
modifications » ( Journ . of the anthr. Instit ., 1880, t. ix, p. 132). — D’après 
P. et F. Sarasin ( Die Weddas von Ceylon ), l’Inde antérieure aurait été peuplée 
par une race prédravidienne, à cheveux ondulés, dont les Yeddas de Ceylan 


LIVRES ET REVUES 


101 


seraient les restes, et dont il faudrait voir des descendants plus développés 
dans les Dravidiens : la parenté de ceux-ci avec les Australiens ne pourrait 
d’ailleurs pas être mise en doute. Quelle que soit l’origine des Dravidiens, 
A. -B. Meyer n’en pense pas moins que rien n’est moins démontré que le 
caractère négritique de la population primitive de l’Inde. 

Enfin, à la Nouvelle-Guinée la population est-elle unique (Papous) ou 
bien la race est-elle mélangée? A côté des Papous, ou parmi eux, y a-t-il 
des Négritos, et ceux-ci, si on les rencontre, sont-ils ethniquement distincts 
des premiers? De même que Miklucho-Maklay (Mittheilung . de Petermann, 
1874, p. 23), A. -B. Meyer unit ethniquement Négritos et Papous. Les premiers 
ont la tête courte, il est vrai, et les seconds sont dolichocéphales, mais, 
dit-il, la forme du crâne est sujette à variations («... da die schædelform 
überhaupt variabel ist und nicht als ein constantes merkmal in der entvick- 
elung der rassen angeschen werden kann »). La dolichocéphalie des Papous 
n’est d’ailleurs pas si générale qu’on l’admet communément (Miklucho- 
Maklay, Zeitschr. f. Ethnol., Yhdl. 1874, p. 177 ; Schellong, ibid ., 1891, p. 225 ; 
Mantegazza, Archivio, 1881, p. 152; Sergi, ibid., t. xxi, p. 359). Au surplus. 
Fauteur ajoute que lorsque Maklay et lui parlent de l’unité des Négritos et 
des Papous, ils considèrent que les Papous offrent différents types ; pour sa 
part il en distingue trois, dont un type négrito ( Zeitschr . f. Ethnol ., 1873, 
p. 307). D’autres auteurs constatent également cette diversité (Ranken, 
Journ. of the anthr. Inst., 1877, p. 228; Schellong; Mantegazza; d’Albertis). 
Cette multiplicité est-elle le résultat de mélanges, est-elle la manifestation 
de simples variations? A. -B. Meyer tient pour la dernière supposition comme 
étant la plus simple. Pour lui, si l’apparence extérieure des Négritos (der 
æussere physiche habitus) est presque identique à celle des Papous, les 
différences de forme crânienne, de taille, etc., ont peu d’importance. Si les 
Négritos ne montrent pas, chez eux, les diversités que présentent les 
Papous, c’est qu’ils constituent une population refoulée, n’ayant pas la possi- 
bilité de se développer. L’auteur ajoute, d’ailleurs, qu’il ne cherche pas à 
expliquer comment les ancêtres des Mélanésiens seraient venus dans la 
région qu’ils occupent actuellement, les arguments sérieux en faveur d’une 
explication de cette nature faisant défaut. 

A. -B. Meyer traite donc dans son ouvrage de trois questions. L’une, 
celle dont nous avons parlé en dernier lieu, est la question des rapports 
ethniques des Papous et des Négritos. Sur ce point nous sommes en désac- 
cord avec lui. Faire bon marché, comme il lui plaît, des caractères de la 
forme crânienne et de la taille, est inacceptable. En face du Négrito à 
courte tête il y a le Papou à tête longue. Non, certes, qu’en Nouvelle- 
Guinée il ne se rencontre que des Papous à tête moyennement allongée, ou 
même assez courte; mais étant donné le type général et commun du Papou 
dolichocéphale, il est hautement vraisemblable, pour ne pas dire évident, 
que le Papou à tête courte, ou même moyenne, est un produit de mélange. 

L’autre question est la question ethnographique proprement dite. Ici 
nous signalons l’intérêt des nombreuses figures qui enrichissent le volume, 
et celui des descriptions minutieuses et précises les accompagnant. 


102 


revue de l’école d’anthropologie 


La troisième question enfin, qui est d’un intérêt capital, est celle de 
l’extension des Négritos. Il est de toute évidence que sur ce point A. de 
Quatrefages avait poussé à l’extrême la méthode des suppositions. Là où 
les documents étaient à peine recevables, il se croyait en droit de forger 
des hypothèses certainement prématurées; là où l’hypothèse était possible, 
il ne craignait pas d’affirmer. Il faut reconnaître que défendant une thèse 
opposée à celle d’A. de Quatrefages, A.-B. Meyer n’est pas tombé dans le 
même écueil; il ne nie pas qu’en dehors des Philippines on ait rencontré 
de véritables Négritos, à Bornéo, par exemple, ou à Sumatra, mais il conteste 
la valeur des arguments avancés pour affirmer dans ces régions et dans 
quelques autres la présence réelle de Négritos. Personnellement nous 
devons reconnaître qu’en ce point, les critiques de l’auteur sont très serrées 
et nous partageons sa manière de voir. Tout au plus admettons-nous qu’il 
reste un peu systématiquement sur la réserve, mais cette restriction est 
préférable de beaucoup à toute généralisation aventureuse et non justifiée. 

Disons, enfin, qu’une riche bibliographie accompagne ce travail. Il a, on 
le voit, une place importante dans toute bibliothèque ethnologique et ethno- 
graphique. Nous regrettons de n’avoir pu lui consacrer qu’un compte rendu 
aussi succinct. 


VARIA 

' j 


Les Pygmées européens de l’époque néolithique. — Les races 
pygméennes d’Afrique et d’Asie ont donné lieu, depuis des années déjà, à 
d’importants travaux; il faut citer entre autres ceux d’A. de Quatrefages 
( Les Pygmées , 1887; Introduct. à V étude des races humaines , 1889, p. 344, 
387), ceux de Flower (The Pygmy Races of Men , Journ. of the anthrop. 
Instit., 1888). Sergi, postérieurement, a recherché en Europe les types pyg- 
méens ( Congrès internat . d'archéol. et d' anthrop. préhist., xi e session, Moscou, 
1893, t. II, p. 310; Var. umane micro ce faliche ; Pigmei di Europa , 1893). 
Kollmann, à son tour, reconnaît au milieu des restes humains du Schwei- 
zersbild i , deux races différentes, dont l’une à crâne de faible capacité 
(nannocéphales) et de petite stature. Les deux races auraient vécu concur- 
remment l’une à côté de l’autre. 

La fouille en question a donné les restes plus ou moins complets de 
26 squelettes : 14 adultes, 12 enfants. Parmi les adultes se trouvaient au 
moins quatre pygmées, peut-être cinq. — Les quatorze squelettes d’adultes 

1. Nüesch, Correspondenzblatt der deutschen anthrop. Gesellsch., 1892, n° 10; 
Katalog der Fundgegenstande aus der prâhist. Niederlassung beim Schweizersbild , 
1 893. — Virchow, Verhandl. der berl. anthropol. Gesellsch 1892, p. 84, 455, 532. — 
Nehring,z6ùL, janvier 1892. — Boule, Nouvelles archives des Missions scientif ., 1893. 


VARIA 


103 


n’ont fourni que cinq crânes néolithiques pouvant être étudiés, et, parmi 
ceux-ci, 2 seulement de la race ordinaire et 3 de la race pygméenne. 
Ces derniers donnent comme indice de largeur : 71, 4, — 75, 5, — 76, 3. 
Ils sont donc ou très allongés, ou moyennement allongés. La capacité est 
faible : d’après le procédé de Bischoff 1 elle est de 1,200 à 1,260 cent, 
cubes; d’après le procédé de Welcker 2 de 1,140 à 1,245 cent, cubes. La 
taille est respectivement de l m 23 (une fille de seize ans), l m 35 (une femme 
de trente ans), l m 50 (une femme de quarante ans). 

D’après Kollmann cette race pygméenne est antérieure, au point de vue 
évolutionniste, aux races de haute stature. — Le mémoire dont nous ne don- 
nons ici qu’un très sommaire aperçu a paru dans la Zeitschrift fur Ethno- 
logie, 1894, fasc. V, pp. 188-254, sous le titre de « Das Scbweizersbild be* 
Schaffhausen und Pygmeen in Europa ». 

Hydrocéphalie. — Après avoir mesuré les pièces hydrocéphaliques des 
musées Dupuytren et Broca, M. Félix Régnault constate que l’hydrocéphalie 
amène un agrandissement plus marqué du diamètre transverse que de l'an- 
téro-postérieur. La brachycéphalie èst d’autant plus forte que la maladie 
survient chez un individu plus jeune et qu’elle est plus intense. La cause est 
due au mécanisme même de la distension, qui écarte les sutures comme les 
pétales d’une fleur. Les pariétaux s’écartent surtout par leur partie posté- 
rieure; aussi est-ce en haut et fort en arrière que se trouve le diamètre trans- 
verse maximum. D’ailleurs l’écart des pariétaux peut ne pas être plus fort 
que celui du frontal et de l’occipital. Le diamètre transverse étant norma- 
lement plus petit, la proportion se trouve modifiée. — Par exception on peut 
trouver la dolichocéphalie chez des hydrocéphales; il s’agit de cas rares où 
l’ampliation de la tête porte sur un seul point, par exemple sur l’occipital. 
— L’application de ces constatations a son intérêt. Si en prenant des mesures 
à deux ou trois mois d’intervalle on voit la tête volumineuse d’un enfant 
évoluer vers la brachycéphalie, le diamètre transverse augmentant propor- 
tionnellement plus que l’antéro-postérieur, on pourra diagnostiquer l’hydro. 
céphalie. Si, au contraire, la brachycéphalie n’augmente pas à quelques 
mois d’intervalle, on peut opiner en faveur d’une simple hypertrophie du 
crâne. 

Subventions de l’Association française pour l’avancement des 
sciences (1895). — Le 43 février, le Conseil de l’Association s’est occupé 
de la distribution des subventions, divisées en deux catégories: les subven- 
tions ordinaires s’élevant à 9 500 fr. et la rente triennale du legs Girard; 
cette dernière ne montait qu’à 7 000 fr., une partie du revenu étant prélevée 
pour couvrir les frais de succession et reconstituer le capital. Le legs Girard 
ayant rapport à l’antiquité de l’homme a été attribué à la 11 e section 
(Anthropologie). La somme annuelle consacrée par l’Association aux sub- 
ventions ordinaires a été consacrée aux autres sections. 


1. Sitzungsberichte der münchener Akademie (mathem.-phys. Classe), 1864. 

2. Wachsthum und Bau des menschlichen Schœdels, 1862. 


104 


revue de l’école d’anthropologie 


Les demandes étaient au nombre de 28. Il a fallu réduire de plus de 
moitié les sommes demandées. Parmi ces subventions une nous intéresse. 
M. David Martin, de Gap, a obtenu 200 fr. de la 8 e section (Géologie) pour 
des recherches sur le quaternaire fluviatile des Hautes-Alpes. MM. Depéret 
et Donnezan ont obtenu 1000 fr. pour des fouilles concernant la faune ter- 
tiaire: on les avait subventionnés il y a trois ans sur le legs Girard, mais on 
a compris cette année qu’il n’y avait pas grands rapports entre les dinothé- 
riums et l'homme. 

La somme de 7 000 fr. provenant du legs Girard a été répartie comme suit : 

Adr. de Mortillet et G. Hervé : fouilles de tumulus hallstattiens du 
Jura 900 fr. 

Dubail-Roy : fouilles de grottes aux environs de Belfort 300 fr. 

Em. Rivière : fouilles dans divers départements 1 250 fr. 

Bosteaux-Paris : fouilles de sépultures des environs de Reims 400 fr. 

Girod (de Clermont-Ferrand) : publication d’un ouvrage sur les caver- 


nes 500 fr. 

Elie Massénat : fouilles de cavernes 500 fr. 


Flamand : recherches préhistoriques dans le Sud-Oranais 500 fr. 

Associations pour l’enseignement des sciences anthropologiques (Ecole 
d’anthropologie de Paris) : fouilles et recherches I 500 fr. 

Pallary : fouilles dans le département d’Oran 400 fr. 

Masfrand : souscription à un ouvrage sur le préhistorique de Roche- 
chouart 200 fr. 

Delort : publication d’un travail d’ensemble sur ses fouilles 250 fr. 

Société normande d’études préhistoriques : publications 300 fr. 

Funérailles alpines. — Le journal L'Homme signalait jadis les étranges 
funérailles en usage dans la commune de Tende, sur le versant piémontais 
des Alpes (1887, p. 665) : les cadavres sont précipités d’un rocher à picet 
tombent dans un trou profond « d’où les animaux et le temps se chargent 
de les faire dispaître ». Sur le versant français cette coutume existait encore 
il y a peu de temps « dans l’antique village de Peira-Cava, sur la rive 
gauche de la Vésubie, à égale distance de Duranus et de Lantosque ». 
(J. Renou, Itinéraire de Nice à Saint-Martin- Lantosque, p. 33.) Derrière le 
village s’élève une montagne à pic dont le plateau n’est accessible que par 
un étroit chemin; au sommet existe une sorte de cratère. Jusqu’à l’époque 
de l’annexion cette cavité était le cimetière du village (V.-E. Gauthier). Le 
convoi gravissait la hauteur, et une fois à destination, « les porteurs pla- 
çaient le brancard au-dessus del’orifîce, juste assez de temps pour permettre 
au prêtre de réciter la prière des trépassés. Ce devoir religieux une fois 
accompli, les plus proches parents, ou les amis les plus intimes du défunt, 
retournaient le corps qui allait chercher au fond du cratère le repos 
éternel. » 


Le secrétaire de la rédaction, Pour les 'professeurs de l'École , Le gérant, 
A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. P. BRODARD. 


COURS DE GEOGRAPHIE ANTHROPOLOGIQUE 


L’ASIE 

Par Fr. SCHRADER 


C’est par l’Europe que nous avons commencé l’an dernier l’étude 
régionale de notre planète. Ce choix se justifiait par plusieurs raisons. 
D’abord l’Europe est devenue depuis plus de deux mille ans la con- 
ductrice du monde, et après lui avoir donné ses formes de civilisation 
les plus avancées et les plus hardies, elle a répandu sa population 
même sur les parties lointaines de la terre. En outre, nous l’habitons; 
il est donc naturel qu’elle présente pour nous un intérêt particulier. 

Mais, à regarder la réalité et la logique des choses, l’Europe dépend, 
physiquement et historiquement, comme trait de la planète et comme 
demeure de l’humanité, d’un autre organisme géographique bien 
autrement puissant qu’elle : je veux parler de l’Asie. C’est l’Asie que 
je me propose d’étudier avec vous cette année. 

A vrai dire, en nous occupant de l’Europe, nous étions déjà en 
Asie; c’est aujourd’hui un lieu commun de répéter que l’Europe est 
une simple péninsule asiatique, la plus délicate, la plus affinée, la 
mieux équilibrée, mais rien de plus. C’est de l’Asie que l’Europe est 
née. Quelle que soit l’origine ethnographique des populations de 
l’Europe, il est à peu près certain qu’une forte partie de ces popula- 
tions s’est multipliée en Europe même, bien que toutes les probabi- 
lités géographiques nous conduisent à admettre qu’un afflux de 
populations asiatiques est venu les modifier à plusieurs reprises. Nous 
consacrerons du reste un de nos entretiens prochains à l’examen de 
la question si complexe des origines, et surtout des origines aryennes. 
Mais si nous abandonnons pour le moment la pré-histoire pour passer 
aux périodes historiques, là aucun doute n’est plus possible. Les civi- 
lisations dont nous sommes les héritiers, après être parties de l’angle 
nord-est de l’Afrique et de la partie sud-ouest de l’Asie, ont pénétré 
en Europe par le Sud. L’Asie a créé, l’Europe a reçu; l'Asie a com- 
mencé, l’Europe a perfectionné. Rien n’est plus admirable que d’étudier 

RF.V. DE l’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — AVRIL 1895. 8 


106 


revue de l’école d’anthropologie 


le point de contact de ces deux puissants organes de la Terre, le lieu 
d’élection où ils sont à la fois dépendants et indépendants, cet orient 
méditerranéen avec ses lies multiples, ses péninsules, ses détroits, 
où, par une sorte de magnétisme d’induction, le monde moderne a 
germé du monde ancien, l’Asie est devenue Europe. 

Considérons un instant les rapports ou les différences de ces deux 
parties du monde. L’une colossale et massive, l’autre délicate; l’une 
avec des contrastes puissants et brusques, l’autre harmonieuse et 
équilibrée. Remarquons en même temps que ces dissemblances sont 
atténuées par un trait commun si important qu’il domine tous les 
autres : je veux parler de l’extension des deux demi-continents dans 
le sens de la latitude, de leur disposition identique en plaines vers le 
nord, en péninsules montueuses vers le sud, avec, au milieu, ce long 
diaphragme de montagnes qui va des Pyrénées au Caucase, du 
Caucase à l’Himalaya. 

Il semble que l’Europe, ainsi comprise, représente une Asie moindre, 
dans laquelle la diminution de puissance est compensée par une 
plus grande délicatesse d’organisation. L’Asie a été la grande créa- 
trice de l’humanité, et si cette humanité asiatique a trouvé plus tard 
en Europe des conditions de développement plus favorables, il ne 
faut pas oublier que les germes de ce développement y avaient déjà 
été déposés. On pourrait en dire autant de l’Égypte, la seule partie 
de l’Afrique qui ait pris part au mouvement historique de Thumanité. 
A moitié asiatique par sa situation, ayant vraisemblablement reçu 
d’Asie avant toute histoire la partie la plus développable de sa popu- 
lation, elle est restée liée avec l’Asie pendant la longue durée de sa 
vie politique, sans rien revoir pour ainsi dire du continent africain, 
demeuré jusqu’à nous dans sa barbarie première. Enfin, si nous avons 
été amenés à considérer l’Europe comme un dérivé de l’Asie, c’est en 
Asie également que nous trouvons les grandes collectivités de l’his- 
toire ancienne et les deux seuls groupes qui puissent de nos jours 
faire contrepoids au monde européen : l’Inde et la Chine. 

Il y a donc là, semble-t-il, autre chose qu’un fait isolé : l’Asie paraît 
avoir réuni plus de conditions favorables au développement humain 
que les autres parties de la Terre. 

Mais ici une première question se pose. Ces conditions favorables 
sont-elles du fait de la planète ou de celui de l’homme? Ne pourrait-on 
pas supposer que c’est l’humanité asiatique qui a su se mieux déve- 
lopper sur son continent, et non le continent qui a plus puissamment 
modelé son humanité? 

Il suffit d’un moment de réflexion pour répondre que l’impulsion 
spéciale a dû venir ici de la Terre plutôt que de l’homme. D’abord, 


F. SGHRADER. — L’ASIE 


107 


nous chercherions vainement un type d’homme asiatique. De l’Arya 
au Mongol ou au Sémite, les différences sont aussi frappantes qu’entre 
n’importe quels autres groupes de l’humanité. On leur trouverait 
difficilement, même dans le passé le plus reculé, un terrain d’ac- 
tion commun. Qu’ils soient issus d’une ou de plusieurs souches pri- 
mitives, il n’en sera pas moins vrai que l’histoire commence avec 
les remous de ces peuples les uns contre les autres, avec les luttes 
amenées par leurs différents états sociaux, eux-mêmes influencés par 
le climat, le relief du sol ou la végétation ; lutte du nomade contre le 
sédentaire, de l’homme des steppes contre l’homme des fleuves, de 
l’agriculteur contre le pasteur ou le chasseur; et, chose singulière, 
tous ces groupes si divers, avec leur action contradictoire, ont exercé 
une influence durable sur l’ensemble du monde. Tandis que notre 
pensée et nos besoins sociaux, par exemple, suivent une tradition 
aryenne, les sentiments de la plupart d’entre nous s’orientent encore 
sur les vieilles traditions sémitiques, et ces deux éléments irréducti- 
bles ont collaboré à la formation de l’intelligence européenne, sans 
parvenir à se mettre d'accord l’un avec l’autre. N’ayant pu se fondre, 
ils coexistent, comme deux fleuves qui, sans mêler leurs eaux, conti- 
nuent à couler dans le même lit. 

Tout cela n’est visiblement dû ni à la nature intime d’une ou de 
l’autre fraction de l’humanité, ni à un concours fortuit de circons- 
tances. Pour produire une soudure si forte et si durable entre deux 
traditions contradictoires, il a fallu que l’impression première fût 
bien énergique, que les empreintes fussent à peu près ineffaçables. 
Il nous reste à rechercher la force qui a gravé ces empreintes; la 
cause, ou plutôt les causes qui ont donné à l’humanité asiatique une 
telle puissance d’action sur le reste de l’humanité. Si nous arrivons 
à discerner ces causes, nous devrons ensuite les voir s’appliquer aux 
effets; c’est alors seulement que nous vérifierons l’exactitude de ce 
que nous croirons avoir discerné. 

Rappelons-nous d’abord les principes généraux que nous avons 
essayé d’établir en étudiant les premiers rapports de l’homme avec 
la Terre. 

Ces rapports, avons-nous dit, demeurent stériles ou précaires si la 
Terre ne donne pas assez pour une certaine somme d’efforts. Mais il 
en sera de même si la nature trop généreuse donne trop pour une 
somme d’efforts très faible. Dans le premier cas, l’effort s’arrêtera 
par découragement; dans le deuxième il ne se produira pas, faute de 
nécessité. Il nous a donc paru qu’un certain équilibre était nécessaire 
entre les largesses et les refus de la nature, entre l’effort imposé et le 
résultat obtenu, et que si le développement des peuplades hyperbo- 


108 


revue de l’école d’anthropologie 


réennes, par exemple, avait 'été entravé par la nécessité d’employer 
toutes les forces disponibles à l’entretien de la chaleur animale, le 
développement des peuplades équatoriales, de son côté, s’était arrêté 
dès l’origine par l’inutilité d’un effort quelconque au milieu d’une 
nature trop généreuse. 

Nous avons également reconnu qu’une étendue suffisante de pays 
soumis à des conditions analogues constituait une condition plus 
avantageuse qu’une différenciation trop brusque, et qu’à ce titre la 
prolongation des reliefs suivant un parallèle était préférable à la pro- 
longation dans le sens du méridien. Il nous a semblé aussi que cette 
unité ou cette analogie, tout en aidant au développement des collec- 
tivités, ne suffisait pas à donner à ce développement toute son étendue, 
et que l’échange avec d’autres régions différentes pouvait devenir 
une aide efficace. Nous allons retrouver ces conditions diverses au 
cours de notre étude de l’Asie, nous essayerons d’en mesurer les 
effets, et nous efforcerons de préciser ce que nous n’avions tout 
d’abord qu’indiqué. 

L’Asie est la plus grande des masses continentales. Tout y est 
colossal : l’étendue, le relief; les plaines, les plateaux, les montagnes, 
les fleuves. A cause de sa grandeur même, elle abonde en contrastes. 
Du voisinage du Pôle elle se prolonge jusqu’auprès de l’Équateur; 
coupée en son milieu par une zone de déserts, elle reçoit dans sa 
partie sud-orientale les pluies les plus abondantes de la Terre. Torride 
en Arabie ou sur les rives de la Perse, elle renferme le pôle de froid 
dans le nord de la Sibérie. Bien plus, les contrastes se présentent 
souvent en un même lieu, et les extrêmes de température peuvent en 
certains points atteindre, entre les grands froids d’hiver et les grandes 
chaleurs d’été, une amplitude de 100 degrés centigrades. 

Le relief de l’Asie, il est à peine besoin de le rappeler, est disposé 
en étoilement autour d’un centre, d’où les montagnes et les plateaux 
divergent vers l’ouest, le nord-est et le sud-est. Mais une remarque 
qui s’impose tout d’abord, c’est que les grands traits de ce relief sui- 
vent plutôt la direction des parallèles que celle des méridiens; ils se 
prolongent ainsi dans le même sens qu’en Europe, mais tout autre- 
ment qu’en Amérique, où Je continent et ses montagnes se dirigent 
surtout du nord au sud. La masse même de l’Asie et de sa péninsule 
européenne est beaucoup plus allongée de l’est à l’ouest que du nord 
au sud; condition éminemment favorable. Une série d’archipels la 
prolongent même à l’est et au sud-est, jusque en plein océan Paci- 
fique. 

Cette orientation et ce relief partagent le continent en plusieurs 
bandes successives, du nord au sud. Ainsi se produisent plusieurs cli- 


F. SGHRADER . — L’ASIE 


109 


mats, depuis le froid extrême jusqu’à la chaleur humide des régions 
tropicales. Mais un trait commun à toutes les parties de l’Asie, sauf à 
celles qui avoisinent l’océan Indien oriental ou le Pacifique sud-ouest, 
c’est la brusquerie et la rudesse de leur climat continental. On sait 
que les mers conservent la chaleur emmagasinée et livrent à l’atmo- 
sphère des vapeurs qui égalisent la température. Au-dessus des conti- 
nents, au contraire, l’air sec s'échauffe et se refroidit rapidement; le 
sol, de son côté, reçoit et perd alternativement la chaleur solaire; 
aussi dans l'intérieur de l’Asie les climats sont-ils plus heurtés et plus 
excessifs qu’en n’importe quelle autre partie du globe. 

Parmi ces climats, ceux qui régnent sur la plus grande étendue 
sont ceux des plaines du nord et du centre. Le climat du nord, ter- 
riblement froid et peu humide, varie d’un maximum moyen de H- 15° 
à un minimum moyen de — 40° ; les températures extrêmes peuvent 
s’abaisser jusqu’à — 68°. Le climat du centre, moins glacial, n’est 
pas moins extrême. A des chaleurs de -h 30 ou -h 40° succèdent des 
froids de — 30 ou — 35. L’air desséché est constamment chargé de 
fine poussière que le vent arrache au sol, sans cesse pulvérisé par la 
dilatation ou la contraction que produisent ces températures extraor- 
dinaires. Les ruines qui parsèment l’Asie centrale ne sont pas toutes 
dues à l’homme; le climat est au moins aussi destructeur. 

Les montagnes et les hauts plateaux asiatiques, de leur côté, s’élè- 
vent entre les compartiments de la masse continentale comme des 
barrières glaciales qui divisent les vents, condensent ou arrêtent 
l’humidité, desséchant d’autant les plaines intérieures ou les plateaux 
moyens. Au sud et au sud-est de la haute barrière montagneuse dont le 
Pamir, l’Himalaya, le Thibet, forment le trait longitudinal, l'influence 
combinée du Pacifique et de la mer des Indes se fait sentir, appelant 
en hiver les vents froids de l’Asie centrale, envoyant en été des tor- 
rents de pluie tiède vers les terres brûlantes du continent : c’est le 
climat des moussons. Enfin deux autres climats se montrent à l’ouest 
de l’Asie : celui de la Méditerranée, qui règne sur la partie la plus 
occidentale, et celui des déserts d’Afrique, qui domine sur l’Arabie et 
le golfe Persique. 

La sécheresse du centre de l’Asie a donné à l’hydrographie de cette 
partie du monde un caractère particulier, en quelque sorte double. 
L’insuffisance d’arrosement ne permet pas partout aux fleuves de 
percer les replis de terrain qui les séparent de la déclivité extérieure 
du continent. Ils s’arrêtent alors dans des bassins fermés où leurs 
eaux appauvries s’évaporent ou se répandent en marécages. Sur le 
pourtour de l’Asie, au contraire, partout où les vents marins peuvent 
porter une humidité suffisante, des fleuves immenses descendent à la 


110 


revue de l’école d’anthropologie 


mer. Ces fleuves se divisent naturellement en plusieurs groupes, sui- 
vant les versants qu’ils parcourent et les mers où ils vont aboutir. 

Les uns, à travers la grande plaine sibérienne, vont à l’océan Gla- 
cial. Gelés en moyenne la moitié de l’année, aboutissant à une mer 
toujours encombrée de glace, obstrués au printemps par des débâcles 
et des embâcles successives qui font péniblement descendre les glaçons 
fluviaux du sud au nord, ces fleuves ont joué le moindre rôle dans le 
développement de l’Asie. Cependant trois d’entre eux, l'Obi, le Iénisséi, 
la Léna, sont parmi les grands cours d’eau du monde. Un quatrième, 
l’Amour, descendant de l’ouest à l’est, a pu, grâce à cette direction, 
servir de voie vers les pays côtiers du Pacifique. 

C’est au sud de l’Amour que se présentent les grands fleuves créa- 
teurs de l’Asie. D’abord le couple chinois : le Hoang-Ho et le Yang- 
tsé-Kiang, l’un chargé des terres jaunes accumulées dans son bassin 
supérieur par le dépôt de l’éternelle poussière de l’Asie centrale; 
l’autre alimenté par les moussons du Pacifique et traversant les mon- 
tagnes vertes ou les plaines fertiles de la Chine méridionale. Partis 
de points voisins, puis largement écartés au milieu de leur cours, ces 
deux grands fleuves se rapprochent au voisinage de la mer et parfois 
confondent leurs embouchures, quand le delta vagabond du Hoang- 
Ho se rejette vers le sud. A eux deux, ils ont fait la Chine. 

Trois autres couples de fleuves se jettent dans les eaux méridionales. 
Le premier, formé du Mé-Kong et de l’Irraouaddi, n’a pas pu créer 
d’unité géographique. Ces deux fleuves se touchent presque au milieu 
de leur cours, puis ils se séparent, sans qu’aucun des deux ait rien 
donné à l’autre. La belle presqu’île qu’ils arrosent n’a même pas 
pu recevoir un nom qui lui appartienne. C’est l’Indo-Chine, l’inter- 
valle entre les deux grandes fourmilières asiatiques, sorte d’Inde 
secondaire à l’ouest, de Chine secondaire à l’est. Remarquons, du 
reste, que le noeud de montagnes qui domine le relief de cette pénin- 
sule est orienté du nord au sud, de même que le cours de ses fleuves. 
Cette circonstance défavorable, à laquelle s’en joignaient d’autres 
que nous étudierons plus tard, a suffi pour opposer à la création 
d’un vaste groupement humain une série d’obstacles qui n’ont pas 
été vaincus. L’Indo-Chine n’est pas entrée dans l’histoire. 

Tout autre est l’Inde, avec ses trois grands fleuves qui forment 
deux couples d’une contexture admirable. Le Gange et le Brahma- 
poutra, venant l’un de l’ouest, l’autre de l’est, se rencontrent dans 
la vallée sublime que domine au nord la couronne blanche des 
Himalayas. Là, confondus en un delta gigantesque, ils se perdent 
ensemble dans le golfe du Bengale. Mais le Gange, le plus occidental 
des deux, touchait presque, à son extrémité supérieure, à l’origine de 


F. SGHRADER. — LASIE 


111 


son admirable vallée, en sortant des montagnes neigeuses, le large 
éventail des rivières qui plus loin vont, coulant au sud, former un 
autre grand fleuve, l’Indus. 

Peuples, faune, zones de végétation ont pu passer sans interruption 
d’un bassin à l'autre, des multiples affluents de l’Indus aux rivières 
de l’Inde gangétique. Ainsi le Gange, uni à sa naissance à l’Indus, 
coule dans la direction du parallèle et va mourir en se confondant 
avec le Brahmapoutra : fleuve sacré pour deux cents millions 
d’hommes, comme sacrées sont les montagnes qui vers le Nord brillent 
dans le ciel bleu, dans la région des orages, dans le surhumain séjour 
des dieux. 

Séparés du Gange naissant, les magnifiques fleuves qui, réunis, 
forment l’Indus, se dirigent au sud, s’éloignent des monts en descen- 
dant vers une mer peu généreuse en pluies. En même temps que le 
fleuve, s’appauvrit aussi son action sur l’humanité. C’est à la grande 
plaine orientée dans le sens de l’équateur qu’était réservée la création 
de l’Inde proprement dite. 

Enfin, tout à l’ouest, nous rencontrons un dernier couple de fleuves : 
le Tigre-Euphrate, qui enferment la Mésopotamie. Ceux-là ont été, 
avec le Nil, les principaux acteurs de l’histoire ancienne. 

On a souvent insisté sur cette admirable disposition des fleuves d’Asie, 
par couples ouvrant aux hommes des voies naturelles à la fois sem- 
blables et diverses. On ne dira jamais assez ce que l’humanité leur 
doit : après le Nil, ils ont été parmi les grands ouvriers de l’histoire. 
Nous les retrouverons, du reste, à mesure que nous étudierons les 
régions variées de l’Asie, et nous chercherons alors à déterminer la 
part de chacun d’eux dans l’évolution de l’humanité. 

Est-ce à dire que le développement de l’homme en Asie soit exclu- 
sivement dû aux fleuves? Bien loin de là ! 

Les régions pauvres en cours d’eau, les steppes, les déserts même, 
ont eu leur large part d’action sur le monde. C’étaient des pays sans 
fleuves que la Perse ou la Médie. C’est d’un pays sans eau que sont 
sortis les Arabes. Les Juifs, toujours soupirant après les eaux vives, 
habitaient un pays maigrement arrosé. Turcs, Mongols n’étaient que 
des peuples nomades sur un territoire presque aride. Et les nuées de 
barbares qui se sont précipitées sur l’Europe, les Aryas qui sont des- 
cendus sur l’Inde, que cherchaient-ils, sinon la fraîcheur et le doux 
climat des fertiles péninsules que partout les mers environnent, et où 
partout tombe la pluie? 

Les diverses parties de l’Asie, humides ou sèches, riches ou pauvres, 
ont donc agi chacune à sa façon. Nous verrons plus tard le genre d’ac- 
tion spécial à ces différentes formes de la surface terrestre. 


m 


revue de l’école d’anthropologie 


Ii nous faut maintenant dire quelques mots de la végétation natu- 
relle. Cette manifestation des forces planétaires, de laquelle dépend 
toute vie animale, est le produit des facteurs que nous venons de 
mentionner : relief, climat, température, hydrographie, etc. Elle 
s’interpose en quelque sorte logiquement entre la terre, d’où elle 
naît, et l’humanité, qu’elle fait vivre. 

La végétation asiatique, considérée dans ses grands traits, se répartit 
par larges bandes orientées dans le sens des lignes d’égale température,, 
de l’est à l’ouest, ou plutôt du sud-sud-est à l’ouest-nord-ouest. C’est 
ainsi que, du nord au sud, on rencontre d’abord les toundras, bordure 
toujours glacée du littoral arctique; puis la grande forêt qui couvre 
toute la partie médiane et les régions accidentées de la longue plaine. 

Plus au sud, la prolongation annuelle de la saison sèche tue les. 
arbres, ne permet qu’aux herbes de subsister. C’est la bande des 
steppes et des prairies, à laquelle, par un dessèchement graduel, suc- 
cèdent plus loin les déserts. Mais sur cette même ligne s’élève à 
travers le continent le grand diaphragme de montagnes qui sépare 
le nord, le sud et l’est. C’est au pied même de ces montagnes, entre 
leurs deux branches orientales ou sur les hauts plateaux qui les 
flanquent, que se prolongent les déserts asiatiques. Les eaux descen- 
dues des monts y tracent quelques bandes de verdure au milieu des, 
sables poussiéreux. 

Au sud des monts, enfin, dans la zone des moussons maritimes,, 
se suivent les pays largement arrosés, dont la fertilité fait la gloire 
de l’Asie : Chine du sud, Indo-Chine, Inde. Puis, tout à l’ouest, par 
delà la Mésopotamie, les pays de la Méditerranée, Asie Mineure, 
Syrie, même Arménie ou Caucasie du sud forment une Asie semi- 
européenne, centre de dispersion de presque tous nos fruits, de nos 
céréales, de nos animaux domestiques, d’une partie de nos civilisa- 
tions. Tel est, dans ses grands traits naturels, le milieu singulière- 
ment complexe de l’homme d’Asie. L’homme lui-même, d’où y 
est-il venu? Descend-il d’une ou de plusieurs souches primitives? A 
ces questions, la science n’a pas encore fait de réponse. Le seuf 
point hors de doute, c’est que dès l’aurore de l’histoire, l’humanité 
asiatique apparaît déjà fragmentée en groupes distincts ou ennemis. 

De ces groupes, les principaux peuvent être ainsi dénombrés,, 
quelque degré de précision qu’on attribue aux noms plus ou moins 
conventionnels par lesquels on est bien obligé de les désigner : 

Sur les pentes septentrionales des montagnes et dans le steppe, 
domine le groupe ouralo-altaïque. 

Dans la partie occidentale du diaphragme montagneux, c’est lo- 
groupe arya. 


F. SGHRADER. — L’ASIE 113 

Sur les plateaux et dans les plaines du sud-ouest, le groupe sémi- 
tique. 

Dans l’angle montagneux formé à l’est par la bifurcation des mon- 
tagnes, le groupe mongol. 

Autour des ces masses principales, qui habitent la partie moyenne 
ou le noyau central de l’Asie, d’autres groupes secondaires sont 
établis dans les péninsules, les îles, les archipels du pourtour. Aïnos 
à l’est; Malais au sud-est; Dravidiens au sud ; Négritos, déjà repoussés 
par des invasions antérieures, au fond des archipels reculés ou des 
montagnes du midi; peuplades nord-asiatiques aux confins de l’océan 
Glacial; restes confus de populations autochtones dans les centres 
montagneux les moins accessibles. 

En observant la disposition géographique des principaux groupes, 
on remarque dès le premier coup d’œil que la contexture même du 
continent leur a permis de s’étendre, de se stratifier pour ainsi dire, le 
long de zones qui leur présentent le même climat, les mêmes produc- 
tions, les mêmes conditions d’existence. Autre est le site ouralo- 
altaïque, autre le site arya, autre le site mongol. 

Une deuxième remarque est celle-ci. D’une manière générale, ces 
groupes semblent tendre à se mouvoir du centre à la circonférence, 
surtout vers le sud, l’est et l’ouest, pour se rapprocher incessamment 
des contrées littorales ou péninsulaires et pour échapper aux rudesses 
du climat continental. Mais à mesure qu’ils s’approchent de ces 
régions nouvelles, ils y trouvent plusieurs des conditions qui nous 
ont paru de nature à favoriser l’évolution humaine : prédominance 
des formes prolongées en latitude; permanence des mêmes condi- 
tions favorables sur une grande étendue; d’autre part variété entre 
zones successives, permettant ou favorisant l’éclosion de civilisations 
différentes; conditions générales graduellement améliorées au cours 
des migrations, sans trop grand changement de climat; facilité d’ac- 
commodation aux conditions nouvelles. Et si nous remarquons que 
ces particularités ne se trouvaient réunies à un égal degré sur aucune 
autre partie de la terre, peut-être pourrons-nous conclure sans impru- 
dence que, toutes choses égales d’ailleurs, l’humanité rencontrait en 
Asie ses plus grandes chances de développement. 

Seule la vallée du Nil présentait des conditions encore plus favo-? 
râbles, avec son rythme annuel qui incitait au travail régulier, à la 
constitution d’une société de défense et de production collective à la 
fois. Mais la vallée du Nil, nous l’avons déjà dit tout à l’heure, est 
presque un prolongement de l’Asie, et ses rapports ethniques ou his- 
toriques la rattachaient bien plus au monde asiatique qu’au continent 
africain. 


114 


revue de l’école d’anthropologie 


Pourrons-nous maintenant essayer de faire un pas de plus, et cher- 
cher à discerner quels genres de développement humain pouvaient se 
produire dans les diverses parties de l’Asie, en suivant les indications 
de la nature environnante? 

C’est là en effet ce que nous devrons essayer dans la suite de nos 
entretiens. Mais ai-je besoin de dire combien, dans une recherche sem- 
blable, dont les résultats peuvent être modifiés ou faussés par des idées 
préconçues, il est nécessaire de s’obliger à la plus complète sincérité 
et de repousser tout esprit de; système? Certes il est toujours aisé de 
trouver dans la multitude des conditions naturelles quelques faits de 
détail qu’on amplifie jusqu’à la dimension voulue pour ensuite en faire 
découler toutes les généralités imaginables. Et tel de nos historiens ou 
philosophes modernes, en s’efforçant de traiter l’histoire, l’art ou la 
littérature comme une science naturelle, ne s’est-il pas laissé aller 
trop souvent à construire ses généralisations sur des faits fragmen- 
taires, mettant au premier plan ceux dont il avait besoin, reléguant 
au fond de la scène ceux bien plus considérables qui auraient pu le 
gêner ou dont il n’avait que faire? 

L’emploi de cette « méthode », si tant est que ce soit une méthode 
et non pas un simple exercice d’amplification littéraire, ne peut con- 
duire qu’à des résultats erronés; efforçons nous de n’y jamais recourir. 

Pour conclure à des résultats généraux, nous devrons donc essayer 
de n’en chercher les raisons que dans des causes également générales ; 
et encore sera-t-il sage de rester, pour cette recherche, dans l’ordre 
des choses élémentaires, primitives, servant de base même à la vie; 
sans quoi on arrive immédiatement aux causes perturbatrices, on 
abandonne le solide terrain fondamental et on trouble tout, sauf à 
pêcher ensuite tout ce qu’on veut dans cette eau trouble. 

Eh bien, en restant dans ces limites, que nous avons essayé de nous 
imposer dès l’origine de ces études, demandons-nous simplement ceci : 

Dans quel sens l’évolution humaine était-elle plutôt favorisée, 
plutôt entravée, par la nature des diverses régions asiatiques; quelles 
sortes particulières de civilisation ou de courants historiques pou- 
vaient y naître de préférence? 

Tout d’abord viendra se présenter à notre esprit la grande diffé- 
renciation qui domine toute l’histoire de l’Asie et du monde, la 
division en peuples nomades et en peuples sédentaires. C’est là le 
début même de tous les développements ultérieurs, la source de deux 
courants de pensées, de sentiments, de deux humanités antagonistes : 
l’Iran et le Touran traditionnels ne sont pas autre chose; à l’origine 
des traditions bibliques, les deux fils du premier homme bifurquent 
déjà dans ces deux directions : Abel, le nomade, garde les troupeaux; 


F. SCHRADER. — L’ASIE 


115 


Caïn, le sédentaire, cultive le sol. A Abel la générosité, la simplicité 
de mœurs, le désintéressement. A Caïn l’âpreté, l’avarice, la jalousie, 
d’où sort bientôt le meurtre. 

Même aversion du primitif Sémite pour les bâtisseurs de villes et de 
hautes tours. Babel, la confusion de l’esprit humain, est une œuvre 
d’architectes, de constructeurs de maisons. Nous retrouverons le même 
sentiment dans la haine de Mahomet pour la charrue. Quelle est la 
raison première de ce divorce? 

Nous la comprendrons bien vite si nous considérons le Sémite arabe 
ou le Mongol des steppes dans leur site géographique primitif. Peu de 
pluies, peu d’eaux courantes, nécessité de la vie nomade, à la 
recherche de l’herbe maigre qui nourrira le troupeau, seule utilisa- 
tion possible du sol. De là découleront peu à peu des habitudes, des 
nécessités, des préférences si vous voulez, qui commenceront par 
donner à la vie coutumière un caractère particulier de simplicité, de 
détachement à l’égard du sol, d’attachement à un petit nombre d’oc- 
cupations ou de préoccupations, de loisir contemplatif, et qui, en 
attachant à ces préoccupations des idées de jouissance ou de tristesse, 
de mieux ou de pire, de bien ou de mal, modèleront de proche en 
proche l'existence entière et finiront par donner un pli ineffaçable à 
la vie physique et morale. 

Ineffaçable, ai-je dit. Est-ce bien exact? Et n’allons nous pas ren- 
contrer au cours de notre voyage en Asie le pasteur de Chaldée, peu 
à peu transformé en Babylonien? le Mongol si ardemment nomade des 
steppes du nord-est, qui par un petit groupe de jardiniers serrés au 
pied des montagnes et abreuvant leurs jardins de rigoles d’eau cou- 
rante, va contribuer à créer dans la grande plaine orientale le peuple 
le plus sédentaire du monde entier? 

A côté de ces transformations, bien propres à nous inspirer la pru- 
dence et à nous montrer la puissance du milieu terrestre, considérons 
maintenant l’Arya, non point à l’origine de l’histoire, où il nous 
échappe encore, mais plus tard, une fois fixé sur ses pentes de mon- 
tagnes fertiles, herbeuses, bien arrosées, fournissant la subsistance 
d’une famille dans l’espace bien défini du travail journalier. Là, nous 
assisterons à la formation d’autres habitudes, d’autres besoins, d’autres 
pensées, d’un autre idéal. Dans ce cadre, autant que dans le précédent, 
l’action du milieu terrestre sur l’évolution sociale est plus que visible, 
elle est évidente, elle donne à cette évolution non seulement son 
orientation générale, mais elle lui fournit même sa poésie et sa beauté. 
Partout l’herbe, la maison, la source, la pluie, la foudre, le vent 
humide, la vache, bétail sédentaire, le beurre, instrument du culte, le 
foyer, lieu stable de ce culte. Et tout cela, grâce à l’orientation du 


116 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


continent, peut se prolonger sans changement brusque, par transi- 
tions insensibles, de l’Himalaya aux Pyrénées. 

Ainsi se constituent dès l’aurore de l’humanité plusieurs groupe- 
ments sur le continent d’Asie. De préférence pas trop au nord, la 
nature y est trop froide et trop inhospitalière ; pas trop au sud ou à 
l’est non plus, les fleuves y sont trop larges, les pluies trop violentes, 
les marais trop vastes et trop profonds, les fourrés trop impénétra- 
bles, les bêtes féroces trop nombreuses. Ce sera entre le nord et le 
sud, entre la pluie exagérée et la trop grande sécheresse, que ces 
peuples naissants grandiront. La nature leur donnera la suffisance de 
nourriture et de vêtement dans les sites bien choisis; mais vienne une 
crise de sécheresse, ces sites deviennent moins amples ou moins 
nombreux, le surpeuplement se fait sentir; le pasteur des steppes 
s’attaque au sauvage chasseur des forêts pour élargir son domaine 
de pâturages ; le cultivateur se déplace vers l’ouest ou vers le sud 
pour chercher d’autres terres cultivables; le jardinier des oasis orien- 
tales descend vers l’est d’où lui vient la pluie et où retournent les 
fleuves. 

L’ébranlement est donné, l’humanité consciente est en marche, l’his- 
toire se déroule. 


NOTES 


SUR L’ETHNOLOGIE DU MORVAN 


Par Ab. HOVELACQUE et Georges HERVÉ 


A. — L’age de la pierre dans le Morvan. 

Dans nos Recherches ethnologiques sur le Morvan ( Mémoires de la Soc. 
d’anthrop. de Paris , III e série, t. I, 2 e fasc., 1894) nous avons dit, après 
avoir recueilli les documents relatifs à cette question, que la période néoli- 
thique, ailleurs si importante, n'avait pas laissé dans le Morvan des traces 
bien nombreuses. Nous avons cité, dans l’Yonne, des spécimens provenant 
d’Avallon, — dans la Nièvre, de Marigny-l’Église, de Préporché, de Saint- 
Honoré, de Millay, du hameau de l’Héry; — dans Saône-et-Loire, de 
Roussillon, de Sommant, de la Petite-Verrière, de Sainte-Radegonde, 
d’Issy-l’Evêque, de Montmort, de La Boulaye, Grury, Uxeau, La Chapelle- 
au-Mans, Neuvy. La carte du Morvan (terrains éruptifs et terrains primitifs) 
que nous reproduisons ci-après indique l’emplacement de ces localités. (Les 
communes figurées par une teinte noire ou une hachure sont celles qui 
appartiennent au Morvan; la ceinture de communes figurées par un carré 
blanc est hors Morvan.) 

D’autres découvertes nous ont été signalées depuis. Nous les relatons à 
notre tour, avant de les mentionner dans une nouvelle édition de notre 
Mémoire L 

Dans le département de la Nièvre. A Gervon, fragment de hache polie 
(Phil. Salmon). A Château-Chinon, deux haches polies (Collection Batault, à 
Nolay). A Saint-Péreuse, à l’Huis Seigneurot, près de l’ancien château de 
Chandioux, terre de Saulières, 4 ou 5 haches polies (Collect. de Saint-Maur 
à Saulières et Collect. Bulliot). 

1 . A la lisière même du Morvan, mais en dehors , sur terrains sédimentaires, 
on nous a indiqué les trouvailles suivantes: Département de l’Yonne. A Guillon, 
silex taillés, provenant d’un atelier (Musée d’Auxerre). A Domecy-sur-Cure, 
petite hache en pierre noire (Musée d’Avallon). A Sainte-Colombe, hache en 
silex (i bid.) . A Vault-de-Lugny, hache en jade. — Département de Saône-et- 
Loire. A Antully, pointe de lance en silex, de 12 cent. (Musée d’Autun). A Autun, 
scie en silex, hache en jadéite, hache en chloromélanite. A Chalmoux, silex taillé. 
A Perrigny, plusieurs silex taillés. A Saint-Eugène, silex taillé. — Département 
de la Côte-d’Or. A Courcelles-lès-Semur, silex taillés (Musée de Semur). A 
Thoste, silex taillés (Treulïet, Musée de Semur). 


118 revue de l’école d’anthropologie 



Fig. 19. — Le Morvan (Nord). 


HOVELACaUE et G. HERVE. — LE MO K VA N 


119 



Fig. 19 bis. — Le Morvan (Sud). 


120 


revue de l’école d’anthropologie 


Dans le département de Saône-et-Loire. A Ghissey-en-Morvan, silex 
taillé. A Cuzy, silex taillés (Jeannin et Y. Berthier). A Dettey, silex taillé. A 
Marly-sous-Issy, hache polie, à Chaunat (Collect. Bulliot). A Saint-Pierre- 
de-Varennes, plusieurs haches polies. A Saint-Léger-sous-Beuvray, hache 
en pétro-silex trouvée au Petit-Mizieu (Collect. Ch. de Saint-Gérand). 

Dans le département de la Côte-d’Or . A Bar-le-Régulier, 2 haches 
polies (H. de Fontenay). A Dompierre-en-Morvan, hache polie en aphanite 
ou diorite (Collect. Leguay, à Paris). A La-Roche-en-Brenil, près du rocher 
de Rochefort, silex taillés (Marlot). 

Département de l’Yonne. De cette région nous avons reçu de M. Guignot, 
curé de Quarré-les-Tombes, une communication relative à de nombreuses 
découvertes d’instruments de pierre, découvertes faites par lui, depuis 1889, 
aux alentours mêmes de Quarré. M. Guignot nous donne le croquis de 
diverses pièces attribuées par lui au moustérien ; il est difficile de se pro- 
noncer d’après ces dessins. Pourtant, une pièce longue de 6 cent., large 
de 4, présente un aspect moustérien caractérisé; c’est une pointe en quartz 
laiteux du pays. Les figures de quatre autres pièces, dites magdaléniennes, 
ne permettent pas de décider si ces pièces sont bien de la fin du quaternaire 
ou si elles ne datent que de la période néolithique. Cette dernière période, 
en tout cas, est fort richement représentée dans la région de Quarré. En 
quelques années M. Guignot a pu recueillir 31 belles pointes de flèche de 
toutes formes, nombre assurément important, des haches polies, des per- 
çoirs, des pointes de javelot, puis des percuteurs, des nucléus et nombre 
de débris de fabrication. Sauf quelques spécimens de quartz local, la roche 
employée est toute d’importation. — Un certain nombre de ces pièces pro- 
viennent de Marigny-l’Eglise, commune située immédiatement à l’ouest de 
Quarré-les-Tombes et où nous avons signalé déjà des découvertes de cette 
nature; d’autres proviennent du territoire de Dun-les-Plaees, au sud de 
Quarré et à la frontière même du haut Morvan. 


B. — Crânes de Chateau-Chinon. 

Les personnes qui ont jeté les yeux sur la partie craniologique de notre 
travail se rappellent peut-être qu’entre les séries de crânes provenant du 
bas Morvan (Saint-Léger-de-Fougeret, Saint-Honoré, Chiddes, Luzy, Dom- 
martin) et celles provenant du haut Morvan (Arleuf, Lavault-de-Fretoy, 
Moux), nous avons placé, en tant qu’intermédiaire, la série de Chàteau- 
Chinon. Cette dernière ville fait partie du haut Morvan (voir fig. 19), et nous 
ne pouvions expliquer que par le fait « qu’elle est depuis longtemps un 
centre administratif où bien des éléments divers ont afflué » le caractère 
intermédiaire des crânes recueillis dans le cimetière de l’abbaye de Saint- 
Christophe. 

Mais aux pièces qui nous avaient été données précédemment sont venus 
se joindre, grâce au D 1 ' P. Lemoine, 40 autres spécimens, — d’où une série 
totale de 73 crânes, — et nous avons recommencé, pour toute la série, une 
étude d’ensemble. 


HOVELACQUE et G. HERVÉ. — LE MORVAN 


121 


Le nouvel examen a modifié nos conclusions premières. Les crânes pro- 
venant de Château-Chinon n’occupent pas, comme nous le pensions tout 
d’abord, une position intermédiaire; il faut les classer décidément avec les 
autres séries du haut Morvan. A cela il n’y a rien de surprenant, car le 
prieuré de Saint-Christophe avait été construit au commencement du 
xiv G siècle, à une époque où le pays était presque absolument fermé, où la 
race morvandelle conservait encore ses caractères propres, et le cimetière 
qui en dépendait avait reçu des ossements de date relativement ancienne. 

Dans le tableau qui suit nous donnons, par groupement quinaire, les 
indices de largeur que nous avons pu prendre sur les 241 crânes des cinq 
séries du bas Morvan (on pourrait dire quatre, vu que Saint-Honoré n’est 
représenté que par une pièce), et des quatre séries du haut Morvan. 



St-Léger 

St-Honoré 

Chiddes 

Luzy 

Dommartin 

70 à 74 

3 

„ 

1 

» 

„ 

75 à 79 

19 

» 

9 

7 

2 

80 à 84 

29 

1 

19 

15 

12 

85 à 89 

8 

.» 

6 

4 

4 

90 à 91 

» 

» 

» 

» 

» 


Château-Chinon 

Arleuf 

Fretoy 

Moux 


70 à 74 

3 

„ 

„ 

„ 


75 à 79 

11 

2 

3 

1 


80 à 84 

25 

8 

11 

5 


85 à 89 

14 

3 

5 

8 


90 à 94 

1 

» 

2 

»» 



On voit, du premier coup d’œil, que la série de Château-Chinon, par le 
nombre relatif des crânes courts ou très courts, se rattache bien aux séries 
du haut Morvan. Pour rendre, toutefois, ce fait plus apparent et mieux sai- 
sissable, nous convertissons tous ces nombres en centièmes : 



St-Léger 

St-Honoré 

Chiddes 

> Luzy 

Dommartin 


— 

— 

— 

— 

— 

70 à 74 

5 

» 

2.8 

,, 

„ 

75 à 79 

32.2 

.. 

25.7 

26.9 

11.1 

80 à 84 

49.1 

100 

54.2 

57.7 

66.6 

85 à 89 

13.5 

» 

17.1 

15.4 

22.2 

90 à 94 

Château-Chinon 

Arleuf 

» 

Fretoy 

Moux 


70 à 74 

5.5 

» 

» 

» 


75 à 79 

20.4 

15.4 

14.3 

7.1 


80 à 84 

46.3 

61.5 

52.3 

35.7 


85 à 89 

25.9 

23 

23.8 

57.1 


90 à 94 

1.8 

» 

9.5 

» 


Il appert de 

ce tableau, de 

la façon 

la plus 

manifeste, 

que la série 


Château-Chinon, présentant près de 28 pour cent de crânes courts ou très 
courts, appartient réellement au haut Morvan. 

REV. DE l’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — 1895. 


9 


123 


REVUE DE L’ÉCOLE DAiNTHROPOLOGIE 


Ce fait ressort avec plus d’évidence encore de l’examen du tableau ci- 
dessous, qui donne le groupement quinaire des indices de largeur pour l’en- 
semble des crânes du bas Morvan et l’ensemble des crânes du haut Morvan : 






Bas 

Morvan 


Haut Morvan 

Ind. de 70 

à 

74 

4 

crânes = 

2.8 pour cent. 

3 

crânes = 2.9 pour cent. 

— 75 

à 

79 

37 

— = 

26.6 — 

17 

— = 16.6 — 

— 80 

à 

84 

76 

— = 

54.6 — 

49 

— =48 — 

— 85 

à 

89 

22 

— = 

15.8 — 

30 

— = 29.4 — 

— 90 

à 

94 

» 

— — 

» 

3 

— = 2.9 — 


Avec ses 28 pour cent (à très peu près) de crânes courts ou très courts, 
Château-Chinon se range non loin de la série de Lavault-de-Fretoy (envi- 
ron 33) et représente à peu près la moyenne des crânes courts ou très courts 
du haut Morvan. 

En somme, sous le rapport du plus ou moins d’allongement du crâne, le 
Morvan présente deux groupes, dont l’un est plus mélangé d’éléments étran- 
gers (celui du bas Morvan), dont l’autre l’est sensiblement moins (celui du 
haut Morvan), et à ce dernier groupe appartient sans conteste le Château- 
Chinon d’il y a deux ou trois générations. 


CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 

Par G. de MORTILLET 


Sommaire. 1. lssel. Grotte néolithique de Pollera et sépultures des Baoussé Roussé. 

— 2.D’Acy. Age des sépultures des Baoussé Roussé. — 3. Pigorini. SurdeNadaillac. 

— 4. Tihon. Classifications et science catholique. — 5. Boulay. Ancienneté de 

l’homme. — 6. De Pierpont. Très petits instruments en silex. — 7. Spalikowski. 

Silex de Saint-Ouen-de-Thouberville. — 8. H. Müller. Fouilles de grottes près 

Grenoble et pseudo-mégalithes. — 9. B. Reber. Bassins et sculptures sur 

pierre du Valais. — 10. A. Taramelli. Terramare d’Ognissanli près Crémone. — 

11. Brizio et Pigorini. Cimetière de l’époque de Villanova près Rimini. — 

12. M. Hoernes. Chronologie des tombeaux de Santa-Lucia. — 13. M. Hoernes. 

Le Mycénien. — 14. Nécrologie. Gaston de Saporta, Doré-Delente, Bessin, 

Ploix, Fr. Luzel, de la Sicotière. 

1. — Le directeur du Musée d'Histoire naturelle de Gênes, M. A. Issel, 
poursuit avec persévérance ses fouilles des grottes du littoral méditerra- 
néen. Il vient de publier un Rapport sur les nouvelles récoltes faites dans les 
cavernes ossifères de la Ligurie L Elles proviennent de la grotte de Pollera 

1 . A. Issel. Cenni di nuove raccolte nelle caverne ossifere délia Liguria , Gênes. 
1894, in-8, 35 p., 2 fig., 1 pl. Extrait Atti Soc. Ligustica di sc. nat. egeogr. V e année, 
fas. 4. 


G. DE MORTÏLLET. — CHHOMQÜE P A LETH N 0 LO G I Q U E 123 

au-dessus de Finalborgo. Cette grotte renferme des sépultures néolithi- 
ques, avec haches polies et poteries, mais pauvres en silex. Les instruments 
en os sont variés et abondants. Il en est un fort curieux, c’est un péroné 
d’homme adulte, bien développé, ayant conservé son arliculalion inférieure 
intacte tandis qu’à partir à peu près de la moitié de sa longueur il est taillé 
obliquement et se termine en pointe. Les bords anguleux de la cassure ont 
été abattus au moyen du polissage. Outre les objets en pierres, en poterie 
et en os, il y a aussi des coquilles; on remarque une grande cyprée de la 
Méditerranée, la Cypraea pyrum, percée d’un trou de suspension au même 
point que les cyprées de 1 homme de Laugerie-Basse et une Mitra oleacea, 
également percée, coquille qui ne vit plus dans la Méditerranée, mais dans 
l’Océan Indien. 

M. Issel comparant la grotte de Pollera à celles des Baoussé Roussé, dis- 
tantes seulement de 80 à 90 kilomètres, appartenant à la même région géo- 
graphique, établit que les sépultures de ces diverses grottes ne peuvent 
être de la même époque. Les sépultures de Pollera avec leurs poteries 
et leurs haches polies sont incontestablement néolithiques. Aux Baoussé 
Roussé il n’y a pas trace de poteries et point de haches polies. De plus, les 
silex rares a Pollera sont très abondants aux Baoussé Roussé. Les sépul- 
tures des deux localités ne sont donc pas du même âge. Le fait est incon- 
testable, mais faut-il avec M. Issel dire que Pollera est néolithique et Bâoussé 
Roussé paléolithique ou miolithique, terme nouveau qu’il propose? Ou bien 
avec Colini, qui a si bien et si complètement étudié la question, que ce sont 
les deux extrêmes d’une même période? Les sépultures des Baoussé Roussé 
seraient des débuts du néolithique, du commencement du campignyen et 
peut-être même du tourassien, tandis que les sépultures de Pollera appar- 
tiendraient à la fin du néolithique, à ce que les Italiens nomment énéolithique 
oit cupréolithique, commencement de l’âge du bronze? 

2. — La question des sépultures des Baoussé Roussé a été reprise aussi par 
M. d’Acy mais d’une manière toute différente L Au lieu de se livrer comme 
M. Issel à des observations directes, M. d’Acy fait un véritable plaidoyer 
pour prouver qu’il y a eu des sépultures dans les temps paléolithiques. Il arrive 
aux conclusions suivantes : « 11 me semble que, de plus en plus, l’âge des 
sépultures des grottes des Baoussé Roussé apparaît comme remontant, 
d’une façon certaine, à l’époque quaternaire. A quel moment de cette 
époque convient-il de les rattacher ? J’ai cru que c’était à une période inter, 
médiaire entre l’âge du Moustier et celui de Solutré. Mais aujourd’hui — en 
raison de la composition de la faune — je crois devoir les rapprocher de 
nous. » Enfin, après avoir jeté un coup d’œil sur Sordes, Laugerie-Basse, Clian- 
celade, M. d’Acy arrive à la conclusion finale : « les sépultures des grottes 
des Baoussé Roussé ne sont pas les seules qui remontent à l’époque qua- 
ternaire, et nous sommes en droit d’affirmer qu’à l’époque du renne, ou tout 

1. E. d’Acy. De l'âge des sépultures des grottes de Baoussé Rousse'. Bruxelles, 
in-8, 42 p. Extrait Revue questions sci., octobre 1894. — Citations p. 36 et 42. 


124 


revue de l’école d’anthropologie 


au moins, si l'on veut, vers la fin de cette époque, les morts ont été, en divers 
endroits, l’objet d’une véritable inhumation ». Non seulement la discussion 
ne me paraît pas concluante, mais la conclusion me semble bien maigre. 
Elle ne porte que sur quelques sépultures isolées de la fin de la dernière 
époque quaternaire. Elle est publiée par le journal des R. P. Jésuites de 
Belgique. L’important pour eux est d’entamer la donnée scientifique, que 
jusqu’à présent on n’a pu constater nettement le respect des morts dans les 
temps quaternaires. En tout cas, M. d’Acy, avec son érudition palethnolo- 
gique, n’aurait fait que reculer un peu la date des premiersensevelissements 
intentionnels. Ce n’est qu’une question de limite. 

3. — Le journal belge des Jésuites avait aussi publié un article du Mar- 
quis de Nadaillac, sur les populations lacustres de l’Europe, sous le titre de 
Compte rendu l . M. L. Pigorini lui a fait une réponse assez vive. 

4. — Sous l’énervant et fallacieux prétexte de conciliation souffle un vent 
de critique cléricale contre les recherches et les données de la science. Nous 
venons de voir les efforts faits par les Jésuites. Ces efforts se sont généra- 
lisés et concentrés dans le Congrès scientifique des catholiques tenu du 3 au 
8 septembre 1894 à Bruxelles. Un aimable médecin, bon explorateur, qui a 
publié d’intéressants mémoires sur ses fouilles, M. Ferd. Tihon, abandon- 
nant la voie des observations sérieuses, a présenté 2 — j’allais dire un 
sermon, mais non — un plaidoyer contre les classifications. Comme elles 
donnent trop de précision et de clarté aux recherches de la palethnologie, 
elles déplaisent aux Congrès qui craignent la lumière. Aussi d’après l’avocat 
du Congrès catholique elles « n’ont souvent qu’un résultat, encombrer de 
noms nouveaux la science préhistorique ». La science n’est ni catholique, ni 
protestante, ni juive, ni mahométane. C’est la recherche de la vérité, sans 
aucune influence de culte. Restons donc dans la pure et simple vérité. 

5. — L’Université catholique de Lille a aussi produit, par l’intermédiaire 
de M. l’abbé Boulay, son manifeste 3 . On dirait un mot d’ordre donné contre 
la palethnologie. L’auteur, comme du reste l’avait déjà fait M. Tihon, joue 
largement de la question glaciaire. C’est la mode actuellement. On en use et 
on en abuse. Ainsi M. James Geikie admet six époques glaciaires en Écosse 
et M. Hanser classe comme interglaciaires les kjœkkenmœddings du Dane- 
mark. M. Boulay, sans aller jusqu’aux six époques glaciaires de M. Geikie, 
en admet au moins deux, et jongle avec les espèces végétales et animales, 
les faisant avancer ou reculer plusieurs fois suivant les périodes glaciaires 


1. L. Pigorini. Recensione, Parme, 1894, in-8, p. 174 à 181. Extrait Bullet. palethnol. 
ital ., année XX, n° 10-12. 

2. Ferd. Tihon. Les temps préhistoriques en Belgique et les cavernes de la Vallée 
de la Méhaigne , Bruxelles, 1895, in-8, 44 p. Extrait Compte rendu 3 e Congrès 
scienlif ., 4894. — Citation p. 43. 

3. Boulay. L'ancienneté de l'homme d’après les sciences naturelles. Paris, édit. 
Poussielgue, 1894, in-8, 80 p. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 125 

et interglaciaires. Pourtant, selon lui, tout cela s’opère très rapidement. 
En lidèle et dévoué lecteur du Correspondant, revue cléricale de Paris, il 
admet, sans autre preuve, que l’homme n’a environ que 10 000 ans d’exis- 
tence, ainsi répartis : 


Ère actuelle 1 900 

Du déluge mosaïque à l’ère actuelle. Période contenant le néoli- 
thique, l’âge du bronze et les débuts de l’histoire 6 000 

De la création de l'homme au déluge, estimation vulgaire (?) 

représentant les temps quaternaires 1 600 

Total 9 500 


9500 ans. « C’est sans doute, ajoute-t-il, un minimum dépassé peut-être 
dans la réalité de quelques centaines ou même de deux ou trois milliers 
d’années ». Nous pourrions demander ce qu’est scientifiquement le déluge 
mosaïque? Mais passons. 

M. Boulay est un botaniste distingué, aussi reconnaît-il, page 76, qu e dans 
le raccourcissement de la période glaciaire « la difficulté la plus sérieuse 
réside dans la nécessité de déplacements considérables dans la flore ». Pour 
raccourcir outre mesure la période quaternaire, il est obligé de comparer 
deux choses non comparables, les anciens glaciers des Alpes qui ont donné 
des chiffres considérables, avec les glaciers actuels du Groenland qui se 
trouvent dans des conditions toutes différentes. Il se sert même du trans- 
formisme et demande « comment se fait-il que durant les centaines de 
mille ans admises par certains palethnologues , les espèces animales et 
végétales soient restées exactement les mêmes? » Justement c’est qu’elles 
ne sont pas restées les mêmes. Sans parler des transformations des ours, 
le Rhinocéros tichorhinus a succédé un R. Merkii; YElephas primigenius a 
remplacé YE. antiquus en passant par VE. intermedius , etc. Pour les plantes, 
M. Boulay lui-même, p. 63, nous apprend que « le figuier et le gainier, 
communs dans le quaternaire, n'existent pas dans le pliocène ». 

6. — Laissons les articles de polémique pour nous occuper de travaux 
d’observation. Un des meilleurs est celui publié par M. E. de Pierpont 1 
sur des séries de petits instruments de silex de la région de la Meuse en 
Belgique. Ces petits silex ont déjà fréquemment attiré l’attention des paleth- 
nologues. M. de Pierpont donne la liste des gisements déjà signalés. Il a 
constaté que dans la région de la Meuse où il s’en rencontre ils forment des 
groupements à part qui ne se confondent pas avec des gisements contenant 
l’industrie de Spiennes. Comme destination l’auteur pense que ce sont pro- 
bablement des outils pour le tatouage. 


1. É. de Pjerpont. Observations sur de très petits instruments en silex provenant 
de plusieurs stations néolithiques de la région de la Meuse . Bruxelles, 1894, iu-8, 
26 p., 14 fig. et 1 pl. Extrait Bul. Soc. Ànthrop . Bruxelles , séance 30 juil. 1894. 


126 


revue de l’école d’anthropologie 

7. — Nous devons citer une petite note de M. Spalikowski, sur des instru- 
ments en silex trouvés à Saint-Ouen-de-Thouberville (Eure) f. 

8. — M. H. Muller poursuit ses études sur la palethnoîogie dauphinoise. Il 
a fouillé diverses grottes, d’abord dans les Balmes de la Buisse près de 
Yoreppe. Station sépulcrale néolithique qui a donné des silex taillés et des 
débris de poterie. Il y avait de jolies pointes de ’lléche dont trois en feuille 
de laurier et un poinçon formé d’un demi-canon de petit ruminant, en 
second lieu dans les Balmes de Fontaine 1 2 . Dans cette dernière localité il y a 
grand mélange. A côté du coup de poing acheuléen se trouve une épingle 
en bronze. Entre deux on peut placer dès silex taillés, des instruments en os 
et des tessons de poterie. M. Muller a aussi publié 3 une courte note sur un 


Fig. 20. — Couvercle d’urne cinéraire en poterie, imitant un Fig. 21. — Poignard enfer, 
casque de bronze, Verucchio (Italie). fourreau en bois garni de fils 

de cuivre. Verucchio, 1 /6 gr. 

bloc erratique qui posé à plat ressemble à une table de dolmen. C’est un 
pseudo-dolmen situé au Mont-Jalla. 

9. — Continuant ses recherches dans le Valais, M. B. Reber a publié 
deux notes, Vestiges préhistoriques dans le val de Turtmann et une autre sur 

1 . Edmond Spalikowski. Note sur des instruments en silex trouvés à Saint-Ouen 
de Thouberville. Rouen, in-8, 1 p. 

2. H. Muller. Fouilles aux Balmes de la Buisse et à la station néolithique des 
Balmes de Fontaine. Grenoble, 1894, in-8, 8 p., 2 pl. Extrait Bul. Soc. dauphinoise 
ethnog. et anthr., séance 15 nov. 1894. 

3. U. Muller. Observations sur quelques monuments mégalithiques. Grenoble, 
1894, in-8, 2 p. Extrait Bul. Soc. dauphinoise ethnog. et anthr., séance 2 juil. 1894. 




G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


127 


Alvier i . La vallée de Turtmann est étroite et sauvage. On voit clans le roc 
des creux ovales de 0 m. 13 sur 0 m. 20 à 50 de long. Ce sont, dit-on, l’em- 
preinte des pieds des fées, très probablement restes de vieux sentier 
employé seulement par les gens du pays. Pourtant suivant l’auteur il y 
aurait aussi des sculptures préhistoriques sur des rochers. M. Reber a égale- 
ment constaté des pierres à bassins et des sculptures sur roc à Alvier. 

10. — Si de ces vestiges d’une civilisation rudimentaire nous passons 
à l’industrie protohistorique de l’Italie nous nous trouverons dans un 
milieu bien différent. M. Antonio Taramelli dans des Détails sur la terramare 
d'Ognissanti province de Crémone 2 décrit sommairement les fouilles qui ont 
fait reconnaître une véritable terramare avec levée de terre au pourtour, 
terre brune et grasse à la base, cendres, charbons, os d’animaux mangés, 
débris de poteries très abondants, anses de vases lunulées et objets divers. 
Il cite entre autres une petite lame de poignard à 2 rivets et un rasoir à 
double tranchant en bronze. 

11. — Avec le fer l’industrie s’est encore bien plus développée. Pour 
s’en assurer il suffit de jeter un simple coup d’œil sur la Première relation 
sur les découvertes archéologiques dans le Riminese par M. E. Brizio 3 et 
Les antiquités italiques du type Villanova dans la circonscription de Rimini 
par L. Pigorini 4 . Nous avons déjà parlé de ces découvertes dans notre 
Chronique du 15 novembre 1894, à propos d’un travail de M. A. Tosi, sur le 
cimetière de Verucchio. M. Brizio décrit avec soin tout ce qui provient de 
ce cimetière, appartenant certainement à l’époque de Villan-ova. Le produit 
des fouilles acheté par le Gouvernement, a été donné au Musée de Rimini, 
où les découvertes sont disposées tombe par tombe, excellente méthode. 
Verucchio est la limite extrême, du côté de l’est, sur le versant de l’Adria- 
tique de la civilisation de Villanova. Du côté de l’ouest elle est limitée par 
le Panaro, d’après M. Brizio, et d’après M. Pigorini elle s’étend, du nord au 
sud, de la droite du cours inférieur du Pô à l’embouchure duTevere. Après 
des considérations générales M. Brizio décrit et figure les objets princi- 
paux sur lesquels revient aussi M. Pigorini. Un des plus curieux est le cou- 
vercle en poterie d’une urne cinéraire imitant les casques en bronze (fîg. 20) 
à grande crête formés de deux valves métalliques à base rivée et à bords 
repliés, casques évidemment hallstattiens. MM. Brizio et Pigorini appuient 
aussi sur un poignard en 1er, de 0 m. 40 de long, avec fourreau en bois, 

1. B. Reber. Vorhistorische Anzcichen im Turtmannthal und Nachtrage aus 
dem Wallis. 1895, in-8, 3 p.,et Verschwundene Schalensteine auf dem Alvier , 1895, 
in-8, 2 p. Extrait Anzeiger schweiz. Alterthum , n° 1, 1895. 

2. Antonio Taramelli. Appunti salla terramara d’Ognissanti in provincia di Cre- 
mona, Rome, 1893, in-4, 6 p., 2 fig. Extrait Notizie degli Scavi, décembre 1892. 

3. E. Brizio. Prima relazione sulle scoperte archeologiche ijtel Riminese. Rome, 
1894, in-4, 20 p., 18 fig. Extrait Notizie degli Scavi, septembre 1894. 

4. L. Pigorini. Antichità Italiche del tipo di Villanova nel circondario.di Rimini. 
Parme, 1894, in-8, p. 164 à 174, 6 fig. Extrait. Bul. paletno. ital ., 1894, n° s 10-12. 


128 


revue de l’école d’anthropologie 


entouré de fils de cuivre (fig. 21). On a recueilli à Verucchio deux de ces 
poignards qui s’éloignent du type de Villanova et se rapprochent de celui du 
cimetière de Novilara près Pesaro, type séparé de la province de Rimini 
parlaFoglia. Les deux auteurs insistent aussi sur la présence de petites figu- 
rines humaines en bronze. 

12. — Les tombes du premier âge du fer d’Italie se relient à celles que l’on 
rencontre en abondance de l’autre côté de l’Adriatique en Istrie et qui ont ét^ 
en si grande quantité et si magistralement fouillées par M. Marchesetti, de 
Trieste. Un des principaux cimetières est celui de Santa-Lucia, sur Tlsonzo. 
M. Moriz Hoernes s’est spécialement occupé de La chronologie des tombeaux de 
Santa-Lucia 1 . M. Marchesetti, aussi bien que M. Szombathy qui a aussi 
fait des fouilles dans le cimetière de Santa-Lucia, n’y admettent qu’une 
seule et même époque. M. Marchesetti se fonde sur ce que les tombes con- 
tiennent à la fois des poteries grossières et des poteries plus fines, et que le 
nombre des sépultures remaniées est peu considérable. Ce dernier caractère 
n’a pas une bien grande valeur si les tombes portaient une indication exté- 
rieure, car alors on pouvait en intercaler de plus récentes sans endommager 
les plus anciennes. 

A Saint-Michel, près d’Adelsberg (Carniole), se trouvent des groupes de 
tombes appartenant à deux époques différentes. Leur inventaire présente à 
peine quelque mélange. Ce qui des formes de Saint-Michel se rencontre à 
Santa-Lucia ne paraît pas y être groupé par quartier, mais bien disséminé 
dans des tombes isolées. M. Moriz Hoernes a examiné le mobilier funéraire 
de 543 tombes de Santa-Lucia et les divise en : 

199 avec fibules de formes plus anciennes surtout en arc avec double res- 
sort en spirale; 

357 avec fibules plus récentes à un seul ressort; 

7 avec fibules des deux types mêlés. 

En somme, d’après M. Hoernes, à Santa-Lucia on peut reconnaître deux 
époques bien tranchées théoriquement, mais qui ne sont pas nettement 
séparées dans cette localité. La plus ancienne en fait de poteries renferme 
des petits vases ventrus dont le diamètre maximum est au milieu de la hau- 
teur. C’est de l’hallstattien primitif. La plus récente contient des vases de 
bronze, des poteries en forme de seaux, des pâtes de verre plus nom- 
breuses et plus ornées, des agrafes de ceinture. A la suite de ces deux 
industries devrait s’en trouver une troisième répondant au marnien que les 
Allemands appellent époque de la Tène. Mais cette industrie fait complète- 
ment défaut. 

13. — Si vous aimez le mycénien, vous devez être content; on en met 
partout. Sous le titre Problème de la civilisation mycénienne , M. Hoernes 2 

1. Moriz Hoernes. Zur Chronologie der Grdber von Santa-Lucia , in-4, p. 105 à 
109, 2 fig. 

2. Moriz Hoernes. Das Problem der mykenischen Iiultur , in-4, 6 p. Extrait 
Globus, 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 129 

vient de résumer et de discuter les principales opinions émises à ce sujet. Il 
cite tout d’abord MM. Perrot et Chipiez qui donnent l’exposé des décou- 
vertes faites à Mycènes. Puis il s’étend longuement sur un travail de 
M. Reisch, professeur à Innsbruck, qui cherche à établir un corps de doc- 
trine. Il analyse ensuite l’ouvrage de M. Reichel sur les armes homériques. 
Cet auteur prétend que l’intelligence de la civilisation homérique est entiè- 
rement à baser sur les antiquités mycéniennes. Enfin il réfute l'idée de 
M. S. Reinach, qui attribue à l’Europe une grande influence sur le dévelop- 
pement de cette civilisation. C’est fort bien, mais la moindre définition claire 
et précise du mycénien ferait bien mieux notre affaire, car cette époque si 
en vogue maintenant ne nous paraît pas encore bien définie. 

14. — Les trois premiers mois de 1895 nous ont été très funestes. Ils ont 
produit de nombreuses lacunes dans nos rangs. Le 26 janvier mourait à 
Aix-en-Provence, dans sa 72 e année, Gaston de Saporta, si connu par ses 
beaux travaux sur la botanique fossile, l’un des énergiques défenseurs du 
transformisme qui nous a fait si bien connaître les flores quaternaires. — 
Le 8 février succombait à Dreux, dans sa 64 e année, Jacques Doré-Delente, 
un des plus fidèles des excursions de l’École. Il avait réuni une très intéres- 
sante collection dans laquelle on remarque surtout deux crânes néandertha- 
loïdes bien datés par leur gisement. — Le même jour l’Ecole perdait un 
autre de ses excursionnistes, âgé seulement de 39 ans, Ferdinand Bessin,qui 
s’est surtout occupé des monuments mégalithiques et des polissoirs d’Eure- 
et-Loir. — Le 21 février, Charles Ploix rendait le dernier soupir à Paris, 
dans sa 70 e année; il avait traité diverses questions de mythologie et de 
folk-lore. — Enfin, vers la fin de février et le commencement de mars, on a 
annoncé la mort de François Luzelà Quimper, c'était aussi un folkloriste dis- 
tingué. Conservateur du Musée de Quimper, il y a fait entrer entre autres une 
importante trouvaille de bronze. — Et Léon de la Sicotière à Alençon qui 
avait 83 ans, archéologue des plus appréciés. Il était correspondant de la 
Commission des monuments mégalithiques pour l’Orne. 


VARIA 


Influence du milieu sur la race. — Sous ce titre, et avec le sous- 
titre « Modifications mésologiques des caractères ethniques de notre popula- 
tion », Gustave Lagneau vient de faire à l’Académie des sciences morales 
et politiques une communication particulièrement importante (56 p. in-8, 
Alph. Picard, 1895 ) que nous essaierons de résumer. 

D’après G. Lagneau, les actions du milieu, tout en ne semblant pas légi- 
timer les prétentions des monogénistes et des transformistes, restent 
cependant évidentes, dans des limites plus restreintes, non seulement 
lorsque les hommes changent de climats, mais même lorsque, dans leurs 
pays d’origine, ils se trouvent dans des conditions biologiques notablement 
différentes. — Avant de chercher à apprécier les modifications que les 
conditions de milieu peuvent apporter aux caractères ethniques de notre 
population, Lagneau rappelle les caractères différentiels et la répartition 
géographique des principales races qui ont concouru à l’ethnogénie fran- 
çaise. 

Ces races principales sont au nombre de trois comme l’ont noté les 
auteurs anciens 1 * III, : au sud-ouest les Aquitains; au centre les Celtes consti- 
tuant la principale race de notre occident; au nord-est les Germains. Les 
Belges ne constituaient qu’une strate d’immigrants germaniques, comme 
antérieurement les Galates, et comme postérieurement les Francs, les 
Burgondes, les Normands. 

Les caractères différentiels de ces trois principaux éléments ethniques de 
notre nation sont indiqués soit par les auteurs anciens, soit par les osse- 
ments d’antiques sépultures, soit par l’étude anthropologique des habitants 
actuels de régions occupées par ces peuples. Malgré les mélanges incessants, 
on parvient à déterminer ces caractères anthropologiques. Les Aquitains 
ont la tête longue, la taille moyenne, le teint basané, les yeux bruns, les 
cheveux noirs et bouclés ; ils constituent la plus grande partie de notre 
population du sud-ouest. Les Celtes avaient la tête courte, étaient de taille 

1. César, De bello gall. , I, chap. I : « Gallia est omnis divisa in très partes 
quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum linguâ Celtae, 

nostrâ Galli appellantur... Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona 
et Sequana dividit. » — Pline, Hist. nat., IV, xxxi : « Gallia omnis comata uno 
nomine appellata in tria populorum généra dividitur omnibus maxime distincta. 
A Scalde ad Sequanam Belgica. Ab eo ad Garumnam Celtica, eademque Lugdu- 
nensis. Inde ad Pyrenaei montis excursum Aquitanica. » — Pomponius Mêla, 

III, ii : « A Pyrenaeo ad Garumnam Aquitani; ab eo ad Sequanam Celtae; inde 
ad Rhenum pertinent Belgae. » 


VARIA 


131 


peu élevée, avaient les yeux gris, les cheveux châtain clair dans l’enfance 
et châtain foncé à l’âge adulte. Quant aux différents peuples de race kimri- 
que, ou germanique septentrionale, ils avaient la tête longue, une haute 
stature, une ossature forte, des cheveux clairs, des yeux bleus, une peau 
remarquablement blanche. L’ancienne répartition ethnique se, manifeste 
encore actuellement par la répartition de la conformation de la tête, la 
coloration des yeux et des cheveux, et surtout par la répartition des 
exemptés du service militaire pour défaut de taille, très nombreux dans les 
départements faisant partie de l’ancienne Celtique, peu nombreux dans 
notre région du nord-est. 

Non seulement la diversité des races rend le plus souvent compte des 
différences de taille, mais parfois aussi elle explique certaines prédisposi- 
tions morbides. La fréquence des exemptions du service militaire pour 
varices et varicocèles dans les départements normands tient à la haute 
stature des habitants qui, en partie, descendent des Scandinaves. Si les 
départements présentant le moins d’exemptés pour pieds plats appartien- 
nent pour la plupart aux régions méridionales, on doit l’attribuer aux 
extrémités généralement fines de nos races du midi. Il faut attribuer à la 
diversité ethnique la répartition des exemptions pour carie dentaire, relati- 
vement rare en pays celtiques et fréquente en pays kimriques. 

En somme, malgré les croisements incessants des diverses races, les 
caractères ethniques constituent encore les principales différences anthro- 
pologiques que l’on constate en France. Mais dans quelles limites les condi- 
tions biologiques peuvent-elles faire naître des caractères spéciaux, c’est ce 
qu’il importe d’étudier. 

La zoologie, et surtout la zootechnie, permettent de constater les modifi- 
cations que les conditions de milieu apportent au développement de 
l’ensemble du corps ou de certaines de ses parties. En ce qui concerne 
l’organisme humain, en dehors des influences topographiques, alimen- 
taires, il subit des influences sociales, professionnelles, qui viennent modifier 
son développement, et trop souvent le prédisposer à diverses malforma- 
tions, infirmités ou maladies. 

En général, lorsque de favorables conditions de milieu permettent le 
développement normal, la taille est, avant tout, l’expression de la race 1 
mais parmi les conditions de milieu qui peuvent porter atteinte à la taille,, 
la misère semble être le plus puissant modificateur, ainsi que l’a dit 
Villermé. Les espèces animales, tout en conservant leurs autres caractères, 
présentent souvent une diminution de la taille normale lorsqu’elles ne 
trouvent qu’une nourriture insuffisante. 11 en est de même pour les races 
humaines. Dans le Gard, la plaine plus ou moins salubre fournit les grandes 
tailles, les montagnes fournissent les petites; les communes marécageuses 
donnent la plus forte proportion de réformés pour maladies, les montagnes 
donnent les plus faibles, etc. (Villermé, Annales d'hygiène , t. L, 353-366.) 
Par misère, il faut entendre ici la misère physiologique, qui résulte de 


1. Boudin, Mém. de la Hoc. d'anlhrop ., t. 11, p. 233. 


132 


revue de l’école d'anthropologie 


l’excédent des dépenses sur les recettes organiques, de la prédominance 
des fonctions de désassimilation sur celles d’assimilation, d’une alimenta- 
tion insuffisante pour subvenir à la déperdition due à des fatigues exagé- 
rées, de métiers nuisibles, d'habitudes vicieuses, d’excès alcooliques. Cette 
misère, qui, en entravant la nutrition normale, devient restrictive du déve- 
loppement, semble tenir à trois causes principales : l’infertilité du sol, 
l’action morbigène de certaines localités, le travail excessif ou anti-liygié- 
nique. 

Stérilité du sol. Dans certains pays arides où l’on ne se procure — vu 
l’absence de moyens de transports ou l’insuffisance de moyens d’échange 
— que difficilement des substances alimentaires défectueuses, on observe 
parfois un développement corporel imparfait. Dans Je Lot 1 2 , dans l’Avey- 
ron -, dans la Haute-Vienne 3 , dans la Corse i * , on voit des oppositions 
frappantes de cantons à cantons, selon le plus ou moins de propicité du sol. 

Altitude. — Les opinions les plus contradictoires ont été émises relative- 
ment à l’influence de l’altitude sur la taille, et démontrent combien est peu 
prouvée cette influence hypothétique. Villermé attribue la petite taille que 
l’on rencontre dans nombre de pays montagneux u plus encore à la pau- 
vreté qu’à l’influence directe du climat rigoureux. » Lombard de Genève 
reconnaît dans l’altitude une cause d’abaissemenî de taille 3 ;; de même 
Champouillon 6 . 

D’après R. Livi, les exemptions p # our défaut de taille, en Italie, augmen- 
tent en allant de la plaine à l’altitude de 700 mètres, mais diminuent dans 
les montagnes de plus de 900 mètres. Longuet constate que le maximum des 
exemptions pour défaut de taille correspond surtout à la basse Savoie, le 
minimun à la région montagneuse 7 . De même dans les Pyrénées, d’après 
Chopinet, la stature est élevée dans les villages situés sur les crêtes, dans les 
hautes vallées largement ensoleillées, et elle présente son niveau le plus 
faible daüs les vallées basses et profondes 8 . Puisqu’à des altitudes élevées 
on observe moins d’hommes présentant des exemptions pour défaut de 
taille que dans des régions moins élevées, il ne semble pas possible d’at- 
tribuer une influence restrictive sur la taille à l’altitude, et en particulier 
à la raréfaction de l’air. Peut-être à l’altitude serait-on plus en droit de rap- 
porter l’accroissement de la cage thoracique 9 . 

Pays à fièvres. — Le paludisme sévit de la façon la plus funeste sur le 


1. Delpon, Stat. du départ, du Lot. I, 140. — Champouillon, Rec. de Mém. de 
méd. mil., 3 e série, XXII, 241. 

2. Durand (de Gros), Bull, de la Soc. d'anthrop., 1868, 138. 

3. Collignon, Mém. de la Soc. d'anthrop., 3 e série, 1, 28, 78. 

4. Costa, Rec. de Mém. de méd. mil., XXIX, 175. 

o. Traité de climatologie médicale , I, 379, 385. 

6. Op. cit., XXII, 240. 

7. Etude sur le recrutement dans la Haute-Savoie. (Archives de méd. mil., VI, 
450.) 

8. Arch. de méd. milit., XVI, 251. 

9. Alcide d’Orbigny, Voy. dans V Amérique méridion IV, 56. — Armieux, 
Étude méd. sur Barèges, 226. 


VARIA 


133 


développement normal, non seulement dans l’enfance mais encore au-delà : 
en Sologne, dans certaines parties de l'Indre et de la Corse, dans les Dom- 
bes l . 

Pays à goitres. — En pays goitreux on rencontre un grand nombre d’arrêts 
décroissance. Dans les arrondissements italiens d’Aoste, de Sondrio, où le 
goitre existe sur plus du tiers des jeunes hommes de 20 ans, Livi constate 
un notable abaissement de la taille moyenne. 

Efforts exagérés. — Sans porter atteinte au développement ethnique nor- 
mal, certains travaux déterminent des infirmités plus ou moins graves : des 
hernies, des tumeurs du cou, la poitrine en entonnoir, la myopie. 

Travaux industriels. — Travaux de la mine. Travaux de fabrique. Séden- 
tarité industrielle. Sédentarité scolaire. Habitat urbain. Sous ces diverses 
rubriques, enfin, G. Lagneau expose tout autant de motifs d’arrêts plus ou 
moins graves du développement normal et appuie ses dires de nombreuses 
et probantes observations. 

Ce mémoire, en somme, cherche à différencier les conformations anthro- 
pologiques, qui, en France, paraissent devoir être attribuées soit à la diver- 
sité des races, soit à la diversité des milieux. Les races qui composent notre 
population sont douées de grandes aptitudes physiques et intellectuelles. 
« Malheureusement, trop souvent, nos compatriotes sont retardés dans 
leur croissance, arrêtés dans leur développement, modifiés dans l’évolution 
que leur assignent leurs races, par les mauvaises conditions biologiques 
que leur imposent parfois la nature, plus fréquemment notre civilisation. 
Si dans quelques cas la nature s’oppose au développement normal de 
l’homme, par la stérilité du sol, par l’action pathogène de certaines localités 
où régnent les fièvres paludéennes, où se montrent la goitre et le créti- 
nisme ; le plus souvent notre civilisation imparfaite, notre état social défec- 
tueux retardent ou arrêtent l'homme dans sou évolution physiologique par 
les travaux trop souvent antihygiéniques que motivent l’indostrie et l’exploi- 
tation des mines, par le confinement de la fabrique et de la manufacture, 
par la vie trop sédentaire de l’atelier et de l’école, par l’encombrement 
humain de nos villes aux rues étroites, aux étages stratifiés. » 

Aux anthropologues, aux démographes de signaler ces causes de détério- 
ration de notre population ; aux législateurs de conserver à celle-ci la vali- 
dité qu’elle doit aux fortes races dont elle descend. 

Ethnologie de l ltalie ancienne. — Que l’ancien type latin — ou 
romain — n’ait pas été un type particulièrement pur, comme on l’a pré- 
tendu, cela semble incontestable et le professeur G. Sergi a mis le fait en 
lumière dans une récente étude craniologique ( Studi di antropologia laziale , 
Rome, 1895; Extr. du Bull, de l’Acad. méd. de Rome). — Ses recherches 
ont porté sur deux séries, l’une, de 27 crânes, appartenant au moins à la 
moitié du vi c siècle avant l’ère actuelle, — l’autre, de 98 crânes, apparte- 


1. Rec. de Mém. de méd. mil., XVII, 505; XIV, 310, 318; XXIX, 173; XXII, 242. 


134 revue de l’école d’anthropologie 

liant à la fin de la République ou au commencement du second siècle de 
l’Empire. 

Dans le premier groupe l’auteur relève six variétés distinctes, dans la 
seconde il en relève douze, sans parler des sous-variétés. 

On connaît les qualificatifs employés comme caractéristiques par Sergi : 
cuboïdes, ellipsoïdes, pentagonoïdes, sphénoïdes 4 , etc. De ce système de 
classification morphologique nous n’avons pas à examiner ici le plus ou 
moins de bien fondé; — ■ mais nous pouvons constater, qu’en l’espèce, il ne 
contrarie en rien le groupement que l’on baserait sur la forme simplement 
courte ou allongée des crânes en question. En effet, prenant la série plus 
ancienne, nous constatons que sur huit crânes longs (indices de 70 à 74) il 
en est 5 que Sergi qualifie d’ellipsoïdes ou d’ovoïdes; et dans ce premier 
groupe il n'y a aucune pièce dite sphénoïde ou platycéphale. Sur les cinq 
pièces du groupe opposé (indices de 80 à 84) il y a 2 platycéphales et 2 sphé- 
noïdes. On peut faire au sujet de la seconde série des observations analo- 
gues. 

Le tableau suivant montre quel nombre de crânes correspond à chaque 
indice dans la série A, série ancienne (à gauche) et dans la série B, série 
plus récente (à droite). 


Indices 

A 

B 

Indices 

A 

B 

— 

— 

— " ‘ 

— 

— 

— 

10 

1 

3 

80 

2 

12 

71 

,, 

1 

81 

1 

3 

72 

» 

7 

82 

1 

20 

73 

3 

8 

83 

1 

3 

74 

4 , 

7 

84 

»» 

1 

75 

5 

3 

85 

» 

» 

76 

4 

2 

86 

»» 

1 

77 

2 

10 

87 

» 

.» 

78 

79 

3 

11 

5 

88 

» 

1 


La réduction centésimale, par groupement quinaire, donne comme résul- 


tat : 



■ 

Série A 

Série B 

Indice de 70 à 74 

30 

26,5 

— de 75 à 79 

51,9 

31,6 

— de 80 à 84 

18 

39,8 

— de 85 à 89 

» 

2 


Cet exposé est instructif. Il nous montre que dans l’ancien Latium (série 
A) la population était essentiellement dolichocéphale, avec forme crânienne 
surtout ellipsoïde ou ovoïde d’après Sergi qui rapproche assez ces deux 
termes (Seriuniamo gli ellissoidi agli ovoidi corne i più affini fra loro, p. 56); 

\ . « L’ingrossamento bipariétale del cranio è molto alfindietro, e da laie 
massimo allargamento vi ha una graduale e sensibile riduzione di larghezza 
fino al frontale. » (Le varielà umane, Turin, 1893, p. 29.) 


VARIA 


135 


les crânes courts étaient relativement très peu nombreux. Avec le temps 
ces derniers prennent une importance considérable comme le révèlent les 
proportions afférentes à la série B. En d’autres termes, la population dite 
« méditerranéenne » a formé le fonds de la population; elle a été peu à peu 
pénétrée par l’invasion brachycéphale qui a également peuplé l’ouest et le 
centre européen. — Ces considérations ethnologiques nous semblent pleine- 
ment justifiées par l’étude du professeur Sergi. 

Ab. H. 


Le déchiffrement des inscriptions de lOrkhon et de Plénisséi. 

— Un jeune naturaliste de Dantzig, Daniel Gottlieb Messerschmidt, qui, de 
1720 à 1727, parcourut la Sibérie sur l’ordre de Pierre le Grand, découvrit 
dans les vallées de l’Ob et de Plénisséi une inscription offrant, croyait-il, 
une ressemblance avec l’écriture runique. A la fin du siècle dernier, une 
mission envoyée par l’impératrice Catherine II fit connaître cinq nouvelles 
inscriptions du même genre, et, en 1823, l’illustre Klaproth écrivit sur ce 
sujet un mémoire dans le Journal asiatique. 

En 1887 et 1888, trente-deux inscriptions furent publiées par la mission 
envoyée par la Société archéologique de Finlande. De son côté, M. ladrint- 
seff, chargé d’une mission parle gouvernement russe, découvrit des inscrip- 
tions analogues sur les bords de l’Orkhon. D’un travail de M. Devéria, 
présenté en 1890 à l’Académie des inscriptions par M. Hamy, il résulté que 
les inscriptions de l’Iénisséi se lisent de droite à gauche et semblent appar- 
tenir à un système alphabétique. Selon M. Malil, dans ses observations sur 
l’histoire des langues sibériennes, ces inscriptions seraient dues aux Sa- 
moyèdes, et M. Philippe Berger, dans son Histoire de l’écriture, en rattache 
les caractères à l’écriture runique qui, sans se laisser arrêter par les frontiè- 
res de la Russie d’Europe, a passé ainsi en Asie et pénétré jusqu’au fond de 
la Sibérie. 

Tel était l’état de la question relative aux origines de l’alphabet des 
inscriptions sibériennes, quand, en 1892, M. Thomsen, professeur de philo- 
logie comparée à l’Université de Copenhague, publia, dans le Bulletin de 
V Académie roxjale des sciences et des lettres de Danemark, une notice préli- 
minaire où il montrait l’importauce épigraphique de ces textes et en com- 
muniquait au monde savant l’alphabet provisoire. Entrant aujourd’hui dans 
le vif de son sujet, M. Thomsen nous donne la première partie d’un mémoire 
qui comprend l’alphabet. La transcription et la traduction des textes feront 
l’objet d’une seconde partie. 

Selon l’illustre professeur danois, la langue des inscriptions sibériennes, 
qui proviennent d’un peuple appelé Tou-hioui par les historiens chinois, est 
un idiome turc plus ancien qu’aucun de ceux que nous connaissons jusqu’à 
ce jour. Les caractères alphabétiques sont au nombre de trente-huit, sans 
compter les variantes. Il faut y ajouter le double point (:) qu’on emploie 
pour séparer les mots. 

M. Donner a signalé certaines ressemblances entre l’alphabet de l’Iénisséi 


136 


revue de l’école d’anthropologie 

et de l’Orkhon et les alphabets d’Asie Mineure, notamment ceux du système 
grec en usage dans l’antiquité chez les Lyciens et les Cariens. Mais comme 
un intervalle d’environ mille ans sépare les inscriptions d’Asie Mineure des 
inscriptions sibériennes, M. Thomsen pense qu’il n’v a pas lieu de chercher 
dans le système grec la filiation de l’alphabet de l’Iénisséi et de l’Orkhon. 11 
n’y a pas lieu non plus de s’occuper de l’idée qui attribue une origine runique 
aux caractères sibériens en les faisant venir du nord de l’Europe dans le 
nord de l’Asie. 

L’alphabet des inscriptions sibériennes provient sinon immédiatement, du 
moins par intermédiaire, de l’alphabet araméen qui, à partir des Achémé- 
nides, prit une grande extension et devint le prototype d’autres alphabets 
en usage dans la région éranienne et chez les peuples voisins. Bien que les 
inscriptions de l’Orkhon et de l’Iénisséi ne contiennent aucune indication 
chronologique directe, M. Thomsen place l’introduction de l’alphabet dans 
les contrées de l’Orkhon et de l’Iénisséi vers le sixième ou le septième siècle 
de l’ère chrétienne. 

Nous ne nous élèverons pas contre l’origine araméenne qu’il attribue aux 
documents épigraphiques de la Sibérie. Mais avant de rattacher les textes 
de ces inscriptions au groupe turc ou « tatar », nous attendrons, pour nous 
prononcer, d’avoir sous les yeux la seconde partie du mémoire où 
M. Thomsen nous donnera des textes transcrits et traduits. Nous estimons, 
en effet, qu’en matière de linguistique il faut être très prudent et surtout se 
tenir en garde contre la manie de l’étymologie à outrance. 

Henri Galiment. 

Gisements de lignite en France. — La connaissance des gisements 
des matières premières utilisées aux temps préhistoriques présente un 
intérêt incontestable. Le Journal Officiel du 4 mars 1895, p. 1187, indique 
les départements qui renferment des mines de lignite exploitées ; il y en a 
d’autres qui ne le sont pas dans Meurthe-et-Moselle, dans l’Yonne, etc. En 
rappelant ici les départements relevés par l’administration des Travaux 
publics, nous avons la pensée de donner aux archéologues une information 
sommaire de nature à diriger la recherche de la petite industrie de fabri- 
cation des bracelets de lignite; ces départements sont les suivants : Ain, 
Alpes (Basses-), Ardèche, Aude, Aveyron, Bouches-du-Rhône, Cantal, Corrèze, 
Dordogne, Drôme, Gard, Hérault, Isère, Jura, Landes, Pyrénées (Hautes-), 
Pyrénées-Orientales, Saône (Haute-), Savoie, Savoie (Haute-), Yar, Vaucluse, 
Vosges. Si l’on avait le recensement des découvertes de bracelets de cette 
matière, on pourrait se rendre compte du point de savoir si les plus nom- 
breuses ne se rapportent pas à des régions voisines de ces gisements. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l’École , Le gérant , 

A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul BRODARD. 


COURS D’ETHNOLOGIE 


LES POPULATIONS LACUSTRES 

Par Georges HERVÉ 


En vous parlant aujourd’hui des populations lacustres, j’entends 
rester, Messieurs, sur le terrain spécial de nos études. 

Le sujet, sous cet aspect, a ses difficultés particulières. Si elle n’a 
plus de secrets en effet pour les archéologues, depuis quarante ans 
qu’ils l’interrogent, la curieuse civilisation retrouvée dans les cités 
lacustres de la Suisse, de la Savoie, de l'Italie du nord, est bien loin 
d’avoir fixé au même degré l’attention des ethnologues, des anthropo- 
logistes. Tandis que la mémorable découverte faite à Meilen par 
Ferdinand Keller était suivie de toute une série de recherches sur l’ar- 
chitecture des palafittes, sur leur mobilier varié, sur les industries et 
les mœurs de leurs habitants, — recherches si nombreuses qu’en 
Suisse seulement elles ont conduit à reconnaître près de deux cents 
stations 1 * * 4 , et que, dans la plaine comprise entre les Alpes et le Jura, 
il n’est pour ainsi dire ni lac ni tourbière qu’on n’ait explorés avec 
fruit — des constructeurs de palafittes eux-mêmes, de leurs origines, 
de leur race, il n’y a pas longtemps encore on ne savait à peu près 
rien. 

Un problème, pourtant, se pose en ce qui les concerne. 

Les habitations sur pilotis des lacs suisses ne sont pas toutes con- 
temporaines. Les plus anciennes remontent à l’âge de la pierre polie; 
beaucoup datent de l’âge du bronze; certaines ont traversé les deux 
âges, fournissant les preuves matérielles d’une occupation continue et 
d’accroissements successifs. N’avait-on pas dès lors à se demander 
quel sort les peuples qui les élevèrent eurent à subir? Y sont-ils 
demeurés sans mélanges depuis le moment de leur apparition jusqu’à 
la venue tardive des peuples historiques? S’y sont-ils renouvelés, au 


1. Cf. Victor Gross, La 'paléoethnologie en Suisse ( Revue d'Anthrop., 1888, 

p. 722-725); G. de Mortillet, Tourbières et Habitations lacustres ( Revue de V École 

d' Anthropologie de Paris , 1893, p. 110). 

RF.V. DE L’ÉC. D ANTHROP. — TOME V. — MAI 1895. 


10 


138 


revue de l’école d’anthropologie 


contraire, avec le temps? Dans les phases archéologiques dont les sta- 
tions lacustres nous montrent l’enchaînement, devait-on voiries étapes 
régulières d’une civilisation qui évolue, ou bien des transformations 
plus profondes, liées à des changements ethniques concomitants? Que 
furent, en un mot, sous le rapport de leurs caractères anthropologiques, 
les populations des palafittes? 

Vous consulteriez inutilement, Messieurs, sur tous ces points, nos 
ouvrages français ; ils ne vous renseigneraient pas. Des travaux publiés 
en Suisse et en Allemagne sont les sources auxquelles il faut recourir, 
si l’on veut, non pas résoudre, — il s’en faut qu’on en soit là, — mais 
examiner tout au moins, comme elles le méritent, les questions que 
soulève l’ethnologie lacustre et que je viens de préciser. 

Quelques descriptions et figures de pièces, en très petit nombre, 
contenues dans le Crania helvetica de His et Rütimeyer, livre esti- 
mable sans doute et toujours utile, mais écrit il y a trente ans, étaient 
naguère encore les seuls moyens d’étude dont on pût disposer. Les 
huit crânes lacustres, en partie fort incomplets, que les savants auteurs 
étaient parvenus à réunir, constituaient un effectif évidemment insuf- 
fisant; et le petit mémoire par lequel Dor, en 1873, faisait connaître 
trois pièces nouvelles 1 y avait à peine ajouté. Depuis cette époque, les 
observations sont devenues heureusement un peu plus nombreuses : 
les professeurs Kollmann (de Bâle), Studer (de Berne), Virchow, en 
ont publié de diverses provenances, et Virchow, s’appuyant sur l’en- 
semble des faits recueillis, a cru pouvoir tenter un essai de synthèse 
ethnique, qu’il communiquait en 1885 à la Société d’anthropologie de 
Berlin 2 . Tout dernièrement enfin, paraissait le bel ouvrage de 
MM. Studer et Bannwarth, Crania helvetica antiqua , ouvrage 3 où sont 
admirablement représentés, grâce à la libéralité du Conseil fédéral, les 
crânes lacustres authentiques (il y en a quarante environ) que possè- 
dent à cette heure les différents musées de la Suisse. 

Même avec le secours des travaux précités, nous n’avons, somme 
toute, à notre service qu’un matériel restreint. Les crânes plus ou 
moins intacts et autres débris humains ne se rencontrent pas fréquem- 
ment dans la couche archéologique des palafittes. Les populations 
lacustres ensevelissaient leurs morts, non pas au sein des eaux, mais 
sur la terre ferme, où l’on ne connaît pas au juste leurs lieux de sépul- 
ture, bien que Keller, Gross et Kollmann aient considéré comme 
tels certains tombeaux mégalithiques découverts depuis moins de vingt 

; 

1 . Notiz über drei Schâdel aus den Schweizerischen Pfahlbauten. 

2. Pfcihlbauschadel des Muséums in Bern ( Zeitschrift fur Ethnologie, 1885, p. 283- 
302). 

3. Voir le compte rendu qu’en a donné la Revue de l’École, 1894, p. 410. 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTItES 


139 


ans à Au vernier, à Chamblandes et à Montreux. Il s’ensuit que les 
rares documents d’origine certaine sont les restes des individus tombés 
à l’eau par accident, des noyés retenus par hasard dans les intervalles 
des pieux et dans la vase des ténevières. Ainsi s’explique sans doute 
pourquoi, parmi ces restes, tant de crânes d’enfants : cinq crânes, par 
exemple, sur sept recueillis dans la palafitte de Môrigen. Les Lacustres 
suisses semblent avoir négligé la précaution qu’employaient ceux du 
lac Prasias en Péonie, lesquels, au rapport d’Hérodote, attachaient 
leurs enfants par le pied avec une corde, de peur qu’ils ne tombassent 
par la trappe faisant communiquer chaque cabane avec le lac. 

Quoi qu’il en soit, et pour tirer des faits connus le meilleur parti 
possible, la méthode qui s’impose consiste à les envisager par voie de 
division, en les rapportant, selon l’ordre chronologique, à leurs dates 
respectives. Je m’occuperai donc tout d’abord des seules cités lacus- 
tres néolithiques. 


Les stations lacustres de l’âge de la pierre polie sont assez nom- 
breuses en Suisse. On en a découvert dans le lac de Constance — où, 
sur une quarantaine de stations, la plupart appartiennent à cet âge — 
et dans les lacs de Pfâlfikon, de Wauwyl, de Moosseedorf, de Bienne, 
de Neuchâtel, de Genève. Quelques-unes de ces constructions sur 
pilotis néolithiques sont situées sur d’anciens lacs que le temps a trans- 
formés en tourbières : c’est alors au fond de la tourbe, dont l’épaisseur, 
variant habituellement de cinq à six pieds, peut atteindre çà et là 
jusqu’à vingt pieds, que se rencontrent d’ordinaire les objets en pierre 
ou en os dus au travail de l’homme. 

D’après le D r Victor Gross, qui continue si dignement l’œuvre de 
Ferdinand Keller, la période des palafittes de la pierre se divise en 
trois époques bien distinctes. Nous les considérerons tour à tour. 

Une certaine pauvreté dans l’outillage en général caractérise les plus 
anciennes palafittes, dont il semble que la Suisse orientale soit plus 
spécialement le domaine. Les instruments y sont grossiers, de formes 
frustes et communes; les haches de petite dimension et mal façonnées; 
les poteries épaisses, massives, dépourvues d’ornements; tous les 
objets, en un mot, d’une fabrication primitive. Aucune trace de métal, 
pas de minéraux étrangers, et, pour matières premières, les seules 
roches indigènes (serpentine, diorite, saussurite, etc.) récoltées sur le 
rivage, dans les graviers voisins. 

Ges premières palafittes remontent certainement à une très haute 
antiquité, bien qu’il soit impossible d’en soumettre l’âge à aucun 
calcul exact. Il faudrait savoir mesurer la croissance de la tourbe qui 


140 


revue de l’école d anthropologie 


a envahi et recouvert certaines d’entre elles, et nous manquons là- 
dessus de toute donnée précise. Rien, toutefois, ne permet d’accepter 
l’opinion de quelques palethnologues allemands qui regardent les 
stations en question comme paléolithiques. Les alluvions quater- 
naires à ossements d’éléphants et de rhinocéros sont en effet séparées 
ici de la couche dite archéologique, située à la partie inférieure de la 
tourbe, par le blanc fond des géologues suisses, masse énorme de 
coquilles d’eau douce, au sein de laquelle se trouvent implantés les 
pilotis. La formation d’un pareil dépôt, antérieur aux palafittes elles- 
mêmes et post-quaternaire, a dû exiger un temps relativement consi- 
dérable, plusieurs siècles sans aucun doute, et son existence suffirait 
ainsi à attester l’origine actuelle, géologiquement parlant, des plus 
vieilles cités lacustres. 

Nos renseignements sur les populations qui ont élevé et qui habi- 
tèrent, à cette époque reculée, les villages aquatiques de la future Hel- 
vétie, se bornent à la connaissance de cinq crânes dont la plupart lais- 
sent fort à désirer sous le rapport de leur intégrité. Ils comprennent : 

1° La voûte crânienne, découverte à Meilen, d’un enfant d’environ 
treize ans. Cette pièce, la première en date, a été bien décrite autrefois 
par His et Rütimeyer; 

2° Une voûte incomplète provenant de Greng, près Morat, et 
mesurée par Dor; 

3° Un crâne de jeune fille trouvé à Chavannes (Schaffis), sur le lac 
de Bienne ; 

4° et 5° Deux voûtes très incomplètes de même provenance. 

Sur ces cinq pièces, trois sont brachycéphales avec un indice cépha- 
lique d’au moins 83; les deux autres sont mésaticéphales. Les brachy- 
céphales ne semblent pas différer notablement de nos Brachycéphales 
néolithiques, plus ou moins laponoïdes, du nord-est de la Gaule. 
On relève, par exemple, sur le crâne de jeune fille de Chavannes, un 
indice frontal de 78.9, exactement égal à celui des crânes de Gre- 
nelle ; et Vogt, jadis, inclinait à rapprocher du crâne lapon le crâne de 
Meilen (Leçons sur l'Homme, p. 571) qui, bien que s’élevant à la bra- 
chycéphalie par sa largeur dans la région pariéto-occipitale, n’affecte 
en aucune façon, non plus que ceux découverts après lui, un type 
franchement globuleux. Quelques ossements de même époque, trouvés 
à Chavannes, à Moosseedorf et enThurgovie, ont permis de constater 
d’autre part, chez les premiers Lacustres, un léger prognathisme alvéo- 
laire, la vigueur de la mandibule, des os longs médiocrement gros, 
mais présentant de fortes empreintes musculaires (ligne âpre fémorale 
saillante et large; humérus très tordu, à empreinte deltoïdienne très 
marquée), une platymérie et une platycnémie des plus accusées : 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES 141 

caractères qui, moins les deux derniers, — mais on sait comment ils 
s’acquièrent, — sont bien ceux de la race de Grenelle. 

Cette race de Grenelle se serait donc étendue sur la Suisse dès le 
commencement des temps néolithiques, de même que nous l’avons 
reconnue chez nous dès le campignien; et les observations recueillies 
jusqu’à présent conduiraient à conclure que ces immigrants à tête 
arrondie, venus de l’est, furent les constructeurs des palafittes 
anciennes, puisque, aussi bien, nulle autre race que la leur n’y a laissé 
ses restes. 

Mais, pas plus en Suisse que chez nous, les Brachycéphales néoli- 
thiques ne furent les premiers occupants du sol sur lequel ils vinrent 
s’établir : une population troglodytique les y avait précédés. Si la 
Suisse ne possède ni l’industrie chelléenne, ni l’industrie mousté- 
rienne (et il suffira, pour le comprendre, de se rappeler que tout 
le pays, au voisinage des grands massifs, était alors recouvert par les 
glaces), par contre le magdalénien compte en la région plusieurs gise- 
ments bien connus, ayant livré des débris de faune, des objets travail- 
lés caractéristiques. Sans parler de Schussenried, qui est en Würtem- 
berg, mais aux portes mêmes de la Suisse, le célèbre abri sous roche 
de Thayngen, entre Constance et Schaffhouse; celui du Schweizers- 
bild, immédiatement au nord de Schaffhouse, et qui, bien exploré 
par le D r Nuësch, a été l’objet, récemment, d’une intéressante notice 
due à M. Marcellin Boule 1 ; les stations de Veyrier, au pied du Salève, 
de Scée, de l’autre côté du bassin du Léman, de Liesberg, dans la 
vallée de la Byrse, doivent être attribuées sans conteste à la dernière 
époque quaternaire. Il est certain que les Magdaléniens ont occupé le 
pays, au moins sur quelques points. Y sont-ils restés à demeure, 
après que le renne eut disparu devant un climat adouci? Question sur 
laquelle, actuellement, il serait téméraire de se prononcer. Aucun 
représentant de notre race de Baumes-Chaudes n’a été signalé en 
Suisse, au sein de sépultures néolithiques, et tout au plus pourrait-on 
soupçonner, d’après les deux mésaticéphales rencontrés l’un à Cha- 
vannes, l’autre à Greng, quelque mélange du genre de ceux qui ont 
produit ailleurs le type n° 1 de Furfooz. 


Durant une deuxième époque, qui correspond au plein du néoli- 
thique (époque dite robenhausienne), et à laquelle on peut rapporter 
la majeure partie des stations de cet âge, la civilisation lacustre se 

1. La station quaternaire du Schweizersbild et les fouilles du D r Nuësch ( Nouv . 
Archives des missions scient, et littér., 1893). 


142 


revue de l'école d’anthropologie 


développe. Des armes et instruments perfectionnés (haches plus nom- 
breuses et plus grandes, haches-marteaux avec trou central habilement 
foré), une poterie d’une pâte en général beaucoup plus fine, revêtant 
des formes plus élégantes et présentant déjà quelques essais d’orne- 
mentation, tels que dents de loup et pointillés, se rencontrent alors 
dans les palafittes. Si le métal fait toujours défaut, les roches employées 
ne sont plus seulement des roches locales, mais aussi, dans la pro- 
portion de 5 à 8 pour 100, des roches étrangères, néphrites, jadéites, 
chloromélanites, que l’on considérait naguère, un peu facilement, 
comme fort rapprochées des variétés orientales de ces minéraux. Elles 
ont en réalité leur physionomie qui leur est propre, et les recherches 
inédites de MM. Damour et d’Ault du Mesnil en placeraient les gise- 
ments dans le massif alpin et la Haute-Italie. Les haches en jadéite 
sont relativement fréquentes dans certaines stations, à Locras, par 
exemple, sur le lac de Bienne. V. Gross estime à quelques centaines le 
nombre de ces néphritoïdes provenant de la Suisse occidentale. Sur le 
lac de Constance, à Maurach principalement, on en a recueilli près 
d’un millier d’exemplaires, identiques à ces dernières par leur compo- 
sition. 

Nous possédons, appartenant au néolithique lacustre sans trace 
encore de métaux, dix pièces crâniennes, savoir : 

1° Un crâne d’Auvernier, qu’il ne faut pas confondre avec ceux 
qu’a livrés la grande station du bronze de cette localité. Celui dont 
il s’agit ici provient d’une palafitte néolithique qui en est voisine. 
Son indice de largeur est de 81.4, d’après les mesures du professeur 
Kollmann ; 

2° Un crâne allongé (ind. : 72), que His et Rütimeyer mentionnent, 
sans spécifier davantage, comme trouvé dans le lac de Bienne; 

3° Un crâne de Bevaix, lac de Neuchâtel, dolichocéphale avec 
indice douteux de 70. 1 ; 

4° et 3° Deux crânes de la station néolithique de Chevroux, entre 
Estavayer et Cudrefin, sur le lac de Neuchâtel. Ces crânes, propriété 
du Musée archéologique de Lausanne et dus aux fouilles de M. Morel 
Fatio, sont tous deux allongés (indices : 68.6 et 71.5); 

6° Une voûte incomplète provenant de Lattrigen (lac de Bienne). 
Elle paraît avoir appartenu à un sujet brachycéphale; 

7° Une voûte très incomplète de Locras (Lüscherz), même lac, à 
laquelle Dor assigne un indice de 80.6; 

8° Du marais de Lützelstetten, localité située à cinq cents mètres 
des rives du lac de Constance, dans la presqu’île qui s’avance entre 
l’Ueberlinger See et le Zeller See, une voûte masculine, étroite et 
allongée. Ce dolichocéphale peut être classé à côté des pièces précé- 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES 


143 


dentes, si l’on considère qu’il a été recueilli à cinq mètres de profon- 
deur, dans la couche la plus inférieure d’une tourbe superposée à du 
calcaire blancbleuâtre, et que Lützelstetten a donné au Musée de 
Constance quantité d’objets datant de la pierre polie; 

9° Un crâne de Pfeidwald, lac de Bienne, ayant pour indice 83. 8 
(His et Rütimeyer) ; 

10° Un calvarium trouvé à l’île Weerd, en amont du pont de Stein, 
sur le Rhin, station qui a fourni des haches de pierre. La pièce, 
déposée au Musée de Constance, est allongée (indice : 67.7. Kollmann, 
Antiqua, 1884, n os 7 et 12). 

On voit immédiatement, par cette simple énumération, que l’on a 
affaire à deux races distinctes. 

L’une est brachycéphale ou sous-brachycéphale, et il n’est pas dou- 
teux qu’il s’agisse bien de ces mêmes Brachycéphales néolithiques ren- 
contrés dans les palafittes dès le début de la période. D’après le profes- 
seur Kollmann, le crâne d’Auvernier est en effet de ce type particulier 
de brachycéphalie que Prüner-Bey appelait mongoloïde, que de 
Hôlder a qualifiée de touranienne et que Kollmann lui-même nomme 
chamaeprosope (à face courte ou basse). C’est à cette race que se 
rapporteraient également, venant de Locras, deux fémurs de grosseur 
moyenne, mais platymères, à forte ligne âpre, à très large surface 
poplitée; un humérus à indice de grosseur de 20.9; deux cubitus très 
robustes, fortement incurvés à leur extrémité supérieure et à diaphyse 
très anguleuse. 

Mais l’élément ethnique à tête arrondie n’est plus seul en scène, et 
il s’y en joint maintenant un autre, au crâne allongé. Virchow for- 
mulait donc, il y a dix ans l , une conclusion incomplète et qui ne 
tenait compte des faits qu’en partie, en avançant qu’un seul type crâ- 
nien, brachycéphale, était représenté dans les stations où l’industrie 
lithique a régné sans partage. Il est certain, tout au contraire, qu’alors 
apparaît au milieu des premiers Lacustres, et peut-être avant même 
son apparition vers le nord-est de la Gaule, une race dolichocéphale, 
race dont les crânes de Bienne et de Chevroux suffiraient à nous 
donner une idée, si nous ne devions la retrouver plus nombreuse à la 
troisième et dernière époque, qui marquera la fin de l’âge de la 
pierre. 


L’aurore de l’âge des métaux, le déclin du néolithique, a projeté sur 
la civilisation lacustre un très vif reflet. A ce moment indécis où le 
métal se montre sans cependant avoir remplacé la pierre pour la 

1. Verhandlungen der Berliner Gesellsch. f. Anthrop., 1885, p. 300. 


144 


kevue de l’école d’anthropologie 


confection des armes et des instruments, l’emploi de la nouvelle 
matière première, encore que limité, exerce forcément une influence 
sur les caractères de l’industrie. Une sorte de régime mixte ou de tran- 
sition, correspondant assez bien à ce que chez nous Ph. Salmon a 
nommé le carnacéen, à l’époque cébennienne de M. Chantre, annonce 
déjà la future révolution métallurgique. 

Les stations de cette époque fournissent en abondance les haches- 
marteaux perforées; les outils de bois et de corne y sont variés et 
habilement faits; et si les haches de néphrite et de jadéite sont deve- 
nues plus rares, c’est que précisément la découverte du cuivre les 
avait rendues moins nécessaires. Le cuivre, quelquefois (mais beau- 
coup plus rarement) le bronze, se rencontrent en effet dans la couche 
archéologique « sous forme de lames de poignards, de ciseaux à 
froid, de perles de collier à double cône, d’épingles, poinçons, etc., 
objets qui tous ont été façonnés sur le modèle de pièces similaires en 
silex, en pierre, en corne de cerf et en os 1 », et dont la majeure 
partie paraissent avoir été obtenus par le martelage. En même temps 
la poterie, perfectionnée, d’une pâte plus fine, ressemblant parfois à 
celle de l’âge du bronze, revêt des formes nouvelles; (^lle se rehausse 
d’ornements obtenus en entourant de ficelle l’argile encore molle. 

Deux palafittes, celle de Fenil (Vinelz) et celle de Sütz, sur le lac 
de Bienne, ont donné presque tous les débris humains se rapportant à 
cette époque transitoire qui vit le métal en usage au sein d’une civili- 
sation néolithique parvenue à son apogée. 

De Fenil on possède deux crânes d’hommes adultes, mesurés par 
Virchow, et deux pièces incomplètes, dont l’une est d’un enfant. Tous- 
ces crânes sont allongés, l’indice de largeur variant de 71.4 à 77.1 
et la moyenne descendant à 73.6. Ils sont hauts ou très hauts (indice 
de hauteur-longueur compris entre 72.4 et 77.5), avec un front 
plutôt bas, sans divergence marquée des crêtes frontales, ainsi qu’en 
témoignent des indices stéphaniques de 84 et 87. La voûte, légèrement 
ogivale, présente, considérée par la norma verticalis, un contour 
elliptique. La courbe pariétale est longue (131 millim.); l’occiput 
assez saillant et transversalement comprimé; les parois latérales du 
crâne tombent presque droit. Orbite basse ou moyenne (ind. orbit. : 
80, 84). 

La palafitte de Sütz a livré un crâne masculin et deux voûtes incom- 
plètes, également décrits par Virchow 2 . Ces pièces reproduisent le 
même type, sensiblement, que celles de Fenil. Comme ces dernières, 


1. V. Gross, op. cit., p. 726. 

2. Verhdl. der Berliner Gesellsch. f. Anthrop., 1877, p. 126, et pi. XL. 


145 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES 

elles associent à la dolichocéphalie, qui en abaisse l’indice de lar- 
geur à 74.4 en moyenne (les variations individuelles étant comprises 
entre 70 et 76), un contour d’un ovale allongé, une assez grande hau- 
teur, un front bas et parfois oblique que prolonge une région coro- 
nale postéro-supérieure longue et aplatie. 

Aux petites séries de Sütz et de Fenil, ajoutons enfin deux pièces 
isolées : 1° une voûte crânienne (indice : 73.5) provenant de la station 
pierre et bronze du Grosser Hafner, près Zurich; 2° un quatrième 
crâne de Sütz (collection Schwab), jadis mentionné par His et Rüti- 
meyer, et dont l’indice est de 79.8. 

Les choses ont ici par elles-mêmes une signification des plus nettes. 
Sur les neuf pièces ci-dessus, remontant à la transition de la pierre au 
métal, une seule, la dernière, est mésaticéphale ; toutes les autres sont 
dolichocéphales et semblables à quelques-unes de celles que nous 
avait montrées le plein de la période. Il semble infiniment probable, 
en conséquence, que le déclin du néolithique a vu immigrer en assez 
grand nombre, en Suisse comme en France, des dolichocéphales — 
dont il serait malaisé de dire, assurément, d’après trois mandibules 
brisées trouvées à Fenil, s’ils étaient orthognathes ou plus ou moins 
prognathes, mais qui paraissent avoir été leptoprosopes, leptorrhi- 
niens et mésosèmes. 

Cette race qui se superpose, ainsi qu’elle fit chez nous, aux Brachy- 
céphales néolithiques plus anciens — et les cités lacustres nous don- 
nent de sa postériorité une véritable démonstration — n’est pas diffi- 
cile, je crois, à identifier. Je partage à son sujet l’opinion de Virchow, 
à savoir que ces dolichocéphales à face étroite et longue appartien- 
nent au type que les anthropologues suisses appellent, avec His et 
Rütimeyer, le type de Hohberg, du nom d’un crâne (d’âge, il est vrai,, 
beaucoup plus récent) déterré à Hohberg, à une lieue environ de 
Soleure, il y a une cinquantaine d’années. Hugi, qui le découvrit, 
l’avait recueilli eu ouvrant des tombes datant incontestablement par 
leur contenu de la fin du quatrième ou du commencent du cinquième 
siècle de notre ère. Le type de Hohberg n’est autre que celui qui pré- 
domine dans les sépultures dolméniques du nord-est de la France ; 
c’est le type « dolichocéphale néolithique » de Hamy, et le même 
certainement, en descendant le cours des âges, que le type crânien 
dont les tombeaux d’Hallstadt et les Reihengrâber recèlent de si 
nombreux représentants. Le crâne franc-germain ou mérovingien a 
déjà là son précurseur. 

Il existe en effet des liens intimes, que Virchow a parfaitement 
aperçus, entre cette immigration, entre ces dolichocéphales du type 
de Hohberg qu’elle introduit dans les dernières palafittes de l’âge de la 


146 


revue de l’école d’anthropologie 


pierre, et les populations qui, vers le même temps, c’est-à-dire lors- 
qu’apparaissent le cuivre et les premières traces du bronze, inhument 
leurs morts dans les sépultures de l’Allemagne septentrionale. Les 
populations de l’Allemagne du nord avaient avec les Néolithiques 
plus méridionaux des relations que démontre, de part et d’autre, la 
similitude des mobiliers. Gomment ne pas reconnaître à certains 
objets importés en Suisse une origine nordique quand on voit, par 
exemple, une perle d’ambre clair figurer parmi les trouvailles faites à 
Sütz? 

Je ne m’arrêterai pas, Messieurs, à discuter ici une question sur 
laquelle savants suisses et allemands ont longuement controversé 
sans parvenir à se mettre d’accord. Il s’agit de certaines lésions, frac- 
tures et empreintes relevées sur des crânes de Ghavannes, de Locras, 
de Sülz et de Fenil. Gross, Aeby, Studer, Virchow, après examen de 
ces lésions, ont cru y reconnaître qui des coups de fronde, qui des 
fractures intentionnelles et post mortem , faites en vue de transformer 
les crânes brisés soit en coupes à boire, soit en trophées de guerre que 
l’on suspendait dans ou devant les huttes. Serait-ce à dire qu’entre 
les diverses populations lacustres, et notamment entre les deux races 
en présence, il y eût un état d’hostilité, des luttes violentes, des com- 
bats? Je m’abstiens de le rechercher. Qu’il me suffise d’observer que 
les immigrants dolichocéphales de la dernière époque néolithique ne 
formaient pas simplement, ainsi qu’on l’a prétendu, des hordes guer- 
rières et conquérantes, puisque, suivant la remarque de Virchow, on 
a de cette race des crânes d’enfants parfaitement intacts. La popula- 
tion qu’elle constituait était donc sédentaire; elle habitait les palafittes 
au même titre que les brachycéphales, ses prédécesseurs, et ceux-ci 
du reste n’ont point disparu devant les nouveaux venus, leur persis- 
tance à l’âge suivant nous le montrera. Peut-être même serait-il 
permis de voir dans le mésaticéphale de Sütz la preuve d’un pre- 
mier mélange entre les deux races. 

* * 

Nous allons assister, Messieurs, à une révolution profonde, à un 
événement d’une immense portée, et dont les phases de la civilisation 
lacustre helvétique ont permis de mesurer comme nulle part toute la 
grandeur. Aux immigrations qui coïncidèrent, tant en Suisse que 
chez nous et ailleurs, avec les progrès du néolithisme vont succéder 
celles qui répandirent l’usage des métaux et tout d’abord du bronze. 

Je n’ai pas à rappeler comment l’existence d’un âge du bronze fort 
long, entièrement distinct des périodes antérieures et subséquentes, 
est hautement attestée par l’exploration de toute une série de pala- 


Gr. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES 147 

fittes qui en a établi la réalité, fait toucher du doigt le développement 
et la durée. A cet âge du bronze lacustre ne se rattache pas seulement 
une transformation radicale, une révolution, répétons-le, dans les 
matières et les procédés de l’industrie, et par suite aussi, forcément, 
dans l’ensemble des mœurs : on constate l’introduction de nouveaux 
animaux domestiques. Au chien des tourbières se joignent alors des 
races canines plus grandes et plus fortes, se rapprochant davantage 
par leurs mâchoires du dogue et du chien-loup. Le cheval, dont les 
palafittes robenhausiennes ne contenaient que quelques rares osse- 
ments, ay ant appartenu peut-être à des individus sauvages, est domes- 
tiqué dans les stations du bronze. Des mors en bronze ou en corne 
de cerf, des pièces de harnachement (anneaux, disques, tintinnabu- 
lums, phalères), comme à Môrigen, à Gorcelettes, à Onens, à Auver- 
nier, àGuévaux, ne laissent aucun doute sur ce point. Alors apparaît 
aussi le Bos frontosus , au front convexe entre les cornes, concave 
entre les yeux, aux pivots osseux allongés et directement recourbés 
en dehors; plus petit que le bœuf primitif, plus grand que le bœuf 
des tourbières, il est actuellement représenté par la race dite tachetée 
du Simmenthalet du Saanenthal. 

Ces nouvelles espèces domestiques ne se sont certainement pas 
introduites toutes seules, elles l’ont été par l’homme; et dès lors, 
entre leur venue et les changements ethniques qui ont pu se produire 
au même moment, vous apercevez tout de suite la connexité, elle est 
évidente. 

Cette question des changements ethniques correspondant à l’âge du 
bronze, on devait précisément espérer que les cités lacustres y vien- 
draient répondre, et cela en raison même des conditions particulières 
qui ont permis, dans ces stations, la conservation des restes humains. 
Comme il s’agit de noyés, d’individus tombés à l’eau par accident, on 
échappe, en effet, à la grande cause de destruction qui nous a privés si 
malheureusement, mais sans recours, de presque tous les documents 
anthropologiques contemporains, je veux dire le rite de l’incinéra- 
tion se substituant presque partout, pendant l’âge du bronze, au rite 
de l’inhumation. De là l’importance majeure, pour l’histoire encore à 
faire de cette ère mal connue, des observations recueillies dans les 
palafittes. 

Vous vous rappelez, Messieurs, que la fin de l’âge de la pierre avec 
première apparition des métaux nous avait mis en présence à Sütz, à 
Fenil, d’une population essentiellement dolichocéphale, appartenant 
au type de Hohberg des craniologues suisses, à notre type dolicho- 
céphale néolithique. 

Or la première chose qui saute aux yeux, quand on dresse le 


148 


revue de l’école d’anthropologie 


tableau des vingt crânes humains plus ou moins complets provenant 
des palafittes de l’âge du bronze, c’est que la très grande majorité de 
ces crânes ressortit au même type que ceux des stations précédentes, 
c’est qu’il n’existe pas de différence entre les formes crâniennes du 
néolithique le plus récent et celles qui prédominent à l’heure où le 
métal atteint son plein épanouissement. A Wollishofen, sur le lac de 
Zurich, comme à Nidau sur le lac de Bienne, comme à Estavayer et à 
Auvernier sur celui de Neuchâtel, on a affaire à des dolichocéphales, 
tout au plus à quelques rares mésaticéphales, et ces dolichocéphales 
sont visiblement de même race que leurs prédécesseurs des derniers 
temps de la pierre. L’indice de largeur varie en général de 72 à 76; il 
est en moyenne de 74 pour les cinq crânes trouvés à différentes époques 
à Auvernier, dans la grande station du bel âge du bronze que possède 
cette localité. Le crâne, haut, grand et fort, d’un contour ogival 
quand on l’examine par ses normas antérieure et postérieure, présente 
un front bas, limité sur les côtés par des crêtes peu divergentes, des 
plans latéraux tombant très droit, une écaille occipitale qui, bien 
que saillante, ne forme pas chignon. Un crâne parfaitement conservé 
d’Auvernier avait un indice nasal de 45.2, un indice orbitaire de 78.9. 
C’est toujours, en somme, le type de Hohberg, race dont les os longs 
du sujet précité d’Auvernier permettraient d’évaluer la taille à 1 m. 65 
environ, la grosseur des os dépassant toutefois la moyenne actuelle. 

Le résultat que nous venons d’enregistrer semble de prime face en 
contradiction avec l’idée d’une immigration humaine s’étant produite 
à l’âge du bronze. Serait-ce donc que, de la pierre au bronze, la 
population n’ait pas changé? Ainsi le pensait Keller. Serait-ce, comme 
l’a supposé Virchow, que ces dolichocéphales, descendants demeurés 
sur place des dolichocéphales néolithiques, ont simplement reçu par 
contact avec des populations voisines plus avancées le bronze et les 
nouveaux animaux domestiques? Cela se pourrait à la rigueur pour les 
objets de bronze, que le commerce répandait partout, les faisant par- 
venir très loin grâce à un petit nombre d’intermédiaires; mais lors- 
qu’il s’agit des animaux domestiques, dont les prototypes n’existaient 
pas à l’état sauvage dans le pays, l’explication est tout à fait inad- 
missible. Un aussi complet changement que celui qui eut lieu alors 
dans la composition de la faune domestique, implique de toute néces- 
sité une immigration humaine concomitante. C’est ce qu’a très bien 
reconnu Studer LLe savant professeur de Berne s’est toutefois mépris 
lorsqu’il a cru que les immigrants de l’âge du bronze furent les doli- 
chocéphales du type de Hohberg dont nous avons parlé. Il se heurte 


1. Verhdl. der Berliner Gesellsclu f. Anthrop ., 1885, p. 548. 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES 


149 


aussitôt, en effet, à une objection : mais ces dolichocéphales, ne 
manquera-t-on pas de remarquer, existaient en Suisse dès avant l’âge 
du bronze, puisqu’ils se montrent et dans quelques palafittes roben- 
hausiennes, et dans les stations de transition. Pour échapper à la 
difficulté, Studer est contraint à une hypothèse toute gratuite, à 
savoir qu’antérieurement à leur immigration définitive, les dolicho- 
céphales n’étaient point établis encore sur les lacs suisses; qu’ils 
devaient être pour les Lacustres néolithiques un peuple étranger et 
ennemi, dont les restes crâniens n’ont figuré sans doute qu’à titre de 
trophées de guerre dans les palafittes de la pierre. 

Il me paraît, Messieurs, qu’une analyse plus complète des faits 
permet d’en saisir l’enchaînement sous un jour différent. 

Je considère tout d’abord comme incontestable que les Lacustres 
dolichocéphales de l’âge du bronze sont bien les descendants directs 
des Lacustres dolichocéphales de l’âge de la pierre, la similitude de 
leurs caractères anatomiques suffit à le prouver. C’est la même popu- 
lation restée sur place, il n’y a pas à en douter. Mais je relève en 
même temps une particularité très importante, à laquelle il ne semble 
pas qu’on ait fait suffisamment attention. Quand arrive la fin du lar- 
naudien, c’est-à-dire la suprême expansion de la civilisation du bronze, 
les dolichocéphales sont mêlés à une assez forte proportion de bra- 
chycéphales. Tandis qu’il n’existait pas un seul crâne arrondi sur les 
dix pièces recueillies à Wollishofen, Nidau, Estavayer et Auvernier, 
neuf crânes provenant de la palafitte de Môrigen et de l’île de Saint- 
Pierre (lac de Bienne) comptent quatre dolichocéphales, un mésaticé- 
phale et quatre brachycéphales ou sous-brachycéphales. Or Môrigen 
est tout à fait de la fin du bronze, ouvrant presque déjà le premier 
âge du fer, et quant au gisement de Saint-Pierre, le voisinage a 
fourni de remarquables objets de bronze importés, notamment une 
parure étrusque découverte en 1879 dans le sol du rivage de l’île, sur 
le Heidenweg, en face de Ligerz. 

Ne serait-il pas permis de tirer de là cette conclusion, que le type 
à tête arrondie dont nous constatons ainsi l’existence dans des sta- 
tions mœringiennes, représente une immixtion ayant coïncidé avec 
le développement de la nouvelle civilisation, plutôt que la descen- 
dance des anciens Brachycéphales néolithiques? Sans doute on n’est 
pas en droit de repousser entièrement pour lui cette dernière origine, 
mais c’est aux néobrachycéphales que je serais tenté d’attribuer, 
pour ma part, l’apport des animaux domestiques propres aux cités 
lacustres du bronze. 

11 y a, d’ailleurs, d’autres motifs d’admettre un renouvellement de 
population qui aurait alors donné la majorité en Suisse à l’élément 


150 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


brachycéphale. D’une part, quand arrive l’àge du fer, cet élément 
a acquis la prépondérance numérique, sans qu’on en puisse rattacher 
l’accroissement à aucune des pénétrations qui se produisirent aux 
époques hallstattienne et gauloise; il faut donc bien qu’il se soit 
augmenté pendant l’âge du bronze. D’autre part, au moment dont 
nous parlons, le type de la brachycéphalie se modifie, il s’affine en 
quelque sorte et devient plus pur. Ce n’est plus l’ancienne brachycé- 
phalie laponoïde des Néolithiques du nord-est, au crâne peu capace, 
au front étroit, brachycéphalie due presque uniquement à un brusque 
élargissement bipariétal qui donne à la partie postérieure du crâne 
un aspect globuleux. Quoique cette conformation crânienne n’ait pas 
disparu par la suite, nous avons affaire maintenant à un type beau- 
coup plus globuleux et extrêmement court, au point que la plus 
grande largeur du crâne est souvent égale, ou peu s’en faut, à sa lon- 
gueur. 

Ce type morphologique spécial — car je ne vous le présente pas 
comme différent au fond, comme ethniquement distinct du brachycé- 
phale néolithique, dont il me paraît être une variété moins modifiée par 
les contacts dolichocéphales, plus rapprochée de la souche originelle 
- — n’est autre que le type roman rhétique actuel, celui que His et 
Rütimeyer ont décrit sous le nom de type de Disentis et que de Baer 
a montré, il y a longtemps, être caractéristique des montagnards 
des Grisons. Cari Vogt l’a très bien décrit en quelques lignes : « Dans 
tous les crânes romans que j’ai observés, nous dit-il, — et on peut 
les compter par centaines, — le front monte verticalement, tandis 
que les arcades sus-orbitaires sont à peine développées, et le frontal, 
très large dans sa partie postérieure, n’offre, comme l’a remarqué 
von Baer, qu’un rétrécissement local derrière les orbites. L’écaille 
occipitale tombe également presque verticalement, les crêtes muscu- 
laires sont très peu marquées, le trou occipital est passablement 
reculé, tandis que les têtes articulaires font une forte saillie... L » 

Ces forts brachycéphales du type de Disentis auraient occupé 
l’est de la Suisse dès l’âge de la pierre polie, s’il est vrai que leurs 
crânes se trouvent associés dans les Grisons au mouton et au porc 
des tourbières. Yogt remarque qu’ « il semble résulter de là que le 
type crânien roman a été alors, dans cette partie des Alpes, le con- 
temporain des peuples qui ont élevé les constructions sur pilotis tant 
dans les plaines marécageuses qu’au bord des lacs ». Toujours est-il 
qu’une fois l’àge du bronze son existence en Rhétie n’est plus dou- 
teuse. Tappeiner a décrit un crâne de cet âge et de ce type, recueilli 


1. Leçons sur l’Homme, p. 482. 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES loi 

dans une sépulture du Grôdenthal, dans la partie ladine du Tirol 4 . 
La présence constatée du même type crânien dans quelques tombeaux 
anciens du Valais et du pays de Vaud, prouverait, pareillement, son 
extension sur la Suisse centrale et occidentale durant l’âge du bronze. 
C’est à ce moment qu’il aurait tendu la main dans le Valais et sur les 
bords du Léman, par-dessus le Saint -Gothard, aux descendants des 
anciens Lacustres néolithiques. 

Il se pourrait même, à en juger par une observation toute récente, 
que la première apparition des brachycéphales rhétiens dans les 
plaines qui s’étendent au pied du massif alpin remontât à plus haut, 
à l’aube naissante de l’ère des métaux. 

La riche et vaste palafitte de Concise, sur la rive occidentale du 
lac de Neuchâtel, a fourni abondamment, et même presque exclu- 
sivement, des objets de l’âge de la pierre, à l’exception d’une lame 
de couteau en bronze d’une forme morgienne et de quelques anneaux 
et fragments de bracelet. Or cette station, dont l’âge est ainsi par- 
faitement déterminé, a donné aussi un crâne humain que M. le 
D r Verneau vient de décrire et de figurer 1 2 . C’est un crâne de femme 
adulte, dont la capacité ne devait guère être inférieure à 1400 c.c., 
et qui se distingue au premier coup d’œil, sur la vue de profil, par 
l’inflexion brusque que présente sa courbe sagittale, à l’union des 
deux tiers antérieurs et du tiers postérieur des pariétaux : cette 
courbe devient alors presque verticale, d’où un méplat postérieur, 
se prolongeant sur une petite portion de l’écaille occipitale, et un 
raccourcissement considérable du crâne. Tandis que le diamètre 
antéro-postérieur maximum ne dépasse pas 164 mm., le transverse 
s’élève à 150 mm., soit un indice céphalique de 91.4. 11 s’agit, on le 
voit, d'une brachycéphalie remarquable. 

M. Verneau considère le crâne de Concise comme d’un type distinct 
du type de Grenelle, dont il diffère surtout par sa brachycéphalie 
occipitale, et il conclut qu’il y a eu sans doute, à l’âge du bronze, 
intervention d’un élément ethnique nouveau. Je crois qu’en effet la 
pièce de Concise appartient au type de Disentis, au type rhétien, 
caractérisé notamment par la chute verticale de la région postérieure 
du crâne; mais je ne crois pas qu’elle fournisse la preuve de l’inva- 
sion d’une race nouvelle, à proprement parler. Pour moi, les brachy- 
céphales, clairsemés en Europe pendant les temps néolithiques, se 
seraient simplement renforcés à l’âge du bronze. Par cela qu’ils 
arrivaient plus nombreux, surtout qu’ils descendaient de régions de 

1. Studien zur Anthropologie Tirols, p. 13. 

2. -Un nouveau crâne humain d'une cité lacustre {U Anthropologie, 1894, p. 54). 


revue de l’école d’anthropologie 


152 

haute altitude où ils avaient pu se mieux conserver à l’abri des 
mélanges, ces survenants du deuxième ban brachycéphale se présen- 
tent comme d’un type plus pur que leurs prédécesseurs, les hommes 
de Grenelle, sur lesquels s’était partiellement exercée l’influence des 
races dolichocéphales ancienne et néolithique. Mais, entre les deux 
immigrations brachycéphales, il subsiste un lien ethnique dont le crâne 
de Concise peut précisément fournir la preuve. Si, en effet, ce crâne 
des palafittes diffère du type de Grenelle par un aplatissement marqué 
de sa région occipitale, par un raccourcissement notable de son dia- 
mètre antéro-postérieur, ils ont en commun l’un et l’autre un trait 
de conformation frappant. Quand on examine le crâne par sa face 
supérieure, on le voit considérablement élargi au niveau du plan 
transversal qui passerait par les bosses pariétales, tandis qu’en avant 
il se rétrécit d’une façon sensible. On a fort bien dit que, vu d’en 
haut, son contour figure un trapèze dont le front est le petit côté. La 
pièce de Concise, à la fois aplatie de l’occiput et rétrécie du front, 
constituerait ainsi comme une transition entre les deux formes de 
brachycéphalie que réalisent respectivement les types de Grenelle et 
de Disentis. 

En résumé, Messieurs, si peu nombreuses que soient les données 
sur lesquelles repose cette étude, peut-être jugerez-vous qu’un point 
important de l’anthropologie lacustre se trouve dégagé grâce à elle. 
Nous croyons pouvoir conclure qu’une pénétration de brachycéphales, 
au milieu des populations antérieures d’origine néolithique, s’est 
produite en Suisse au cours de l’âge du bronze, pénétration dont l’in- 
fluence, en tant que facteur de transformation sociale, a été très 
grande, il y a lieu de le supposer. Reliés ethniquement aux anciens 
brachycéphales de la pierre polie, les néobrachycéphales du bronze 
semblent toutefois l’avoir emporté sur eux par la pureté de leur type; 
et la recherche de leur point de départ géographique nous a conduits 
dans les hautes vallées où naissent le Rhin et l’Inn, c’est-à-dire vers 
l’est de la Suisse, en plein cœur du massif alpin. Il y a là une indica- 
tion que vous voudrez bien retenir; nous la retrouverons en temps 
et lieu. 

En attendant, je n’ai plus que quelques mots à ajouter pour avoir 
terminé l’exposé de ce que l’on sait aujourd’hui sur l’ethnologie pri- 
mitive de la Gaule helvétique. 

Nous nous étions demandé, en commençant, si les mêmes popula- 
tions, ethniquement parlant, avaient habité les palafittes pendant 
toute la durée de leur occupation; ou si, au contraire, aux princi- 
pales phases archéologiques que ce genre de stations a révélées cor- 
respondaient aussi certains changements dans les types humains. La 


G. HERVÉ. — LES POPULATIONS LACUSTRES lo3 

question, je pense, est résolue. On ne saurait plus soutenir avec 
Keller, avec His, qu’on ne trouve dans le3 habitations lacustres de 
l’âge de la pierre et de l’âge du bronze qu’un seul type crânien. Nous 
y en avons reconnu trois, le type de Grenelle, le type de Hohberg et 
celui de Disentis, qui se placent, le premier au néolithique, le 
deuxième au néolithique et à l’âge du bronze, le troisième à l’âge du 
bronze. Mais, de ces trois types, le premier et le troisième n’en for- 
ment en réalité qu’un seul au point de vue ethnique, puisqu’il s’agit, 
croyons-nous, de la même race, plus ou moins pure simplement. 


Ces races humaines, reconnues dans les cités lacustres, n’ont pas 
disparu avec elles; ces races ont laissé des descendants qui se retrou- 
vent en Suisse aux âges suivants. 

C’est ainsi qu’une série de crânes exhumés à Grange, de tombeaux 
de l’époque franque, par le D r Schild et donnés par lui au Musée de 
Soleure, comptait sept brachycéphales du type de Grenelle, ayant 
un indice céphalique moyen de 83.8, d’après les mesures de C. Vogt. 
C’est ainsi encore que le type de Hohberg est celui d’un crâne recueilli 
dans une palafitte du lac de Bienne, au voisinage du lit de la Scheuss, 
palafitte qui n’a fourni que des antiquités romaines. 

De plus, en se croisant entre eux, les différents types se sont modi- 
fiés réciproquement : de là des formes mixtes, des indices de mésa- 
ticéphalie se montrant en assez grand nombre dès l’âge du bronze. 

Une des conséquences les plus intéressantes de ces rencontres ethni- 
ques a été la constitution d’un sous-type particulier, que Virchow 
paraît considérer comme une simple variété naturelle du type de 
Hohberg, tandis que les anatomistes suisses — qui ont commis, d’ail- 
leurs, à son endroit, les plus étranges confusions, dont souvent on a 
peine à sortir — l’ont érigé en type distinct, qu’ils dénomment avec 
His et Rütimeyer type de Sion. En réalité, les crânes dits du type de 
Sion se relient étroitement au type de Hohberg; mais ce dernier s’y 
est atténué et quelque peu transformé par suite de croisements et 
d’échanges de caractères, au contact des brachycéphales de Grenelle 
ou de Disentis. On a ainsi des sous-dolichocéphales, tout au plus des 
mésaticéphales, à indice de 76 en général, au crâne à la fois long et 
large, aux arcs sourciliers très saillants, au front carré, à la voûte 
arrondie, aux bosses pariélales tantôt faiblement dessinées, tantôt 
larges et proéminentes, à occiput souvent fort et bombé. La racine 
du nez est déprimée; l’orifice nasal, assez large, mésôrrhinien ; la 
face, basse; le diamètre bizygomatique, grand. Ce type, qui répond 
REV. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — 1895. H 


revue de l’école d’anthropologie 


m 

au dolichocéphale chamaeprosope de Kollmann, a été observé dans 
les dernières palafîttes de la pierre (Sütz) et dans quelques palafittes 
de l’âge du bronze (Nidau, Môrigen, Corcelettes). C’est à lui que Riiti- 
meyer rapporte les crânes découverts par Gross, en 1876, dans une 
sépulture dolménique située àAuvernier, près des bains de Colom- 
bier, et qui renfermait, avec de nombreux squelettes, une petite 
série d’objets appartenant à la transition de la pierre au métal. Au 
type dit de Sion se rattachent enfin d’autres crânes, d’origine plus 
récente, qui nous le montrent répandu et reparaissant de tout temps 
chez les populations helvétiques. 


ETHNOLOGIE PREHISTORIQUE 


DÉNOMBREMENT DES CRANES NÉOLITHIQUES 

DE LA GAULE 

Par Philippe SALMON 


I 

La présente contribution à l’ethnologie nationale répond aux vues 
de la Société d' anthropologie de Paris ; une Commission permanente 
choisie dans son sein, s’occupe de l’origine des populations de la 
France 1 ; elle répond aussi aux vues de Y Association française pour 
l'avancement des sciences : cette grande compagnie, dans le même 
but, a donné des subventions 2 à l’École d’anthropologie de Paris 
pour des recherches sur les races qui composent la nation française , 
en remontant jusqu'aux temps géologiques', un des cours de ce dernier 
établissement, celui du professeur Georges Hervé, est consacré depuis 
quatre ans à ce sujet. 

L’indice crânien de largeur, base de cette étude, est depuis long- 
temps considéré comme l’un des plus caractéristiques des races; quand 
les autres mesures ostéologiques, surtout celles de la face, auront pu 
être réunies, elles fourniront des renseignements complémentaires 
dont l’utilité n’a pas besoin d’être démontrée. 

En 1888, dans la deuxième partie d’un travail publié par l’auteur 
sous le titre de Races humaines préhistoriques 3 , 337 crânes néoli- 
thiques de la Gaule avaient été déjà inventoriés. Georges Hervé en 
a fait l’objet d’une communication à la Société d’anthropologie de 
Paris 4 ; il a cherché à rendre compte de l’indice céphalique dans notre 
pays pendant la période néolithique. Les 337 crânes recensés se 

1. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris 1892, p. 452, Gust. Lagneau, président, 
Georges Hervé, secrétaire. 

2. Rev. mens, de l’École r. de Paris, 1892, p. 98; 1895, p. 104. — Ass. 

franç. Congrès de Pau , t. I, 1892, p. 148; Congrès de Caen, t. I, 1894, p. 194. 

3. Paris, Wattier, in-8. 

4. Bull, de la Soc. d’anthrop. de Paris , 1892, p. 124. 


156 


revue de l’école d’anthropologie 


divisaient ainsi : 208 longs, 67 moyens, 62 courts. L’influence bra- 
ehycéphalique y entrait dans la proportion de 129 — 337 ou deux 
cinquièmes; l’élément dolichocéphalique y dominait dans la propor- 
tion de 208 — 337 ou trois cinquièmes. La sériation des indices mon- 
trait la prépondérance numérique à 74; il y avait 61.7 pour cent de 
dolichocéphales, 19.9 pour cent de mésaticéphales et 18.4 pour cent 
de brachycéphales. 

Après l’étude, plus théorique peut-être que pratique, de Retzius et 
de Broca 1 relativement aux limites à déterminer, sur le crâne sec, 
pour la dolichocéphalie, la mésaticéphalie et la brachycéphalie, on 
avait pu ajuste titre se préoccuper du soin d’appuyer ou de corriger 
ces limites avec des éléments concrets; on avait signalé des indices 
d’Esquimaux groënlandais 2 , restés purs, compris entre 66.5 et 76.2 
et des indices de Lapons 3 , également demeurés purs, compris entre 
80.7 et 90.2 (Muséum de Paris, Musées de Copenhague, Leipzig et 
Strasbourg); on inclinait conséquemment à arrêter la limite de 
la dolichocéphalie à 76 plus les fractions, celle de la mésaticéphalie 
à 79 plus les fractions, la brachycéphalie partant de 80 et allant au- 
delà, indéfiniment. Cette tendance a été, de la part d’Abel Hovelacque 
et de Georges Hervé, le sujet d’une expérimentation méthodique 
récente sur un grand nombre de crânes du Morvan 4 5 ; avec la plus 
grande attention, les crânes ont été divisés morphologiquement en 
trois catégories :Jes longs, les moyens, les courts; cette distribution 
à la vue , conformément à l’opinion d’André Sanson s , a été suivie de 
mensurations précises et la force des calculs a conduit à compter 
comme dolichocéphales tous les individus dont les indices crâniens 
précédaient 77 ; comme mésaticéphales, tous ceux dont les indices 
allaient de 77 inclusivement jusqu’à 80 exclusivement; enfin, comme 
brachycéphales, tous les individus ayant des indices de 80 et au-dessus. 
Les tableaux de ces deux auteurs ont reçu l’approbation des anthro- 
pologistes; d’ailleurs leurs résultats ne s’éloignaient pas sensiblement 
de la règle proposée par Broca. 

Dans le même ordre d’idées, Abel Hovelacque et Georges Hervé ont 
bien voulu faire une expérimentation semblable pour les crânes néo- 


1. Bull, de la Soc. d’anthrop. de Paris , 1861, p. 341. 

2. 66.5 67.3 68.8 70.1 70.4 70.9 71 « 71 « 71.1 71.3 71.4 71.4 72« 72.4 73« 73« 73.3 
73.4 73.8 74« 74.2 74.7 76.2. 

3. 80.7 80.7 81.3 82.5 83.4 83.6 84.1 84.7 85.8 86.4 87.1 87.3 89.1 90.2. 

4. Mém. de la Soc. d’anthr. de Paris , 1893. 

5. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris , 1887, p. 607. Les indices, pour être l’acces- 
soire des classements à la vue, ne sont pas moins le moyen d’en mettre la con- 
naissance sous les yeux des lecteurs, sans parler des dessins, excellents, mais 
trop nombreux pour y songer! 


PH. SALMON, — CRÂNES NÉOLITHIQUES 157 

lithiques de la Gaule, en empruntant des séries aux Musées de la Société 
et de l’École d’anthropologie. L’opération a porté sur : 16 crânes de 
la Cave-aux-Fées de Brueil, 14 de Coppière, 23 de la Croix-des-Cosa- 
ques, 7 de Livry-sur-Vesle, 11 de la Chapelle-sur-Grécy, 19 de 
l’Homme-mort et 16 d’Orrouy; ensemble 106, classés à la vue égale- 
ment en trois catégories. Les mesures relevées ensuite scrupuleuse- 
ment, aucune erreur essentielle n’avait été commise : 59 indices 
(55. 6 pour cent) étaient inférieurs à 77; 24 (22. 6 pour cent) allaient 
de 77 inclusivement à 80 exclusivement; 23 (21. 7 pour cent) étaient 
de 80 et au-dessus l . 

Après des observations directes aussi décisives, on ne saurait plus 
hésiter; cette règle nouvelle, peu différente des usages antérieurs et 
mathématiquement plus commode, sera suivie ici. Rien au surplus 
n’empêchera les lecteurs de grouper à leur gré, comme ils l'enten- 
dront, les indices individuels fournis exactement avec une décimale, 
par provenances. La seule intention de l’auteur est d’offrir, rassemblés, 
aux ethnologistes des éléments matériels épars, en leur évitant la 
peine de les rechercher. 

Le texte du dénombrement donne : 

La situation et le nom des découvertes avec la commune, le départe- 
ment et un numéro d’ordre; 

Les sources bibliographiques; 

Les Musées ou les Collections renfermant les crânes; 

Les noms des auteurs des mesures; 

Les indices sur trois colonnes : la première à gauche pour les crânes 
longs; celle du milieu pour les moyens; celle de droite pour les 
courts; les colonnes vides permettent de se rendre compte, en un 
coup d’œil, des formes crâniennes absentes ou présentes dans le gise- 
ment; 

Un tableau de sériation contenant la répartition numérique pour 
chaque indice et la proportion pour cent des crânes, selon leurs 
formes ; 

Un graphique et une carte. 

La carte rappelle en marge, pour plus de facilité, les noms des 
gisements avec leurs numéros d’ordre: ces numéros sont inscrits 
topographiquement, à la place approximative des découvertes; un 
trait rouge est passé sous les numéros des gisements où la brachycé- 
phalie et la mésaticéphalie, inséparables, ont été reconnues jusqu’à 
présent; au cours des fouilles futures, on les trouvera certainement 
ailleurs encore. 


1. Les indices individuels de ces 106 crânes figurent dans le dénombrement. 


158 


revue de l’école d’anthropologie 


Les indices longs comprennent à la fois ceux de la descendance 
indigène paléolithique, avec le chignon occipital, et ceux des doli- 
chocéphales nouveaux, venus après le contact de l’Est et de l’Ouest 
européens; le nom de « dolichocéphales néolithiques », donné d’abord 
à ces derniers, ne paraissait pas suffisant pour permettre de les iden- 
tifierai, comme on l’a cru, leur allongement antérieur caractéristique 
a été rencontré dans la sépulture mégalithique de Genay (Côte- 
d’Or), on pourrait spécialiser leur type en le tirant de cette localité. 
Ils ont suivi, dans les mêmes temps, les mêmes voies que les bra- 
chycéphales : on a dû conséquemment les trouver avec ces derniers 
et avec les dolichocéphales anciens; mais un triage nécessaire ne les 
a pas encore isolés des têtes longues autochtones. 

Comme on pourra le vérifier sur la carte, deux régions tranchées 
ont livré passage aux nouveaux venus néolithiques : la Belgique et 
les pays rhénans, d’une part; de l’autre, la Savoie, le Dauphiné et 
le territoire en suivant jusqu’à la Méditerranée; ainsi sont confirmés, 
après avoir été d’abord entrevus, l’itinéraire Nord-Est, de la Russie 
au Pas-de-Calais, et l’itinéraire Sud-Est, par le Danube et les côtes 
méditerranéennes; Georges Hervé 1 en a formé le centre belge et le 
centre allobroge. Dans ces appellations, l’emploi de noms de peuples 
déjà dans l’histoire, pour indiquer l’arrivée de races essentiellement 
préhistoriques, pourrait prêter à la critique; ne serait-il pas préfé- 
rable d’utiliser des locutions neutres exemptes de toute apparence de 
confusion, en les empruntant à la géographie? On éviterait tout 
reproche, assurément, si l’on avait recours aux itinéraires mêmes, 
pour désigner les deux pénétrations : l’une par les Ardennes , l’autre 
par les Alpes. 

Les brachycéphales ont plus ou moins vite porté leur forme crâ- 
nienne courte vers la Bretagne par les côtes de la Manche; vers notre 
centre par la Champagne et les pays à la suite ; vers les Pyrénées, par 
les vallées du Rhône, par la Lozère et par les rives de la Méditerranée- 

Si l’on recherche le nombre de gisements atteints par l’influence 
brachyeéphalique, il y en a 84 sur 140, soit 60 pour cent; 40 pour 
cent seulement n’ont présenté à l’étude aucun élément brachycépha- 
lique, réserve faite toutefois des crânes détruits, mal conservés et non 
mesurables. 

A une exception près (l’hostilité constatée dans la Lozère), la pro- 
gression des nouveaux arrivants a été pacifique ; l’infiltration succes- 
sive semble avoir été générale; on ne doit pas, d’une manière 
absolue, s’en rapporter uniquement aux positions, avec intervalles, 

1. Revue mens, de l’École d’anthrop. de Paris, 1894, p. 404. 


159 


PH, SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 

des crânes recueillis; l’expansion a été plus grande encore, car les 
régions demeurées blanches sur la carte possèdent des monuments 
mégalithiques, des dolmens subsistants ou ruinés, violés ou fouillés, 
sans aucun souci des ossements humains, détruits eux-mêmes ou dis- 
persés; en outre, dans bien des circonstances, il a fallu compter avec 
l’impossibilité de les conserver, quand leurs avaries ne le permet- 
taient pas; si là, comme ailleurs, on avait été à même de les exa- 
miner, l’influence brachycéphalique aurait probablement été reconnue 
pareille, et la statistique donnerait vraisemblablement les mêmes 
résultats. 

Les éclaboussures signalées 1 vers le Finistère, le Morbihan, les 
Deux-Sèvres, le Gard, l’Ariège, sont sans aucun doute une suite du 
développement ethnique continu dont les termes intermédiaires ont 
échappé à nos investigations; les lacunes du mélange doivent être 
imaginaires et elles pourront être comblées. 

La proportion de 60 pour cent dans les régions étudiées serait pro- 
bablement la même dans les autres, si elles avaient pu l’être aussi; 
voilà une très grande probabilité ; un fait également probable, pour 
ne pas dire certain, c’est la dualité de la pénétration en Gaule par le 
nord-est et par le sud-est (les Ardennes et les Alpes). 

Le dépouillement des 688 indices réunis ne diffère pas beaucoup de 
l’examen des 337 relevés en 1888; la prépondérance du nombre est 
aux indices 73 et 74 2 . Les dolichocéphales représentent 57. 7 pour 
cent au lieu de 61. 7; les mésaticéphales, 21. 1 pour cent au lieu de 
19. 9; les brachycéphales, 21. 2 pour cent au lieu de 18. 4. Le nombre 
élevé de 53, à l’indice 78, dénote un mélange déjà profond. 11 y a 
égalité de nombre aux indices 70 et 80 (29-30). Les indices sont excep- 
tionnels ou rares de 63 à 68 et de 85 à 97. Les deux races génératrices 
sont entre elles comme 397 à 146; les métis (145) sont en nombre égal 
aux brachycéphales (146). 

Les chiffres seraient-ils notablement changés, si nous avions affaire 
à un plus grand nombre de mesures? Généralement on ne le croit 
pas; mais on le saura, quand des mensurations nouvelles auront livré 
les indices des crânes restés sans être mesurés ou publiés dans les 
musées de province et les collections privées; quand, d’un autre côté, 
de nouvelles fouilles auront mis au jour un assez grand contingent 
supplémentaire. Souvent, trop souvent, les ossements humains ont 
été perdus ou négligés par suite de la faveur exclusive dont jouissent 
les objets funéraires auprès de la plupart des archéologues. 

1. Revue mens, de V École d’anthrop. de Paris , 1894, p. 394. 

2. Revue d'anthr., 1872, p. 422. — Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris , 1892, 
p. 124. 


160 


revue de l’école d’anthropologie 


On tenterait en vain, pour le moment, de classer chronologique- 
ment, d’une façon absolue, les divers modes de sépulture, car les 
mobiliers funéraires n’ont pas été soumis à un examen archéologique 
comparatif assez sévère. Les inductions sembleraient conduire à con- 
sidérer les cavernes naturelles comme ayant donné asile aux premières 
inhumations, les dolmens du midi aux dernières. La présence du 
bronze ne saurait être prise non plus comme un critérium, car les 
inhumations où il a été introduit ont souvent commencé à une époque 
où le métal n’était pas encore connu; ces inhumations, remontant à 
la période néolilhique, se sont continuées plus ou moins après l’arrivée 
du bronze et le mobilier funéraire métallique y côtoyait le mobilier 
funéraire lithique. 

Toutes les sépultures ne sont pas du même temps assurément 1 ; 
Georges Hervé et d’autres savants reportent leur origine jusqu’à 
l’époque campignienne et cependant aucun instrument campignien 
n’y a encore été rencontré; elles se sont poursuivies durant l’époque 
chasséo-robenhausienne et elles ont eu leur plus grande efflorescence 
pendant l’époque carnacéenne, avec prolongement pendant la tran- 
sition de la période néolithique à l’âge du bronze et jusqu’au régime 
de l’incinération. Il faudrait reprendre, si c’était possible, la compa- 
raison des objets industriels accompagnant les morts, pour les gra- 
duer dans un ordre chronologique correspondant aux sépultures : 
celles qui ne contenaient pas encore de haches polies; celles qui 
renfermaient des haches polies de roches locales; celles qui conte- 
naient des haches polies de roches exotiques, puis, vers la fin, du 
bronze. Les fouilles à venir devront tenir compte de cela, mais quand 
seront-elles à même de nous offrir un résultat utile? En attendant, 
chacun avisera pour le mieux. 

Comme le croit une école, les divers modes de sépulture sont-ils 
contemporains? Alors, on ne pourrait pas reprocher aux groupes 
ethniques d’être insuffisants pour donner des sériations fermes. Heu- 
reusement, même sans partager cette manière de voir, on est main- 
tenant en présence de séries particulières assez fortes pour fournir des 
résultats. 

L’ethnologie préhistorique de notre occident est propre à éclairer 
celle des autres pays européens; elle gagnera elle-même de précieux 
moyens de comparaison, quand les savants étrangers auront publié 
leurs statistiques; c’est donc un devoir de leur adresser â cet égard 
les plus pressantes sollicitations. 


I. Revue viens, de VÉcole d’anlhr. de Paris , 1891, p. 380. 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 161 

II 


Ethnologie préhistorique 

Gaule néolithique 

Sériation des indices crâniens de largeur. 


Indices 

Nombres 

Indices 

Nombres 

Indices 

Nombre 

63 

1 

77 

52 

80 

30 

64 

3 

78 

53 

81 

27 

65 

2 

79 

40 

82 

24 

66 

4 



83 

17 

67 

5 



84 

16 

68 

9 



85 

8 

69 

14 



86 

9 

70 

27 



87 

3 

71 

41 



88 

5 

72 

46 



89 

2 

73 

67 



90 

0 

74 

65 



91 

1 

75 

52 



92 

3 

76 

59 



93 

0 





94 

0 





95 

0 





96 

1 





97 

1 


Au total : 397 -h 145 -b 146 indices = 688. 

Soit la proportion centésimale respective de 57.7 (crânes longs), 
21.1 (crânes intermédiaires), 21.2 (crânes courts). 

Le graphique de la p. 163 représente cette sériation sous une forme 
facilement saisissable. 

f 

IV 

Dénombrement 


1. Argenteuil, Seine-et-Oise. Galerie couverte. — Bull, de la Soc. cVanthr. 
de Paris, 1867, p. 172, 266. — Rev. mens, de l’Ecole d’anthr. de Paris, 1895, 

P* 22. 

5 crânes. — Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et G. Hervé. 


70 1 — 71.4 — 71.9 
76.5 


78.1 


2. Aubussargues, Gard. — Grotte-dolmen fermée par une dalle. — Bull, de 
la Soc. d’anthr. de Paris, 1866, p. 201, 236. Rev. mens, de l’Ecole d’anthr. de 
Paris, 1894, p. 108. 


162 revue de l’école d’anthropologie 

2 crânes. — Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Mesures de G. Hervé. 

73 — 74.7 | | 

3. Autigeol, commune d’Auriolle, Ardèche. Dolmen. — Matériaux pour 
servir à la paléoethnologie des Cévennes , G. Carrière, Nîmes, 1893, p. 31. 
— Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894 p. 403 ; 1893, p. 20. 

2 crânes; musée de Nîmes. Mesures de G. Carrière. 

! | 81.2 — 83.1 

4. Auvernier, Suisse. Dolmen sur les bords du lac de Neuchâtel. Sépul- 
tures commencées pendant la période néolithique et continuées pendant 
l’âge du bronze. Les sépultures préhistoriques d' Auvernier découvertes le 
24 janvier 4816, près des bains de Colombier , par le propriétaire , Jules Riche 
d’ Auvernier, sous la signature E. D. (Desor). — Bull, de la Soc. d’anthr. de 
Paris 1876 p. 94. — L'âge du bronze par Ernest Chantre, T. III, p. 63. 

1 crâne. Musée de Bâle, mesures de Kollmann. 

| 78.5 | 

Station lacustre, lac de Neuchâtel, près de la station de l’âge du bronze. 
Deux crânes des palafittes et la signification du crâne de la station d' Auvernier 
pour l'anatomie des races. Soc. des naturalistes de Râle , 1886, p. 204. — Rev, 
d'anthr. 1880, p. 518. 

1 crâne. Musée de Bâle, mesures de Kollmann. 

| | 81.4 


5. Avigny, commune de Mousseaux-lès-Bray, Seine-et-Marne. — Grotte 
sépulcrale. — Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris, 1879, p. 588; 1880, p. 700; 
1881, p. 104. — Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1895, p. 22. 

10 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Mesures de Th. Chudzinski. 


73.1 _ 74 — 75 
75 — 75 — 75.8 

76.1 


77.8 — 79 — 79.1 


6. Baoüssé-Roussé, commune de Vintimille, Italie, près de Menton,. Alpes- 
Maritimes. Grottes sépulcrales. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Pqris, 1872, 
p. 491, 584; 1873, p. 596; 1879, p. 717. L'homme, 1884, p. 157. L’Anthro- 
pologie, 1892, p. 553. 

4 crânes. Un au Musée de Menton, mesures de Thulié ; trois coll. Abbo> 
mesures de Verneau. 

63 — 71.6 — 73.4 

76.3 

7. Bastide-Pradines (la) en Larzac, Aveyron. Grotte sépulcrale. L'Anthro- 
pologie, 1891, p. 694. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris. 1894, p. 107. 

4 crânes, coll. Puech à Montpellier. Mesures de G. de Lapouge. 

74.6 — 75 — 76 | 78.2 | 


8. Baumes-Chaudes (les), commune de Saint-Georges de Lévejac, Lozère. 
Caverne sépulcrale. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1878, p. 206, 420. 
— • Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 105, 393. 


III 

Nombre de 



164 


revue de l’école d'anthropologie 

35 crânes. Coll. Premières à Marvejols. — Mesures de Broca. 

64.3 — 66 — 67.3 

68. 5 — 69 — 69.1 

69.3 — 70 — 70.4 

70.5 — 71.2 — 71.6 

71.8 — 71.9 — 72.1 

72.3 — 72.4 — 72.6 

72.6 — 73 — 73.3 

73.6 — 73.6 — 73.7 

74 — 74.1 — 74.1 

74.2 — 74.4 — 74.5 

74.5 — 75 — 75.1 

75.8 — 76.1 

9. Benouvjlle, Calvados. — Dans l’ancien lit de la rivière, à six mètres au- 
dessous du niveau de la prairie, en face de la falaise. — Assoc. franc., Con- 
grès de Rouen , 1883, p. 660. 

1 crâne recueilli par Eug. Eudes Deslongehamps. Musée de la Faculté des 
Sciences de Caen. Mesures de E.-T. Hamy. 

| j 84.7 

10. Béthenas, commune deCrémieu, Isère. — Grotte sépulcrale. — Chantre, 
Etudes paléoethnologiques dans le nord du Dauphiné , etc., p. 36, pl. II, fîg. 1,2. 
Gervais, Zoologie et paléontologie, p. III. — Rev. mens, de VEcole d'anthr. de 
Paris, 1894, p. III. 

1 crâne. Coll, et mesures de Ern. Chantre. 

I 79 | 

11. Bienne, Suisse. — Palafitte. Crania ethnica, p. 496. — His et Rütimeyer, 
Crania helvetica , pl. CV (1-2). 

1 crâne. Musée de Bienne. Mesures relevées sur les figures. 

72 i | 

12 . Billancourt, Seine. — Petit dolmen ruiné, dans des alluvions, au bord 
de la Seine. Crania ethnica, texte p. 131, 195; pl. XCVII, fig. 3 et 4. 

1 crâne. Muséum de Paris; mesures prises sur les dessins. 

71 | | 

13 . Bollwiller, Haut-Rhin. — Sépultures dans le lehm. Revue d'anthr., 
1880, p. 395. — Bull, de la Soc . d'anthr. de Paris, 1881, p. 669. — Rev. mens, 
de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1895, p. 22. 

3 crânes — Musée de la Soc. d’anthr. de Paris, mesures de Collignon. 

70.5 — 71.2 | 79.2 | 

14 . Bougon, Deux-Sèvres. — Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 
1867, p. 8; 1878 p. 489. Crania ethnica, p. 31, fîg. 30, 31. 

5 crânes : 1 au musée de la Soc. d’anthr. de Paris, 4 au musée de Niort. 
Mesures de Broca et Souché. 

67.7 — 73 | 77.4 — 77.9 — 78.9 | 

15 . Boundoulaou, commune de Creissels , Aveyron. Grotte sépulcrale. 


PH. SALMON, — CRÂNES NÉOLITHIQUES 165 

Assoc. franc, pour V Av. des sc., Congrès de Besançon , 1893. Compte rendu 
de U Acad. des sciences , 19 juin 1893. 

3 crânes, coll. Rivière. — Mesures de L. Manouvrier. 

73.6 — 76.7 1 | 80.2 

16 . Bramabiau, près de Camprieu, commune de Saint-Sauveur-des 
Pourcils, Gard. Grotte sépulcrale. — Matériaux pour servir à la paléoethnologie 
des Cévennes, par G. Carrière, Nimes, 1893, p. 6. — Rev. mens, de l'Ecole 
d'anthr. de Paris , 1894, p. 108. 

3 crânes. Collection Fabre, inspecteur des forêts. — Mesures de G. Car- 
rière. 

71.4 — 76.7 | 77 | 


17 . Brezé, Maine-et-Loire. — Sépulture dolménique. — Bull, de la Société 
d'anthr. de Paris , 1877, p. 95; 1879, p. 514. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. 
de Paris, 1894, p. 120. 

1 crâne. Muséum de Paris. — Mesures de R. Verneau. 


18 . Buisse (la), Isère. Grotte sépulcrale. Bull, de Statistique de l'Isère, 1841, 
p. 191. Congrès intern. d'anthr. et d'arch. préhistoriques de Paris, 1867, 
p. 135. Etudes paléoethnol., etc., par E. Chantre, 1867, p. 38. Assoc. 
franc, pour VA. des sc., Congrès de Montpellier , 1879, p. 853. Rev. d'anthr., 
1881, p. 324. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 404; 1895, 


p. 21. 

7 crânes. 
Bordier. 
74.9 


Musée de Grenoble, laboratoire de géologie. — Mesures de 


77.3 


80.4 — 81.8 

83.4 — 91.1 


82.2 


19 . Bijoux et Vauloubeau, Vaucluse. — Grottes sépulcrales. — Rev. mens, 
de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 109. 

4 crânes. Muséum de Grenoble. — Mesures de Bordier. 

65.2 — 70 — 73 | 77.2 | 

20. Caen : le pont de Vaucelles, Calvados. A 23 pieds de profondeur 
fouilles pour la fondation d’un pont, 1787; antiquités vraisemblablement 
néolithiques; pirogue renversée recouvrant des ossements humains, sous la 
tourbe, dans un banc de poudingue, faune néolithique. Assoc. fr., Congrès 
de Rouen , 1883, p. 658. 

1 crâne. Musée de la Faculté des Sciences de Caen. — Mesures de E.-T. 
Hamy. 

73.3 | | 

21. Camp-Long (le), commune de Saint-Césaire, Alpes-Maritimes. Dolmen. 
Fouilles de Bourguignat. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1866, p. 442, 
459, 467. Crania ethnica, p. 133, 137. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — .Mesures de Broca. 

I 78 | 


166 


revue de l’école d’anthropologie 


22. Casteljau, Ardèche, près de Saint-Alban-sous-Sampzon. — Matériaux 
pour servir à la paléo ethnologie des Cévennes, par G. Carrière, Nîmes, 1893, 
p. 31. 

1 crâne. Coll. Colomb à La Molette. — Mesures de G. Carrière. 

75.1 | | 

23. Castellet (le), commune de Fontvieille, Bouches-du-Rhône. Grotte- 
dolmen. Registres manuscrits de Broca. — Les temps prêhist. dans le Sud-Est 
de la France ; allées couvertes de la Provence par C. de Fondouce , Paris, 
Delahaye, 1873. Congrès préhistorique de Bruxelles, 1872. Rev. sc., 2 e série, 
p. 428 Matériaux pour Vhist.de l'homme , 2 e série, T. IV, p. 15. Rev. mens, 
de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1895, p. 23. 

73 — 74 | 78.7 | 


24. Cavalerie (la) en Larzac, Aveyron. Dolmens. — L'Anthr., 1891, p. 694, 
Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. 107. 

5 crânes. Coll. Puech à Montpellier, mesures de G. de Lapouge. 

70.8 — 73.6 — 74.8 | 77.5 | 80.6 

25. Cave-aux-fées (la), commune de Brueil, Seine-et-Oise. — Galerie cou- 
verte. Fouilles d’Adrien de Mortillet. Assoc. franc., Congrès de Paris, 1889, 
T. I, p. 328. Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. 403 ; 1895, 


p. 20. 


15 crânes. Musée de l’École d’anthr., mesures de Hovelacque. 
1 crâne. Coll, et mesures de Perrier du Carne à Mantes. 


68.1 — 72.4 — 73.1 

73.8 — 74.2 — 74.7 

74.9 — 75.5 — 75.5 


80.9 — 81.6 — 81.7 
82.8 — 83.1 — 83.7 


76.3 


26. Cébazat, Puy-de-Dôme. Sablière, fond de lac, couche renfermant 
des objets néolithiques. — Assoc. franc., Congres de Besançon , T. I, p„ 268. 
1 crâne. Coll, et mesures de Pommerol à Gerzat. 

72.8 | I 


27. Challes, commune de Curienne, Savoie. — Grotte sépulcrale. — Bull, 
de la Soc. d'anthr. de Paris, 1894, p. 342. — Rev. mens, de l'École d'anthr. 
de Paris , 1894, p. 404. 

2 crânes. Coll, et mesures de Jules Carret, à Chambéry. 

| | 83.8 — 97.7 

28. Chamant, Oise. — Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1863 
p. 652; 1864, p. 5, 636; 1865, p. 25. — Rev. mens, de l'École d'anthr. de 
Paris, 1895, p. 22. 

4 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Broca. 

71.4 — 74.7 | 78.3 — 78.6 | 


29. Chamblandes, près de Pully, Suisse. — Sépultures en dalles; mobilier 
funéraire lacustre. — Revue d'anthr., 1884, p. 337. 

1 crâne. Musée de Lausanne. — Mesures de Forel. 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 


167 


30. Chapelle-sur-Crécy (la), Seine-et-Marne. Trois sépultures dolméni- 
ques, sous roches en place, aux lieux dits : le Vieux chemin de Bouleurs , les 
terres dorées , le pré Bailly. Congrès intern. d’anthr. et d’archéol. préhist. de 
Paris , 1867, p. 203, Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris , 1885, p. 604, 755; 
1887, p. 548, La Société , C École et le Laboratoire d'anthr. de Paris à VExp. 
univ. de Paris, 1889, p. 268. Rev. mens. de. l’École d’anthr. de Paris, 1894, 
p. 403; 1895, p. 20. 

21 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris; coll. Cinot à Crécy-en- 
Brie. Mesures de Hovelacque, G. Hervé, Manouvrier et Cinot. 


70 — 73 — 75 
76 — 76.1 


77.1 — 77.8 — 78 
78.8 — 78.8 — 79 
79 _ 79.1 _ 79.7 


80.1 — 81 — 81.4 

82.1 — 84.1 — 84.8 
88 


31. ChauvauxI Belgique. Caverne sépulcrale. — Congrès intern. d’anthr. et 
d’archéol. préhistorique de Bruxelles, 1872, p. 381. — Rev. mens, de l’Eco e 
d’anthr. de Paris, 1895, p. 19. 

1 crâne. Musée de Namur. — Mesures de Virchow. 


32. Chavannes, près de Neuveville. Suisse. Palafitte du lac de Bienne. — 
Les Protohelvètes par V. Gross, Paris, Baer, 1883, p. 2. — Zeitschrift f. 
Ethnol. Berlin, 1885, p. 301. 

1 crâne. Musée de Berne. — Mesures de Virchow. 

I I 84 

33. Chevroux, canton de Neuchâtel, Suisse. Ruines de palafîttes. — Lettres 
de Gosse et Forci des 5 et 17 avril 1894. 

2 crânes. Musée de Lausanne, mesures de Forel. 

68.6 — 71.5 | | 

34. Colmar, Haut-Rhin. Tombes en dalles brutes. — Description des crânes 
et ossements préhistoriques , etc., trouvés en Alsace par Collignon, Colmar, 
1882, in-8°, p. 7. 

2 crânes. Musée de Colmar. — Mesures de Collignon. 

75 | 78.8 | 

35. Combe -du-Merle (la), commune de Saint-Alban-sous-Sampzon , 
Ardèche. Dolmen. — Matériaux pour servir à la paléo ethnologie des Cèvennes , 
par G. Carrière, Nîmes, 1893, p. 31. 

1 crâne. Musée de Nîmes. — Mesures de G. Carrière. 

76.2 | | 

36. Conflans-Sainte-Honoriine, Seine-et-Oise. Dolmen restitué dans les 
fossés du château de Saint-Germain. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 
1872, p. 963. — Rev. mens, de l’Ecole d’anthr. de Paris, 1895, p. 22. 

2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Broca. 

72.9 | 77.4 | 

37. Conguel (le), commune de Quiberon, Morbihan. Dolmen. — Bull, de 
la Soc. d’anthr. de Paris, 1892, p. 37. 


168 


revue de l’école d’anthropologie 


2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Mesures de Hovelacque et 
G. Hervé. 

69.5 — 76.2 I I 


38 . Coppière, commune de Montreuil-sur-Epte, Seine-et-Oise. Galerie 
couverte. Bull, de la Soe. d’anthr. de Paris , 1893, p. 785. Fouilles de Émile 
Collin. — Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. 119, 403. 

14 crânes. Musée de l’École d’anthr. de Paris. Mesures de Hovelacque et 
G. Hervé. 


71.6 — 72.3 — 73.3 
73.5 — 73.6 — 73.7 

73.9 — 74 — 74.2 


77 — 78.2 — 78.9 


82 — .84.5 


39 . Cravanche, Haut-Rhin. Grotte sépulcrale. — Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris, 1876, p. 126; 1877, p. 251. Assoc. fr., Congrès de Besançon, 1893, 
T. I, p. 265. Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. 115. 

12 crânes. Musée de Belfort, mesures de Barthélemy et Dubail-Roy. 

2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et G. Hervé. 

71.6 — 72.1 — 72.4 77 — 77.3 — 77.6 

73 — 74 — 75 77.8 — 78.1 

76 — 76.2 — 76.5 


40 . Croix-des-Cosaques (la), à Châlons-sur-Marne, Marne. — Sépultures 
dolméniques. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1892, p. 188. 481, 488. 
Rev. mens, de l’École d’anthr. de Paris, 1895, p. 20. 

23 crânes. Musée de l’École d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et G. Hervé. 


70.4 — 71.9 — 73 
» 74 — 74.1 — 75 
76.1 — 76.3 


77 — 77.1 — 77.1 

77.4 — 77.6 — 77.8 

78.6 — 78.8 —79.3 

79.5 — 79.8 


80.9 — 81.1 — 81.4 

81.4 


41 . Cromagnon, commune de Tavac, Dordogne. — Sépulture sous abri. 
Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1868, p. 335, 353, 391, 454; 1876, p. 184. 
Paléontologie humaine de E.-T. Hamy , Paris. Crania ethnica , pl. III, IV, V. Le 
Préhistorique de G. de Mortillet, 2 e édit., 1885, p. 610. Rev. mens, de l'École 
d'anthr. de Paris, 1895, p. 105, 394. 

3 crânes. Coll. Massénat à Brive (Corrèze). — Mesures de P. Broca. 

71.7 — 73.8 — 74.7 | | 


42 . Crote (la), commune de La Bastide-de-Virac, Ardèche. Dolmen sous 
tumulus. Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. III. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de G. Hervé. 

76.7 I | 

43 . Cruveillès, commune de Lacadière, Gard. Grotte sépulcrale, Revue 
d'anthr., 1887, p. 240. 

1 crâne. Coll, et mesures de Cazalis de Fondouce, à Montpellier. 

70.9 1 | 


PH. SALMON. 


CRÂNES NÉOLITHIQUES 


169 


44 . Cumières, Meuse. Puits funéraire. Mém. de la Soc. philomathique de 
Verdun , T, VIII. L’homme de Cumières pendant l'époque néolithique par 
Liénard, Verdun, 1894, in-8°. Crania ethnica, p. 132. Bull, de la Soc. 
d'anthr. de Paris , 1894, p. 478; 1882, p. 597. Rev. mens, de l'École d'anthr. 
de Paris , 1894, p. 402; 1895, p. 19. 

6 crânes. Musée de Verdun. — Mesures de Collignon. 

76.7 | 78.4 — 78.4 | 80.9 — 82.5 — 85.4 

45 . Dammartin-en-Serve, Seine-et-Oise. Dolmen. Lettre de Perrier du 
Carne du 12 janvier 1894. 

2 crânes. Coll, et mesures de Perrier du Carne, à Mantes. 

72.8 1 77.2 | 

46 . Dampont, commune d’(Js, Seine-et-Oise. Dolmen. Bull, de la Soc. 
d'anthr. de Paris, 1889, p. 240. 

2 crânes. Musée de Pontoise. — Mesures de G. Hervé. 

| | 82 — 84.3 

47 . Del-Devès, commune de Concourès, Aveyron. Dolmen. Revue 
d'anthr., 1887, p. 629. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Mesures de Durand (de 
Gros). 

'I 77.8 | 

48 . Dennemont, commune de Follainville, Seine-et Oise. Dolmen. Lettre 
de Perrier dy, Carne du 12 janvier 1894. 

1 crâne. Musée scolaire de Mantes. — Mesures de Perrier du Carne. 

73.9 | | 

49 . Ecüelles, Seine-et-Marne. Sépulture dolménique sous tumulus entre 
la route de Montereau et l’étang de Moret. Bull, de la Soc. d'anthr. de 
Paris, 1876, p. 276. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 118; 
1895, p. 22. 

2 crânes. Musée de cette Société. — Mesures de Hovelacque. 

75.5 | 79.2 | 

50 . Engihoul, Engis, Belgique. Cavernes sépulcrales. Paléontologie humaine 
de E.-T. Hamy, Paris, 1890, p. 281. Revue d'anthr., 1873, p. 731. Crania 
ethnica, p. 44, 70, 73, 74, 79. 

4 crânes. Musée de Liège. — Mesures publiées par le Crania ethnica. 

69.5 — 69.6 — 70.3 I 

70.5 I 

51 . Epone. Seine-et-Oise. Dolmen de la Justice. Lettre de Perrier du 
Carne , du 20 décembre 1893. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1895, 

p. 22. 

11 Crânes. — Coll, et mesures de Perrier du Carne, à Mantes. 

71.9 — 72 8 — 73.2 77.7 — 77.9 — 78.2 

74 _ 74.7 _ 75.4 78.4 

75.4 

REV. DE L’ÉC. D’ANTHROP. — TOME V. — 1895. 


12 


170 


revue de l’école d’anthropologie 


52 . Equihen, commune d’Outreau, Pas-de-Calais, Dolmen de la Garenne, 
Bull, de la Soc. acad. de Boulogne , T. I, p. 318. — Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris , 1868, p. 179. — Rev. d'anthr ., 1872, p. 496. 

1 crâne. — Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Chindzinski. 

74.4 I | 

53 . Escalles, Pas-de-Calais. Tumulus mégalithique sur le cap Gris-Nez. 
Congrès d'anthr. et d'arch. préhist. de Bruxelles , 1872, p. 299-308. 

1 crâne. — Coll, et mesures de Le Jeune. 

71.9 | I 

54 . Etang-la-Ville (l’), Seine-et-Oise. Dolmen. Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris), 1878, p. 109, 198. Rev. mens, de l’Ecole d'anthr. de Paris , 1894, 
p. 403. 

3 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Chudzinski. 

| | 84.2 — 84.3 — 83.8 

55 . Faye (la), commune de Bruniquel, Tarn-et-Garonne. Sépulture sous 
abri. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1866, p. 49. Paléontologie humaine de 
E.-T. Hamy, Paris, 1870, p. 332. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, 

p. 110. 

3 crânes. Musée de Montauban. — Mesures de A. Brun. 

76.9 | 78.9 J 

56 . Feigneux, Oise. Grotte sépulcrale. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 
1887, p. 547; 1888, p. 83. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, 
p. 118, 393. 

13 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures du Labora- 
toire d’anthropologie. 

73.2 — 74.4 — 74.6 

74.7 — 76.2 — 76.8 

76.9 

57 . Fontaine. Les Balmes de Barne à Bigou, Isère. Grotte sépulcrale. 
Bull, de la Soc. dauphinoise d'Ethn. et d'Anthr., 1894, p. 27. — Revue mens, 
de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 404. 

1 crâne. Muséum d’hist. nat. de Grenoble. — Mesures de Bordier. 

| | 85.6 

58 . Garenne de Verneuil (la), commune de Dormans, Marne. Grotte- 
dolmen sous deux roches en place. — Assoc. franc, p. l'av. des sc., Congrès 
de Reims , 1880, p. 788. 

2 crânes. Coll, et mesures de Auguste Nicaise. 

76 | 79 | 

59 . Genay, Côte-d’Or. Tumulus mégalithique. Sépultures en dalles à la 
base. Bull, de la Soc. des sc. de Semur , 1868; Bull, de la Soc d’anthr. de 
Paris , 1869, p. 91 ; 1877, p. 104. Bull, de la Soc d'anthr. de Lyon, 1892, p. 195. 

2 crânes. Coll. Bruzard et Collenot, mesures de Hamy et Yerneau (182- 
135 ). — Mesures relevées sur le dessin de Bertholon (183-132). 

72.1 — 74.4 |, | 


78.2 — 79.8 


83 - 
84.7 


83.8 — 84.2 


PH. SALMON. — GRAINES NÉOLITHIQUES 171 


60. Greng, près de Morat, Suisse. Station lacustre. — H. Dor , Notiz liber 
den Schàdel aus den schweizerischen Pfahlbauten , Berne, 1873. 

1 crâne. — Coll, de Bonstetten. — Mesures de Dor. 

| 78.3 | 


61. Grotte des Morts (la), commune de Durfort-Saint-Martin, Gard. 
Sépultures. Congrès intern. d’anthr. et d’arch. préhist. de Copenhague , 1875, 
p. 186. — Matériaux pour servir à la paléoethnologie des Cévennes, par G. Car- 
rière, Nîmes, 1893, p. 7. 

5 crânes. — Musée de Nîmes. — Mesures de G. Carrière. 


73.6 — 74.9 — 74.9 

75.8 — 76.7 


62. Hastière, Belgique, Caverne sépulcrale. Bull, de la Soc. d’anthr. de 
Paris, 1874, p. 731. Lettre de Houzé du 26 septembre 1893. — Rev. mens, de 
l’Ecole d’anthr. de Paris, 1894, p. 396; 1895, p. 19. 

33 crânes mesurés, sur 100. Musée royal d’hist. nat. de Belgique, à 
Bruxelles. — Mesures de Houzé. 


71.6 — 72.9 — 73.5 
75.8 — 76.6 — 76.9 


77.2 — 77.5 — 77.5 

77.5 — 77.8 — 78 3 

78.6 — 78.7 — 78.8 

78.9 — 79.4 


80 — 80.3 — 80.5 

80.6 — 80.7 — 80.9 

80.9 — 81 —81 

81.7 — 81.8 — 83.2 

84.8 — 86.8 — 87.9 
88.4 


63. Hinkelstein, Hesse rhénane. Sépultures. Crania ethnica , p. 496. 
Archiv f. Anthrop., t. III, p. 101-125 (1868). 

2 crânes, coll. Lindenschmit, mesures deEcker. 

71.8 — 72. | [ 


64. Homme-mort (l’) 5 commune de Gigean, Hérault. Lettre de Cazalis de 
Fondouce du 11 janvier 1894. — Grotte sépulcrale. 

1 crâne. Coll, et mesures de Cazalis de Fondouce à Montpellier. 


65. Homme-mort (l’), commune de Saint-Pierre de Tripiés, Lozère. 
Caverne sépulcrale. Ass. fr. pour l’av. des sc., Congrès de Bordeaux, 1872, 
p. 748. Revue d’anthr., 1893, p. 1. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris, 1893, 
p. 354. — Rev. mens, de l’Ecole d’anthr. de Paris, 1874. 

19 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris et Coll. Prunières. 
Mesures de Broca. 


68.2 — 70.1 — 70.6 

71.6 — 71.8 — 71.8 

72.1 — 72.1 — 72.5 

73.1 — 73.5 — 73.6 

73.6 — 74.6 — 74.7 

74.8 — 76.7 


78.5 — 78.8 


66. Ile d’Aval, commune de Lannion, Côtes-du-Nord. Tumulus méga- 
lithique. — Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris, 1878, p. 102. 


172 REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


1 crâne. Musée delà Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque. 
75.6 | | 

67. Labeaume, Ardèche. Dolmen. Matériaux pour servir à la paléoethno- 
logie des Cévennes, par G. Carrière, Nîmes, 1893, p. 31. 

1 crâne, Musée de Nîmes. — Mesures de G. Carrière. 

69.4 | | 


68. Lauze (la), près d’Orgnac, Gard. Dolmen dans le bois de Garn. 
Revue d'anthr ., 1887, p. 240. Rev. mens, de l'Ecole d’anthr. de Paris , 1895, 
p. 23. 

1 crâne. Collection et mesures de Cazalis de Fondouce, à Montpellier. 

| 79.2 | 

69. Livry-sur-Vesle, Marne. Grotte sépulcrale. Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris, 1893, p. 374. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1895, p. 22. 

7 crânes. Musée de l’École d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et G. Hervé. 

74 — 75 — 75.3 I 77.2 I 

75.5 — 75.9 — 76.6 | | 


70. Locras, Suisse. Station incendiée sur le lac de Bienne. H. Dor , 
Notiz iiber drei Schüdel aus den schweizerischen Pfahlbauten, Berlin, 1873. 
Y. Gross, Les Protohelvètes , Paris, 1883, p. 107. 

1 crâne. Coll. Uhlman. — Mesures de Dor. 

| | 80.6 


71. Lozère, Dolmen. Fouilles de Prunières. — Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris, 1868, p. 317. Ass. franc, pour l'av. des sc., Congrès de Lille, 
1874, p. 507; Congrès de Nantes, 1875, p. 917; Congrès de Rouen , 1883, 
p. 664. Rev. mens, de l'Ecole d’anthr. de Paris, 1894, p. 393; 1895, p. 20. 
25 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Broca. 


69.7 — 70 — 70.9 
71 — 71.3 — 71.3 
74.9 _ 72 — 72.1 

73.5 — 74.2 — 74.5 
75 — 75 — 75 
75.1 — 75.5 


77.6 — 78.7 


80.6 — 82 — 83.7 
85.4 — 85.7 — 89.8 


72. Luçay-le-Libre, Indre. Dolmen. — Revue d'anthrop., 1887, p. 629. 

3 crânes. Musée de la Soc. d’anthrop. de Paris. — Mesures de Chudzinski. 
72 — 74.3 — 76.1 I | 


73. Maintenon, Eure-et-Loir. Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de 
Paris, 1864, p. 884; 1877, p. 257. 

2 crânes. Musée de ladite Société. — Mesures de Broca. 

71.4 — 75.6 1 | 


74. Mané-Bekernos, commune de Saint- Pierre -Quiberon, Morbihan. 
Sépulture en dalles ou colfre; les quatre dalles des parois latérales étaient 
encastrées dans une rainure pratiquée sur le roc. Bull, de la Soc. d'anthrop. 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 173 

de Paris , 1865, p. 74. Mém. d’anthrop. de Broca , in-8°, T. II, 1874, p. 349. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthrop. de Paris. — Mesures de Broca. 

69.4 | I 

75. Mareuil-lès-Meaux, Seine-et-Marne. Sépulture dolménique. Bull, de 
la Soc. d'anthr. de Paris , 1892, p. 344. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de 
Paris , 1894, p. 403. 

2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et Manouvrier. 

| 78.9 | 86.3 

76. Marly-le-Roi, Seine-et-Oise. Galerie couverte. Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris , 1874, p. 826. Crania ethnica, p. 123, 145, fig. 162, 163. Rev. mens, 
de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 403. 

1 crâne. Muséum d’hist. nat. de Paris. — Mesures prises sur la figure du 
Crania ethnica. 

[ I 86 

77. Masarelle (la), Aveyron. Grotte sépulcrale. — Tableau manuscrit de 
Durand [de Gros). Archives de la Soc. d’anthr. de Paris. — Rev. mens, de 
l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 108. 

3 crânes. Musée de Toulouse. — Mesures de Durand (de Gros). 

72.3 — 73.6 — 75 | | 

78. Maudhuits (les), commune de Guerville, Seine-et-Oise. Dolmen. 
Lettre de Perrier du Carne du 42 janvier 1896. 

1 crâne. Musée scolaire de Mantes. — Mesures de Perrier du Carne. 

76.4 | | 

79. Maupas, commune de Saint-Martin-la-Rivière, Vienne. Sépultures 
mégalithiques, en dalles et en blocage, sous tumulus. L’âge de la pierre à 
Saint-Martin-la-Rivière et environs , par Tartarin, Paris, Doin, in-8°, 1885. 
Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 121. 

13 crânes. Coll, et mesures de Tartarin. 

69 — 69.4 — 70.5 

71.4 — 71.4 

72.2 — 12 1 — 72.8 

74.3 — 75.3 — 75.3 

75.3 — 75.7 

80. Meilen, Suisse. Station lacustre. — Crania ethnica , p. 496. — Lettre 
de Kollmann du 9 janvier 1896. 

1 crâne. Musée de Bâle. — Mesures de Kollmann. 

I | 83.2 

81. Mémard, commune d’Aix-les-Bains, Savoie. Sépulture. — Lettre de 
Jules Carret du 16 avril 1894. 

1 crâne. Coll, et mesures de Carret. 


174 


revue de l’école d’anthropologie 


82 . Meudon, Seine-et-Oise. Galerie couverte. Académie des sciences , 
T. XXXI, 1845. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1862, p. 320; 1868, p. 322. 
Mém. de la Soc. d'anthr. de Londres, 1863-1864, p. 135, 491. Crania ethnica , 
p. 493. Bev. mens, de l'Ecole d'antlir. de Paris, 1894, p. 403; 1895, p. 20. 

3 crânes. Musée de la Fac. de méd. de Paris, Muséum d’hist. nat. de 
Paris. — Mesures de Broca et de Ckudzinski. 

70.7 — 73.5 | | 84.7 

83 . Molincourt, commune de Berthenonville, Eure. Dolmen. — Bull, de 
la Soc. d'anthr. de Paris, 1893, p. 606. 

1 crâne. Musée de l’École d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque. 

| 78.6 | 


84 . Montgaudier, commune d’Ecuras, Charente. Grotte sépulcrale. 
Fouilles de Paignon. Lettre de G. Chauvet du 1 5 février 4895. 

1 crâne. Musée de l’Ecole d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque et 
G. Hervé. 


85. Montigny-l’Engrain, Aisne. Galerie couverte. Bull, de la Soc. d'anthr. 
de Paris, 1887, p. 713; 1888, p. 445; 1892, p. 452, 574 ; 1893, p. 598. Revue 
mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 401. 

1 crâne. Collection Vauvillé. — Mesures de Verneau. 

| | 85.1 


86. Mureaux (les), Seine-et-Oise. Galerie couverte. Assoc. franc, pour VA. 
des sc., Congrès de Limoges, T. I, 1890, p. 219. L'Anthropologie , 1890, p. 147. 
Rev. mens, de l'École d'anthr. de Paris, 1894, p. 403. 

13 crânes. Muséum d’Hist. nat. de Paris. — Mesures de Verneau. 


68.3 


70.9 — 72.1 


78.4 — 78.7 — 79.6 


89.8 


72.4 — 72.6 — 73.1 
74.7 — 74.9 — 75.1 


87 . Nanteuil-le-Haudoin, Oise. Sépulture dolménique, sous une roche de 
quarlzite, dans le bois des Droiselles. Fouilles de Collin et Lair. — Bull, de 
la Soc. d'anthr. de Paris, 1888, p. 587. 

2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de L. Manouvrier. 


69.5—71.8 | | 

88. Nanteuil-Vichel, Aisne. Grotte sépulcrale du Bovillon. — Bull, de la 
Soc. d'anthr. de Paris, 1878, p. 20. — Annales de la Soc. hist. et arch. de 
Château-Thierry, 1878, p. 41. 

13 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Musée de la Soc. histor. 
de Château-Thierry. Muséum d’Hist. nat. de Paris. Coll, du comte des Cars. 
— Mesures de G. Lagneau, Delisle et Manouvrier. 


68.7 — 72.5 — 73.3 
73.4 — 73.8 — 75 
75 — 75.3 — 76.1 


77.8 — 79.4 


80 — 83.3 


89. Nogent-les-Vierges, Oise. Grotte sépulcrale. Mém. de la Soc. des 
Antiquaires de France, 1821, p. 298. Mém. de la Soc. d'anthr. de Londres , 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 


175 


T. I, 1863-1864, p. 482. Cranici ethnica, p. 493. Rev. mens, de V Ecole d'anthr. 
de Paris , 1894, p. 402; 1893, p. 20. 

18 crânes. Muséum d’Hist. nat. de Paris. Musée de Beauvais. Musée de la 
Soc. d’antlir. de Paris. — Mesures de Delisle et de Chudzinski. 


70 - 

71.3 
73.1 

74.4 


70.3 — 71 

- 72.8 — 73 

- 73.6 — 74.4 

- 74.6 — 75.4 


7 8.4 


79.3 — 79.6 


81.5 — 82.1 — 85.2 


90 . Obourg, près de Mons, Belgique. Sépulture. Congrès archéologique et 
historique de Bruxelles , 1891. Lettre de Houzé du o octobre 1893. 

1 crâne. Musée d’hist. nat. de Bruxelles. — Mesures de Houzé. 

I I 80 

91 . Ombrive (l’), commune d’Ussat, Ariège. Caverne sépulcrale. Etude de 
VOmbrive ou grande caverne d'TJssat, Ariège, par Noulet, Toulouse, Privât, 
1882. Rev. Mens, de l' Ecole d’anthr. de Paris, 1894, p. 110; 1895, p. 21. 

4 crânes. Musée de Toulouse, mesures de Maurel. 

2 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. Bull., 1867, p. 206, 248. Rev. 
mens, de l'Ecole d’anthr. de Paris, 1894, p. 110; 1895, p. 21. — Mesures de 
Chudzinski. 

73.7 _ 76.5 | 77.1 — 77.6 | 81.9 — 82.7 


92 . Orrouy, Oise. Grotte sépulcrale du Montmaigre. Bull, de la Soc. 
d'anthr. de Paris, 1864, p. 56, 718. Crania ethnica, p. 132. Rev. mens, de 
l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 402; 1895, p. 20. 

16 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Chudzinski. 


70.5 — 71.2 — 
75.4 — 76.4 


75.1 


78.4 — 79.3 — 79.7 

79.8 


80.9 — 81.2 — 81.4 
82 — 82.9 — 83.6 
87.2 


93 . Palue (la), commune de Crozon, Finistère. Sépultures dans les dunes. 
Revue bretonne , 1843, p. 148. Fouilles Fréminville. Rev. mens, de l'Ecole 
d'anthr. de Paris , 1894, p. 405; 1895, p. 21. 

4 crânes. Musée anatomique de Brest. Mesures de Santelli. 

j 79 | 80.8 — 8-2.5 — 84.5 


94 . Paris-Grenelle, Seine, Carrière Coulon, Carrière Hélie. Crania 
ethnica , p. 45, 69, 81, 85, 86, 92; Tableau IX, 118, 122, 124. Le Préhis- 
torique, par G. de Mortillet, p. 348. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr., 1894, 
p. 393. 

9 crânes. Muséum de Paris, Musée Carnavalet, Coll. Émile Martin 
— Mesures de A. de Quatrefages et Ilamy; mesures relevées sur le Crania. 

73.7 — 74.3 — 74.4 I 79.8 i 80.7 — 82.8 — 84.1 

75.4 I | 86.9 

95 . Petit-Morin, vallée, Marne. 120 grottes sépulcrales. Registres manuscrits 
de Broca. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1894, p. 225; 1875, p. 28. Les 
grottes à sculptures de la vcdlêe du Petit-Morin, Marne, par J. de Baye, 


176 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Tours, 1875, in-8°. Revue d'anthr., 1876, p. 302, 335. Rev. mens, de l’Ecole 
d'anthr. de Paris , 1894, p. 116, 393; 1895, p. 20. 

44 crânes mesurés sur 123. — Coll, de Baye. — Mesures de Broca. 


71.6 — 72.4 — 72.7 

73.7 — 73.7 — 73.9 
74.2 — 74.2 — 74.4 

74.6 — 76.3 — 76 4 

76.6 — 76.7 — 76.7 


77.1 — 77.3 

77.5 — 77.5 
77.7 — 78.1 

78.6 - 78.8 

78.9 — 79 - 

79.9 — 79.9 


- 77.4 

- 77.5 

- 78.4 

- 78.9 
79.5 


80 — 80 — 80.2 
80.9— 81.6 — 82 

82.6 — 82.9 — 83.9 

84.6 — 84.7 — 85.7 


96. Petit-Quevilly, commune de Grand-Couronne, Seine-Inférieure. 
Alluvions fluviales, 3 m. de profondeur. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 
1879, p. 482. — Rev. d'anthr ., 1881, p. 321. 

1 crâne. Musée de Rouen. — Mesures de E.-T. Ilamy. 

75 | | 

97. Pfeidwald, près de Bienne. Suisse. Gisement. His et Rütimeyer, Crania 
helvetica , A. Sp. B. I et VII. — A. de Quatrefages et Hamy, Crania ethnica , 
p. 496. 

1 crâne. Musée de Bienne. — Mesures du Crania ethnica. 

| | 83.8 

98. Pierre qui tourne (la), forêt de Compiègne, Oise. Sépulture mégali- 
thique; fouilles Plessier. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1874, 826. 
Crania ethnica , p. 145, 6g. 174. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 
1894, p. 402. 

1 crâne. Muséum d’Hist. n. de Paris. — Mesures prises sur le dessin du 
Crania ethnica. 

| | 82.4 

99. Pitevin, commune de Plouhinec, Finistère. Dolmen sous tumulus. 
Matériaux pour l Hist. prim. de l’homme, 1887, p. 445. 

1 crâne. Coll. P. du Châtellier à Kernuz. Mesures du même. 

68.7 | | 

ÎOO. Port-Bara, commune de Saint-Pierre-Quiberon, Morbihan. Sépul- 
tures en dalles ou Coffres. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1893, p. 597. 

3 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de G. Hervé, 
Hovelacque et Manouvrier. 

67 — 72.6 — 74.5 | | 

101. Port-Blanc, commune de Saint-Pierre-Quiberon, Morbihan. Dolmen 
sous tumulus. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1883, p. 258; 1885, p. 413, 
598. 

4 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque 
et Hervé. 

70.9 _ 76.8 | 78.1 | 81.8 

102. Presles, Seine-et-Oise. Dolmen de la Justice. — Crania ethnica, 
p. 132, fig. 142, 144. — Rev. mens, de l’Ecole d'anthr. de Paris, 1895, p. 20. 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 177 

2 crânes. Muséum d’Hist. nat. de Paris. — Mesures relevées sur les figures. 

j | 86.7 — 88.4 

103 . Puech del joug (le), Aveyron. Dolmen. — Tableau ms. de Durand (de 
Gros). Archives de la Soc. d’anthr. de Paris. — Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. 
de Paris, 1894, p. 108. 

1 crâne. Musée de Rodez. — Mesures de Durand (de Gros). 

75.40 | | 

104 . Quartier de Beauregard, plaine d’Aurelle, commune de Saint- 
Remèze, Ardèche. Dolmen sous tumulus. Fouilles de Ollier de Marichard. 

1 crâne. Mus. de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de G. Hervé. 

76.9 | | 

105 . Quartier-du-Bois (le), commune de Chantemerle, Drôme. Caverne 
sépulcrale. Bull de la Soc. d'anthr. de Paris, 1883, p. 600. Rev. d'anthr., 1884, 
p. 505. Rev. mens, de l'École d’anthr. de Paris , 1894, p. 404. 

1 crâne. Muséum d’Hist. n. de Paris, mesures de Delisle. 

I i 87 

106 . Quiberon, Morbihan, Dolmen. Fouilles de Glosmadeuc. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Glosmadeuc. 

71.7 | | 

107 . Roche (la), commune de Besson, Allier. Grotte sépulcrale. — Revue 
scientif. du Bourbonnais , Moulins, 1893. — Les Sépult. préhist. de La Roche, 
par Rivière et de Launay. 

3 crânes. Coll. Thonnié à Besson. — Mesures de Manouvrier. 

71.1 — ■ 73.6 — 74.7 | | 


108 . Roquette (la), commune de Saint-Pargoire, Hérault. Tombe méga- 
lithique. — Revue d'anthr., 1887, p. 340. — Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de 
Paris, 1895, p. 23. 

3 crânes. Coll, et mesures de Cazalis de Fondouce à Montpellier. 

73.2 | 77.7 — 79.8 | 


109 . Rousson, Gard. Grotte sépulcrale. Matériaux pour servir à la paléo- 
ethnologie des Cêvennes , par G. Carrière. Nîmes, 1893, p. 12. Rev. mens, de 
l'Ecole d'anthr. de Pends, 1894, p. 108; 1895, p. 23. 

10 crânes. Musée d’Alais et de Lyon, Coll, de Madame Chambon à Alais 
et deM. Sallustien à Uzès. — Mesures de G. Carrière. 


71.3 — 71.9 — 72.2 
72.2 — 73.2 — 73.6 
73.6 — 73.8 — 75.3 


77.4 


110 . Sargels en Larzac, commune de Saint-Rome-de-Cernon, Aveyron, 
Grotte sépulcrale. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1865, p. 29, 1866, p. 202. 
L'Anthropologie, 1891, p. 694. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, 

p. 107. 

7 crânes. Coll. Puech à Montpellier. — Mesures de G. de Lapouge. 


178 


revue de l’école d’anthropologie 


2 crânes. Musée de Toulouse. — Mesures de Maurel. 


66.2 — 69.7 — 70.5 
72 — 73.4 — 73.5 

73.6 — 73.7 


81.9 


111 . Sartanette (la), au pont du Gard, commune de Remoulins, Gard. 
Grotte sépulcrale. Assoc. franc., Congrès de Nancy , 4886, p. 662. Matériaux 
pour servir à la paléoethnologie des Cévennes, par G. Carrière, Nîmes, 1893, p. 7. 
1 crâne. Coll. Roussetà Uzès. — Mesures de G. Carrière. 


112 . Schweizersbild, canton de Schaffhouse, Suisse. Sépulture sur foyer 
avec bordure de pierres. La station quaternaire de Schweizersbild et les fouilles 
du D r Nuesch, par Marcellin Boule, Paris, Leroux, 1893, in-8°, p. 24. 

5 crânes des tombeaux n os 8, 9, 11, 12 et 14. Coll. Nuesch. — Mesures 
de Kollmann. 

64.2 — 66.1 — 72.4 I 77.6 I 

76.3 ! 


113 . Sclaigneaux, Belgique. Caverne sépulcrale. Congrès intern. d’anthr. 
et d'arch. préhist. de Bruxelles, 1872, p. 370, 378, pl. 86. Revue mens, de 
l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 399. 

3 crânes. Musée de Namur. — Mesures de Virchow. 

| | 81.7 — 86.3 — 88.3 

114 . Serches, Aisne. Galerie couverte. Fouilles de Ferté. — Bull, de la 
Soc. d'anthr. de Paris , 1892, p. 576. 

1 crâne. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de F. Flandinette. 
I 79.1 | 


115 . Sinsat, Ariège. Caverne sépulcrale. Fouilles de Noulet. Rev. mens . 
de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1895, p. 18. 

5 crânes. Musée de Toulouse. — Mesures de Maurel. 

I I 83.1 — 83.8 — 92.3 

| 92.8 — 96.8 


116 . Solutré, Saône-et-Loire. Sépultures du Cro du Charnier. Congrès 
internat, d'anthr. préhist. de Norwich , 1868, p. 319. Bull, delà Soc. d'anthr. 
de Paris , 1868, p. 585; 1872, p. 819. Crania ethnica, p. 119. Rev. mens, de 
l'Ecole d'anthropologie de Paris, 1894, p. 112, 393. 

18 crânes. Coll, de Ferry, Musées de Lyon et de Mâcon. — Mesures de: 
Broca. 


68.3 — 70.2 — 72.2 
73.5 — 74.5 — 74.5 

74.7 — 76.8 


77,8 — 78.4 — 79.2 

79.3 — 79.8 


80.2 — 80.7 —82 
82.6 — 88.3 


117 . Sordes, Landes. Grotte Duruthy. Sépultures sur foyer. Fouilles de 
Lartet et Chaplain-Duparc. — Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1874, p. 516, 
813. — Matériaux pour l'hist. de l'homme , 1874, p. 101. — Revue d'anthr 
1875, p. 313. 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 


179 


2 crânes. Muséum d’hist. nat. de Paris. — Mesures de F. Delisle. 

73.1 — 76.2 | | 

118 . Sorgues, commune de Cornus, Aveyron. Ossuaire néolithique. 
Revue d’anthr ., 1886, p. 361; 1887, p. 240. Rev. mens, de l'Ecole d’anthr. de 
Paris , 1894, p. 108. 

4 crânes. Musée de Toulouse. — Mesures de Maurel. 

74.3 — 74.9 — 76.3 | 77.4 | 

119 . Stang-Yen, commune de Plouchinec, Finistère. Dolmen sous tumulus. 
Matériaux pour Vhist. prin) . de l’homme , 1887, p. 445. 

1. crâne. Coll. P. du Châtellier, à Kernuz, mesures du même. 

70.5 | | 

120 . Sutz, lac de Bienne, Suisse. Palafitte. Rulktins de la Soc. d’anthr. de 
Berlin , 1877, p. 140. Les Protohelvètes par Y. Gross, Paris, Baer, 1883, 
p. 105, 107. 

3 crânes. Musée de Bienne. — Mesures de Virchow. 

67.4 — 74.5 — 76.1 \ \ 

121 . Saint-Jean-d’Alcas, commune de Saint-Jean et Saint-Paul, Aveyron. 
Grotte sépulcrale. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris , 1869, p. 207. Rev. mens, 
de l’Ecole d’anthr. de Paris , 1894, p. 107. 

1 crâne. Musée de Rodez. — Mesures de Durand (de Gros). 

I 77.1 | 

122 . Saint-Urnel, commune de Plomeur, Finistère. Sépultures en coffres 
de pierre avec dalles de recouvrement, fond dallé. — Matériaux pour Vhist. 
de l’homme, 1887, novembre. 

3 crânes. Coll, et mesures de P. du Châtellier. 

75.4 — 76.4 | 77 9 | 

123 . Table-du-Diable (la), commune de Saint-Mihiel, Meuse. Dolmen. Rev. 
d’anthr., 1887, p. 241 . 

1 crâne. Musée de Verdun. — Mesures de R. Collignon. 

74.3 | | 

124 . T agolsiieim, Haut-Rhin. Sépulture sur foyer. Description des crânes et 
ossements préhist., etc., trouvés en Alsace par Collignon, Colmar, 1882, in-8 0 ,. 

p. 4. 

1 crâne. Musée de Colmar. — Mesures de Collignon. 

72 | | 

125 . Tertre-Guérin (le), commune de La Celle-sous-Moret, Seine-et- 
Marne. Grotte sépulcrale. L’âge de la pierre polie dans le canton de Moret, 
Seine -et-Marne, par E. Chouquet, Toulouse, 1877, 12 p. in-8, 1 phot. Bull, 
de la Soc. d’anthr. de Paris, 1877, p. 13. 

2 crânes. Coll. Chouquet. — Mesures de Broca. 

| | 86.6 — 91 

126 . Thinic, île, commune de Saint-Pierre-Quiberon, Morbihan. Sépul- 


180 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


tures en dalles ou coffres. Assoc. franc. 'pour l'av. des sc., Congrès de Rouen, 
1883, p. 622. L'homme , Journal des sc. anthr., 1885, p. 303. 

3 crânes. Musée de Vannes, mesures de Glosmadeuc. 


64 _ 66.3 — 69.8 


127 . Thoran en Larzac, commune de Roquefort, Aveyron. Grotte sépul- 
crale. Bull, de la Soc.d’anthr. de Paris, 1865, p. 29; 1866, p. 202. V Anthropo- 
logie, 1891, p. 694. Rev. mens, de l'Ecole d' anthr. de Paris. 1895, p. 23. 

7 crânes. Coll. Puech. — Mes. de G. de Lapouge. 

70.8 — 73.8 — 76.7 I 77.2 — 77.9 — 79 I 

I 79 5 I 

128 . Torche (la), commune de Plomeur. Kjoekkenmoedding. Finistère. 
Mém. de la Soc. d'Emulation des Côtes-du-Nord, 1881. Bull, de la Soc. d’ anthr. 
de Paris, 1893, p. 45, 220. Rev. de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 405. 

2 crânes. Musée de l’École d’anthr. — Coll, du Châtellier. — Mesures de 
P. du Châtellier et de Hovelacque et Hervé . 

73.1 ! | 81.5 

129 . Tours-sur-Marne, Marne. Puits funéraire. Lettre de Léon Morel , 
du 20 mars 1894. 

1 crâne. Musée de l’École d’anthr. de Paris. — Mesures de Hovelacque et 
G. Hervé. 

76.2 | S 

130 . Trou-du-Frontal (le), près de Furfooz, Belgique. Caverne sépul- 
crale. Paléontologie humaine de E.-T. Hamy , Paris, 1870, p. 346. Crania 
ethnica, p. 119. Congrès intern. d'anthr. et d'arch. préhist.de Bruxelles, 1872, 
p. 559. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 396. 

| 79.3 j 81.4 

131 . Trou-Rosette, près de Furfooz, Belgique. Caverne sépulcrale. Cra- 
nia ethnica, p. 119. Congrès int. d'anthr. et d'arch. préhist. de Bruxelles, 1872, 
p. 559. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 399. 

1 crâne. Musée de Bruxelles. — Mesures relevées dans le Crania ethnica et 
le Congrès de Bruxelles. 

| | 86.5 

132 Val (le), commune de Mériel, Seine-et-Oise. Galerie couverte. Registre 
manuscrit de Broca. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris, 1853, p. 587; 1872, 
p. 522. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 403; 1895, p. 20. 

5 crânes. Muséum d’hist. nat. de Paris. — Mesures de Broca. 

72.2 — 75.4 — 76.1 | 78.5 | 82.2 

133 . Vauréal, Seine-et-Oise. Galerie couverte au lieu dit le Cimetière des 
Anglais. Bull, de la Soc. d'anthr. de Paris , 1867, p. 664, 682. Rev. mens, de 
l'Ecole d'anthr. de Paris, 1895, p. 20. 

15 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Prüner-Bey. 


72.6 — 73.6 — 74.1 
74.2 — 75.1 — 76.4 

76.7 


78 


78.8 — 79.3 


80 - 
82.4 


81.1 - 
- 82.8 


81.3 


PH. SALMON. — CRÂNES NÉOLITHIQUES 181 


134 . Yiala-de-Pas-de-Jaux, en Larzac, Aveyron, Dolmen. — U Anthropo- 
logie, 1891, p. 694. Rev. mens, de l'Ecole d'anthr. de Paris , 1894, p. 107. 

2 crânes. Coll. Puech à Montpellier. — Mesures de G. de Lapouge. 

73.7 — 76.2 I 1 


135 . Vic-sur-Aisne, Aisne. Galerie couverte. Fouilles Clouet, 1858. Registre 
manuscrit de Broca. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris, 1869, p. 458, 1877, 
p. 723; 1892, p. 214, 575. Crania ethnica, p. 494. Revue mens, de l’École 
d’anthr. de Pcms, 1894, p. 401. 

7 crânes. Muséum d'hist. n. de Paris. — Mesures de Broca. 

65.3 — 68.7 — 70.2 78.2 

73.8 — 74.1 — 74.8 


136 Vignettes (les), commune de Léry, Eure. Dolmen fouillé par 
le baron Pichon. Bull, de la Soc. d’anthr. de Paris , 1874, p. 606. Congrès 
intern. d’anthr. et d'arch. préhist. de Stockholm, 1874, p. 255. Congrès de 
l’Ass. franc, p. l’av. des sc ., le Havre , 1877, p. 726. Rev. mens, de l'École 
d’anthr. de Paris , 1894, p. 119. 

2 crânes. Collect. Pichon. — Mesures de E.-T. Kamy. 

74.5 — 75 | j 

137 . Vigneux, Seine-et-Oise. Sépultures dallées à même le sol. — Revue 
d'anthr., 1887, p. 628. — Rev. mens, de l’Ecole d'anthr. de Paris, 1894, p. 403; 
1895, p. 20. 

9 crânes. Musée de la Soc. d’anthr. de Paris. — Mesures de Chudzinski. 

76.9 I 77.9 — 78.1 — 79.4 | 80.2 — 81.8 — 82 

I 79.7 | 83.8 


138 . Vinels, lac de Bienne, Suisse. Gisement lacustre. — V. Gross, 
Les Protohelvètes , Paris, Baer, 1883, p. 4. — Zeitschr. f. Ethnol., Berlin, 1885, 
p. 301. 

2 crânes. Musée de Berne. — Mesures de Virchow. 

71.4 — 72.3 | [ 

139 . Voutré, Mayenne. Grotte sépulcrale. Bull, de la Soc. d’anthr. de 
Paris , 1879, p. 503, 514. 

1 crâne. Musée de Laval. — Mesures de Verneau. 

76 | | 

140 . W eerd, Suisse, Ile du Rhin, en amont du pont de Stein. — Lettre de 
Ludwig Leiner du 15 août 1893. 

1 crâne. Musée de Constance. — Mesures de L. Leiner. 


(A suivre.) 


VARIA 


Fouilles de tumulus à Minot, canton d’Aignay-le-Duc (Côte- 
d’Or), par H. Corot. — M. H. Corot a bien voulu se charger de fouiller 
quelques tumulus pour l’École d’ Anthropologie. Ces tumulus font partie 
d’un groupe nombreux qui existe dans le vallon de la Dijenne, petit ruis- 
seau de la commune de Minot. Les recherches ont porté sur quatre tumulus. 

1° Le premier, situé dans un champ au lieu dit : Dessous la Buge-aux- 
Clauzets , se trouve sur le versant droit de la Dijenne. Il avait déjà été entamé 
par un entrepreneur de chemin rural, M. Tupin, qui dit y avoir ren- 
contré le squelette d’un cheval avec ses fers et celui d’un homme, avec 
anneaux, bracelets, et, ajoute-t-on, casque; mais comme ces objets dispa- 
rates ont été détruits, il n’y a pas à en tenir compte. Ce qui restait du monu- 
ment a donné des dents de cheval et de sus, cochon ou sanglier, puis un 
squelette humain, les pieds exactement tournés au nord, avec une longue 
et épaisse épée en fer au côté droit. Cette épée à double tranchant portait 
au milieu, sur toute sa longueur, une saillie accompagnée de rainures. Cette 
sépulture gisait auprès d’une pierre debout, et d’après les termes exacts du 
Rapport de M. Corot « se trouvait entourée de deux enceintes de pierres 
profondément fichées dans le sol. La plus grande était formée de blocs 
énormes, mesurant jusqu’à 0 m. 80 et 0 m. 90 centimètres de long posés bout 
à bout et à 4 mètres de la pierre fiche du centre. La petite enceinte ne 
comptait que sept pierres espacées de 1 m. 80 centimètres l’une de l’autre, 
et à deux mètres de la pierre fiche du centre ». 

« Dans les travaux, on a trouvé immédiatement sous la couche arable une 
fibule à bossette ou cabochon et une boucle ouvragée avec ardillon et talon 
muni de deux rivets, le tout en bronze. » La fibule est bien de l’âge de la 
grande épée de fer, mais la boucle est incontestablement beaucoup plus 
récente. 

2° Au lieu dit Sous-le-Breuil, même versant de la Dijenne, à 1200 mètres 
environ de la fouille précédente, se trouvaient trois tumulus qui ont été 
explorés par M. Corot. « Dès les premiers coups de pioche donnés sur le 
sommet du tumulus n° 2, les ouvriers rencontrèrent d’énormes blocs de 
pierre posés à plat sur une longueur de 1 m. 95; ces pierres de recouvre- 
ment reposaient sur des pierres posées sur champ. Ce tombeau ne renfer- 
mait que des ossements rongés par les souris. » Ce caveau, ainsi que cinq 
autres sépultures que recélait ce tumulus, n’ont rien fourni en fait de mobi- 
lier funéraire. 

3° Le second tumulus de Sous-le-Breuil a donné deux sépultures. Le pre- 
mier squelette portait trente bracelets filiformes en bronze au bras gauche 
bien conservés. Le bras droit en avait probablement autant, mais brisés, ce 


VARIA 


183 


qui a empêché d’en reconnaître le nombre exact. Il y avait en outre un 
torques, grand anneau uni et fermé, en bronze, et une perle en pâte de 
verre, qui probablement avait été colorée en jaune. Les pieds du squelette 
étaient tournés à l’est. 

Un autre squelette fut rencontré dans le même tumulus à un niveau infé- 
rieur. Il était accompagné d’une longue épée en fer, à âme de la poignée 
plate et munie à son contact avec la base de la lame de rivets en bronze. 
Un fragment porte les traces d’une étoffe à trame très grossière. 

4° Le troisième tumulus de Sous-le-Breuil avait été rasé vers 1856 pour 
servira l’empierrement d’un chemin. M. Corot en a étudié l’emplacement. 
Il a cru y reconnaître dans l’intérieur les traces d’un feu violent, et il a cons- 
taté les vestiges d’une enceinte en gros blocs de pierre. 

Cette observation des enceintes formées de gros blocs calcaires dans l’in- 
térieur des tumulus de Minot est fort intéressante, venant confirmer des 
fouilles précédentes de tumulus de la Côte-d’Or. 

Quant à l’âge de ces tumulus, il n’est pas douteux. Les grandes épées en 
fer, à âme de la poignée aplatie, le donne d’une manière certaine. Ces 
tumulus sont hallstattiens, c’est-à-dire du premier âge du fer. 

Anomalie peu connue de développement du système pileux. — 

La puberté s’accuse par le développement soudain de tout l’organisme. 
Généralement accentué et rapide chez l’individu en santé et bien constitué, 
ce développement subit, sous l'influence de différents vices de nutrition, 
des irrégularités pouvant porter, ou sur la date de son apparition, ou sur 
ses modalités mêmes. Exiguïté de dimensions des organes génitaux, comme 
chez l’idiot, exagération de volume des même organes, comme chez l’imbé- 
cile, ectrophie du testicule, hypospadias, épispadias, etc., telles en sont les 
conséquences fréquentes depuis longtemps bien connues. 

Mais il est une affection qui jette sur la caractéristique de la puberté 
— le développement du système pileux — une perturbation tout à fait 
spéciale et superficiellement observée jusqu'ici. Cette affection, c’est Yhémi- 
phëgie spasmodique infantile. 

Au cours d’une récente étude richement documentée et fort remarquée, 
ayant pour titre : De la puberté dans l’hémiphêgie spasmodique infantile, le 
D r Leblais entre à cet égard dans des particularités d’une précision et d’une 
originalité peu communes. C’est à l’hospice de Bicêtre et sous la direction 
du D 1 ’ Bourneville, son maître, qu’il a établi le champ de ses investigations. 

En voici les résultats en substance : 

Avant tout, l’hémiplégie spasmodique ne semble pas constituer pour l’ap- 
parition de la puberté une cause de retard. Ensuite le développement du 
système pileux qui, dans l’un comme dans l’autre sexe, correspond pour la 
date à la normale, peut suivre, en dépit de la maladie, un cours parfaite- 
ment régulier. D’une manière générale, toutefois, ce n’est pas régulière- 
ment que les choses se passent. D’ordinaire, du côté paralysé les poils 
sont moins abondants que du côté sain. La différence peut embrasser toute 
l’étendue du côté malade ou seulement certaines d’entre les régions norma- 


184 


revue de l’école d’anthropologie 


lement garnies de poils en plus ou moins grande abondance. L’écart peut 
atteindre 50 et même parfois 100 p. 100. Alors, la région touchée demeure 
absolument glabre, tandis que sa congénère se trouve fournie d’une toison 
touffue. 

Par une exception très rare, c’est du côté paralysé que le système pileux 
acquiert une richesse plus grande. 

Enfin, il arrive de rencontrer, selon les régions, un système pileux pauvre 
ou riche du côté paralysé chez le même sujet. 

En résumé, suivant le D r Leblais, <c chez les enfants atteints d’hémiplégie 
spasmodique, la distribution du système pileux peut se faire de quatre 
manières différentes : ou normalement, c’est-à-dire, également de chaque 
côté du corps; ou bien plus abondamment du côté sain que du côté malade; 
ou au contraire, le système pileux est plus développé du côté malade que 
de l’autre; ou bien, enfin, il l’est davantage alternativement sur certaines 
régions du côté sain et du côté paralysé ». 

N’omettons pas d’ajouter que, jamais, chez aucun des sujets soumis à 
son observation, l’auteur n’a rencontré la moindre différence entre la quan- 
tité et la longueur des cheveux, ni celles des sourcils ou des cils. Signalons 
aussi un cas assez curieux rapporté d’après le D r Bourneville : celui d’une 
femme atteinte d’hémiplégie gauche remontant à la jeunesse et dont la 
chevelure a blanchi d'une façon beaucoup plus sensible du côté sain que du 
côté paralysé. Notons enfin, en nous appuyant toujours sur les intéressantes 
recherches du D r Leblais, que, si l'hémiplégie spasmodique infantile déter- 
mine d’ordinaire les différences ci-dessus énumérées dans l’abondance du 
système pileux, on n’en constate aucune dans la longueur des poils. C’est 
non sur la longueur, mais bien sur le nombre que l’écart consécutif au vice 
de nutrition en cause, semble exclusivement porter. 

D r Collineau. 

Correction (p. 88). — C’est en 1881, et non en 1891, que M. P. du Châ- 
tellier a exploré l’allée mégalithique de Lesconil. On peut lire d’ailleurs à 
la page signalée que M. du Châtellier avait demandé dès 1884 le classement 
de ce monument. 

Échanges. — Les périodiques échangés avec notre « Revue » doivent être 
envoyés directement à l’adresse ci-contre : École dC Anthropologie, 15, rue de 
rÉcole-de-Médecine, Paris. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l'École, Le gérant , 

A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul BRODARD. 


1 Argenteuil (Seine-et-Oise) 

2 Aubussargues (Gard) 

3 Autigeol (Ardèche) 

4 Auvcrnier (Suisse) 

5 A vigny (Seine-et-Marne) 

6 Baoussé-Roussé (Italie) 

7 Bastide-Pradines (Aveyron) 

8 Baumes-Chaudes (Lozère) 

9 Benou ville (Calvados) 

10 Béthenas (Isère) 

11 Bienne (Suisse) 

12 Billancourt (Seine) 

13 Bollwiller (Haut-Rhin) 

14 Bougon (Deux-Sèvres). 

15 Boundoulaou (Aveyron) 

16 Bramabiau (Gard) 

17 Brezé (Maine-et-Loire) 

18 Buisse (Isère) 

19 Buoux et Yauloubeau (Vaucluse) 

20 Caen (Calvados) 

21 Camp-Long (Alpes-Maritimes) 

22 Casteljau (Ardèche) 

23 Castellet (Bouches-du-Rhône) 

24 Cavalerie (Aveyron) 

25 Cave-aux-Fées (Seine-et-Oise) 

2G Cëbazat (Puy-de-Dôme) 

27 Challes (Savoie). 

28 Chamant (Oise). 

29 Chamblandes (Suisse) 

30 Chapelle-sur-Crécy (Seine-et-Marn 

31 Chauvaux (Belgique) 

32 Chavannes (Suisse) 

33 Chevroux (Suisse) 

34 Colmar (Haut-Rhin) 

35 Combe-du-Merle (Ardèche) 

36 Conflans-Sainte-Honorine (Seine-et- 

37 Conguel (Morbihan) 

38 Coppière (Seine-et-Oise) 

39 Cravanche (Haut-Rhin) 

40 Croix-des-Cosaques (Marne) 

41 Cromagnon (Dordogne) 

42 Crote (Ardèche) 

43 Cruveillès (Gard) 

44 Cumières (Meuse) 

45 Dammartin-en-Serve (Seine-et-Oise 

46 Dampont (Seine-et-Oise) 

47 Del-Devés (Aveyron) 

48 Dennemont (Seine-et-Oise) 

49 Ecuelles (Seine-et-Marne) 

50 Engihoul, Engis (Belgique) 

51 Enône (Seine-et-Oise) 

52 Equihen (Pas-de-Calais) 

53 Escalles (Pas -de-Calais) 

54 Etang-la-Ville (Seine-et-Oise) 

55 Faye (Tarn-et-Garonne) 

56 Feigneux (Oise) 

57 Fontaine (Isère) 

58 Garenne-de-Verneuil (Marne) 

59 Genay (Côte-d'Or) 

60 Greng (Suisse) 

61 Grotte-des-Morts (Gard) 

62 Hastière (Belgique) 

63 Hinkelstein (Hesse rhénane) 

64 Homme-Mort (Hérault) 

65 Homme-Mort (Lozère) 

66 Ile-d’Aval (Côtes-du-Nord) 

67 Labeaume (Ardèche) 

68 Lauze (Gard) 

69 Livry-sur-Vesle (Marne) 

70 Locras (Suisse) 



TOPOGRAPHIE 

de H0 gisements 
néolithiques. 


Xes traits rouges soulignent les gisements 
atteints -par las brachgcéphcdie . 


72 Luçay-le-Libre (Indre) 

73 Maintenon (Eure-et-Loir) 

74 Mane-Bekçrnos (Morbihan) 

75 Mareuil-les-Meaux (Seine-ot-Marnei 

76 Marly-le-Roi (Seine-et-Oise) 

77 Matarelle (Aveyron) 

78 Maudhuits (Seine-et-Oise) 

79 Maupas (Vienne) 

80 Meilen (Suisse) 

81 Mémard (Savoie) 

82 Meudon (Seine-et-Oise) 

83 Molincourt (Eure) 

84 Montgaudier (Charente) 

85 Montigny-l’Engrain (Aisne) 

86 Mureaux (Seine-et-Oise) 

87 Nanteuil-le-Haudoin (Oise) 

88 Nanteuil-Vichel (Aisne) 

89 Nogent-les-Viergos (Oise) 

90 Obourg (Belgique) 

91 Ombrive (Ariége) 

92 Orrouy (Oise) 

93 Palue (Finistère) 

94 Paris-Grenelle (Seine) 

95 Petit-Morin (Marne) 

96 Petit-Quevilly (Seine-Inférieure) 

97 Pfeidwald (Suisse) 

98 Pierre-qui-tourne (Oise) 

99 Pitevin (Finistère) 

100 Port-Bara (Morbihan) 

101 Port-Blanc (Morbihan) 

102 Presles (Seine-et-Oise) 

103 Puech-del-Joug (Aveyron) 

104 Quartier-de-Beauregard (Ardéelu*) 

105 Quarticr-du-Bois (Drôme) 

-Oise) 106 Quiberop (Morbihan) 

107 Roche (Allier) 

108 Roquette (Hérault) 

109 Rousson (Gard) 

110 Sargels (Aveyron) 

111 Sartanette (Gard) 

112 Schweizersbild (Suisse) 

113 Sclaigneaux (Belgique) 

114 Serches (Aisne) 

115 Sinsat (Ariége) 

116 Solutré (Saône-et-Loire) 

117 Sordes (Landes) 

118 Sorgues (Aveyron) 

119 Stang-Yen (Finistère) 

120 Sutz (Suisse) 

121 Saint-Jean-d’Alcas (Aveyron) 

122 Saint-Urnel (Finistère) 

123 Table-du-Diable (Meuse) 

124 Tagolsheim (Haut-Rhin) 

125 Tertre-Guérin (Seine-et-Marne) 

126 Thinic (Morbihan) 

127 Thoran (Aveyron) 

128 Torche (Finistère) 

129 Tours-sur-Marne (Marne) 

130 Trou-du-Frontal (Belgique) 

131 Trou-Rosette (Belgique) 

132 Val (Seine-et-Oise) 

133 Vauréal (Seine-et-Oise) 

134 Viala-de-Pas-de-Jaux (Aveyron i 

135 Vic-sur-Aisne (Aisne) 

136 Vignettes (Eure) 

137 Vigneux (Seine-et-Oise) 

138 Vinels (Suisse) 

139 Voutré (Mayenne) 

140 YVeerd (Suisse) 


ETHNOLOGIE PRFlHISTORIQUE DE LA GAULE. 


Philippe Sahnon, 


Revue mensuelle de l’École d’ Anthropologie de Paris, 1895. 



COURS D’ANTHROPOLOGIE PHYSIOLOGIQUE 


DISCUSSION DES CONCEPTS PSYCHOLOGIQUES 
SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 
ÉTATS AFFECTIFS 

Par L. MANOUVRIER 


Y 


Dans la première partie de ce travail 1 , j’ai essayé de montrer l’im- 
perfection actuelle du concept sentiment et de sa distinction d’avec 
le concept connaissance. Puis j’ai examiné le « ton de sentiment » 
de la sensation, cherchant à isoler la sensation pure, cherchant 
ensuite à montrer que le plaisir et la douleur appartiennent toujours 
à des représentations, qu’ils résultent de rapports soit entre les repré- 
sentations, soit entre celles-ci et les impressions sensorielles et que, 
dans les cas où des sensations simples semblent être en elles-mêmes 
agréables ou douloureuses, ce sont les représentations cérébrales des 
parties sensibles du corps qui sont affectées. J’ai enfin noté et expliqué 
les différents caractères de simplicité, d’acuité et d’intensité de ces 
plaisirs et douleurs purement sensationnels. 

Les représentations auxquelles appartiennent ces plaisirs et ces 
douleurs sont des états dynamiques organiquement fixés par la cons- 
titution même de leur substratum : ce sont des représentations non 
seulement organiques mais encore organisées, c’est-à-dire fixées par 
l’organisation même et, par suite, à peu près semblables et constantes 
dans une même espèce animale. De simples variations d’intensité 
suffisent pour les faire passer à l’état de plaisirs ou de douleurs. 

Les autres représentations ont une composition et des rapports 
dépendant, au contraire, des innombrables éventualités de l’exis- 
tence. Les douleurs et plaisirs qui les atteignent ont donc une compo- 

1. Voir n° du 15 février. 

REV. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — JUIN 1895. 


13 


186 


revue de l’école d’anthropologie 


sition indéfiniment variable comme celle des groupes et des combi- 
naisons de représentations affectées. Ces douleurs ou plaisirs se pré- 
sentent, non plus comme faisant partie des sensations, mais bien 
comme des états dérivés plus ou moins complexes dans lesquels la 
sensation n’apparaît plus que comme une cause occasionnelle. Ils 
affectent plus particulièrement et plus vivement certains états psy- 
chiques appelés sentiments. Pour cette raison l’on a donné le nom 
de « ton de sentiment » à l’état de douleur ou de plaisir de la sensa- 
tion. Mais le plaisir et la douleur affectent des états psychiques de 
toutes sortes et peuvent être absents de ceux auxquels convient le 
mieux le nom de sentiment. C’est pourquoi je remplacerai désormais 
l’expression « ton de sentiment » par le mot esthésie en lui donnant 
la signification complexive de plaisir et douleur. Ce mot est d’autant 
plus commode qu’il se prête à la formation du verbe esthésier et de 
l’adjectif esthésique. 

Il s’agit maintenant de chercher une définition exacte du concept 
sentiment et les rapports réels de ce concept avec celui de connais- 
sances. 

Le concept sentiment me paraît être issu de trois notions princi- 
pales qu’il est aisé de retrouver dans les différentes acceptions du 
mot sentiments , soit dans le langage usuel, soit dans les écrits psy- 
chologiques. 

1° Esthésie supérieure, 2° subjectivité plus intime, 3° composition 
relativement confuse ou indistincte des états et rapports psychiques : 
voilà les trois caractères fondamentaux communément attribués aux 
sentiments et que nous avons à examiner au point de vue de. la diffé- 
renciation de ceux-ci d’avec les connaissances. 

Il est exact que ces trois caractères peuvent coexister dans un sen- 
timent. Mais ils ne coexistent pas nécessairement, car il y a des sen- 
timents unanimement reconnus comme tels qui ne sont ni agréables 
ni pénibles. 

Je pense pouvoir montrer, d’autre part, que la cause psycholo- 
gique d’où résulte le troisième caractère suffit à définir le concept 
sentiment, qu’elle entraîne d’ailleurs très souvent les deux premiers 
caractères et un certain nombre d’autres, qu’elle justifie et explique 
joutes les distinctions, même les plus subtiles, traduites par le lan- 
gage psychologique usuel, qu’elle rend compte par conséquent des 
divers contrastes reconnus entre le sentiment et certains états ou 
processus cognitionnels. Mais je pense montrer aussi que le senti- 
ment n’est pas plus opposable à la connaissance en général qu’à 
l’intelligence en général. 

11 n’en constitue pas même une portion séparable; il n’est autre 


MANOUVRIER. 


SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


187 


chose que l’intelligence même et la connaissance sous une forme dont 
je chercherai à définir physiologiquement la nature et les différents 
aspects conscients. 

La plupart des psychologistes qui ont voulu définir positivement 
la douleur et le plaisir sont arrivés à considérer celui-ci comme résul- 
tant d’un accord, d’une convenance, d’une harmonie quelconques 
impliquant une facilitation fonctionnelle, un accroissement de vie, 
et la douleur comme un état opposé quant à sa nature et à ses consé- 
quences. 

H. Spencer a précisé cette manière de voir en montrant que le plaisir et 
la douleur sont fondamentalement les corrélatifs d’actions utiles ou nuisibles 
à l’organisme, d’actions conformes ou contraires à un équilibre normal, à un 
consensus cérébral correspondant à un consensus fonctionnel évolutivement 
déterminé. « Toutes choses égales, dit-il, parmi les diverses races d’êtres, 
celles-là ont dû se multiplier et survivre qui possédaient les meilleurs ajus- 
tements entre leurs états de conscience et leurs actions et tendaient toujours 
vers un ajustement parfait 1 . 

Sergi a basé également sur cette notion d’ajustement ou d’adaptation ses 
définitions du plaisir et de la douleur, s’inspirant en cela d’un remarquable 
travail de Paullian 2 : 

« Quand l’adaptation est plus considérable que la désadaptation, dit 
Paulhan, il y a plaisir; quand la désadaptation est plus grande que l’adap- 
tation, il y a douleur. Quand une nouvelle relation s’impose à l’organisme 
ou à la conscience, si cette relation peut être facilement classée avec les 
relations antérieurement établies, si elle s’accorde avec elles, si elle ne 
trouve pas un obstacle difficile à surmonter dans la structure de l’orga- 
nisme, il y a plaisir. » 

Paulhan considère les plaisirs et les douleurs qui accompagnent l'exer- 
cice de l’intelligence comme rentrant dans la loi ci-dessus énoncée. 

La théorie de ce psychologiste complète fort heureusement, à mon 
sens, celle de Spencer dont elle dérive. Ma propre manière de voir 
s’accorde avec elle tout en présentant une forme différente et des 
côtés particuliers. 

L’idée de rattacher la douleur et le plaisir à un certain accord ou 
à un désaccord, à une rupture ou à un rétablissement d’équilibre 
(Delbœuf) entre l’organisme et son milieu ou entre des états de 
conscience s’impose évidemment même aux psychologistes qui ne se 
placeraient pas au point de vue de la théorie de l’évolution. Mais 

I. H. Spencer, Principes de Psychologie. Trad. franc. T. I, p. 286. 

2. Fr. Paulhan, Le plaisir et la douleur ( Revue scientifique, 1877). 


188 


revue de l’école d’anthropologie 


cette théorie a certainement contribué à renforcer, à développer et 
à justifier l’idée en question que l’observation psychologique de soi- 
même suggère immédiatement. 

Il n’en reste pas moins à expliquer le caractère plus particulière- 
ment subjectif des états esthésiques. 

Dire avec les métaphysiciens que le sentiment est un état ou un mouve- 
ment de Famé, ce n’est pas apporter une solution scientifique. 

Affirmer avec Herbart que les affections dépendent de l’excitation ou de 
l’arrêt réciproque des représentations c’est laisser de côté les affections les 
plus simples et les plus directes. 

Selon Wundt, « ce n’est pas le rapport des représentations entre elles, 
mais leur relation avec la conscience, ce théâtre commun de toutes les 
sensations et représentations, qui fonde, motive le sentiment. » (On cit. 1. 1, 
p. 563)... « Par conséquent, le sentiment serait défini ce côté de la repré- 
sentation que la conscience de soi-même rapporte à l’état propre du sujet 
qui exerce la représentation. Comme dans cette relation réside un acte de 
la connaissance, le sentiment est en même temps le produit d’une con- 
naissance obscure et inconsciente... Nous sommes obligés, contraints, dit 
Wundt, de recourir à la base fondamentale de la conscience de soi-même, 
c’est-à-dire à l'activité primitive de l’aperception. » (T. I, p. 564.) 

Mais Herbart admet, je crois, avec raison que si le plaisir et la douleur 
résultent d’un rapport, ils n’existent pas en dehors des représentations. Ce 
sont toujours des représentations qui jouissent ou qui souffrent. 

Pour moi, il me semble que cette activité aperceptive vient compli- 
quer inutilement le problème sans aider à le résoudre. Si des représen- 
tations existent et sont liées entre elles dans un cerveau, leur ensemble 
constitue un moi particulier, distinct de tout autre moi. Si, parmi 
ces représentations, certaines viennent à être contrariées, c’est la 
partie du moi constituée par elles qui est contrariée; et il n’y a pas 
besoin d’autre conscience pour ressentir leur contrariété, puisqu’elles- 
mêmes sont des états de conscience affêctibles chacun en soi. Attri- 
buer à une conscience de soi-même l’état de contrariété qui atteint 
une représentation, cela revient à dire que la représentation affectée 
existe en un certain moi et non ailleurs. La conscience de soi-même 
en tant qu’individu distinct d’autres individus est une notion com- 
posée objectivement acquise. 

Un être qui ne posséderait qu’une seule représentation aurait un moi 
réduit à cette représentation-. Si à celle-ci s’en ajoute une autre, plu- 
sieurs autres successivement, le moi se complique et arrive à pouvoir 
être affecté plus diversement. Pendant que certaines de nos adapta- 
tions sont contrariées, d’autres peuvent être affectées agréablement. 
Ce sont toujours nos représentations qui sont affectées. Ce sont elles 


MANOUVRIER. 


SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


189 

d’ailleurs qui se traduisent par les mouvements d’expression. Écoutez 
un homme qui exprime son chagrin ou son plaisir. 11 ne fait que 
détailler ses représentations affectées. Son doigt lui fait mal ; il ne 
peut écrire; il doit renoncer à exécuter un projet; il énumère les 
conséquences de cet empêchement, les avantages que lui procurait 
l’état contraire, etc. 

Les représentations susceptibles d’être affectées soit directement, soit 
indirectement par la blessure sont d’abord émues en bloc. Ne pou- 
vant devenir distinctes et a fortiori s’exprimer toutes à la fois, elles 
donnent lieu d’abord à des mouvements mimiques, à des gémisse- 
ments, à des interjections. Puis elles se traduisent tour à tour à mesure 
que l’excitation porte plus spécialement sur l’une ou sur l’autre. Si 
vous connaissez la personne qui souffre, vous pouvez à volonté 
exciter sa douleur en excitant telle ou telle des représentations que 
vous savez devoir exister en elle. Vous pouvez aussi la consoler en 
excitant d’autres représentations susceptibles d’être satisfaites si 
l’accident survenu peut avoir quelques bons effets. Il se produit un 
état moyen entre les divers étals produits, ou bien chacun d’eux fait 
alternativement place à l’autre jusqu’à ce qu’une adaptation se soit 
produite, si elle peut se réaliser. — Quand vous voulez exciter chez 
un homme qui a commis une faute du regret ou du remords, vous lui 
« faites des représentations », c’est-à-dire que vous introduisez en 
lui des représentations susceptibles d'être en discordance avec l’acte 
commis; ou bien vous excitez en lui les représentations anté- 
rieurement existantes, mais qui ne sont pas entrées en jeu dans la 
délibération de l’acte ou qui ont été vaincues par d’autres représenta- 
tions, par d’autres motifs. Nos représentations sont nos unités psychi- 
ques. 

La sociologie puise parfois dans la physiologie des comparaisons. 
Réciproquement la physiologie peut trouver dans l’ordre sociolo- 
gique des comparaisons utiles. Nos représentations se comportent en 
effet comme des invidividus dans une société dont les membres sont 
affectés diversement par des conditions extérieures et les uns par les 
autres avec plus ou moins de danger pour la société. Dans celle-ci se 
produisent également des associations plu3 ou moins intimes, des 
adaptations et des réadaptations, des plaisirs et des souffrances occa- 
sionnés soit par des conditions extérieures, soit par les rapports entre 
les membres, et ce sont toujours, en définitive, des individus qui 
jouissent ou qui souffrent. La conscience sociale n’est autre chose 
qu’une abstraction de consciences individuelles. De même notre moi 
n’est autre chose que l’abstraction de nos diverses représentations. 
La notion de l'existence d’une société dont on fait partie constitue 


190 


revue de l’école d’anthropologie 


elle-même un état de conscience affectible qui peut exister à part 
chez certains individus ou compliquer une douleur résultant d’une 
atteinte personnelle. De même pour la conscience de soi parmi les 
représentations. 

Ce qui peut jouir ou souffrir dans une société ce sont les mem- 
bres de cette société. Ce qui peut jouir ou souffrir dans l’individu ce 
sont ses représentations parmi lesquelles la représentation de soi- 
même n’est qu’une unité complexe parmi toutes celles qui consti- 
tuent le moi psychologique. Quand des représentations sont excitées 
harmoniquement ou sont contrariées, c’est en elles que consiste le 
plaisir ou la peine dont la forme, pour cela, résulte de la nature des 
représentations intéressées. 

La notion de soi-même est une représentation, importante si l’on 
veut, parmi toutes celles qui constituent le moi, celui-ci n’étant autre 
chose que l’ensemble des représentations conscientes à un moment 
donné. Chaque sensation possède sa relation d’origine qui persiste 
dans les représentations composées et qui unit celles-ci aux divers 
sens, de même que les connexions du substratum anatomique assu- 
rent la liaison des représentations entre elles. Chacune de celles-ci et 
chacun des groupes associés constitue, une portion du moi d’autant 
plus intime que son existence est plus ancienne, que son association 
est plus fixée. 

Les représentations somatiques étant les plus anciennes et les 
plus intégrées sont les plus vivement affectibles; des expériences 
nombreuses s’ajoutent à ce fait pour différencier ces représenta- 
tions des autres; mais nos opinions, nos doctrines sont tout aussi sus- 
ceptibles d’être affectées que les représentations de notre propre corps 
et font aussi bien partie du moi conscient. Si mon opinion est choquée, 
je suis choqué tout comme j'ai mal au doigt si mon doigt est piqué. 
La douleur est également subjective; c’est une douleur du moi dans 
les deux cas, bien que, dans le premier, les représentations contrariées 
puissent se rapporter exclusivement à des objets extérieurs. Que la 
douleur soit plus vive dans le second cas, c’est ce que l’on peut expli- 
quer suffisamment par l’ajustement vital. 

Ainsi que l’a fort bien fait observer Spencer, des races d’êtres 
sentants n’ont pu se former et subsister qu’à cette condition. Les ajus- 
tements cérébraux correspondant à l’adaptation vitale de l’individu 
et de l’espèce sont les plus vivement affectibles parce qu’ils sont les 
plus anciens, les plus fixés par l’organisation. Cela revient à dire 
qu’ils font plus intimement partie du moi psychologique et cela, 
joint à la notion objectivement acquise que les douleurs et plaisirs 
particulièrement vifs que nous éprouvons se rapportent à notre propre 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 191 

corps, donne à l’état esthésique des représentations organiques un 
caractère doublement subjectif. 

Mais le processus esthésique ne diffère pas pour cela dans l’ordre 
« intellectuel ou moral ». Dans la portion du système nerveux où les 
changements produits se manifestent sous la forme de phéno- 
mènes de conscience, tout changement de cet ordre non conforme à 
rajustement vital sera un état de conscience contrarié en même temps 
qu’un état d’ajustement physique troublé. C’est inutilement reculer 
une difficulté, que d’attribuer à certains éléments cérébraux la fonc- 
tion spéciale d’éprouver de la douleur à l’occasion de la contrariété 
des autres. 

La douleur dite morale consiste, elle aussi, en des ajustements 
contrariés. Mais cet ajustement, au lieu d’exister entre des éléments 
cérébraux et les parties sensibles du corps, existe entre des représen- 
tations. Il ne s’agit plus alors du trouble d’un ajustement constitu- 
tionnel héréditairement fixé, mais seulement du dérangement d’une 
adaptation, réalisée chez l’individu, entre des états dynamiques intel- 
lectuellement associés. Comme H. Spencer l’a bien montré, la corres- 
pondance intellectuelle considérée in abstracto n’est autre chose 
qu’un prolongement, un perfectionnement de la correspondance 
vitale. 

On peut induire de cette vérité générale que si la douleur organi- 
que implique quelque dérangement dans rajustement de représenta- 
tions cérébrales fixes à des conditions somatiques, la douleur morale 
doit impliquer aussi un dérangement de quelque ajustement plus ou 
moins fixé entre les diverses représentations. Parmi les associations que 
forment celles-ci entre elles, les plus solidement fixées représentent 
d'ailleurs de véritables ajustements propres à éviter la douleur orga- 
nique ou à procurer le plaisir. 

Bien qu’elles se soient formées chez l’individu sous l’influence de 
conditions extérieures éventuelles, ces associations peuvent acquérir 
une fixité relative. Leur contrariété doit constituer par suite une dou- 
leur en rapport d’intensité, d’étendue, de forme et de complexité 
avec leur degré de fixité ou d’importance, avec l’intensité, le nombre 
et la nature des représentations associées. Les adaptations de ce genre 
constituent, avec l’adaptation héréditaire, la portion la plus affectible 
de la conscience. Cette portion représente V intérêt, de l’espèce et de 
l’individu. 

Les représentations doivent être associées d’autant plus étroitement 
entre elles et d’autant plus vivement affectibles, conséquemment, 
qu’elles sont plus étroitement en rapport avec cet intérêt. 


192 


revue de l’école d’anthropologie 


VI 

Le degré maximum de fixité et d’association des représentations 
devant appartenir aux représentations organiques héréditairement 
fixées, développées en même temps que les organes cérébralement 
représentés, continuellement entretenues et excitées en vertu de la 
présence permanente de ceux-ci, d’une part; d’autre part l’acuité de 
la douleur atteignant son maximum lorsque ces représentations orga- 
niques sont affectées ; enfin les tendances motrices de ces représenta- 
tions organiques étant les plus efficaces et les plus énergiques de 
toutes, au point que souvent elles réalisent les mouvements par voie 
purement réflexe et que, si elles entrent en jeu dans des délibérations 
elles sont en général prépondérantes, — nous sommes autorisé à 
supposer qu’en dehors des représentations organiques, les associa- 
tions seront d’autant plus facilement et vivement affeetibles, auront 
en même temps une efficacité motrice d’autant plus grande qu’elles 
seront plus fixes et plus intégrées. Nous devons toutefois faire entrer 
en ligne de compte le nombre et le degré d’excitation des représenta- 
tions associées. 

Examinons donc les représentations au double point de vue de leur 
degré de fixité et de leur degré d’adaptation mutuelle, et voyons s’il 
existe effectivement un rapport entre ces degrés et l’affectibilité. 

Nous venons de considérer comme les plus vivement affeetibles, 
après les représentations organiques, les groupes de représentations 
les plus immédiatement associées à celles-là, c’est-à-dire les plus immé- 
diatement en rapport avec l’intérêt vital, celles qui entrent dans la 
composition de X instinct de la conservation . 

La raison d’être de la capacité esthésique toute particulière do 
cette portion de l’ajustement intellectuel est dans son importance au 
point de vue de la conservation de l’individu et de l’espèce. Quant à 
la raison physiologique, elle peut être trouvée dans le fait que le 
dérangement d’une adaptation entre des états dynamiques cérébraux 
doit être un phénomène d’autant plus considérable mécaniquement 
que ces états sont plus intimement associés entre eux. Là où existe 
une coordination parfaite, le plus petit dérangement devient sen- 
sible. 

Les coordinations immédiatement en rapport avec les besoins pri- 
mordiaux se compliquent peu à peu à mesure que se compliquent les 
expériences de l’individu. Chez l’homme, des représentations innom- 
brables s’ajoutent chaque jour les unes aux autres; elles se groupent, 
s’associent entre elles et aux représentations organiques, de telle sorte 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 193 

que l’état de satisfaction ou de contrariété de celles-ci dépend de 
coordinations variables suivant les individus et les circonstances. Mais 
chaque individu étant soumis à des conditions plus ou moins dura- 
bles, il se forme des associations plus ou moins solides entre ses 
représentations. Des habitudes se constituent par le fait même de la 
répétition des mêmes états et processus cérébraux. Ges habitudes 
peuvent se modifier dans une certaine mesure et graduellement sous 
l’influence de changements extérieurs, comme il arrive aux êtres 
organisés, mais tout dérangement notable de ces habitudes, de la 
coordination établie entre les représentations constitue un état con- 
trarié de celles-ci, c’est-à-dire une contrariété, une douleur. La qua- 
lité de celle-ci dépend de la qualité des représentations affectées. Son 
intensité dépend, en partie, du degré de l’ajustement dérangé et, ordi- 
nairement, de l’importance de cet ajustement au point de vue de la 
satisfaction des besoins organiques. 

Mais, ce qui prouve combien la douleur et le plaisir dépendent du 
degré de fixation des associations cérébrales, dans l’adaptation indi- 
viduelle, c’est que des associations devenues très habituelles et très 
fixes par conséquent, sans avoir la moindre importance au point de 
vue de la conservation de la vie ou de la santé, arrivent à être aussi 
vivement affectibles que des associations dans lesquelles entrent des 
besoins fondamentaux. On sait combien les habitudes sont tyranni- 
ques jusque dans les moindres détails, même lorsqu’elles ne corres- 
pondent à aucune nécessité. Elles donnent lieu à des besoins impé- 
rieux. Et il ne suffit pas que ces besoins reçoivent une satisfaction 
d’ensemble; il faut que chaque portion de la chaîne des représen- 
tations objectives ou motrices associées entre elles soit satisfaite à 
son tour. Un fumeur doit fumer à sa manière un certain tabac, avec 
un certain papier ou une certaine pipe, à un certain moment, pour 
accompagner une certaine occupation. Chacun n’a qu’à s’observer 
lin peu à ce point de vue pour constater en lui des associations de 
cette nature dont la contrariété lui est plus ou moins pénible. Il 
s’agit pourtant de représentations souvent insignifiantes au point de 
vue de l’intérêt objectif; mais l’intérêt subjectif est constitué par l’as- 
sociation de représentations quelconques, et c’est cet intérêt-là qui 
gouverne l’individu; c’est l’intérêt au sens psychologique. Bien ou 
mal raisonné, utile ou nuisible à l’individu ou à ses semblables, c’est 
toujours l’intérêt constitué par des associations devenues plus ou 
moins habituelles et par suite plus ou moins affectibles. Vice ou 
vertu, combinaison égoïste ou altruiste, stupide ou sage, l’adaptation 
demande pour ainsi dire à être satisfaite et son état contrarié n’est 
autre chose qu’une douleur. D’où la puissance énorme de l’éducation. 


m 


revue de l’école d’anthropologie 


De Jà aussi tant d’inconséquences logiques dans la conduite de la 
plupart, on peut dire de tous les hommes. Combien de manières 
d’agir occasionnant des ennuis sans nombre se maintiennent, comme 
on dit, par la force de l’habitude, c’est-à-dire par la crainte de l’état 
pénible qui résulterait de la contrariété d’arrangements psychiques 
nombreux et solidement établis. 

En général, plus nos représentations quelconques sont intime- 
ment associés aux représentations organiques, plus elles sont ratta- 
chées, par suite, à notre intérêt personnel, et plus elles sont affec- 
tives. Les représentations primitives et directes de notre propre corps 
constituent pour ainsi dire le noyau de notre personnalité psychique. 
Ces représentations sont héritées dans la même mesure que notre 
constitution somatique est héritée. Il existe entre elles une adapta- 
tion primitive comme entre les diverses parties du corps. Chaque 
individu doit ensuite s’adapter aux conditions extérieures infiniment 
variables au milieu desquelles il vit, et toutes ses représentations 
acquises doivent se coordonner de façon à ce que l’adaptation primor- 
diale soit aussi peu troublée que possible. Ses actes doivent donc être 
subordonnés aux conditions extérieures sous peine de souffrance et de 
disparition. Il faut que le jeu de toutes ses représentations soit en cor- 
respondance, d’une part avec les besoins fondamentaux hérités, d’autre 
part avec les moyens de satisfaction offerts par le milieu. Chacun naît 
avec une correspondance psycho-motrice vitale toute établie et doit 
acquérir une nouvelle correspondance qui est la correspondance 
intellectuelle proprement dite. Son cerveau est ajusté primiti- 
vement à des conditions extérieures générales; il doit s’ajuster 
ensuite durant tout le cours de son existence à des conditions exté- 
rieures particulières non seulement différentes pour les divers indi- 
vidus, mais encore variables indéfiniment pour un même individu. Il 
faut encore que ces deux correspondances, l’une primitive et l’autre 
acquise, s’ajustent entre elles, ce qui constitue une troisième corres- 
pondance. Les trois étant parfaites, il y aurait harmonie absolue, 
équilibre absolu entre toutes les représentations. Mais en fait l’équi- 
libre est toujours instable, l’harmonie n’est jamais durable ni com- 
plète. Les représentations organiques varient avec l’état de l’organisme 
et sont à peine équilibrées d’un côté qu’elles cessent de l’être d’un 
autre côté. Les réalités externes, variables ou fixes, ne sont jamais 
en correspondance parfaite avec nos représentations objectives; enfin 
nos actes s’ajustent difficilement aux exigences des arrangements 
psychiques. De là des douleurs en rapport avec ce triple défaut 
d’adaptation. 

L’état de douleur serait continuel si les diverses représentations 


MANOUVRIER. 


SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


195 


ne possédaient la propriété de s’adapter les unes aux autres par le 
seul fait d’un contact réciproque suffisamment répété ou prolongé qui 
constitue l’habitude. L’organisme finit par s’accommoder de change- 
ments d’abord pénibles qui peuvent finir même par devenir agréables, 
encore qu’ils soient contraires à l’intérêt somatique. Peu importe que 
l’organisme périclite si les adaptations organiques une fois formées 
sont satisfaites. Les représentations d’actes appropriées à cette satis- 
faction, une fois devenues habituelles, constituent des tendances 
motrices qui ont aussi besoin d’être satisfaites. Des représentations 
objectives fausses et des relations internes en contradiction avec les 
réalités externes n’en constituent pas moins des états de conscience 
adaptés entre eux, du dérangement desquels résulte l’état de contra- 
riété des représentations. 

Des imaginations longtemps entretenues sont péniblement affectées 
par la constatation de faits opposés. Le partisan d’une théorie fausse 
souffre si on lui présente des faits infirmant sa théorie. C’est bien sa 
doctrine qui souffre en lui en même temps que peuvent souffrir par 
contre-coup les représentations personnelles adaptées, c’est-à-dire 
intéressées à celle-là. Les associations de représentations constituant 
une doctrine fausse sont au contraire agréablement affectées lorsque 
surviennent des perceptions s’harmonisant avec elles. Pour se pro- 
curer ce plaisir, le partisan d’une doctrine recherche la société de 
ses coreligionnaires; il cherche à faire des adeptes; il évite les occa- 
sions de dérangement de ses adaptations internes. 

Mais l’individu qui se trouve dans cet état d’adaptation interne con- 
tradictoire avec les réalités externes est naturellement très exposé 
aux chocs. L’état de satisfaction de ses représentations est nécessaire- 
ment précaire, de courte durée et rarement sans mélange. Pendant 
que certaines représentations et associations sont satisfaites en lui, 
d’autres souffrent. L’habitude engendre des besoins toujours gran- 
dissants et de plus en plus difficiles à satisfaire. En outre, l’homme 
qui jouit momentanément de son erreur ou de son vice n’est pas sans 
entrevoir des conséquences immédiates ou futures plus ou moins 
pénibles, par le fait même que ses arrangements internes sont en dis- 
cordance avec des réalités externes. Les sensations nouvelles une fois 
reçues ne peuvent être refusées ; elles modifient peu à peu les anciennes 
représentations et en créent de nouvelles; autrement dit le moi se 
transforme. Il arrive alors que des perceptions désagréables pour les 
anciennes adaptations deviennent en même temps agréables pour les 
nouvelles. Les anciennes ont pour elles leur ancienneté même, leur 
solidité; mais elles ont contre elles le souvenir d’états pénibles associés 
aux étals agréables précédemment éprouvés; elles ont aussi contre 


196 


revue de l’école d’anthropologie 


elles cette même ancienneté d’où résulte, faute d’entretien, un efface- 
ment graduel. Les représentations et associations nouvelles ont au 
contraire l’avantage de la fraîcheur, c’est-à-dire de la vivacité, 
l’avantage d’être en correspondance plus générale soit avec le milieu, 
soit avec l’ensemble des représentations, de sorte qu’elles sont en 
harmonie plus fréquemment et plus largement avec les impressions 
survenantes, et constituent des plaisirs à la fois plus fréquents et plus 
exempts de mélange. 

En définitive, le plaisir et la douleur résultent de la satisfaction ou 
de la contrariété de représentations associées, adaptées entre elles quelle 
que soit la valeur objective de ces associations et adaptations. Mais si 
ces arrangements internes sont contradictoires avec les réalités objec- 
tives dont fait partie l’intérêt réel de l’individu, celui-ci est exposé 
par ce seul fait à la souffrance. Le plaisir au contraire croît avec la 
perfection des adaptations internes, c’est-à-dire avec leur degré d’ajus- 
tement aux réalités objectives. 

Or qu’est-ce que cet ajustement? C’est l’intelligence même. Si l’on 
considère celle-ci in abstracto , c’est une correspondance entre des 
relations internes et des relations externes. Mais si on la considère 
telle qu’elle existe à un moment donné chez un individu donné, c’est 
une correspondance nécessairement imparfaite. Son état d’imperfec- 
tion ne l’empêche pas d’être de l’intelligence. Il faut compter dans 
celle-ci la correspondance inexacte. Si, au lieu d’envisager la corres- 
pondance intellectuelle réalisée et sa valeur, on envisage les pro- 
cessus par lesquels s'effectue cette correspondance, alors il est évident 
que les mêmes processus physiologiques par lesquels s’établit une 
correspondance exacte peuvent aboutir à une correspondance néga- 
tive. Il n’est pas nouveau de dire que l’on peut arriver très logique- 
ment et très intelligemment à l’erreur. 

Du reste, Spencer a fort bien montré que les sentiments ne sau- 
raient être séparés de l’intelligence. Il a seulement admis une opposi- 
tion discutable, à mon sens, entre les sentiments et les connaissances. 

VII 

En réalité le sentiment n’est opposable ni à l’intelligence ni à la 
connaissance. 

Lorsqu’une impression sensorielle se rapportant à un objet exté- 
rieur vient agir sur la représentation de cet objet, l’état conscient 
qui se produit est classé dans l’ordre des connaissances. Lorsqu’une 
impression se rapporte à une partie sensible de notre propre corps, 
c’est cette partie qui est l’objet, et l’effet produit sur la représentation 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 197 

cérébrale de cet objet n’est pas d’un ordre différent du précédent; 
c’est aussi bien une connaissance. La première sensation peut être 
exempte de douleur ou de plaisir; la seconde également. Mais l’une 
et l’autre n’en sont pas moins des sensations, des états sensibles par 
conséquent, et il me paraît difficile de leur refuser la qualité de con- 
naissances. 

Si plusieurs états de conscience ou états sensibles entrent en rap- 
port les uns avec les autres, réservera-t-on à ces états le nom de 
sentiments et attribuera-t-on exclusivement à leurs rapports le nom 
de connaissance? En ce cas le concept de sentiment comprendrait les 
sensations et les représentations; le concept connaissance compren- 
drait la formation et le travail ou jeu de ces éléments psychiques. 

Gela paraît, au premier abord, assez satisfaisant, et se rapproche 
d’ailleurs de la théorie de Spencer (§ II). On peut comprendre ainsi 
que la complexité des sentiments soit en raison directe de la com- 
plexité du travail cognitionnel et vice versa. Tout ce qui a été dit 
plus haut des conditions de l’esthésie des états de conscience peut 
s’expliquer aussi bien. 

Le concept ci-dessus serait défectueux seulement parce qu’il implique 
une séparation trop tranchée entre le sentiment et la connaissance. 
Les sentiments (ici sensations et représentations) ne peuvent être isolés 
de leur propre travail que par une abstraction artificielle. Ce sont 
des états dynamiques travaillant par le seul fait qu’ils existent actuel- 
lement. A l’état virtuel ils ne sont pas à proprement parler des sen- 
sations ou représentations; ils ne sont pas des états de sensibilité ou 
de conscience. Pour qu’ils puissent recevoir le nom de sentiments, il 
faut qu’ils soient conscients ou actuels, et lorsqu’ils le sont ils sont 
enjeu. Les mêmes rapports qui constituent leur jeu les font arriver 
à l’état actuel et leur donnent leur forme. 

Nécessairement donc, si l’on veut séparer le sentiment de la con- 
naissance, on sera conduit à conclure avec Bain (§ II) qu’au fond 
le sentiment et la connaissance ne sont que deux côtés d’une « monade 
à deux faces », ou la substance et la forme d’une même chose. Ou 
bien l’on devra, comme Spencer, répéter, à propos des sentiments, la 
psychologie de la connaissance et admettre avec lui que ceux-là 
consistent seulement d'une manière prédominante en des états sensi- 
bles, tandis que la connaissance est constituée seulement d'une 
manière prédominante par les rapports entre ces états. C’est avec 
raison que l’illustre philosophe a introduit cette restriction dans ses 
deux définitions, mais la nécessité d’une telle restriction me semble 
être à la fois un indice en faveur de la thèse ici soutenue de l’insépa- 
rabilité du sentiment et de la connaissance. 


198 


kevue de l’école d’anthropologie 


Fusionnons comme il convient les états sensibles et leurs rapports; 
les concepts sentiment et connaissance n’en resteront pas moins 
debout. Ils correspondront non plus à deux points de vue, à deux 
façons d’envisager les phénomènes de conscience, mais bien à deux 
ordres d’états et de rapports cognitionnels. Ces concepts renfermeront 
en même temps toutes les diverses notions contenues dans la plus large 
acception des termes sentiment et connaissance. Au concept sentiment 
répondent à la fois l’esthésie supérieure, la subjectivité plus intime, 
la forme plus confuse, l’expression moins explicite des états de con- 
science. Au concept connaissance, souvent confondu avec le concept 
intelligence ou raison, répondent des caractères opposés. Physiologi- 
quement ces différences me semblent provenir de ce que, dans le sen- 
timent il s’agit d’états soit très fixés et intégrés, soit d’associations 
très complexes travaillant en bloc, tandis que dans la connaissance 
les états en jeu travaillent plus successivement et plus distinctement. 

Le sentiment représente cette portion de la connaissance qui con- 
cerne les états de conscience relativement complexes et intégrés, et 
leurs rapports avec les impressions survenantes ou avec d’autres 
représentations ou groupes de représentations. Il est seulement oppo- 
sable à la portion de l'ajustement intellectuel qui consiste dans le 
jeu distinct des diverses représentations et qui est traduisible en lan- 
gage explicite. 

Le fait qui doit servir de base à la distinction du sentiment d’avec 
la connaissance, c’est que nos états psychiques constitués entrent en 
jeu tantôt en bloc et tantôt isolément. Dans le premier cas la compo- 
sition du complexus affecté est plus ou moins confuse par le fait 
même que des représentations plus ou moins nombreuses sont affec- 
tées simultanément. Ces représentations, souvent très diverses et for- 
mant même des groupes de composition très différente quoique 
associés entre eux, peuvent être excitées en bloc; il en résulte un 
état de conscience parfois très intense mais nécessairement confus, 
comparable à la rumeur qui se produit dans une assemblée com- 
posée de personnes et de groupes ayant un intérêt commun mais 
pourtant des idées différentes. Que l’on prenne comme type un senti- 
ment complexe quelconque, et l’on y trouvera trois états successifs : 
1° une émotion très vive mais très confuse de groupes de représenta- 
tions simultanément excités; 2° des émotions successives et alterna- 
tives de chacun de ces groupes ; 3° des émotions successives et 
alternatives des diverses représentations composant chaque groupe. 
Arrivé à ce dernier état de division, le sentiment est passé à l’état 
de connaissance parce que chaque représentation affectée séparément 
est devenue par là même un état de conscience distinct et exprimable 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


199 


isolément. Je donnerai comme exemples la série des états que l’on 
éprouve lors d’une vive émotion esthétique ou bien dans la jalousie, 
la peur, la colère, le regret, etc., etc., et je crois inutile de développer 
ces exemples. Dans la première phase, le sentiment est trop complexe 
et trop confus pour pouvoir être traduit autrement que par la mimique, 
par des interjections ou des mouvements d’expression instinctifs 
quelconques. Dans la deuxième phase, l’expression commence à se 
préciser, mais avec une volubilité et une incohérence en rapport avec 
l’excitation successive, rapide et alternante de groupes et de repré- 
sentations plus ou moins nombreux. Dans la troisième phase, l’expres- 
sion se précise en même temps que se détaille la connaissance. C’est 
alors que le jeu des représentations se continuant et s’étendant, 
l’état de raison succède à l’état de sentiment. A l’admiration senti- 
ment succède l’admiration connaissance, l’appréciation. Parfois le 
sujet qui a eu peur ou admiré en vient à rire de sa peur ou de son 
admiration. 

Il existe donc un certain nombre de caractères propres à différen- 
cier le sentiment de la connaissance et à justifier jusqu’à un certain 
point l’opposition généralement admise entre ces deux formes du 
travail psychique. Mais, conformément aux prévisions énoncées dans 
le § II, à propos des définitions et de la classification de Spencer, il 
ne s’agit pas d’une opposition de nature. Aussi bien que la connais- 
sance, le sentiment résulte de rapports entre des états sensibles. L’op- 
position consiste en ceci : que les états désignés sous le nom de senti- 
ments sont à la fois plus complexes et plus sensibles que les états 
désignés sous le nom de connaissances, et il ne s’agit en somme que 
de degrés différents d’esthésie et de complexité. 

La complexité doit s’entendre ici comme complexité à un instant 
donné , c’est-à-dire comme nombre des représentations simultanément 
excitées et réagissant à la fois. Et cette simultanéité résulte de l’état 
d’intégration, d’association ou de cohérence des représentations. 
L’élévation du degré de sensibilité dans le sentiment dépend lui- 
même de cet état réalisé au maximum dans les représentations soma- 
tiques et dans les complexus de représentations se rapportant en 
général à l’intérêt de l’individu, sous la réserve que cet intérêt, n’étant 
constitué en somme que par l’intégration des représentations et des 
adaptations existantes , peut comprendre des associations et des 
combinaisons de représentations absolument étrangères et même 
opposées à l’intérêt égoïste. 

Enfin la connaissance à l’état de sentiment est plus confuse et 
moins facilement communicable par le langage, par le fait qu’elle 
renferme un nombre plus ou moins grand de représentations simul- 


200 


revue de l’école d’anthropologie 


tanément excitées et incapables d’exister à l’état distinctement cons- 
cient toutes à la fois. Quand le sentiment s’analyse ou se décompose 
en connaissances successives et distinctes, il disparaît comme senti- 
ment; il perd sa vivacité en même temps qu’il devient plus clair, mais 
il peut se recomposer et réapparaître à l’état de sentiment vif et confus 
dès que cesse le travail d’analyse et que se reproduit une excitation 
d’ensemble du complexus précédemment affecté. 

En résumé la différenciation du sentiment d’avec la connaissance 
consiste, physiologiquement, en ce qu’il existe des degrés divers d’asso- 
ciation, de cohésion, d’intégration et d’adaptation des représen- 
tations, depuis l’état d’association légère et éventuelle jusqu’à l’état 
de fixité d’adaptation et d’intégration maximum qui caractérise prin- 
cipalement les représentations organiques. Conscience d’ensemble et 
pour cela confuse, conscience successive d’états distincts ou relative- 
ment simples, voilà les caractères différentiels fondamentaux qui 
résultent immédiatement des différences précédentes et servent de 
base principale à la distinction psychologique entre les sentiments et 
les connaissances. 

A ces caractères différentiels, on peut rattacher : 1° l’intensité ou 
le volume supérieurs des plaisirs ou douleurs constitués par l’état 
de satisfaction ou de contrariété des complexus excités en bloc et 
renfermant de nombreuses représentations; 2° l’acuité de ces plaisirs 
ou douleurs lorsqu’il s’agit de représentations ou d’associations 
relativement fixes et difficilement capables de réarrangements; 
3° l’apparence « plus particulièrement subjective » que revêtent les 
états de conscience les plus anciennement et les plus solidement fixés 
et associés, constituant parla même une portion plus intime et moins 
variable du moi ; 4° le pouvoir moteur plus considérable des senti- 
ments par suite de tous les caractères énumérés ci-dessus; 5° la 
prépondérance ordinaire des sentiments dans les délibérations par 
suite de l’intensité du pouvoir moteur de tout un agrégat de repré- 
sentations simultanément excitées, par suite de l’entrée en jeu relati- 
vement tardive des représentations distinctes, par suite de l’entretien 
de la viabilité psycho-motrice par l’habitude ou la répétition qui est la 
condition même de la formation des sentiments les mieux établis; 
6° la propriété qu’a le sentiment de représenter plus complexivement 
l'état des ajustements intellectuels existants à un moment donné, d’où 
la supériorité possible du sentiment sur le raisonnement dans bien 
des cas, au point de vue de la justesse des vues et des actes. 

Cette dernière propriété, sur laquelle on reviendra plus loin, justi- 
fierait plutôt la séparation du sentiment d’avec le raisonnement ou 
mieux d’avec la forme consciemment distincte du raisonnement, car 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 201 

il me paraît impossible de séparer d’une façon absolue le raisonne- 
ment en général du sentiment. 

C’est en vertu de cette même propriété que le sentiment présente 
parfois sur le raisonnement analytique la supériorité d’intuition bien 
connue en raison de laquelle Wundt a pu appeler le sentiment « le 
pionnier de la connaissance ». Mais cette supériorité du sentiment 
est évidemment aléatoire. Elle est contrebalancée par des chances 
d’erreur analogues à celles du vote par acclamation dans une société 
comparé au 1 vote par appel nominal et expliqué. La connaissance 
sous la forme de sentiment peut être supérieure ou inférieure; elle a 
les défauts de ses qualités et vice versa comme aussi la connaissance 
sous la forme plus laborieusement réalisée du raisonnement précis. 

Le caractère plus particulièrement subjectif du sentiment est réel 
en ce sens que le sentiment représente à la fois : 1° tout un ensemble 
de connaissances plus ou moins nombreuses; 2° la portion la plus 
intégrée de l’intelligence ; 3° la portion la plus vivement affectible du 
moi. Mais cela n’autorise pas à opposer le sentiment à la connaissance, 
c’est-à-dire à en faire une modalité particulière de conscience. Autre- 
ment dit, et pour utiliser d’une façon légitime les expressions de 
Bain (§ II), le sentiment et la connaissance sont identiques quant à 
leur substance et diffèrent simplement quant à leur forme. 

Cette différence est assurément très considérable si l’on envisage 
des degrés extrêmes. Au point de vue purement intellectuel le travail 
simultané de complexus plus ou moins volumineux ne saurait équi- 
valoir au travail successif et distinct des représentations. A ce point 
du vue le travail de sentiment est comparable à la réaction d’ensemble 
qui s’accomplit dans une réunion de personnes où chaque individualité 
se trouve plus ou moins effacée et entre en jeu comme partie consti- 
tuante d’un groupe sans que ses qualités personnelles soient complè- 
tement mises en valeur. Dans la forme connaissance, au contraire, 
chaque représentation, comme chaque personne dans une société 
délibérant avec ordre et tranquillité, entre enjeu isolément de façon 
à ce que sa propre valeur soit convenablement utilisée. En somme le 
processus, qui est celui du raisonnement distinct, est plus lent et plus 
laborieux, mais plus analytique. Entre lui et le précédent existent 
d’ailleurs des formes intermédiaires. 

Composition complexe et indistincte, esthésie supérieure, subjecti- 
vité plus intime, ces trois qualités du sentiment se complètent mutuel- 
lement et sont liées entre elles, comme on vient de le voir, par 
une étroite corrélation. Revenons un peu sur la troisième, sur ce 
quelque chose qui, suivant l’expression de Wundt, ne nous apparaît 
pas en relation directe avec les rapports objectifs des irritants. 

REV. DE l’ÉC. d'aNTHROP. — TOME V. — 1895. 14 


202 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Un état de conscience paraît appartenir au moi psychologique 
d’autant plus intimement qu’il présente à un plus haut degré le carac- 
tère de plaisir ou de douleur. Alors que certaines représentations ou 
certains rapports semblent s’établir et se produire en nous de telle 
façon qu’ils nous apparaissent comme aperçus ou saisis par notre 
conscience, les états de douleur et de plaisir nous apparaissent comme 
la manifestation même de notre moi. 

Nous pouvons en effet objectiver la plupart de nos états de cons- 
cience, c’est-à-dire les rapporter à des objets et à des relations 
externes simplement représentés dans notre moi , tandis que nous ne 
pouvons faire la même chose pour nos états de plaisir et de douleur. 
L’objet auquel se rapportent ces états n’est autre que notre moi lui- 
même. Le plaisir et la douleur ne représentent pas autre chose que des 
états de notre moi. D’autre part, tandis que certains rapports internes 
se traduisent par des rapports internes semblables et tendant à 
devenir identiques dans des consciences très diverses, une même 
impression peut produire dans plusieurs consciences des réactions abso- 
lument individuelles en même temps que des réactions communes 
aux différents individus affectés. 

Les réactions communes apparaissent, par suite, plus immédiate- 
ment dépendantes des objets et rapports externes; les réactions 
purement individuelles semblent au contraire plutôt dépendantes 
d’états internes, d’autant plus que ce sont ces dernières qui consti- 
tuent les états de plaisir et de douleur. Celles-ci sont classées sous le 
nom de sentiments, celles-là sous le nom de connaissances. 

Mais il y a évidemment sensibilité dans les deux cas et rapports 
entre des états sensibles également dans les deux cas. 

Les impressions reçues produiraient toujours des effets identiques 
en matière de sentiment comme en matière de connaissances, et ces 
deux matières relèveraient également de lois logiques si tous les indi- 
vidus se ressemblaient parfaitement et étaient toujours soumis de la 
même façon à des actions extérieures identiques. Mais, en fait, les 
ndividus ne se ressemblent jamais entre eux et sont soumis à des 
actions extérieures toujours dissemblables quant à l’ordre de leur suc- 
cession, très souvent quant à leur nature et à leur fréquence, etc., de 
sorte que les différences de constitution des diverses consciences ten- 
dent toujours à s’accroître. De là la diversité de certaines réactions 
individuelles sous l’influence d’impressions identiques. 

Mais, en dépit des différences individuelles des diverses consciences, 
il existe aussi entre ces dernières des ressemblances fondamentales, 
comme il en existe au point de vue anatomique entre les individus 
d’une même famille, race, espèce, etc. De ces ressemblances fonda- 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 203 

mentales doivent résulter des ressemblances également fondamen- 
tales dans les réactions individuelles. 

À des relations externes constantes doivent correspondre des rela- 
tions internes constantes qui constituent les vérités axiomatiques 
identiques pour les différents individus, autant que leur organisation 
se prête à la représentation de ces vérités. 

Plus les relations externes sont compliquées et contingentes, moins 
cette représentation peut être identique chez les différents individus, 
même dans une espèce ou une race donnée, parce que la mise en rap- 
port du cerveau avec l’extérieur comporte des différences innombra- 
bles. Mais les ressemblances finissent par l’emporter sur les diffé- 
rences, en cas de fixité des relations externes. Les relations externes 
fixes tendent toujours à être représentées de la même façon chez les 
différents individus dans la mesure où ceux-ci sont capables d'ajuste- 
ment. De là vient la notion d’une logique. 

Si l’on passe à des relations externes moins fixes et plus compli- 
quées, l’identité des présentations et, par suite, des représentations 
internes, tend à devenir plus rare, de sorte que la logique semble 
s’évanouir et que la réaction consciente provoquée par une même 
impression tend à revêtir un caractère purement individuel. Cette 
réaction commence dès lors à devenir sentiment en raison de sa 
dépendance plus étroite vis-à-vis de l’état complexe déjà existant de 
la conscience, et en raison de sa valeur plus aléatoire au point de vue 
de l’exactitude de la correspondance entre les états de conscience et 
les relations objectives. En même temps, la complexité des états de 
conscience devient un obstacle plus ou moins difficilement surmon- 
table à leur analyse, et par suite à leur expression verbale. Un peu 
plus de complication encore et le sujet éprouve un état dans lequel 
il ne distingue plus lui-même la composition du complexus excité 
en lui et n’est plus capable que d’en constater purement et simple- 
ment l’état de contrariété ou de satisfaction. Ajoutons que, si celui- 
ci n’est pas analysé et réagit en bloc, son état de satisfaction ou de 
contrariété n’en constitue pas moins un plaisir ou une douleur dont 
le volume est en rapport avec le nombre des représentations for- 
mant le bloc intéressé, dont l’acuité est en rapport avec le degré 
de cohérence, de fixation des ajustements internes satisfaits ou con- 
trariés. 

En se plaçant aux divers points de vue de la ressemblance entre 
états de conscience correspondant à des organisations semblables et 
à des influences externes semblables, de la dissemblance des états 
produits chez les différents individus dans des conditions opposées, — 
en considérant d’autre part les différences dans le volume, la com- 


204 


revue de l’école d’anthropologie 


plexité, le dégradé fixation et le degré corrélatif d’esthésie des états 
de conscience, on peut obtenir un classement et faire quelques rap- 
prochements d’un certain intérêt. 

Les états de conscience semblables chez les différents individus de 
même race ce sont les 'plaisirs et douleurs organiques , à part les diffé- 
rences de degrés dues à des différences secondaires de conformation. 
On peut en rapprocher les vérités primordiales et fondamentales 
que divers psychologistes ont pu croire héréditairement transmissi- 
bles à cause de leur universalité et de la rapidité de leur acquisition 
par l’individu. Il est vrai que ces relations internes correspondantes 
à des relations externes immuables et continuellement expérimentées, 
sont assez intégrées pour paraître constitutionnelles, c’est-à-dire 
organiquement fixées. Ces relations internes essentielles jouent dans 
l’ordre intellectuel un rôle analogue à celui des représentations 
organiques dans la correspondance vitale. Leur susceptibilité esthé- 
sique est extrême comme celle des représentations somatiques, si 
l’on veut bien considérer comme plaisir ou douleur intellectuels leur 
état de satisfaction ou de contrariété. 

Suivons cette voie et nous trouverons comme états de conscience 
encore très sensibles, mais très complexes, d’une part les passions , 
sentiments invétérés assez solidement établis pour être toujours prêts 
à devenir actuels sous la plus minime influence et ne supportant 
guère la contrariété, — d’autre part les doctrines arrêtées, c’est-à-dire 
également invétérées avec tendance à l’action et dont l’état de contra- 
riété ne saurait être méconnu comme douleur. 

Au-dessous, nous trouvons des sentiments moins fixés et moins 
énergiques, mais pourtant assez fortement constitués, desquels on 
peut rapprocher, dans l’ordre intellectuel au sens étroit, les opi- 
nions. Ici la capacité esthésique et motrice est encore très grande. 

Plus bas nous trouvons les sentiments éventuels et passagers dont on 
peut rapprocher les simples opinions également éventuelles ou pas- 
sagères, les simples avis. 

Au bas de l’échelle enfin, l’on trouve les états ou rapports flottants 
sans consistance et à peu près indifférents. 

Nous avons déjà observé que le plaisir et la douleur ne sont pas 
toujours des états de conscience indécomposables, et qu’ils peuvent 
souvent, au contraire, s’analyser plus ou moins complètement en 
leurs éléments, c’est-à-dire en représentations relativement simples 
et distinctement conscientes. 

La somme des états distincts ainsi successivement formés dans ce 
processus d’analyse peut rester inférieure au sentiment analysé, 
comme aussi elle peut être supérieure au sentiment primitif par suite 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


205 


d’une propagation du travail. Il y a bien peu d’états de conscience 
clairement exprimables qui ne soient précédés de l’état plus ou moins 
confus de sentiment. Celui-ci ne peut guère passera l’état de connais- 
sance distincte, en dehors des banalités de la vie intellectuelle, sans 
un effort plus ou moins considérable qui constitue la réflexion du 
savant aussi bien que celle de l’artiste, car l’un et l’autre doivent 
« tirer au clair » leur sentiment avant de pouvoir l’exprimer. Cet 
effort suppose nécessairement une certaine somme d’énergie ner- 
veuse. Il ne se produit et n’est réellement fructueux que dans l’état 
que j’ai examiné ailleurs sous le nom de neurosthénie i . En dehors 
des banalités, le paresseux n’arrive pas à tirer au clair ses sentiments. 
Et s’il est neurasthénique, ses sentiments eux-mêmes sont relative- 
ment simples comme ceux d’un homme inintelligent. 

Que la réaction de sentiment constitue une véritable connaissance, 
cela ne saurait faire l’ombre d’un doute après l’examen qui précède. 
Alors même que cette réaction revêt un caractère purement individuel 
par suite de sa dépendance étroite vis-à-vis de relations établies tant 
bien que mal chez un individu donné, nous savons que ces relations, 
devenues indistinctes dans la conscience, correspondent parfois très 
bien à des relations externes, si bien qu’il n’est pas rare de se féli- 
citer d’avoir suivi son sentiment de préférence à tous les raisonne- 
ments. Tant vaut l’intelligence réalisée de l’individu, c’est-à-dire la 
correspondance entre ses relations internes et les relations externes, 
tant peut valoir, en général, son sentiment. 

Si les complexus de représentations dont la réaction constitue le 
sentiment n’ont aucune valeur objective, le sentiment sera une erreur 
de même nature que celles dont ne sont pas exemptes les réactions 
mutuelles des connaissances les plus distinctes. 

Et si les représentations qui réagissent en bloc sous la forme de 
sentiment n’ont qu’une valeur négative au point de vue de la logique 
générale et même au point de vue de l’intérêt objectif du sujet, alors 
le sentiment n’en reste pas moins une véritable connaissance : car 
il représente quand même le résultat conscient, agréable ou pénible, 
d’un rapport entre un complexus de représentations fausses ou mal- 
heureusement combinées et d’autres représentations ou des impres- 
sions survenantes. 

De toutes façons, en définitive, notre analyse aboutit à une diffé- 
renciation du sentiment d’avec le jeu des représentations distinctes 
et clairement conscientes; mais cette analyse aboutit au contraire 
à reconnaître à travers des différences de forme l’identité de nature 


1. La Volonté. Les qualités intellectuelles. ( Revue de l'Ecole d'Anthr ., 1893-94). 


206 


revue de l’école d’anthropologie 


des sentiments et des connaissances. Ce résultat, si choquant qu’il 
puisse paraître, ne représente en réalité qu’une nouvelle étape de 
la route où s’est engagé Herbert Spencer en faisant rentrer les sen- 
timents dans l’intelligence. 

Déjà se trouve suffisamment expliqué, je pense, l’aspect peu 
satisfaissant des définitions critiquées dans le § II. Au lieu de la 
« monade à deux faces » de Bain, nous arrivons à trouver dans les 
connaissances et les sentiments des rapports entre des états de cons- 
cience nullement opposés quant à leur nature mais différenciés sim- 
plement par leur degré de complexité, de cohésion, de fixité et par 
des caractères consécutifs. D’autre part, le classement adopté par 
Spencer se trouve avantageusement éclairci et simplifié d’une façon 
analogue à celle dont l’illustre philosophe avait éclairci et simplifié 
la psychologie en réalisant la fusion des sentiments et de l’intelli- 
gence. 

VIII 

Si les sentiments ne sont pas opposables aux connaissances, nous 
venons de voir qu’ils n’en constituent pas moins une forme particu- 
lière du travail psychologique. Cette forme n’est pas opposable à 
la connaissance, mais elle est opposable, au moins quant aux états 
bien caractérisés, au raisonnement précis, c’est-à-dire au processus 
dans lequel sont en jeu les plus claires, les plus distinctes, les plus 
sûres et les plus explicitement communicables de nos connaissances. 

Dans le raisonnement, des représentations distinctes sont enjeu; 
les unes plus générales, les autres plus particulières. De la conve- 
nance ou de la disconvenance entre diverses propositions, qui est 
un accord ou un désaccord et où l’on peut trouver les rudiments du 
plaisir et de la douleur, résultent des affirmations ou des négations, 
des acceptations ou des refus, des intégrations ou des désintégrations 
psychologiques. 

Dans le sentiment se produisent des faits analogues; mais, parmi 
les états de conscience en jeu, il y en a qui sont trop complexes 
pour être distinctement conscients quant à leur composition, car ils 
renferment de nombreuses représentations et même des groupes de 
représentations assez intimement associés entre eux pour être excités 
en bloc avant de pouvoir devenir conscients successivement. Les 
sensations survenantes et les représentations remémorées ou imagi- 
nativement formées, autrement dit les nouveautés de l’esprit, sont 
immédiatement soumises en quelque sorte à l’approbation des états 
internes antérieurement établis et plus ou moins bien adaptés entre 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


207 


eux. Ces états excités par les états nouvellement produits repré- 
sentent évidemment, par rapport à ces derniers, un moi constitué 
qui juge conformément à sa propre constitution. Il ne juge pas tout 
d’abord explicitement parce que les nombreuses représentations dont 
il se compose ne peuvent devenir simultanément conscientes; il subit 
seulement un état de contrariété ou de satisfaction; il ne peut devenir 
conscient dans son ensemble que sous la forme de douleur ou de 
plaisir. Cette forme devient ainsi un véritable jugement en premier 
ressort ou mieux « par acclamation ». Le complexus excité qui repré- 
sente pour le moment le moi réagit ainsi de la même façon qu’une 
idée isolée réagit dans le raisonnement. Par le seul fait qu’il est 
satisfait ou contrarié il affirme ou nie, juge que la nouveauté sur- 
venue est vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, belle ou laide, tout 
cela sauf ratification ou sous bénéfice d’inventaire, c’est-à-dire en 
attendant les confrontations partielles et successives qui constituent 
le raisonnement et qui peuvent succéder ou ne pas succéder à l’état 
de sentiment. 

Sous leurs formes les plus tranchées, le sentiment et le raisonne- 
ment sont donc opposables l’un à l’autre. Mais on peut trouver entre 
l’un et l’autre des transitions insensibles, par exemple dans ces rai 
sonnements presque instantanés, bien que très complexes parfois, 
où des vérités apparaissent distinctement à la conscience avec leurs 
preuves et leurs conséquences, le tout formant un ensemble telle- 
ment considérable qu’un long discours parvient à peine à l’exprimer. 
On pourrait considérer comme intermédiaires entre le sentiment et 
le raisonnement le mieux caractérisés, les raisonnements rapides et 
complexes que Spencer cite comme dépassant les possibilités d’expo- 
sition du syllogisme. C’est donc à la forme développée du raison- 
nement, plus qu’au raisonnement lui-même, que le sentiment est 
opposable. 

La forme de connaissance répondant au concept sentiments com- 
porte des rapports relativement peu précis, peu multipliés et peu dis- 
tincts; cette forme comporte en même temps des états plus caracté- 
risés comme plaisirs pu douleurs. Je crois avoir expliqué plus haut 
cette double différence en essayant de donner une base physiologique 
à la définition du sentiment sans séparer celui-ci de la pensée dont il 
n’est qu’une forme particulière. 


Wundt ne paraît pas avoir été beaucoup éloigné de considérer le senti- 
ment comme une forme de la pensée. « Dans un stade de la pensée, dit-il 
(T. II, p. 394), où nous ne sommes pas encore en état de montrer avec cer- 
titude les preuves logiques d’un résultat intellectuel, généralement ce der- 


208 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


nier est déjà anticipé par le sentiment... » Cela n’implique-t-il pas que les 
sentiments appelés par Wundt les « sentiments intellectuels » sont bien 
réellement une forme confuse ou indistincte de la connaissance précédant 
la forme plus claire et plus analytique à laquelle on a trop exclusivement 
attribué la qualité de connaissance? 

Wundt reconnaît même l’existence de sentiments logiques ainsi nommés 
parce qu’ils « accompagnent » le processus de la pensée et celui de la con- 
naissance. « Chaque liaison de deux représentations logiquement insépara- 
bles est accompagnée d’un sentiment de concordance ; le sentiment de con- 
tradiction s’élève contre la tentative de relier des concepts qui se contre- 
disent... Tous ces sentiments engendrent des émotions d’une coloration 
particulière dans lesquelles s’accusent nettement la réussite et l’insuccès 
des liaisons de la pensée, la facilité ou d’effort pénible du cours de la pen- 
sée. » (Loc. cit.) 

Bien qu’il y ait beaucoup de points communs entre la doctrine de 
Wundt et la manière de voir que j’expose ici, il y a aussi des divergences 
fréquentes provenant de ce que je ne conçois pas bien la nécessité de 
faire intervenir une activité particulière, d’un « processus d’aperception » 
pour expliquer la production des sentiments et de la connaissance en géné- 
ral. Il me semble que la conscience appartient aux représentations possé- 
dant un certain degré d’intensité et que celles-ci n’ont aucun besoin, 
pour s’apercevoir, c’est-à-dire pour être conscientes, du concours d’une acti- 
vité autre que celle qui leur appartient en propre et qui entre en jeu dans 
leurs rapports réciproques. 

Wundt définit les sentiments intellectuels « tous ces mouvements de 
l’àme qui accompagnent les liaisons aperceptives des représentations » 
(loc. cit.). Il me paraît aussi clair de la définir : des états de conscience qui 
résultent des rapports entre les représentations, dans les conditions précé- 
demment exposées et d’où résulte le caractère plus subjectif, plus sen- 
sible, plus confus, etc., des états en question. En disant que des sentiments 
accompagnent des liaisons aperceptives, qu’ils accompagnent le processus 
de la pensée, qu’ils engendrent des émotions, il semble que l’on admette 
l’existence d’une conscience spécialement occupée à apercevoir et à sentir 
les états, rapports et réactions des représentations, autrement dit à con- 
naître et à sentir des états de représentations qui suffisent parfaitement à 
constituer les sentiments et les pensées. 

Je ne reconnais pas la nécessité d’une « conscience unissante » pour lier 
entre eux des phénomènes de conscience unis suffisamment par le seul 
fait qu’ils se produisent dans un même appareil approprié à leurs con- 
nexions mutuelles et à leur action réciproque. On voit dans l’ordre physi- 
que des forces agissant et réagissant les unes sur les autres, se groupant 
et se combinant les unes aux autres; on connaît des états physiques de 
même ordre se faisant équilibre ou non mutuellement, se contrariant ou 
se favorisant, se modifiant les uns par les autres. Si la conscience n’est 
pas une entité métaphysique, mais si elle constitue une modalité dynami- 
que spéciale, nos représentations elles-mêmes et les divers états qu’elles 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 209 

subissent par suite de leur travail doivent suffire à constituer de la cons- 
cience connaissant, souffrant, émue, ayant besoin, etc. 

Il ne m’a pas été possible de savoir exactement jusqu’à quel point cette 
manière de voir diffère de celle de plusieurs psychologistes et notamment 
de Wundt. L’usage trop fréquent du langage métaphorique en psychologie, 
l’obscurité qui résulte souvent de ce défaut parfois exagéré encore dans les 
traductions et d’autres causes encore rendent parfois pénibles et infruc- 
tueuses les confrontations entre auteurs et entre passages d’un même livre. 
Toujours est-il que la théorie exposée ici me semble se rapprocher de 
celle de Herbart (abstraction faite de sa métaphysique) lorsqu'elle s’éloigne 
de celle de Wundt, et vice versa. 

Voici maintenant un point sur lequel je me rapprocherais peut- 
être de la doctrine d’Aristote. « C’est opérer, dit Wundt, une confu- 
sion avec les processus intellectuels que d’appeler le plaisir une affir- 
mation, le déplaisir une négation. » (T. I, p. 526.). Je crois pourtant 
qu’en s’exprimant ainsi le père de la philosophie était dans le vrai, et 
qu’il existe entre l’affirmation et le plaisir plus qu’une pure analogie. 
Il est vrai que les mots plaisir et douleur désignent communément 
des états de conscience très différents de la plupart de ceux que l’on 
traduit par une simple affirmation ou négation. Mais sous cette diffé- 
rence peut se cacher une ressemblance psychologique ou physiolo- 
gique. Les états typiques de douleur et de plaisir sont des états 
extrêmes que l’on peut suivre en descendant jusqu’à un certain degré 
où c’est à peine si les mots plaisir et douleur paraissent correcte- 
ment applicables, précisément parce que les états typiques qu’ils 
expriment habituellement sont des états extrêmes. Nous avons vu 
plus haut que les douleurs et plaisirs les plus vifs résultent de l’état 
favorisé ou contrarié soit de représentations organiques, soit de 
complexus de représentations quelconques étroitement et solidement 
associées, adaptées, cohérentes entre elles, relativement fixes et repré- 
sentant l’intérêt de l’individu au sens psychologique. Si l’on descend 
l’échelle de la fixation, de la cohésion, de l’adaptation, de l’associa- 
tion, l’on arrive à des états de conscience formant une portion de 
moins en moins intégrée du moi, de moins en moins directement liée 
à l’intérêt et, par suite, de moins en moins affectible. Sans que les 
processus physiologiques aient varié, les états de conscience satisfaits 
ou contrariés commencent à devenir des plaisirs ou des douleurs dits 
intellectuels assez éloignés déjà des plaisirs ou douleurs typiques. Ils 
sont caractérisés néanmoins comme tels suffisamment pour que leur 
nature agréable ou désagréable ne puisse être méconnue, même si on 
les envisage isolément, en dehors des états dérivés et plus sensibles 
qui peuvent se produire par contre-coup parmi les représentations 


210 


revue de l’école d’anthropologie 


plus intéressées. Si l’on venait nous affirmer sérieusement que la 
somme des angles d’un triangle est un peu plus grande que deux 
angles droits, nos représentations associées constituant la démons- 
tration du fait contraire ne manqueraient pas de protester par 
leur état de contrariété. Cet état serait mécaniquement une discor- 
dance et psychologiquement une douleur, un refus, une négation. 
Tout d’abord nos représentations choquées réagiraient en bloc sous 
la forme d’un état pénible traduisible par un simple non. Puis ces 
représentations deviendraient tour à tour distinctes, successivement 
conscientes: notre sentiment s’analyserait en ses composantes, et à la 
simple négation succéderaient des propositions distinctes. Il est vrai 
que les vérités géométriques, surtout les plus élémentaires, sont trop 
générales pour ne point avoir avec notre intérêt de très nombreux 
contacts. Mais nous aurons beau descendre jusqu’aux contins de l’in- 
térêt psychologique, nous trouverons que l’affirmation et la négation 
entendues au sens d’acceptation ou de refus expriment toujours un 
accord ou un désaccord constituant un plaisir ou une peine plus ou 
moins accentués dans la mesure de l’accord ou du désaccord et du 
degré d’intégration ou d’intérêt des représentations en jeu. 

Descendons enfin jusqu’à ces représentations absolument isolées et 
passagères sans liaison avec les portions intégrées ou intéressées du 
moi. Alors la proportion d’Aristote cesse d’être vraie au sens vul- 
gaire, car des affirmations et des négations peuvent être évidemment 
émises sans traduire un état véritablement agréable ou pénible. Mais 
le oui et le non traduisent toujours une convenance ou une disconve- 
nance, une disharmonie, etc., autrement dit une forme ou l’autre de 
cet accord ou désaccord qui, physiologiquement, constitue les états de 
plaisir ou de douleur les mieux caractérisés. 11 a été dit précédem- 
ment pourquoi certains accords ou désaccords constituent des plai- 
sirs ou douleurs plus vifs que d’autres. On conçoit donc que certaines 
affirmations ou négations traduisent des états d’accord ou de désac- 
cord étrangers à l’intérêt du sujet et même à son intérêt au sens pure- 
ment psychologique, exempts par suite d’esthésie. Mais l’analyse 
peut y trouver quand même un processus physiologiquement de 
même nature que celui d’où résultent les douleurs ou plaisirs les plus 
vifs. Dire que toute affirmation ou négation est un plaisir ou une 
peine, ce serait commettre un abus de ces termes, mais il me paraît 
physiologiquement correct de dire avec Aristote que le plaisir est une 
affirmation, la douleur une négation. 

Serait-il permis d’aller plus loin encore et d’assimiler fondamenta- 
lement au processus d’accord ou de désaccord, d’harmonie ou de dis- 
harmonie d’où résultent le plaisir et la douleur les processus d’où résulte 


MANOUVRIER. 


SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


211 


la conscience d’une ressemblance ou d’une différence? Je ne le pense 
pas. Il y a sans doute des ressemblances et des différences que l’on peut 
rattacher psychologiquement à des accords et à des désaccords, et où 
l’on peut saisir par suite les processus générateurs du plaisir et de 
la peine; mais il est évident que ressemblance et différence ne com- 
portent pas nécessairement accord ou désaccord. Des représentations 
peuvent être très différentes et s’harmoniser entre elles. D’une ressem- 
blance complète résulte non un accord, mais un renforcement. 
Celui-ci peut provoquer l’apparition ou la réapparition, ou encore 
l’exagération d’une douleur ou d’un plaisir, mais la conscience d’une 
ressemblance ou d’une différence n’est pas nécessairement un plaisir 
ou une douleur. 

Cette conscience ne constitue une véritable affirmation ou négation 
que si celles-ci représentent une convenance ou une disconvenance. 
Approbation ou désapprobation, acceptation ou refus, assentiment 
ou dissentiment, tout cela implique à des degrés quelconques plaisir 
ou douleur. 

J’ai déjà suffisamment insisté sur les conditions dont dépendent 
ces différents degrés d’intensité ou d’acuité. En mettant à part le plai- 
sir et la douleur appartenant aux représentations organiques, héré- 
ditairement acquises autant que l’organisme qu’elles représentent, si 
solidement fixées qu’on peut les dire constitutionnelles, c’est-à-dire 
immédiatement dépendantes de la constitution même de leur sub- 
stratum cérébral; en mettant à part, dis-je, ces plaisirs et douleurs 
dits physiques très simples en eux-mêmes, comme les représentations 
en jeu, et dont l’intensité est en relation étroite avec l’intensité des 
irritants, il reste les jouissances et douleurs « morales » qui se com- 
binent presque toujours avec les précédentes. 

Ces jouissances et douleurs morales varient depuis un degré maxi- 
mum appartenant aux volumineux compîexus de représentations 
correspondant aux associations et adaptations sages ou absurdes, 
réalisées chez l’individu durant le cours de son existence — jusqu’à 
un degré minimum appartement aux représentations isolément 
excitées et dont le travail s’accomplit sans qu’aucune adaptation 
stable soit notablement affectée. 

Ce degré minimum de plaisir n’est pas purement théorique. Lors- 
que le jeu des représentations à l’état isolément distinct s’accomplit 
aisément, lorsque des ajustements nouveaux s’établissent dans 
l’esprit et lorsque s’accroît la correspondance entre les relations 
internes et les relations externes, il se produit un plaisir manifeste à 
la fois direct et dérivé. La portion directe appartient aux représen- 
tations agissantes elles-mêmes; la portion dérivée se produit consé- 


212 revue de l’école d’anthropologie 

cutivement parmi les associations plus confusément conscientes de 
l’ordre intéressé. 

La première portion, que l’on peut appeler plus spécialement 
intellectuelle, se manifeste parfois isolément lorsqu’on réfléchit à des 
questions d’ordre purement scientifique par exemple et très indirec- 
tement liées à l’intérêt personnel; lorsque les processus intellectuels 
suivent facilement et fructueusement leur cours, et avant que les 
complexus formant la portion relativement plus intéressée du moi 
ait eu le temps d’être émue agréablement, c’est-à-dire antérieurement 
à tout retour sur soi-même. A défaut de la conscience formelle de ce 
plaisir purement cognitionnel on peut invoquer ici à titre de témoi- 
gnage les différences d’expression physionomique inconsciemment 
produites par ce plaisir et par l'état contraire. En admettant que le 
plaisir en question ne soit pas plus conscient que l’expression mimique 
à laquelle il donne lieu, on ne peut plus lui donner le nom de plaisir 
au sens vulgaire, mais on peut tout au moins le considérer comme un 
état de même nature que le plaisir, au même titre que l’on attribue 
physiologiquement la qualité de connaissances aux relations cogni- 
tives inconscientes formant une grande partie du travail intellectuel. 

Il paraît certain que les phénomènes mentaux ne deviennent cons- 
cients que sous la condition d’une certaine intensité physique, d’un 
certain degré d’énergie de la désintégration moléculaire des éléments 
cérébraux : de sorte qu’au-dessous de ce degré peuvent se produire 
des relations inconscientes et de même nature, pourtant, que celles 
qui, en raison de leur état conscient, ont été l’objet exclusif des clas- 
sements psychologiques. Après avoir subi tant d’ingénieux réarran- 
gements de la part de tant d’auteurs, la psychologie serait inévitable- 
ment condamnée à tourner toujours dans le même cercle si, après 
avoir si longtemps cherché dans la métaphysique des données illu- 
soires propres à synthétiser les résultats de l’analyse subjective, 
elle ne cherchait pas désormais à donner aux concepts acquis de cette 
manière une forme physiologique. On peut évidemment s’attendre à 
trouver, dans cette voie, des ressemblances entre des faits de conscience 
dont l’analyse purement subjective, limitée aux seules apparences 
formelles, était impuissante à découvrir l’identité de nature. 

En supposant que les processus conscients doivent, pour être tels, 
posséder un certain degré d’intensité, hypothèse sur la vraisem- 
blance de laquelle il me paraît superflu d’insister, on s’explique très 
bien l’existence à l’état inconscient de phénomènes mentaux identi- 
ques au fond à ceux que l’analyse subjective a pu reconnaître directe 
ment et classer. On pénètre ainsi dans le mystère de l’Inconscient 
actuellement exploité par les amateurs d’atavisme. 


MANOUVRIER. 


SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


213 


Les mêmes phénomènes que nous connaissons directement en vertu 
de leur état conscient se produisent à l’état inconscient. Le travail 
cérébral inconscient se produit comme le travail conscient sous des 
influences de même ordre et représente une portion importante du 
travail intellectuel sous toutes ses formes. Il n’y a rien de plus incom- 
préhensible dans ce fait que dans les faits analogues observés en 
matière d’électricité, de lumière, de chaleur. Dans ce que nous appe- 
lons le froid, les physiciens reconnaissent de la chaleur; de même la 
modalité de mouvement qui, sous la condition d’une certaine quan- 
tité d’énergie, réalise la conscience, peut continuer d’exister et de 
travailler sous la forme subconsciente ou inconsciente. 

Mais cette forme, et c’est là un fait très important dans la question 
qui nous occupe, ne résulte pas seulement de l’insuffisance de 
l’énergie dépensée. Elle peut résulter aussi de la répartition trop 
large de la dépense, ce qui revient d’ailleurs à diminuer la quantité 
d’énergie disponible en un point et à un moment donnés. Très généra- 
lement, si plusieurs représentations sont excitées simultanément, une 
seule est parfaitement consciente pendant que les autres restent plus 
ou moins, comme on dit, sur le seuil ou sous le seuil de la conscience. 

On conçoit donc que si le plaisir (conscient par définition) résulte 
d’un accord, d’une harmonie, d’une concordance, etc., l’état fonda- 
mental qui constitue le plaisir puisse continuer d’exister alors même 
que cet état n’est pas conscient ou ne l’est pas assez pour constituer, 
au sens rigoureux du mot, un plaisir. De même pour la douleur. 

Les degrés de plaisir varient suivant le degré d’harmonie, mais en 
outre suivant la quantité de conscience en état d’harmonie, c’est-à- 
dire suivant le nombre des représentations affectées. L’état de plaisir 
appartenant aux représentations, la forme ou qualité du plaisir 
dépend de la qualité des représentations, d’où il suit que les plaisirs 
appartenant à des représentations nettement distinctes ont une forme 
très caractérisée, tandis que les plaisirs constitués par des blocs très 
complexes de représentations n’ont plus de forme précise, tout en pos- 
sédant une intensité considérable. En effet, si de nombreuses repré- 
sentations peuvent être suffisamment excitées pour constituer un 
ensemble conscient sous la forme de plaisir ou de douleur de compo- 
sition indéterminée, cette simultanéité même de l’excitation s’oppose 
à ce qu’une ou plusieurs des représentations excitées possèdent l’in- 
tensité suffisante pour réaliser la conscience formelle. 

A cet état correspond en partie le concept d 'émotion, dont nous 
allons nous occuper. 


ETHNOLOGIE PRÉHISTORIQUE 


Liste de 147 gisements néolithiques dont les ossements humains brisés, 

DÉTRUITS, DISPERSÉS, NÉGLIGÉS, OU EN MAUVAIS ÉTAT SONT OU PARAISSENT PERDUS 
POUR LES RECHERCHES ETHNOLOGIQUES DE LA GAULE l , 

Par Philippe SALMON 


Almières, commune de S. -Rome, Lozère. — Caverne sépulcrale. — Bull, 
de la Soc. d’anthrop. de Paris , 1893, p. 354. 

Andillé, Vienne. — Dolmen de la Pierre-Levée. — L'Homme , 1886, p. 304. 

Aragon, commune de S. -Rome, Lozère. — Caverne sépulcrale. — Bull, de la 
Soc. d’anthrop. de Paris , 1893, p. 355. 

Arronville, Seine-et-Oise. — Dolmen de la Garine. — Lettre du 
2 mars 1894 de M. Rode à il/. Gallet , membre de la Commission des Arts de 
Seine-et-Oise. 

Aubergenville, Seine-et-Oise. — Dolmen du Trou-aux-Anglais. — Lettre 
de M. Paul Bertin , du 30 novembre 1 893. 

Aumède (F), commune de Chanac, Lozère. — Dolmen. — Bull, de la Soc. 
d'anthrop. de Paris, 1876, p. 145. 

Aurensan, Hautes-Pyrénées. — Caverne sépulcrale. — Matériaux pour 
l'hist. de l’homme, 1870, p. 211. 

Aurignac, Haute-Garonne. — Grotte sépulcrale. — Revue d'anthrop., 
1872, p. 726. 

Raillargues, Hérault. — Grotte sépulcrale. — Bull, de la Soc. d’an- 
throp. de Paris , 1874, p. 825. 

Barbuise, Aube. — Six dolmens. — Ph. Salmon, Dict. palèoethn. de 
l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 42. 

Baumes-de-Baïls (les), commune d’Escragnolles, Alpes-Maritimes. — Grottes 
sépulcrales. — Ass. fr., Congrès d’Oran, 1888, t. II, p. 389. 

Beg-en-Havre, Morbihan. — Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthrop . de 
Paris, 1884, p. 350. 

Belleiiaye (la), Oise. — Allée couverte. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de 
Paris , 1874, p. 557. 

Blachère, commune de Lanuéjols, Lozère. — Dolmen. — Matériaux 
pour l'hist. de l'homme, t. VIII, p. 37. 

1. Voir ci-dessus, p. 155, le mémoire de Fauteur : Dénombrement des crânes 
néolithiques de la Gaule. 


P. SALMON. — ETHNOLOGIE PRÉHISTORIQUE 215 

Bleigny-le-Carreau, Yonne. — Dolmen. — Pli. Salmon et Ficatier, 
l’Yonne préhistorique , Paris, Chaix, 1888. 

Bois de Trainel (le), commune de Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes, 
Yonne. — Dolmen. — Quantin, Répert. archéol. de l'Yonne. 

Boissy-le-Cutté, Seine-et-Oise. — Dolmen. — Assdc. fr ., Congrès du 
Havre , 1877, p. 739. 

Boixe (la), Charente. — Tumulus mégalithique. — Assoc. fr., Congrès de 
Nantes , 1875, p. 851. 

Bouy-sur-Orvin, Aube. — Dolmen. — Mém. de la Soc. acad. de l'Aube , 
1861, p. 63. 

Bruniquel, Tarn-et-Garonne. — Grotte des Forges. — Crania ethnica , p. 58. 
Buno-Bonnevaux, Seine-et-Oise. — Sépulture dolménique sous une roche 
en place avec murets de blocage. — Matériaux pour l'hist. de l'homme , 1870. 

Caranda, commune de Cierges, Aisne. — Dolmen. — Bull, de la Soc. 
d'anthrop. de Pains, 1872, p. 764. 

Castelnau-de-Pégueyroles, Aveyron. — Dolmens. — Ph. Salmon, Dict. 
palèoethn. de l'Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 49. 

Cerbère, Pyrénées-Orientales. — - Dolmen du Col de las Portas. — 
L’Homme, 1884, p. 219. 

Chatealt-Larcher, Vienne. — Onze dolmens. — L'Homme , 1886, p. 304. 
Chateauneuf-en-Thimerais, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pierre-au-Loup. 

— L'Homme , 1884, p. 666. 

Ch ère n ce, Seine-et-Oise. — Dolmen. — Assoc. franc., Congrès du Havre, 
1877, p. 739. 

Chouilly ou Chouy, Marne. — Dolmen. 

Collorgues, Gard. — Sépultures dolméniques. — Assoc. fr., Congrès d'Oran , 
1888, t. I, p. 201. 

Combalou, commune de Tournemire, Aveyron. — - Dolmen. — Bull, de la 
Soc. d'anthrop. de Paris, 1873, p. 10. 

Corancez, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pinte-de-Saint-Martin. — 
L'Homme , 1884, p. 666. 

Côte-des-Ormeaux (la), commune d’Avant-les-Marcilly, Aube. — Dolmen. 

— Ph. Salmon, Dict. archéol. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 37. 
Crancey, Aube. — Trois dolmens. — Ph. Salmon, Dict. palèoethn. de 

l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 76. 

Crucuno, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L’Homme , 
1885, p. 422 

Dampierre-sur-Avre, Eure-et-Loir. — Deux dolmens. — L'Homme, 1884, 
p. 667. 

Ecluzelles, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pierre-de-Pucre. — L'Homme , 
1884, p. 667. 

Enlène, commune de Montesquieu-Avantés, Ariège. — Grotte sépulcrale. 

— L'Homme , 1884, p. 209. — Lettre du 25 octobre 1893 de l' archiviste de Poix. 
Entre-Roche, commune de Ruelle, Charente. — Sépulture sous abri. — 

Ass. fr., Congrès de Nantes, 1875, p. 888. 

Erdeven, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 1885, p. 423. 


216 


revue de l’école d’anthropologie 


Esquillon (P), commune de la Capelle, Lozère. — Caverne sépulcrale. — 
Assoc. fr., Congrès de Paris, 1889, T. I, p. 334. 

Fargues, Lot-et-Garonne. — Allée couverte. — Revue d'anthrop., 1880, 
p. 293. 

Font-Tendillière ‘(la), commune de la Gardonnette, Dordogne. — Grotte 
funéraire. — Assoc. fr., Congrès de Nantes, 1875 p. 909. 

Fosse-Corduan (la), Aube. — Dolmen de la Pierre-aux-AloueLtes. — 
Pli. Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 87. 

Fossés-Blancs (les), commune de Marcilly-le-Hayer, Aube. — Dolmen. — 
Ph. Salmon, Dict. archéol. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 106. 

Gavrjnis, Morbihan. — Dolmen sous tumulus. — L'Homme, 1884, p. 626. 

Gigean, Hérault. — Grotte du col de Gigean. — Revue d'anthrop., 1889, 
p. 240. Lettre de M. Cazalis de Fondouce. 

Gohquer, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 
1885, p. 422. 

Gonfaron, Var. — Grotte sépulcrale. — L’Homme , 1884, p. 215. 

Gourdan, Haute-Garonne. — Grotte. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, 
1873, p. 384. 

Herm (F), Haute-Garonne. — Grotte sépulcrale. — Bull, de la Soc. d'an- 
throp. de Paris, 1874, p. 818. — Lettre du D v Maurel du 3 février 1893. 

Hôpital (F), commune de Rumigny, Ardennes. — Dolmen. — Assoc. fr., 
Congrès de Reims, 1880, p. 790. — Lettre de M. Édouard Piette du 6 février 
1894. 

Inos, commune de Massegros, Isère. — Caverne sépulcrale. — Bull, de la 
Soc. d'anthrop. de Paris , 1893, p. 355. 

Island-le-Saulçois, Yonne. — Dolmen de 1a. Pierrotte. — Ph. Salmon et 
Ficatier, L'Yonne préhistorique, Paris, Chaix, 1889, p. 20. 

Kérand, commune d’Erdeven, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 1885, 
p. 423. 

Kergavad, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 
1885, p. 422. 

Kériaval, commune de Carnac, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 1885, 
p. 422. 

Iverlescan, commune de Carnac, Morbihan. — Dolmen. 

Kermario, commune de Carnac, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 1885, 
p. 422. 

Kerverès, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 
1885, p. 423. 

Lancy, commune de Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes, Yonne. — Dolmen. 
— Ph. Salmon, Dict. archéol. de l'Yonne, Auxerre, 1878. 

Langlade, Dordogne. — Dolmen de la Case-du-Loup. — L'Homme, 1885, 
p. 503. 

Liours, commune de la Saulsotte, Aube. — Cinq dolmens. — Salmon, 
Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 166. 

Locmariaquer, Morbihan. — Dolmens des Marchands, du Mané Lud, du 
Mané Rutual. — L'Homme. 1885, p. 422. 


P. SALMON. — ETHNOLOGIE PRÉHISTORIQUE 247 

Louve (la), commune de Trancault, Aube. — Dolmen. — Ph. Salmon, 
Dict. paléoethn. de l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 177. 

Luzarches, Seine-et-Oise. — Sépulture mégalithique. — Assoc. fr., Congrès 
du Havre, 1877, p. 739. 

Mahalon, Finistère. — Dolmen sous tumulus de Stang-Ar-Rkun. — 
Bull, de la Soc. d’anthrop. de Paris , 1880, p. 660. 

Mané-er-Hoek, commune de Locmariaquer, Morbihan. — Dolmen sous 
tumulus. — L’Homme , 1886, p. 210. 

Mané-Kérioned, commune de Carnac, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme , 
1883, p. 422. 

Mané-Remor, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — 
L’Homme, 1883, p. 422. 

Marque-Dessus, commune d'Azéreix, Hautes-Pyrénées. — Dolmen. — 
L’ Anthropologie, 1892, p. 37. 

Mas d’Azil (le), Ariège. — Grotte sépulcrale. — Assoc. fr ., Congrès de Pau, 
1892, t. II, p. 633. 

Mas-de-l’Aveugle (le), commune de Collorgues, Gard. — Sépultures 
dolméniques. — Journal d’ U zè s, 12, 26 décembre 1886. 

Mavault, commune de Neuville-de-Poitou, Vienne. — Dolmen. — L’Homme , 
1886, p. 304. 

Mialet, Gard. — Caverne sépulcrale. — Paul Gervais, Ancienneté de 
l’homme, p. 115. — Crania ethnica, p. 130. 

Michery, Yonne. — Dolmen. — Salmon, Dict. archéol. de l’Yonne, Auxerre, 
1878, p. 88. 

Mizy, commune de Mareuil-le-Port, Marne. — Grotte-dolmen. — Bull, de 
la Soc. d’anthrop. de Paris , 1863, p. 657. 

Montaphilant, commune du Trancault, Aube. — Six dolmens. — Salmon, 
Dict. paléoethn. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 177. 

Montcetz-l’Abbaye, Marne. — Sépulture mégalithique. — Assoc. fr,, 
Congrès de Nancy, 1886, p. 184. 

Montreuil, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Cocherelle. — L’Homme, 1884, 
p. 667. 

Mont-Saint-Michel (le), commune de Carnak, Morbihan. — Dolmen sous 
tumulus. — L'Homme, 1885, p. 424. 

Morancez, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pierre-qui-Tourne. — L’Homme, 
1882, p. 667. 

Moulin-Neuf, commune de Trancault, Aube. — Deux dolmens ou pierres- 
couvertes. — Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 
1882, p. 76. 

Moustoir-Carnac (le), Morbihan. — Dolmen. — L’Homme, 1885, p. 423. 

Neuilli-sur-Eüre, Orne. — Caverne sépulcrale. — Bull, de la Soc. d’an- 
throp. de Paris, 1872, p. 605. 

Nogent-en-Othe, Aube. — Dolmen de la Pierre-à-la-Poêle. — Salmon, 
Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 119. 

Nogent-sur-Seine, Aube. — Dolmen. — Mém. de la Soc. acad. de l’Aube, 
1865, p. 383. 

REV. DE L’ÉC. D’ANTHROP. — TOME V. — 1895. 15 


218 REVUE DE L’ÉCOLE D ANTHROPOLOGIE 

Oyes, Marne. — Grotte sépulcrale du Moulin. — Revue d’anthrop ., 1886, 
p. 363. 

Pailly, Yonne. — Dolmen. — Ph. Salmon, Dict. archéol. de l’Yonne , 
Auxerre, 1878. 

Pamproux, Deux-Sèvres. — ■ Sépulture. — Matériaux pour Vhist. de 
l’homme , 1879, p. 215. — Revue d'anthrop., 1881, p. 575. 

Périgny-la-Rose, Aube. — Dolmen. — Ph. Salmon, Dict. paléoethn. de 
l'Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 126. 

Périssat, Charente. — Dolmen. — L’Homme , 1885, p. 318. 

Pierre-Ardoue (la), Seine-et-Oise. — Dolmen. — Assoc. fr ., Congrès du 
Havre, 1877, p. 739. 

Pierre-Clouise (la), Seine-et-Marne. — Dolmen. 

Pierre-Couverte (la), commune de Bercenay-le-Hayer, Aube. — Deux 
dolmens. — Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 
1882, p. 52. 

Pierre-Couverte (la), commune de Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes. 
Yonne. — Dolmen. — Ph. Salmon, Dict. archéol. de l’Yonne , Auxerre, 1878. 

Pierre-couverte de Bellevillotte (la), commune de Bourdenay, Aube. — 
Dolmen. — Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 
1882, p. 59. 

Pierres- Couvertes (les), commune de Marcilly-le-Hayer, Aube. — Trois 
dolmens. — Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 

1882, p. 106. 

Pierre-Écuvêclée (la), commune de Saint-Loup-de-Buffîgny, Aube. — 
Dolmen — Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, 
p. 155. 

Pierrre Joassine (la), commune de Trancault, Aube, — Dolmen. — Sal- 
mon, Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 177. 
Pierres Plates (les), commune de Locmariaquer, Morbihan. — Dolmen. 

— L'Homme, 1885, p. 419. 

Pierre-la-Treiche, Meurthe-et-Moselle. — Caverne du Trou des Celtes. — 
Mém. de l’ Acad, de Stanislas , 1867, p. 266. 

Pierre-Turquaise (la), commune de ITsle-Adam, Seine-et-Oise. — Dolmen. 

— L'Homme, 1885, p. 310. 

Pléhérel, Côtes-du-Nord. — Dolmen. — L’Homme, 1886, p. 172. 
Plévenon, Côtes-du-Nord. — Galerie couverte. — L’Homme, 1886, p. 204. 
Plougoumelen, Morbihan. — Dolmen. — L’Homme , 1885, p. 423. 

Poitiers, Vienne. — Dolmen de la Pierre Levée. — L’Homme, 1886, 
p. 302. 

Poxt-sur-Seine, Aube. — Trois dolmens, connus sous le nom de Pierres 
Couvertes. — - Salmon, Dict. paléoethn. de l’Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 
1882, p. 133. 

Pont-sur-Yonne, Yonne. — Dolmen des Hauts-Bords. — - Ph. Salmon, 
Dictionn. archéol. de l’Yonne, Auxerre, 1878. 

Pornic, Loire-Inférieure. — Dolmen sous tumulus. — Revue d'anthrop .„ 
1878, p. 97. 


P. SALMON. — ETHNOLOGIE PRÉHISTORIQUE 219 

Poterie (la), Côtes-du-Nord. — Galerie couverte. — L’Homme , 1886, 
p . 176. 

Précy-sur-Oise, Oise. — Dolmen. — Serres, C. R. de YAc. des sc., 1853. 
Pcjols, commune de Bagnols, Gard. — Grotte sépulcrale. — L'Homme , 
1885, p. 61. 

Reig-del-Bax, Pyrénées-Orientales. — Dolmen de Céris. — L'Homme, 1884, 

p. 218, 

Resson, commune de la Saul sotte. — Deux dolmens. — Pli. Salmon, 
Diet. paleoethn. de l'Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 167. 

Roche-Fendue (la), commune de Santenay, Côte-d’Or. — Grotte sépulcrale. 

— Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris , 1875, p. 12. 

Rochette (la), Drôme. — Sépulture sous une grosse pierre avec pointes 
de flèche de cristal de roche. — Description de la Coll. Léon Morel, à 
Reims, 1893, p. 14. ‘ 

Roek-in-àude, commune de Saint-Pierre-Quiberon, Morbihan. — Dolmen. 
RoisDELLe (la), à la limite des communes du Rochereau et de Champigny- 
le-Sec, Vienne. — Dolmen de La Dehors. — L’Homme , 1886, p. 304. 

Rondossec, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 
1885, p. 423. 

Roquemaure, Gard. — Grotte sépulcrale. — L'Homme, 1884, p. 709. 
Rumont, Seine-et-Marne. — Dolmen. 

Runesto, commune de Plouharnel, Morbihan. — Dolmen. — L'Homme, 
1885, p. 402. 

Sainte-Affrique, Aveyron. — Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de 
Lyon, 1883-1884, p. 148. — Revue d'anthrop., 1885, p. 322. 

Saint-Clair, commune de Géménos. Bouches-du-Rhône. — Sépultures. 

— A. de Quatrefages, L'Espèce humaine, 1887, p. 247. 

Saint-Flour, Cantal. — Dolmens. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, 
1878, p. 8, 46. 

Saint-Gobain, Aisne. — Dolmen, Ossuaire. — Bull, de la Soc. d'anthrop. 
de Paris, 1869, p. 458. 

Saint-Laurent, sur le Verdon, Basses-Alpes. — Grotte. — Bull, de la 
Soc. d'anthrop. de Paris, 1877, p. 79. — Revue d’anthrop., 1887, p. 629. 

Saint-Martin-de-Bossenay, Aube. — Dolmen. — Mém. de la Soc. acad. de 
l'Aube , 1861, p. 63. 

Saint-Nicolas, Aube. — Deux dolmens. — Salmon, Dict. paleoethn. de 
l'Aube , Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 160. 

Saint-Paul-de-Fenouillet, Pyrénées-Orientales. — Caverne sépulcrale. — 
Revue d'anthrop., 1884, p. 511. — Lettre du 27 février 1894 du Conservateur 
du Muséum de Perpignan. 

Selve (la), commune de Greysseilles, Ardèche. — Dolmen. — Assoc. fr., 
Congrès de Clermont-Ferrand , 1876, p. 556. 

Sept-Bonnettes (les), commune de Sailly-en-Ostrevent, Pas-de-Calais. 

— Tumulus mégalithique. — Revue d'anthrop., 1877, p. 698. 
Soligny-les-Ètangs, Aube. — Six dolmens. — Salmon, Dict. paleoethn. de 

l'Aube, Troyes, 1882, p. 170. 


220 


revue de l’école d’anthropologie 


Sours, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pierre-complissée. — L'Homme , 
1884, p. 668. 

Sorel, Eure-et-Loir. — Dolmen des Treize-Pierres. — L'Homme , 1884, 

p. 668. 

Thionville, Seine-et-Oise. — Dolmen. — Assoc. fr ., Congrès du Havre, 
1877, p. 739. 

Tournadous, Aveyron. — Dolmen. — Revue d'anthrop., 1886, p. 361. 

Uel-Bouguo, commune d’Esclanède, Lozère. — Dolmen. — Assoc. fr., 
Congrès de Toulouse, 1887, p. 290. 

Vault-de-Lugny (la), Yonne. — Dolmen. — Salmon, Dict. archéol. de 
l'Yonne, Auxerre, 1878, p. 136. 

Vaurezis, Aisne. — Dolmen. — Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, 1869, 
p. 458. — Lettre du 3 octobre 4 893 deM. Vauvillé. 

Ver-les-Chartres, Eure-et-Loir. — Dolmen de la Pierre-d’Houdouenne. — 
L'Homme, 1884, p. 668. 

Villadtn, Aube. — Dolmen. — Salmon, Dict. paléoethn. de l'Aube, Troyes, 
Dufour-Bouquot, 1882, p. 189. 

Villegruis, commune de la Saulsotte, Aube. — Deux dolmens. — Salmon, 
Dict. paléoethn. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 167. 

Villemanoche, Yonne. — Dolmen. — Ph. Salmon, Dictionn. archéol. de 
l'Yonne, Auxerre, 1878. 

Villenauxe, Aube. — Six dolmens ou Pierres couverclées. — Salmon, Dict. 
paléoethn. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 201. 

Villeneuve-au-Chatelot (la), Aube. — Dolmen. — Ph. Salmon, Dict. 
paléoethn. de l'Aube, Troyes, Dufour-Bouquot, 1882, p. 203. 

Vinettes (les), commune de Salles, Deux-Sèvres, — Assoc. fr., Congrès de 
Rouen , 1883, p. 206. — Renseignements de M. Souché. 


ÉCOLE 


Le Musée de l’École en 1894. — Pendant les années 1892 et 1893 les 
collections de l’École avaient pris un remarquable développement. Le 
mouvement s’est un peu ralenti en 1894; pourtant il a encore été très satis- 



faisant. Le livre d’entrée s’est accru de 183 numéros (2899 à 3081), repré 
sentant 935 objets ou échantillons, Sauf deux ou trois achats peu impor 


tants, ces objets proviennent de dons. 
Les donateurs, au nombre de 39, sont : 
le Landesmuseum de Sarajevo (Bos- 
nie-Hercégovine), Mlle A. de Mortil- 
let, MM. Babeaudu Havre, G. Bellucci 
de Pérouse (Italie), Benonville (Eure), 
C. Bottin (Var), Émile Collin, H. Co- 
rot (Côte-d’Or), G. Costard (Calva- 
dos), L. Coutil (Eure), D r Danjou, 
Doré-üelente (Eure-et-Loir), Dosithé 
(Calvados), Fourdrigner (Seine-et- 
Oise), Harlé (Haute-Garonne), Ilenna 
du Frotay (Finistère), Léon Henry 
(Obock), Holbé (Saïgon), Ab. Hovelac- 
que, Martial Imbert, Lapicque, D r Paul 
Lemoine (Nièvre), Lesellier (Eure), 
Letourneau, H. Marlot (Côte-d’Or), 



222 


REVUE DE L’ÉCOLE D ANTHROPOLOGIE 


D r Millard, Léon Morel (Marne), G. de Mortillet, P. de Mortillet, Papillault 
(Vienne), E. Piketty, Quenouille (Eure), J. Reid (Etats-Unis), Romain (Seine- 
Inférieure), P. Rondeau, Phil. Salmon, le médecin de la marine Santelli, 
Alex. Stuer, Zaborowski. MM. d’Ault du Mesnil, Mahoudeau et A. de Mor- 
tillet ont fortement contribué à nous procurer plusieurs de ces dons. 

La série des crânes s’est augmentée de 122 pièces; 3 de Birmanie données 
par M. Ab. Hovelacque et 4 du Dahomey (fig. 23 et 24), don de M. Danjou, 
soit 7 crânes exotiques. Notre magnifique série du Morvan, grâce à M. P. 
Lemoine, a reçu 40 crânes nouveaux de Château-Chinon. L’anthropologie 
de la France est en outre renforcée de 75 crânes venant du Calvados 
(M. Dosithé), de la Charente-Inférieure (M. Zaborowski), de l’Eure (M. Benon- 
ville), de la Marne (M. L. Morel), de la Vienne (M. Papillault) et surtout de la 
Côte-d’Or. On compte de ce département 39 crânes de diverses localités pro- 
curés par MM. Marlot et Corot. Ils datent généralement de l’époque wabé- 
nienne ou mérovingienne à l’époque actuelle. Pourtant, un de ces crânes, 
malheureusement en assez mauvais état, provient du tumulus de la Bou- 
chaille, arrondissement de Châtillon-sur-Seine. C’est le point de départ 
d’une série de la première époque du fer que nous nous proposons de pour- 
suivre avec ardeur. Quelques autres ossements sont associés à ces crânes. 

Comme tous les ans la palethnologie, surtout pour ce qui concerne les 
silex, nous a apporté un fort contingent. Nous citerons des silex acheuléens 
acquis par M. Collin, pendant une excursion à Saint-Acheul même, dans 
l’intention de nous les offrir. Un envoi de M. Henna du Frotay du gisement 
de quartzites acheuléens qu’il a découvert à Cuengat (Finistère). Deux coups 

de poing en silex donnés par M. Ro- 
main pour compléter dans nos collec- 
tions la représentation de la station 
sous-marine du Havre. M. Romain nous 
a aussi envoyé, ainsi que M. Babeau, des 
silex taillés des environs du Havre, 
mais de date plus récente. M. G. de 
Mortillet a remis le produit de son 
exploration des graviers moustériens 
de Villefranche-sur-Saône . M. Léon 
Coutil a donné une série d’une station 
moustérienne qu’il a découverte dans 
l'Eure. M. Costard a représenté par 86 
échantillons de silex Olendon, Mont- 
Joly, et Baron, trois intéressantes sta- 
tions du Calvados qu’il a découvertes 
et explorées. Enfin le Landesmuseum, ou Musée national, de Sarajevo 
(Bosnie) nous a offert généreusement 23 instruments en silex et en pierre 
polie, 2 os et 17 fragments de poterie de la curieuse station de Butmir, de 
la fin du néolithique. 

Notre protohistorique est pauvre et reste pauvre. Nous n’avons acquis 
en 1894 que deux haches de bronze, et M. Marlot nous a procuré une 



ÉCOLE 


223 



30. — Fuseau, Saint- Fig. 28. — Herminette très Fig. 29. — Hache en pierre, 
Martory; 1/2 gr. usée. Cochinchine; 1/2 gr. Cochinchine; 1/2 gr. 


224 


revue de l’école d’anthropologie 


fibule du premier âge du fer. J’espère vous offrir l’an prochain, une plus 
vaste récolte surtout pour le premier âge du fer, grâce à l’Association fran- 
çaise. Celle-ci a accordé une subvention à deux de nos collègues pour fouiller 
dans le Jura des tumulusqui sont mis à leur disposition par un bienveillant 
propriétaire, M. Boilley. 

Un très beau marteau en pierre avec rainure, venant du Calorado 
(fig. 25), don de M. J. -H. Reid, sert de transition entre la palethnologie et 
l’ethnographie. M. Lapicque nous a offert des silex et du verre taillé prove- 
nant des îles Andaman; M. Holbé nous a fait un second envoi de Saigon, 
comprenant 44 haches en pierre cochinchinoises (fig. 26 à 29); M. Henry 
nous a adressé 4 armes en fer des Dankalis, et M. Santelli 7 armes offensives 
et défensives de la Cafrerie. Passant en Europe, M. Harlé nous a offert 
6 fuseaux en bois (fig. 30) de Saint-Martory (Haute-Garonne) et M. Rondeau 
350 fusaïoles de la même région. M. Bellucci a aussi donné 2 fusaïoles 
ombriennes du siècle passé des plus curieuses, qui ont été publiées dans la 
Revue de l'École. Enfin M. Ph. Salmon a offert des moules en os de sèches 
employés à fondre de petits objets. 

Il ne nous reste plus qu’à signaler quelques roches, fossiles, coquilles et 
ossements parmi lesquels il faut remarquer un crâne de lapin métis, don 
de M. Millard. H y a aussi 12 moulages, dont 8 forment une excellente série 
d’étude, comprenant des molaires d’éléphants et de mastodontes, série 
offerte par M. Stuer. 

On voit que si la quantité des objets reçus a un peu diminué, la qualité 
s’est brillamment maintenue. Mais j’ai à signaler une innovation des plus 
heureuses. Notre but est de propager par tous les moyens possibles le déve- 
loppement des études et des connaissances anthropologiques. Pour aider et 
faciliter ce développement, le Musée de l’École se propose de répandre les 
objets d’étude et d’enseignement. C’est ce qu’il a commencé de faire en 1894, 
secondé par de généreux donateurs. Ainsi, grâce à un envoi de M. Romain, 
nous avons pu, avec le consentement du donateur, offrir au Landesmuseum 
de Sarajevo une série de silex néolithiques des environs du Havre. C’est 
surtout le don du D r Rondeau qui nous a permis d’entrer largement dans 
cette voie de distribution d’objets d’étude. M. Rondeau nous a remis 
350 fusaïoles en faïences, fin d’une industrie qui, après une existence 
datant des temps de la pierre, vient de s’éteindre, tuée par le filage méca- 
nique. Nous en avons fait une jolie suite de 16 exemplaires pour nos collec- 
tions et nous avons distribué les autres à 86 collectionneurs et surtout 
à des musées ou autres établissements publics. 


G. de M. 


LIVRES ET REVUES 


Fed. Oloriz. — Distribution géographique de l'indice céphalique en Espagne. 

Madrid, 1894 (En espagnol). 

On se rend compte aisément de la somme de travail qu’a dû coûter ce 
volume à son auteur. Cette étude a porté sur 8,368 individus et il n’est pas 
de province qui n’ait donné lieu à cent observations au moins. Il y a, en 
Espagne, plus d’uniformité, par les moyennes de l’indice céphalique (indice 
de la tête, non du crâne) qu’il n’y a en France, en Italie, et ces moyennes 
témoignent d’un plus fort allongement de la tête. On peut distinguer sous le 
rapport en question neuf groupes principaux : a , celui de la région médi- 
terranéenne centrale (Castellon, Valence, Alicante) avec les indices les plus 
faibles : 76,7 et 76,9; — ■ b, une bande traversant tout le pays, au tiers de 
sa hauteur (depuis Léon et Zamora, à l’ouest, jusqu’à Tarragone, à l’est), avec 
des moyennes de 77 à 77,9 ; — c, les îles Baléares, 77,7 ; — d, dans la partie 
centrale du sud de la péninsule, Cordoue, Jaen, Grenade, Alméria, 77,3 à 
77,9 ; d , au nord-ouest, la Corogue; au nord-centre, Biscaye, Guipuzcoa, 
Navarre; au nord-est, Lérida, Barcelone, Gérone, 78 à 78,8; — e , au centre, 
avec ce même indice moyen de 78, une vaste région (Salamanque, Cacérès, 
Ségovie, Cuenca, Cuidad Réal) poussant au sud-ouest jusqu’à Séville, au 
sud-est jusqu’à Murcie; — /*, dans la partie centrale de l’extrême nord, 
Alava, Santander, 79,1 et 79,8; — g, au cœur même de la péninsule, 
Tolède : 79,3; — h , tout au sud-ouest, Huelva, Cadix, Malaga : 79; — 
i, enfin au nord-ouest, Lugo (80,1) et Oviédo (80,8). 

Si l’on réduit ces indices, pris sur le vivant, de 1 ou 2 unités, pour 
obtenir les indices crâniens, on voit à quel point le fonds de la population 
est dolichocéphale . — Les nombreux tableaux de détail dressés par 
M. Oloriz sont intéressants à consulter. Ainsi, en ce qui concerne Oviédo, 
dont la moyenne générale est de 80,8, nous voyons comment se décompose 
cette moyenne : certains districts donnent des têtes longues (Avilès, 77,3) et 
d’autres (Llanès, Tinéo) offrent des moyennes de 83,7, de 87; c’est dans ces 
derniers qu’a prédominé absolument l’influence celtique. — Tout au sud- 
ouest, entre Iluelva et Cadix, est une région où les têtes sinon très courtes, 
du moins assez courtes sont en majorité. Un peu au nord-ouest d’Alicante, 
pays de têtes longues, nous voyons une région où elles sont remarquable- 
ment allongées : Villena, 74.4; Novelda, 74,8; — des îlots de forte dolicho- 
céphalie se rencontrent, d’ailleurs, dans l’ouest du pays : Léon, 75,8; Viti- 
gudino (ouest de Salamanque), 75,4; Barco de Avila, 75,8. Il est extrême- 
ment vraisemblable qu’il y a là des restes d’une très ancienne population. 


220 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Le Guipuzcoa— partie du pays basque — fournit une moyenne de 79,2; 
la réduction de cet indice céphalique à l’indice crânien donnerait la 
moyenne de l’indice trouvé par Broca sur 59 crânes basques et par L. de 
Hoyos Sainz et T. de Arandazi sur 92 autres crânes également basques, 
soit un peu plus de 77. La note ci-dessous 1 montre comment se répartissent 



Broca' 

H. ET A. 

Total 


— 

— 

— 

66 


1 

1 

67 

63 

69 

76 

1 


1 

71 


2 

2 

7*2 


2 

2 

73 

6 

7 

13 

74 

5 

10 

15 

75 

7 

14 

21 

76 

9 

11 

20 

77 

10 

9 

19 

78 

8 

16 

24 

79 

9 

5 

14 

80 

1 

4 

5 

81 

1 

5 

6 

82 

2 

1 

3 

83 


2 

2 

84 

S5 


1 

1 

86 


1 

1 

87 


1 

1 


sous ce rapport, les 151 crânes en question. La plus grande partie d’entre 
eux présentent des indices de 73 à 79, mais ce n’est pas à dire que l’indice 
moyen de la race soit à chercher entre ces deux nombres. En effet, si l’on 
admet que la brachycéphalie des régions immédiatement à l’ouest (San- 
tander, Oviédo, Lugo) est due à l’influence celtique, il faut accepter en 
même temps que cette influence n’a pas été nulle sur le pays basque, que 
les indices d’au moins 80 (il y en a 19, soit plus de 12 pour cent) la mani- 
festent, enfin que les crânes à indices d’au moins 83 sont purement cel- 
tiques. Dès lors l’indice moyen du vrai crâne basque serait, non plus de 77, 
niais bien de 74 ou 75. 

Ab. H. 


1. Les crânes étudiés par Broca proviennent tous de Zaraus; les autres pro- 
viennent de divers endroits du pays basque. 


NECROLOGIE 


CARL VOG-T 

Les journaux du monde entier ont publié des notices nécrologiques sur 
Cari Yogt. Si nous sommes les derniers à en parler, la faute n’en est impu- 
table qu’à la périodicité mensuelle de notre Revue; mais il nous appartient 
spécialement d’apprécier C. Vogt en anthropologistes; ce que n’a pu faire 
la presse des deux mondes, unanime à déplorer sa perte. 

Il y a quelques semaines, dans une de ces improvisations trop souvent 
médiocres de fond et de forme, qu'il sert à ses béats visiteurs et admirateurs, 
M. de Bismarck a. bien voulu nous dire comment se doivent classer les 
peuples européens au point de vue de leur sexe; car, selon lui, les peuples 
sont des organismes sexués. A en croire le célèbre chancelier d’antan,le peuple 
allemand, seul, aurait le privilège de la masculinité ; tous les autres seraient 
de sexe féminin et c’est à cette suprématie sexuelle, que l’Allemagne devrait 
sa gloire et ses triomphes. 

Comme la plupart de ses compatriotes, l’auteur de cette curieuse théorie 
semble ignorer complètement l’ethnologie de l’empire germanique, simple 
agglomération d’éléments ethniques très divers, exactement comme les 
autres Etats européens. On étonnerait sans doute l’ermite si disert de 
Yarzin, en lui apprenant que, pour un bon tiers, la population de l’Alle- 
magne est composée de ces Celtes, féminins et inférieurs par définition bis- 
markienne, mais à qui cependant la patrie d’Arminius doit nombre de 
grands hommes, dont à juste titre elle s’enorgueillit. 

L’homme remarquable qui vient de s’éteindre à Genève, Cari Yogt, 
appartenait à la famille de ces grands Celtes, germains seulement de langue 
et de nationalité. Sa ville natale, Giessen, est située en pays de race celtique 
et rien, dans la personnalité physique et morale de C. Yogt, n’était en 
désaccord avec son origine. Par les traits physiques il se rattachait à la forte 
population celtique du Jura et de l’Alsace; par l’esprit, par le caractère sur- 
tout, C. Vogt était aussi Celte que possible. Sa gaieté juvénile, ses saillies 
primesautières, son penchant à saisir d’un coup d’œil le côté plaisant des 
choses et des gens, même à faire des jeux de mots; rien de tout cela n’est 
germanique. Rabelais affirme bien que « le rire est le propre de l’homme »; 
mais il faut surtout entendre de l’homme celtique. 

Chez C. Yogt, les qualités intimes du caractère étaient de même essence : 
le manque absolu de respect banal pour les idées et les institutions en elles- 
mêmes peu respectables, fussent-elles antiques et généralement vénérées; 
le besoin inné de défendre la justice et la vérité envers et contre tous, de 
protester contre les abus de la force, eût-on contre soi l’opinion publique 


228 


revue de l’école d’anthropologie 


presque tout entière, autant de traits incompatibles avec «l’âme de laquais », 
dont, après Bebel, le fondateur de l’Empire allemand a gratifié, trop libé- 
ralement d’ailleurs, ses compatriotes. C’est en obéissant à ces nobles ten- 
dances morales, que C. Vogt siégea au Parlement de Francfort (1848), qu a 
Stuttgart, l’un des derniers et aux périls de sa vie, il lutta contre la réaction 
victorieuse; qu’en 1870, il fut l’un des rares Allemands assez osés pour 
blâmer l’invasion de la France et la conquête de l’Alsace-Lorraine; que plus 
tard il se constitua, lui libre penseur, le champion des catholiques molestés 
à Genève et finalement l’adversaire de l’antisémitisme. Tout cela est d’un 
large esprit, qui juge de haut les événements et les hommes. 

Dans le domaine de la science et de la philosophie, C. Vogt n’a pas été 
moins hardi, il a, l’un des premiers, défendu et propagé les quelques grandes 
idées et théories que notre temps a vues naître ou refleurir : le matérialisme 
scientifique, le darwinisme, les doctrines relatives à la très lointaine anti- 
quité de l’homme et à ses origines animales, toutes ces vérités rénova- 
trices, taxées d’abord de folie et d’impiété, quand ce n’était point d’immo- 
ralité. Dans les Leçons sur Vhomme , nous avons vu C. Vogt essayer, avant 
tout autre, de concréter en corps de science les données fondamentales 
de l'anthropologie. Un peu plus tard, le Mémoire sur les Microcéphales (1867), 
pour lequel l’auteur de cette notice dut jadis rompre quelques lances, fut 
une heureuse et ingénieuse application de la doctrine transformiste à l’his- 
toire généalogique de l’homme. 

Dans une Revue anthropologique, je n’ai pas à parler des très nombreux 
mémoires et ouvrages de C. Vogt sur les sciences naturelles proprement 
dites. Ces travaux sont d’ailleurs bien connus dans le monde scientifique et 
ils ont été signalés dans un grand nombre de notices nécrologiques. Ici je 
devais surtout apprécier l’homme et l’anthropologiste. En terminant, j’ajou- 
terai seulement que, malgré la valeur de ces publications relatives à l’his- 
toire naturelle, ce n’est point par elles que vivra le nom de C. Vogt; sans 
doute on lira et consultera souvent ces écrits dans le petit monde des natu- 
ralistes ; mais le grand public se souviendra surtout du savant, qui ne s’est 
pas enfermé dans son laboratoire, mais a bravement, pendant un demi- 
siècle, payé de sa personne dans les grandes luttes politiques, historiques, 
philosophiques et toujours en prenant parti pour les bonnes causes. 

Pour tout le monde, la belle, longue et glorieuse existence de G. Vogt 
restera comme un exemple; à l’École d’Anthropologie, nous garderons, avec 
un sentiment particulier de reconnaissance et d’affection, le souvenir de 
l’homme de si haute valeur, qui fut notre maître, notre collaborateur et 
notre ami. 

Ch. Letourneau. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l'École, Le gérant , 
A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul Brodard. 


COURS DE SOCIOLOGIE 

(leçon de clôture) 


LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 

Par Ch. LETOURNEAU 


I. — L’âge précommercial. 

On est en droit d’affirmer que, semblable aux grands singes, dont 
il est issu, l’homme a toujours vécu en société; mais les premières 
sociétés n’ont été que des hordes anarchiques, qui lentement sont 
devenues des clans communautaires, où une certaine réglementa- 
tion est résultée des conditions mêmes de l’existence et où la solidarité 
a été très étroite. — Aussi longtemps que dura cet âge du clan pri- 
mitif, et sa durée fut longue, l’idée du commerce ne naquit point 
dans le fruste cerveau de nos premiers ancêtres; car aucun échange 
ne leur était nécessaire. Dans l’intérieur du clan, tout était à tous. 
D’autre part, il n’existait guère de valeurs d’échange; puisqu’on 
n’avait encore ni agriculture, ni bétail, ni esclaves. L’industrie, 
extrêmement rudimentaire, se bornait à la fabrication de quelques 
armes et ustensiles en bois ou en pierre, et cet art grossier tout le 
monde le possédait. Donc nul commerce possible entre les membres 
consanguins d’un même clan. — Or, les clans voisins se répartissaient 
en deux catégories. Les uns étaient des clans alliés, essaims d’un 
même clan ancestral et liés entre eux par des relations d’amitié et de 
consanguinité. Tous ensemble constituaient une tribu ; mais tous 
avaient mêmes besoins et mêmes ressources; tous aussi couraient 
même fortune. A l’occasion, ils pouvaient bien s’entr’aider, mais 
qu’auraient-ils pu échanger? Chaque clan ne possédait que le strict 
nécessaire, le même pour tout le monde, et, à la mort de l’un des 
membres du groupe, ses objets mobiliers, c’est-à-dire ses armes, ses 
grossières parures, ouvrages de ses mains, étaient pieusement détruits 
pour qu’il pût en emporter les doubles dans la vie future. 

REV. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — JUILLET 1895. 


16 


230 


revue de l’école d’anthropologie 


De tribu à tribu, il en allait un peu différemment. Ces groupes 
ethniques, plus considérables, avaient des habitats souvent dissem- 
blables; de notables distances les séparaient ; on tenait même, comme 
le faisaient les Peaux-Rouges, à ce que ces marches fussent aussi éten- 
dues que possible. Longtemps les diverses tribus ne se confédérèrent 
point entre elles. Quand elles le firent, c’est que déjà se préparait 
leur fusion en petites monarchies. Entre tribus, le mode habituel de 
relation était la guerre. Quiconque osait pénétrer sans autorisation 
sur le territoire d’une tribu étrangère risquait sa vie. Avait-on besoin 
ou envie des provisions, des ustensiles, des femmes appartenant à une 
tribu voisine? la violence était le seul moyen de se les procurer; il 
fallait recourir à la razzia ou à la guerre. Le vol à main armée tenait 
donc lieu de commerce et tout étranger était considéré comme un 
ennemi. Nous avons vu que, d’après les témoignages les plus authen- 
tiques, il en était ainsi chez les Fuégiens, chez les Australiens, chez 
les Hottentots, même chez certaines tribus peaux-rouges. De com- 
merce il n’était pas encore question : c’était l’âge précommercial et 
sa durée a dû être énorme. 

IL — Le commerce sauvage. 

D’où naquirent les premières idées d’échange? Sans doute de la 
coutume de faire des présents dans certaines circonstances. Entre les 
classes d’une même tribu, la chose devait être assez fréquente, ne 
fût-ce que pour exercer l’hospitalité, qui était une obligation primor- 
diale. Chose à première vue curieuse, et pourtant fort naturelle, la 
vertu de l’hospitalité et le goût de la razzia , c’est-à-dire du vol à 
main armé, vont souvent de compagnie; c’est qu’il faut bien voler 
pour pouvoir donner, donner à ses amis : « En Orient, écrit un explo- 
rateur, le voyageur expérimenté redoute surtout Les contrées où la 
vertu de l’hospitalité est le plus en honneur » L 

Dans les rares relations pacifiques entre tribus sauvages, on débute 
toujours par des présents; ils sont le gage des bonnes intentions du 
donateur et servent aussi à prévenir l’hostilité de la partie adverse. 
C’est ainsi qu’en Polynésie les premiers navigateurs européens furent 
comblés de présents. Mais qui reçoit un cadeau contracte l’obligation 
morale d’y répondre par un procédé semblable et, à la longue, ces 
dons réciproques ont dû donner l'idée des échanges commerciaux. 
Dans le principe, comment se pratiquèrent ces échanges? Certainement 
au moyen de ces étranges dépôts de marchandises, dont, au cours de 

1. Joubert, Voy. en Arménie et en Perse, 83. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET LAVENIR DU COMMERCE 


231 


ces leçons, j’ai cité un certain nombre d’exemples : l’une des parties 
contractantes dépose, dans un endroit convenu, les objets qu’elle désire 
troquer; l’autre les vient examiner, place auprès d’eux ce qu’elle 
offre en retour, puis se retire à l’écart et le manège continue jusqu’à 
parfait accord. Qui se trouve satisfait le premier, emporte la mar- 
chandise offerte, en laissant la sienne à sa place. De cette façon le 
troc s’opère sans que les propriétaires des objets se voient et par con- 
séquent sans qu’ils puissent être tentés d’en venir aux mains. En 
apparence rien n’empêche que l’un de ces commerçants primitifs 
emporte tout sans rien donner; mais en réalité le partenaire de mau- 
vaise foi est bridé par la crainte; car, après un procédé si déloyal, la 
vengeance de la partie lésée ne se ferait pas attendre. Nous avons vu 
que cette peur salutaire sutfit à empêcher les forgerons cynghalais, 
par exemple, de s’approprier sans compensation les dépôts commer- 
ciaux que leur offrent, silencieusement et à distance, les pauvres 
Yeddahs de Ceylan l . 

Sous quelles influences se développa le goût du commerce à partir 
de ces origines si humbles? Elles furent diverses. La principale fut 
le progrès de l’industrie et surtout sa spécialisation. Ainsi certaines 
bandes apaches fabriquaient exclusivement de la poterie et des peaux 
préparées, qu’elles troquaient ensuite contre le grain récolté par les 
tribus agricoles 2 . A la Guiane, chaque tribu a son industrie spéciale 
et l’on s’entrevisite pour faire des échanges 3 4 . Même durant la préhis- 
toire américaine, des trocs de ce genre avaient lieu, comme l’atteste 
la variété des objets trouvés dans les tombes archaïques. Actuellement 
la coutume de beaucoup de tribus veut que les Indiens, voyageant 
dans un but commercial, soient respectés. Il est intéressant de remar- 
quer que ce commerce primitif porte de préférence sur des objets de 
parure. 11 arrive même, dans certaines tribus africaines, que le noir 
n’achète guère, si ce n’est pour parer ses femmes. Gela fait, il se refuse 
à tout échange \ 

La première marchandise sérieuse a dû être l’esclave, quand on eut 
l’idée de faire des captifs; dans certaines régions africaines, l’esclave 
est même devenu une valeur-étalon, une sorte de monnaie. 

Mais, à peu près partout, ce qui fit sortir les populations primitives 
de leur torpeur commerciale, ce fut l’intervention d’étrangers plus 
civilisés venant tenter les sauvages et surtout leurs femmes, en leur 
offrant, contre échange, des ornements, des bijoux. Ainsi, dans la 

1. Article Veddahs du Dictionnaire d’ ethnographie de Migne. 

2. Bancroft, Native States, t. I, 504. 

3. Otis T. Mason, Origins of inventions , 364. 

4. Sanderval, Kakel , 225, 250. 


REVUE DE L’ÉCOLE DANTHROPOLOGIE 


23 2 

plupart des archipels polynésiens, les indigènes ne commerçaient 
guère entre eux; les membres d’un même groupe se faisaient des 
présents; les tribus voisines se razziaient et il fallut les clous et les 
plumes rouges de Cook pour leur inoculer la fièvre commerciale. 
Aujourd’hui, dans toute l’Afrique noire, les populations sont fort 
adonnées au commerce; mais c’est que, depuis une très haute anti- 
quité, les navigateurs et les caravaniers les ont dressées aux échanges. 
Actuellement il existe, comme nous l’avons vu, dans toute l’Afrique 
moyenne, des marchés très fréquentés, le plus souvent périodiques, 
où l’on tient même à honneur de maintenir la paix et la sécurité des 
transactions; mais l’existence de ces mesures protectrices suffit à 
attester que longtemps elles ont été nécessaires. Et en effet nous 
trouvons encore en Nubie le marché primitif, le marché sauvage, où 
l’on va un peu comme à la guerre. Ces marchés nubiens se tiennent 
sur la frontière même des tribus et l’on s’y rend en bandes armées de 
plusieurs centaines d’hommes, qui campent les uns vis-à-vis des 
autres et détachent seulement des troupes de trente à quarante 
hommes chargés d’effectuer les échanges entre les deux camps. Tant 
que dure le marché, la crainte mutuelle garantit l’honnêteté des 
transactions; mais il arrive assez souvent, qu’en regagnant ses pénates 
l’une des bandes armées donne dans une embuscade, tendue pour lui 
ravir les marchandises qu’on lui avait auparavant vendues l . 

C’est dans ces marchés sauvages qu’a dû naître l’idée de la mon- 
naie. D’abord on se contenta du simple troc direct; mais quand l’ha- 
bitude des échanges se fut bien implantée; surtout quand il exista des 
marchés, où l’on pouvait trouver tous les objets utiles ou agréables, 
dont on avait besoin, alors des valeurs-étalons devinrent nécessaires 
ou du moins extrêmement utiles. Sans elles, à moins que, par cas for- 
tuit, deux contractants n’eussent simultanément envie de l’objet 
même dont leur partenaire voulait se défaire, il fallait, pour arriver à 
conclure, procéder à plusieurs échanges préparatoires avec des tiers. 
On se tira d’embarras en choisissant pour commune mesure certains 
objets plus ou moins désirés par tout le monde : ce furent souvent des 
bijoux, des ornements, des pelleteries; puis des étoffes, des esclaves, 
du bétail quand on en posséda. 

Au cours de notre enquête, nous avons passé en revue un grand 
nombre de ces monnaies embryonnaires, que toutes les races connais- 
sent ou ont connues, que l’on retrouve dans la proto-histoire des 
anciens peuples civilisés et dont certaines ont eu un usage singulière- 


\. Ch. Letourneau, Les Nubiens du jardin d' Acclimatation (Bull. Soc. d’ An- 
Ihrop 1880, page 65). 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 233 

ment étendu à la surface du globe. Je citerai, comme exemple de ces 
dernières, les coquillages monétaires en usage chez les Papous, chez 
les nègres d’Afrique, chez les Peaux-Rouges, en Indo-Chine. L’extrême 
diffusion de ces coquillages, de ces cauris utilisables et utilisés à la 
fois comme monnaie et comme objet de parure, semble bien indiquer, 
entre diverses contrées et races très distinctes les unes des autres, des 
relations préhistoriques, dont toute trace est aujourd’hui perdue. — 
Parmi les autres substances ou objets employés d’abord comme 
monnaie chez les sauvages de toute race, alors qu’ils sont familia- 
risés avec le commerce, nous avons trouvé les pelleteries, les étoffes, 
les verroteries, enfin les métaux. — L’usage monétaire des pellete- 
ries remonte évidemment à une très ancienne période, durant laquelle 
l’industrie était encore peu avancée. En effet, dès que l’art du tisse- 
rand fut inventé, les étoffes, même grossières, furent considérées 
comme des merveilles et détrônèrent les pelleteries. Puis vinrent d’au- 
tres produits industriels, les perles de corail ou d’ambre, les ouvrages 
en plumes, etc., tous objets très estimés surtout parce qu’on les utili- 
sait pour la parure. — On peut aussi rapprocher de ces objets moné- 
taires le sel, qui, pour les primitifs, constitue une friandise, flattant 
le goût, de même que les perles et les plumes flattent l’œil. — Les 
métaux ont, de bonne heure, joué simultanément le rôle de substances 
monétaires et d’ornements. D’abord on ne sut les trouver qu’à l’état 
natif et, par suite, très rarement; mais, par leurs qualités physiques, 
leur éclat, leur dureté, ils se prêtaient aisément à être employés 
comme bijoux et consécutivement comme monnaie. Quand certains mé- 
taux eurent des usages industriels, comme le cuivre, le fer, leur valeur 
monétaire dut s’accroître encore, tant était grande leur rareté relative. 

Dès que fut adoptée une valeur-étalon, aisément transportable, 
les échanges en furent singulièrement facilités, mais surtout il en 
résulta, chez les hommes, une transformation morale et sociale de 
haute importance. 

En effet, tant que l’on s’était borné à des trocs directs, il était 
malaisé aux individus de devenir riches, et d’ailleurs la plupart n’y 
songeaient guère encore; mais dès qu’il exista des valeurs-étalons, 
faisant office de monnaie, on rivalisa à qui en posséderait davantage; 
car ces monnaies sauvages représentaient, comme leurs sœurs civi- 
lisées, de la puissance sociale accumulée, un talisman permettant de 
disposer à son gré de l’activité, de la force d’autrui, même de sa 
personne. Nous avons vu que les Papous des îles Banks et de l’archipel 
Salomon amassent des trésors d’étoffes, de plumes, de nattes, de 
coquilles monétaires et savent déjà les prêterà un intérêt de 100p. 0/0 l . 

1. Codrington, The Melanesians , 323. 


5234 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


L’usure naquit donc avec les premières substances monétaires, et, 
avec l’usure, la possibilité d’acquérir une influence, une autorité 
entièrement indépendante de la valeur personnelle et pouvant tomber 
entre les mains les plus viles. 

Comme il est naturel, cette innovation révolutionnaire ne s’im- 
planta point sans peine. Pour qu’elle fût acceptée, il fallut qu’au 
préalable le clan primitif fût dissocié, détruit par le triomphe des 
appétits égoïstes. Cela fait, la solidarité des premiers âges s’éteignit 
peu à peu; les présents mutuels, les prêts amicaux et gratuits, que 
nous avons vus encore en usage chez les Esquimaux \ chez les Peaux- 
Rouges 1 2 , chez les Germains 3 , etc., furent remplacés par des créances 
conférant aux créanciers les droits les plus excessifs sur !a propriété 
des débiteurs, sur leurs personnes, même sur leurs familles : l’ère 
mercantile s’ouvrit avec toutes ses conséquences. 

III. — Le commerce barbare. 

Nous sommes donc fondés à dire que, même dans les sociétés sau- 
vages, du moins au sein des tribus qui n’en sont plus au stade de la 
grossièreté la plus primitive, le commerce existe avec ses principaux 
modes et procédés, avec ses effets bons et mauvais. A une période 
plus avancée de la civilisation, le commerce se développe, mais sans 
changer essentiellement de nature. Souvent, surtout quand il est 
maritime, le commerce s’associe au vol à main armée, à la piraterie. 
Aussi, dans la presque totalité des grands États barbares du passé et 
du présent, le métier des marchands n’est estimé qu’à la condition de 
ressembler beaucoup à celui du guerrier. Au Japon, en Chine, dans 
l’Inde ancienne, dans la Rome primitive, etc., nous avons vu le com- 
merce dédaigné ou méprisé. Au contraire, dans l’ancien Mexique, où 
le marchand n’était, comme le disaient les Aztèques eux-mêmes, 
qu’un « soldat masqué », il jouissait de la plus grande considération. 
En Chine, où, par rare exception, la guerre a cessé d’être en honneur, 
la classe des marchands est pourtant subalternisée, sans doute par 
survivance, et le commerce est réglementé au point de vue de la pros- 
périté publique. Dans tous les États antiques, il en a été plus ou 
moins de même : ainsi l’Inde interdisait à peu près le commerce aux 
castes supérieures; elle punissait, comme un délit, les coalitions de 
marchands, et Athènes prohibait l’exportation des grains. En résumé, 


1. Steller, Kamtchatka , II, 100. 

2. Owen Dorsey, Omaha Sociology (Smithsonian Report , V), p. 367 — 1881-1882. 

3. Tacite, Germania, XXVI. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 235 

dans toutes ces vieilles législations, le commerce est considéré comme 
un mode d’activité sociale à surveiller; car, suivant l’occasion, il peut 
être utile ou nuisible au corps politique. 

Dans tous ces États barbares de l’antiquité, les mœurs commerciales 
procédaient encore par bien des côtés de la période sauvage. Nous 
avons vu qu’il en était particulièrement ainsi pour les dettes et les 
droits du créancier sur la personne du débiteur et de sa famille. De 
même le système monétaire se rattachait directement aux valeurs- 
étalons des sauvages. Aucun de ces États barbares ne posséda d’abord 
de monnaie véritable. Ce qui avait cours, c’était des lingots, qu’il fal- 
lait couper et peser à chaque transaction. Il en fut ainsi, en Égypte, en 
Chaldée, et la Chine contemporaine conserve encore ces vieilles pra- 
tiques. En Égypte, on disait peser ou mesurer au dieu de payer , suivant 
que le prix s’acquittait en métal ou en grains. En Chaldée, on pou- 
vait acheter un champ en donnant en échange des objets de nature 
très diverse : des ânes, des taureaux, des étoffes 1 . 

Dans notre Occident, la Grèce paraît avoir, la première, introduit 
l’usage des pièces monnayées 2 . Peut-être en cela n’a-t-elle été 
qu’imitatrice; puisque la Chine ancienne a de bonne heure frappé une 
monnaie de cuivre et puisque, dès une haute antiquité, la Grèce a 
entretenu des relations commerciales avec l’Asie Mineure, que les 
caravanes transasiatiques reliaient commercialement avec l’extrême 
Orient. 

Nous avons pu constater que, même en pays sauvage, l’existence 
d’une substance quelconque, acceptée comme valeur-étalon et jouant 
le rôle de monnaie, suffit à produire l’inégalité pécuniaire, l’accumu- 
lation de capitaux relativement considérables entre les mains de tels 
ou tels particuliers, qui, dès lors, secouent de plus en plus, comme 
une gêne, les obligations de la primitive solidarité. Mais cette trans- 
formation morale s’accentue bien davantage encore dans les grandes 
civilisations barbares, où il n’est même plus question d’égalité et où 
le devoir d’obéissance au maître prime toutes les obligations sociales. 

Durant ce stade sociologique, l’industrie est avancée, le commerce 
actif et nécessaire; il existe des lingots monétaires d’abord, quelque- 
fois des monnaies, ensuite, souvent des valeurs fiduciaires, comme les 
lettres de change en argile de la Chaldée, les monnaies de coton de la 
Chine, etc. En même temps le commerce lointain s’est organisé; les 
caravanes, les navires bravent les périls terrestres et maritimes pour 
aller commercer de contrée en contrée, de peuple à peuple, même de 


1. Maspero, Ane. 'peuples de V Orient classique, 749. 

2. Lenormant, Monnaie dans Vantiquilé , 138. 


236 


hevue de l’école d anthropologie 


race à race. Par suite, la spéculation a pris son essor avec ses chances 
neureuses et malheureuses. Souvent on en est réduit à emprunter, et 
prêter est, pour les capitalistes, une opération fort avantageuse; car 
il n’est plus question de prêt gratuit. 

11 se peut que là où il existait des animaux domestiques le prêt en 
bétail ait donné tout naturellement l’idée de l’usure; car les animaux 
prêtés constituaient un capital vivant, produisant de lui-même un 
croît, valeur réclamée par le prêteur et lui représentant un intérêt. 
Chez les peuples de race blanche, ce cheptel a donc pu, de la manière 
la plus simple, généraliser la pratique du prêt à intérêt, « à usure», 
comme on disait autrefois. 

Quelle qu’ait pu être l’origine de cette usure, pour parler comme les 
anciens, elle fut pratiquée avec plus ou moins d’avidité dans toutes les 
antiques sociétés, et même nous avons vu que le prêt usuraire fut 
d’abord légalement garanti par des sanctions terribles. La palme 
appartient en cela à la Rome protohistorique, qui autorisa les créan- 
ciers impayés à sq partager le corps du débiteur insolvable; mais par- 
tout ce débiteur peut devenir l’esclave de son créancier et non seule- 
ment lui, mais sa famille avec lui. 

Or, l’insolvabilité du débiteur était fréquente, en raison même de 
l’énormité des intérêts à payer. 11 est à croire cependant que ce taux, 
véritablement « usuraire » au sens que nous attachons aujourd’hui 
au mot « usuraire », a dû, dans le principe, comprendre l’amortisse- 
ment de la dette; car dans plusieurs antiques législations il est 
stipulé que l’accumulation de l’intérêt aura des limites, ne dépassera 
point, par exemple, le double du capital prêté 1 . 

Partout, cette pratique du prêt à intérêt eut de la peine à se faire 
accepter; car elle était radicalement en opposition avec l’esprit de 
solidarité des premiers âges. Aristote la stigmatise encore, comme 
immorale 2 . L’Exode la prohibe entre Hébreux 3 et Mahomet l’interdit 
absolument 4 ; mais ces prohibitions, qu’elles fussent légales, religieuses 
ou morales, ne pouvaient évidemment prévaloir contre le déchaîne- 
ment des appétits mercantiles et on imagina aisément cent façons 
de les éluder. 

En somme, dans les grands États barbares de l’antiquité et dans 
celui d’entre eux qui a survécu jusqu’à nos jours, en Chine, les prati- 
ques et coutumes commerciales ont directement procédé du commerce 
sauvage; mais elles se sont vulgarisées et codifiées; car les échanges 


1. Siré, Législation hindoue , 105. 

2. Politique , Liv. I, Ch. IV, 23. 

3. Exode, XXII, 20-30. 

4. Koran, Sourate II. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 237 

ont joué, dans la vie sociale, un rôle de plus en plus considérable, 
en même temps que l’industrie progressait, se diversifiait et même 
s’essayait à produire pour l’exportation. Mais toujours et partout, il 
s’agissait seulement de ce que nous appelons la petite industrie, de 
l’industrie familiale ou, au plus, de petits ateliers serviles. Le travail 
manuel était autant que possible le lot des esclaves et les artisans, 
même de condition libre, étaient méprisés plus encore que les mar- 
chands; souvent ils étaient asservis aux caprices des souverains et 
requis pour le. service des ateliers royaux. 

Un trait est commun à tous les grands empires de l’antiquité, c’est 
leur horreur de l’étranger et l'éloignement pour le libre échange. En 
principe, l’étranger est tenu pour un ennemi et l’on s’applique à 
lui interdire l’accès dans le pays, parfois sous peine de mort, comme 
il arrivait dans la très ancienne Égypte. Le droit de passage, exigé 
aujourd’hui encore dans tant de pays, et nos taxes douanières sont 
évidemment des manifestations atténuées de ce misoxénisme. Les 
taxes douanières n’ont pu évidemment s’établir qu’à l’époque où ce 
sentiment sauvage de la haine pour l'étranger avait beaucoup perdu 
de sa force. C’est pour cela sans doute, qu’en Mésopotamie, où pour- 
tant le goût du commerce était assez développé, il ne semble pas 
qu’il y eût encore de droits de douane ou de passage, sans doute 
parce que les échanges avec l’étranger s’effectuaient au delà des fron- 
tières. De même, dans le traité de commerce conclu entre Rome et 
Carthage, tel que nous l’a transmis Polybe, les Carthaginois ne font 
qu’entr’ouvrir leur pays aux marchands romains, en leur accordant 
un accès si limité qu’ils peuvent sans grand dommage les exempter 
de tout droit de douane *. — Ordinairement les échanges avec 
l’étranger, quand on commence à les tolérer, ne se peuvent pratiquer 
qu’en un point de la frontière ou dans un port désigné. 

Pour trouver un grand commerce extérieur, organisé, il faut arriver 
à Athènes et à Rome ; mais, même alors, on s’efforce, par des taxes 
combinées, de favoriser l’exportation et de restreindre l’importation : 
l’idéal des gouvernants semble être de vendre sans acheter; ils ne 
l’atteignaient pas; mais ils s’efforçaient de s’en rapprocher autant 
que possible. Le commerce des grains surtout était soigneusement 
surveillé; car sans cesse on redoutait la famine. A Athènes en parti- 
culier, où la population était dense et le sol emblavé fort réduit, 
toute la réglementation du commerce extérieur visait à appeler le 
grain, dont on avait besoin, le bois de construction dont la marine 
ne pouvait se passer et l’on avait bien soin de ne grever que de droits 


1. Polybe, Liv, III, Ch. Y. 


238 


revue de l’école d’anthropologie 


légers cette importation nécessaire; mais, sur les autres marchandises, 
on faisait peser de lourdes taxes. Sur ce point, tout spécialement et bien 
plus encore que sur les autres, Rome imita la Grèce. En somme, toute 
l’antiquité a été protectionniste et avec d’autant plus de rigueur que 
l’on remonte plus loin dans le passé. 

L’idée fondamentale de ces législations archaïques au sujet du 
commerce est de prendre le plus possible en donnant le moins pos- 
sible, et, en réalité, c’est bien là le principe de tout commerce. Nous 
avons vu que les marchands phéniciens avaient poussé jusqu’à l’ou- 
trance cette idée lucrative, en faisant alterner, suivant l’occasion, le 
commerce et la piraterie. — Sous d’autres formes, bien des États 
commerçants ont imité les Phéniciens en mettant leurs forces mili- 
taires au service de leurs spéculations commerciales. Ainsi au moyen 
âge, Florence, qui a personnifié l’esprit mercantile de son temps, a 
soutenu mainte guerre dont le but unique était d’obtenir un avanta- 
geux traité’ de commerce 1 ; mais cette politique, dont on pourrait 
citer plus d’un exemple dans l’histoire moderne et même dans l’his- 
toire contemporaine de l’Europe, revient en définitive à crier aux con- 
currents : « La bourse ou la vie ». Garder son or, s’emparer de celui 
des autres, ce fut le souci dominant des souverains, alors que, durant 
les derniers siècles du moyen âge, ils luttaient par la ruse et par la 
force pour attirer chez eux l’or des autres pays et empêcher le leur de 
s’expatrier, en édictant même à cet effet la peine capitale contre les 
exportateurs d’or et d’argent 2 . 

Pourtant les méfaits du commerce ne doivent pas nous faire oublier 
ses bienfaits. Durant le moyen âge, puisque je viens d’en parler, ce 
fut par l’industrie et le commerce que se fondèrent les Communes; 
ce fut grâce aux Communes que finit par se constituer un Tiers-État 
puissant, parce qu’il était riche, et ce fut sous les coups de ce Tiers- 
État, que succomba, il y a un siècle, le régime féodal. — Historique- 
ment, ce mouvement social et politique des Métiers et des Communes 
n’est pas sans grandeur; il est pourtant regrettable qu’il ait eu pour 
base, à l'intérieur, l’exploitation des compagnons artisans par les 
maîtres bourgeois ; à l’extérieur les horreurs de la colonisation bru- 
tale d’abord, de la traite des noirs ensuite; enfin l’exploitation sans 
merci des contrées lointaines et de leur population par les grandes 
compagnies commerciales. 


1. Bella Duffy, Tuscan Republics, 246. 

2. Schaw, Uistory of Currency. 


LETOURNEAU. 


LE PASSÉ ET l’AVEMR DU COMMERCE 


239 


IV. — Le commerce contemporain. 

Sans nier en rien les services que le commerce a rendus à la civili- 
sation générale, on est donc fondé à le critiquer, au moins tel qu’il 
s’est exercé dans le passé et se pratique aujourd’hui encore chez 
les races arriérées dont la civilisation est à la fois primitive et con- 
temporaine. Mais les mœurs industrielles et commerciales de l’Europe, 
de notre Europe d’hier et de celle d’aujourd’hui, valent-elles beaucoup 
mieux que celles du passé? Pour s’en flatter, comme on le fait bien 
souvent, il faut ou être bien mal informé, ou fermer les yeux de peur 
d’y voir. Faire l’apologie du commerce en général est devenu banal; 
car l’esprit mercantile a tout envahi. Au siècle dernier, Diderot, tout 
en déclarant qu’un négociant ne lui semblait pas un personnage 
propre à devenir le héros d’un poème épique, affirmait déjà que les 
vastes spéculations, la généralisation de l’esprit de troc et d’échanges 
étaient des gages de tranquillité et de paix A Or, ces lieux communs, 
si brutalement contredits par les faits, sont encore aujourd’hui réédités 
quand même. Ainsi Stuart Mill déclare gravement que le commerce 
est maintenant ce que fut autrefois la guerre; savoir, l’occasion prin- 
cipale des contacts. Il ajoute que les aventuriers du commerce civilisé 
sont les premiers civilisateurs des barbares; que le commerce enseigne 
aux nations à voir saus envie la richesse et la prospérité de certaines 
d’entre elles; qu’il garantit la paix du monde et assure pour jamais 
le progrès continu des idées, des institutions, de la moralité 1 2 . Mal- 
heureusement ces belles affirmations optimistes sont cruellement 
démenties par les faits. Ainsi, en 1692, un homme d’Etat anglais, lord 
Shaftesbury, disait tranquillement : « Il est temps de faire la guerre 
à la Hollande pour rétablir notre commerce ». En 1743, lord Hardwick 
s’exprimait avec la même férocité mercantile : « Il faut, disait-il, 
ruiner le commerce de la France pour nous ouvrir des débouchés sur 
le continent » 3 . Et pourtant, à ce moment, la grande industrie n’était 
pas encore née; elle date seulement de l’invention de la machine à 
filer par Arkwright (1769) et surtout de celle de la machine à vapeur 
par James Watt (1786). 

Depuis lors et jusqu’à ce jour, le développement industriel et com- 
mercial a pris, dans les pays civilisés, une extension qui a dépassé 
de bien loin toutes les prévisions. Ainsi, l’année dernière, en 1894, le 

1. Diderot, Fragments politiques , t. IV, 42, des Œuvres complètes. 

2. Stuart Mill, Économie politique , t. II, 114. 

3. Yves Guyot, Siècle du 20 mars 1895. 


240 


revue de l’école d’anthropologie 


total du commerce spécial de l’Angleterre s’est chiffré par 15 milliards 
150 millions 1 . Dans le même pays, les deux tiers de la population 
laborieuse, privés de toute propriété sérieuse, vivent uniquement des 
salaires et profits industriels; un tiers seulement est encore employé 
par l’agriculture 2 . Mais, malgré les influences soi-disant lénifiantes de 
l’industrie et du commerce, notre xix e siècle comptera parmi les plus 
sanglants de l’histoire; il aura même vu rééditer les sauvages expédi- 
tions coloniales des Conquistadores, espagnols ainsi que les grandes 
Compagnies exotiques des xvn c et xvm e siècles, et nous sommes trop 
autorisés à dire avec Adam Smith : « Le commerce, qui, pour les 
nations comme pour les individus, devrait être un lien d’union et 
d’amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la 
discorde. L’ambition capricieuse des rois et des ministres n’a pas été 
plus fatale au repos de l’Europe que l’insolente jalousie des commer- 
çants et des manufacturiers... La basse rapacité, l’esprit monopoleur 
des négociants et des manufacturiers, qui pourtant ne sont ni ne doi- 
vent être les maîtres du monde, sont des vices incorrigibles 3 . » 

Mais la fièvre industrielle et commerciale a déchaîné bien d’au- 
tres maux et, si horribles qu’aient pu être les carnages guerriers, ils 
ne sauraient cependant se comparer aux sourds et délétères effets du 
labeur des usines, aux souffrances incessamment imposées par l’indus- 
trie commerciale à un prolétariat toujours grossissant. Le mal date de 
loin. Dès le xv c siècle, les manufactures de laine s’étant fort déve- 
loppées en Flandre, la matière indispensable, la laine, haussa de prix 
et l’aristocratie anglaise se mit aussitôt à créer des pâturages, en 
usurpant les biens communaux et transformant en prairies les terres 
emblavées. Du même coup, et nécessairement, on dépossédait et on 
expulsait la population rurale, dont la ressource dernière consistait 
à louer ses bras aux manufacturiers 4 . 

Des bras, on en cherchait partout et on s'en procurait par tous les 
moyens, même des bras d’enfants. Les Workhouses purent alors se 
débarrasser aisément de leur population enfantine; car les manufac- 
tures les leur prenaient par bandes, par lots, et même en tolérant 
dans la livraison à titre de déchet un idiot sur vingt sujets. Une fois 
entre les mains des manufacturiers, les enfants étaient exploités et 
épuisés avec une parfaite absence d’humanité. Maltraités, torturés, ils 
se relayaient par équipes, jour et nuit, ne quittant le travail que pour 


1. Le Siècle , 31 janvier 1895. 

2. Ch. Vogel, Puissances coloniales , t. I, 169. 

3. Cité par Villiaumé, Econ. pol . , t. 1, 194. 

4. Marx, Capital , Ch. XXVI J, 317. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L AVENIR T)U COMMERCE 241 

se jeter exténués dans des lits toujours chauds; car ils n’avaient jamais 
le temps de refroidir. Ces abus effroyables durèrent longtemps; en 
1813 un lot d’enfants fut encore confondu avec les meubles d’un 
banqueroutier et vendu avec eux aux enchères 1 . L’avènement des 
machines à vapeur généralisa le mal et augmenta singulièrement la 
consommation d’hommes. Raisonnablement on aurait pu espérer un 
résultat tout contraire, puisque la fabrication mécanique pouvait por- 
duire bien davantage en exigeant le concours de moins de bras; 
mais il s’agissait de gain et non de raison ; on produisit donc à outrance 
afin de vendre davantage, de vendre quand même. Avec le règne de 
la vapeur se créa vraiment la grande industrie, d’abord et surtout 
lainière, puis cotonnière. Les usines devinrent colossales, mais néan- 
moins elles se multiplièrent ; car dans la production usinière, les frais 
sont en raison inverse de la centralisation du travail. On vit alors 
se constituer un servage d’un nouveau genre : « En Alsace, écrit l’éco» 
nomiste Villiaumé, tel filateur, riche de dix à quinze millions de francs, 
est entouré de deux à trois mille habitants qui dépendent absolument 
de lui. Le salaire est fixé par le maître et non débattu. L’ouvrier, 
ne pouvant expatrier sa femme et ses enfants, voit sa liberté 
enchaînée 2 . » 

Mais produire n’est pas tout ; il faut vendre ; aussi, depuis lors, tous 
les États industriels se sont mis à la recherche de débouchés nouveaux. 
En Europe, ce genre de trouvaille est devenu de plus en plus difficile; 
car le protectionnisme des vieux âges est sorti tout rajeuni de son tom- 
beau. A l’envi les uns des autres, les États européens se sont hérissés 
de tarifs protecteurs, faisant office de muraille chinoise, et se sont mis 
à élever chez eux, à. Ici brochette, des usines sans utilité, « à fabriquer 
des fabricants » 3 .Par contre-coup nécessaire on a vu sévir de nouveau 
la fièvre coloniale et l’accès ne le cède en rien à celui du xvi e siècle. 
Bon gré mal gré, et sous peine de mort, les noirs africains devront 
s’habiller avec nos cotonnades et s’enivrer avec nos alcools industriels. 
Les États soi-disant civilisés se sont mis avec une hâte fébrile à dépecer 
l’Afrique, afin d’en exploiter les indigènes et le sol. 

Cela s’appelle « ouvrir à la civilisation » des contrées nouvelles ; 
mais les beaux prétextes n’ont jamais manqué pour colorer les vilai- 
nes aciions. Ainsi Pline affirme, avec emphase, que si Rome a ensan- 
glanté le vieux monde, ce fut pour son bien, pour lui donner la paix 
et marier les nations : la « mission historique » était déjà inventée. 
Si Cortez, Pizarre et leurs émules ont dépeuplé l’Amérique centrale 

1. Marx, Capital , Ch. XXX, 339. 

2. Villiaumé, Économie politique, t. I, 194. 

3. Marx, Capital , Ch. XXXI, 339. 


242 


revue de l’école d’anthropologie 


ce fut à bonne intention, pour procurer aux Indiens les joies du para- 
dis catholique. Aussi devons-nous être moins surpris qu’affligés, 
quand, de temps à autre, un écho d’Afrique nous apprend que tels ou 
tels « civilisateurs » européens se sont conduits beaucoup plus mal que 
des sauvages. 

A titre de forfaits isolés, ces abominations ne seraient que regret- 
tables ; mais nous leur trouvons un caractère bien autrement inquié- 
tant, quand nous voyons quelles symptomatisent un état d’esprit 
général ; quand nous constatons qu’elles ne choquent, pour ainsi dire, 
personne et qu’en les blâmant on devient presque ridicule. C’est que 
trop souvent, même dans nos pays d’Europe, l’argent excuse quantité de 
laides choses ; c’est que la morale et parfois même la justice devien- 
nent assez bonnes personnes, quand il s’agit de grosses fortunes un 
peu trop rapidement acquises; l’une alors ne blâme qu’à regret ; 
l’autre ne sévit qu’avec peine. 

Certes, il y a bien longtemps que les méfaits de l'argent ont com- 
mencé à indigner les moralistes. Sophocle lui attribue, plus qu’à 
toute autre cause, les mauvaises lois et les mauvaises mœurs *. Sha- 
kespeare en fait un magicien dépravé, qui sait blanchir les noirceurs, 
embellir la laideur, justifier l’injustice, et, qui, sans difficulté, ins- 
talle les voleurs même dans les chaises curules des sénateurs 1 2 . Mais, 
du temps de Shakespeare, l’âge d’argent était jeune encore. Depuis 
lors, il a atteint sa maturité et nous le voyons s’épanouir à l’aise. Ja- 
mais en effet le goût et le crédit de l’industrie, du commerce et de 
tout ce qui s’y rapporte n’ont été aussi répandus; jamais surtout la 
spéculation industrielle n’a été, aussi souvent que de nos jours, pres- 
sée entre la ruine d’un côté et la surproduction, de l’autre ; jamais 
non plus les capitaux mobiliers n’ont été aussi multipliés ; jamais ils 
n’ont été accumulés en masses aussi considérables en si petit nombre 
de mains. Or, le capital, surtout le capital facilement mobilisable, 
n’est pas malthusien : il aime à se reproduire. Comme l’a dit avec hu- 
mour * un économiste anglais, la moralité du capital se subordonne 
exactement à la grandeur des gains à réaliser : « Le capital abhorre 
l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur 
du vide. Il est timide ; mais, à 10 0/0, on peut l'employer partout : à 
20 0/0, il s’échauffe: à 50 0/0, il est d’une témérité folle ; à 100 0/0, 
il foule aux pieds toutes les lois humaines; à 300 0/0, il n’est pas de 
crime qu’il ne puisse commettre, même au risque de la potence 3 . » 


1. Antigone. 

2. Timon, Scène XIII. 

3. P. J. JDunning, Trades Unions and Strikes , p. 436 (London, 1861). Cité par 
Marx, Capital , Ch. XXXI, p. 340. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L ’ AVENIR DU COMMERCE 


243 

Mais ce capital industriel et commercial, si exempt de scrupules, 
est aujourd’hui colossal; en France, où pourtant l'industrie est moins 
développée qu’ailleurs, sa valeur nominale se rapproche de celle du 
capital foncier; mais il jouit d’une extrême mobilité, que jusqu’ici les 
législations de la plupart des États ont refusée au capital immobilier. 
Les sociétés industrielles sont devenues des êtres abstraits, sans 
conscience ni entrailles, et leurs actions anonymes peuvent passer 
de main en main, comme une pièce de monnaie. Est-ce un progrès? 
Oui, certes, au point de vue du libre essor de la spéculation; mais 
l’intérêt de la moralité générale est tout autre, et les États seront 
bien malades, quand leurs citoyens seront devenus, en majorité, 
de simples machines à gagner le plus d’argent possible avec le 
moins d’efforts possible. Or, la spéculation pure, le trafic des valeurs 
mobilières, l’agiotage, ont d’autant plus beau jeu que les papiers de 
crédit et de bourse abondent davantage; mais ces valeurs sont 
aujourd’hui en nombre immense ainsi que les opérations auxquelles 
elles donnent lieu. A Londres, la seule banque de virements, dite 
Clearing- H ouse, de Lombard- Street, compense annuellement pour 
cinquante milliards de chèques 1 ; car le commerce de l’argent, celui 
des banques, s’est développé corrélativement à l’autre, ainsi qu’il 
arrive toujours. En même temps, les emprunts d’État créent inces- 
samment de vraies valeurs fiducières, représentées par des coupures 
de plus en plus petites et soumises aux fluctuations journalières de 
la Bourse, aux manœuvres de la spéculation. Or, tout a contribué 
depuis des siècles à développer le goût du jeu, déjà très commun 
chez les sauvages; et, si l’on considère que de colossales fortunes 
ont poussé, comme des champignons, sur le fumier de la spéculation 
véreuse et ont ainsi constitué de très pernicieux exemples, on est 
en droit de dire que le seul fait de posséder une parcelle, même 
minime, de notre énorme capital mobilier doit souvent suffire à 
donner aux gens des préoccupations financières, à leur inoculer dans 
une certaine mesure l’esprit du jeu, à les faire rêver de grosses for- 
tunes acquises sans effort. 

Mais que cette dépravation mercantile grandisse davantage encore, 
devienne universelle et l’humanité civilisée ne méritera plus guère de 
vivre. Dès aujourd’hui, on est fondé à dire, que, s’il nous reste un 
certain fonds de désintéressement, de noblesse morale, d’altruisme, 
ce n’est plus guère qu’une survivance des âges anciens, souvent gros- 
siers, féroces même, mais où pourtant ce vaste ensemble d’assez 
tristes choses, que, pour abréger, nous appelons « l’argent », était 
encore subordonné à des mobiles plus désintéressés. 

I. Ch. Vogel, Loc. cit ., t. I, 287. 


244 


REVUE DE L’ÉCOLE D ANTHROPOLOGIE 


S’ensuit-il qu’il faille stigmatiser en eux-mêmes le commerce et 
l’industrie? Nullement; on les doit au contraire classer parmi les 
grands modes nécessaires de l’activité sociale. S’ils deviennent perni- 
cieux, c’est seulement alors qu'on les détourne de leur véritable but. 
Quoi déplus utile, de plus humanitaire même, que de façonner indus- 
triellement les matières premières fournies par la nature, que de les 
transformer en produits ouvrés, qui centuplent les forces et les jouis- 
sances de l’homme? Quoi de plus désirable que de répandre ces pro- 
duits utiles par toute la terre habitée et habitable, que d’échanger 
ceux d’un pays contre ceux d’un autre ayant des utilités diverses et 
de s’enrichir ainsi mutuellement! Car, ainsi que l’a dit un philosophe 
du siècle dernier : « L’échange est éminemment social : il implique 
deux gains; puisque chacune des parties contractantes estime plus 
ce qu’elle reçoit que ce qu’elle donne 1 ». Oui, mais à condition que le 
mercantilisme tienne aussi peu de place que possible dans ces marchés, 
qu’il y ait surtout échange de services et aussi peu que possible de 
spéculation. 

Sans doute, à prendre les résultats en gros, la découverte de l’Amé- 
rique et ses conséquences ont été plus profitables que nuisibles au 
genre humain. Je dis « genre humain », ne voulant pas me servir du 
mot « civilisation » dont on a tant abusé. Le gain matériel a été con- 
sidérable; le nouveau monde est devenu pour l’ancien un vaste 
champ d’expansion; mais le bénéfice moral et social a été singuliè- 
rement réduit par les horreurs commises. Il y avait en Amérique 
des races à élever; on ne s’est soucié que de les exploiter jusqu’à les 
détruire. « Combien il eut esté aysé, s’écrie à ce propos Montaigne, 
de faire son proufit d’âmes si neufves, si affamées d’apprentissage, 
ayant pour la pluspart de si beaux commencements naturels! Au 
rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience 
à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers 
toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos 
mœurs 2 . » — Certes, on ne saurait sans injustice accuser de sensi- 
blerie les armées et les généraux de l’ancienne Rome. En particulier 
le trop célèbre conquérant des Gaules, J. César, a versé à flots et 
avec une parfaite sérénité le sang de nos ancêtres gaulois; pour- 
tant en cruauté, perfidie, rapacité, il a été de beaucoup surpassé par 
les Pizarre, Gortez et leurs émules; surtout, une fois achevée l’œuvre 
violente de la conquête, Rome n’a point fait peser sur la Gaule la 
tvrannie bigote et sans scrupule, que l’Espagne a imposée à l’Amé- 

Condillac, cité par Villiaumé, t. I, ch. RI, 170. 

•2. Essais, Liv. III, ch. VI. 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 245 

rique centrale. A un tel traitement la Gaule n’aurait sans doute pas 
mieux résisté que les royaumes de Montézuma et d’Atahualpa. Les 
résultats économiques ont été d’accord avec la diversité morale des 
procédés : l’Amérique, saignée à blanc et exploitée sans merci, a fini, 
par cela même, par ruiner ses envahisseurs; au contraire, la pacifique 
organisation de la Gaule a guéri les maux de la guerre en même temps 
qu’elle doublait la richesse et la puissance de Rome. C’est que l’éco- 
nomie politique, dont les théories abstraites prêtent trop souvent à 
la critique, a dit vrai cependant, en affirmant qu’un pays supporte, 
pour une part, la ruine qu’il est allé porter dans un autre. Incontes- 
tablement la proposition est juste, alors qu’il s’agit de la richesse 
proprement dite, de la richesse matérielle; mais combien l’est-elle plus 
encore, si l’on fait entrer en ligne de compte la déchéance morale qui 
frappe ordinairement les auteurs des grands forfaits internationaux! 

Quelle est donc la conclusion à tirer relativement au commerce en 
général? Personne, à coup sûr, ne saurait rêver l’abolition des 
échanges industriels; ils sont essentiels au développement du progrès 
international. Ce qui est désirable, c’est de réformer moralement le 
commerce, de le corriger, en lui donnant pour but autre chose que le 
lucre quand même : il faut que Mercure cesse d’être le dieu des mar- 
chands; mais une telle réforme est-elle possible? 

Y. — Le commerce dans V avenir. 

Au point de vue moral, le commerce a une tache originelle, spécia- 
lement dans notre monde occidental. Nos initiateurs commerciaux, 
les Phéniciens et les Carthaginois, n'avaient que médiocrement cure 
des beaux côtés de la nature humaine; leur unique mobile était le 
désir du gain. Or, la Grèce d’abord, Rome ensuite ont trop docile- 
ment marché sur les traces de Tyr et de ses filles. Puis est venu le cré- 
puscule médiéval, avec tous ses jougs, dont les classes subalternisées 
n’ont pu s’affranchir que par l’industrie, par le commerce, par l’amour 
de l’argent. Mais cette préoccupation dominante de l’argent, le moyen 
âge l’a léguée aux siècles qui l’ont suivi; elle est de plus en plus de- 
venue le grand ressort social. C’est pourquoi, de nos jours, l’argent 
règne et gouverne; même il gouverne plus qu’en apparence il ne 
règne; la politique générale de nos États est devenue foncièrement 
économique et nous entendons proclamer tranquillement, que tout, 
dans une société, doit se subordonner à la production industrielle et 
aux échanges; qu’il faut fabriquer, vendre et gagner le plus possible, 
s’enrichir quand même. Le reste doit venir par surcroît. 

REV. DE L’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — 1895. 


17 


246 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Pourtant nous savons, nous voyons de quelles plaies sociales se 
paie ce progrès mercantile. Nous constatons trop facilement les maux 
et la dégénérescence physique et morale qui l’accompagnent et frap- 
pent, quoique différemment, les employés et les employeurs : aux pre- 
miers, la déchéance physique, résultant d’un labeur accablant, méca- 
nique et presque servile; aux seconds, la déchéance morale, car ce 
n’est pas impunément que toutes les forces de l’intelligence se tendent 
vers le gain. 

Faisons une supposition heureusement d’une réalisation impossible. 
Admettons que, notre civilisation, devenant de plus en plus indus- 
trielle et mercantile, il arrive qu’un jour la totale activité du genre 
humain, civilisé ou se targuant de l’être, soit absorbée par le travail 
manuel, pour les uns; par le commerce et la spéculation, pour les 
autres. Alors les zones habitables de notre planète ne seraient plus 
occupées que par des ouvriers vivant tout juste d’un salaire rigoureu- 
sement limité par la loi de l’offre et de la demande et travaillant pour 
enrichir une classe dirigeante, uniquement composée de propriétaires 
d’usines, de négociants, de spéculateurs et de banquiers. Combien 
serait inférieur le niveau moral et intellectuel dans ce monde ainsi 
industrialisé! quelle place resterait-il à l’art, à la poésie, à la philoso- 
phie, même à la science ravalée à n’être plus que la servante de la 
mécanique appliquée! Mais de telles sociétés ne seraient pas viables; 
car l’humanité ne saurait se contenter uniquement de machinisme et 
d’argent. 

On n’atteindra donc jamais ce triste idéal, cet idéal à rebours; 
pourtant nous semblons nous en approcher; mais le genre humain 
tout entier ne saurait devenir phénicien. Déjà une réaction se prépare ; 
elle éclatera, quand on aura atteint la limite de la tolérance, et il en 
résultera une transformation sociale, qui redressera bien autre chose 
que les moeurs et pratiques de l’industrie et du commerce. 

Dans les excursions utopiques, par lesquelles je termine, chaque 
année, ces leçons pourtant très réalistes, j’ai déjà esquissé plus d’une 
fois, à grands traits, comme il convient de le faire ici, la physionomie 
générale des futures sociétés civilisées, la confédération de cités répu- 
blicaines qui doit se constituer avec les débris de nos grands États 
centralisés. Il est donc superflu d’y revenir aujourd’hui. Dans ces 
cités futures, aussi communautaires que le pourra comporter un con- 
venable respect de la liberté individuelle, on ne prendra plus pour 
règle, soi-disant sociale, la concurrence acharnée, la lutte de chacun 
contre tous et de tous contre chacun ; les grosses fortunes seront 
inconnues, presque impossibles et d’ailleurs peu désirables; le mirage 


LETOURNEAU. — LE PASSÉ ET L’AVENIR DU COMMERCE 247 

de l’argent n’affolera donc plus les esprits, en les stérilisant; la pro- 
duction industrielle saura se proportionner aux besoins réels; elle sera 
devenue sensée, intelligente et par suite méritera d’être honorée. Par- 
tout alors les échanges seront libres ; mais chaque cité s’attachera à 
produire surtout ce que la nature de son sol, de son climat, du génie 
de ses habitants lui permettra d’obtenir avec le plus de perfection et 
le moins d’efforts. Les échanges commerciaux seront donc plus indis- 
pensables et plus utiles que jamais; on les facilitera par tous les 
moyens possibles et, comme le voulait Gondillac, ils seront avanta- 
geux pour tout le monde. 

Dans les contrées lointaines, parmi les races attardées, s’il en reste 
encore, les civilisés se souviendront, qu’eux aussi ont eu des ancêtres 
sauvages; ils se diront que le devoir des aînés est d’élever les cadets, 
non de les exterminer et que même, tout compensé, il est avantageux 
de remplir ce devoir tutélaire . Alors les Montaigne de l’avenir ne 
seront plus attristés par les regrets que ressentait l’auteur des Essais , 
en pensant aux forfaits des conquérants espagnols en Amérique; ils ne 
se diront plus « qu’une si grande mutation et altération de tant d’em- 
pires et de peuples » aurait du « tomber soubs des mains, qui eussent 
doulcement poly et desfrichéce qu’il y avait de sauvage, et eussent 
conforté et promeu les bonnes semences, que nature y avoit pro- 
duict ». 

A peine ai-je besoin d’ajouter, qu’aucun de nous n’aura le bonheur 
de vivre dans cet âge d’or, d’or moral s’entend, car le jaune métal y 
sera détrôné ; mais cet âge doit venir et il le faut, sinon notre huma- 
nité prétendue civilisée mourra et d’une vilaine mort. 


CHRONIQUE PELATHNOLOGIQUE 

Par G. de MORTILLET 


Sommaire. 1. Hampel et Szombathy. Congrès de Sarajevo. —2. Radimsky. Fouilles 
néolithiques de Butmir. — 3. Fiala. Protohistorique de Bosnie. — 4. Von 
Tôrôk et Brinton. Classifications de la pierre. — 5. Coutil. Dictionnaire 
palethnologique du Calvados. — 6. Gallois et Spalikowski. Bracelets plats en 
schiste. — 7. J. Fermond. Palethnologie de la vallée de la Tardoire. — 8. Faudel 
et Bleicher. Préhistorique de l’Alsace. — 9. Cermak. Quaternaire et néolithique 
de Bohême. — 10. A. de Loë. Fouilles en Belgique, 1894. — 11. Thomas-Maran- 
court. Protohistorique du Northumptonshire. — 12. A. Taramelli. Préhistorique 
de Chignolo. — 13. Castelfranco. Fond de cabane à puits de Vho. — 14. Cas- 
telfranco. Palafittes avec lieu consacré. — 15. R. Munro. Progrès de l’Anthro- 
pologie. — 16. Brinton. Asie, ethnographie protohistorique. — 17. Otis Mason. 
Ethnographie générale. — 18. Mac Guire. Développement de la sculpture. — 19. 
Boehmer. Navires préhistoriques. — 20. Cermak. Objets en cuivre de l’Équa- 
teur. — 21. H. Ring. Musée des habitations à Stockholm. — 22. Paul 
Sebillot. Traditions concernant les travaux publics et les mines. — 23. Nécro- 
logies. E. Former, Cari Vogt, Pellegrino Strobel. 

1. — Je ne sais qui a dit : « La Bosnie a eu un magnifique élan. C’était un 
moment de fièvre. Mais elle s’arrêtera. » Eh bien, non, elle ne s’arrête pas. 
Après son remarquable Congrès de Sarajevo, en 1894, dont un dernier écho 
nous est apporté de Budapest par M. Jozsef Hampel 1 et de Vienne par 
M. Jozef Szombathy 2 , paraissent d’importants travaux. 

2. — Le principal est une monographie modèle de la station néolithique 
de Butmir près Sarajevo en Bosnie 3 . Cet ouvrage, édité avec luxe par le 
Landesmuseum de Sarajevo, contient le rapport sur les fouilles par 
M. W. Radimsky, une introduction par M. M. Hoernes et un appendice par 
M. C. Schroter. M. Radimsky, ingénieur des mines, est entré dans la 
palethnologie par la meilleure des portes, les sciences naturelles et surtout 
la géologie. Les fouilles de Butmir ont été exécutées avec le plus grand soin 


1. Jozsef Hampel. Régészek nemzetkozi értekezlete Szerajevoban, 15 déc. 1894. 
Budapest, in-8, p. 412 à 439. 24 fig. Dans Archæologiai értesit.o. 

2. Josef Szombathy. Die Arcâologen-und Anthropolog en-Ver sammlung in Sara- 
jevo, , 1 o. bis 21 . Augnst 1894 , in-4, p. 202 à 213. Extrait Mittheilungen Anthrop. 
Gesellschaft Wien. 

3. W. Radimsky. Die neolithische Station von Butmir bei Sarajevo in Bosnien. 
Vienne, 1895, in-fol. 54 p., 85 fig. dans le texte, 20 pl. et un plan. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 249 

et son Rapport ne laisse aucun doute quant aux résultats obtenus. Le 
plan relevé d’une manière minutieuse met en évidence l’existence d’un vaste 
tumulus surbaissé. Ce tumulus se compose dans la partie centrale, à partir 
du sommet : terre végétale 0 m. 30 il 0 m. 40; dépôt archéologique 1 m. 10 à 
1 m. 40; reposant sur 0 m. 90 à 1 m. 10 de lehm argileux, supporté par 
du gravier. Dans ce lehm se trouvaient creusées quelques aires de formes 
diverses. M. Radimsky les a relevées soigneusement, ainsi que diverses 
coupes de l’assise archéologique. Ayant vu la localité je puis affirmer que 
ces coupes sont d’une vérité frappante. C’est du reste ce que diront tous 
ceux qui ont fréquenté des gisements analogues. Le propre de ces gise- 
ments est d’être des plus divers, des plus variables, des plus accidentés. 



Fig. 31. Fig. 32. 

Pointes de flèches en silex de Butmir, Bosnie. 


Dans l’assise archéologique ont été rencontrés quelques débris de parois 
de cabane en argile, avec traces de clayonnages en bois, des masses de 
débris de poteries dont un grand nombre très diversement ornées, enfin des 
objets en pierre très variés. Pas trace de métal, et 5148 objets en pierre. 
Pourtant malgré cette prodigieuse quantité d’objets en pierre, ces objets 
conservent la plus grande homogénéité. Ils ont un air de famille tout parti- 
culier. La station de Butmir est des plus pures et a un caractère spécial des 
plus curieux. Ainsi pour ce qui concerne les pointes de flèches elles sont 
toutes à pédoncules et oscillent entre les deux types que nous figurons 
(fig. 31 et 32), sauf quelques rares exceptions qui sont en losange. Mais le 
losange est un acheminement au pédoncule comme le montre la figure 32. 
Un autre caractère très fréquent, c’est l’asymétrie. Les deux faces ne sont 
pas semblables, une est plus plate, l’autre plus bombée; cette asymétrie 


revue de l’école d’anthropologie 


280 


est rare ailleurs. Les herminettes ou haches et les ciseaux polis se distin- 
guent aussi par leur asymétrie considérable. Une des faces est presque 
plate, l’autre très bombée (fîg. 33 et 34). Enfin parmi les grattoirs il en est 
un certain nombre à manche comme celui représenté fig. 35. Le Landes- 
muséum qui a publié la belle et excellente monographie dont je rends 
compte, complète noblement son œuvre en distribuant généreusement les 
doubles de la si curieuse station de Butmir. 

Les ossements sont loin de répondre comme abondance à ce qu’auraient pu 



Fig. 33. 

Ciseau en pierre polie. 



Fig. 34. 

Coupe du ciseau. 
Station de Butmir, Bosnie. 



Fig. 35. 

Grattoir en silex. 


faire espérer les tessons de poterie et les objets en pierre. C’est le bœuf qui 
domine. M. J. Woldric y reconnaît quatre espèces ou races. Il signale aussi 
le cochon des tourbières ou Sus palustris , la chèvre ou mouton, un chevreuil 
et le cerf élaphe, mais tout à fait exceptionnels. Comme plantes M. C. SchrÔ- 
ter indique : du blé et de l’orge ( Triticum compactum et T. monococcum , 
Hordeum vulgare ), la lentille ( Ervum lens), les Bromus secalinus et Polygonum 
aviculare; la pomme ( Pyrus malus) ; la noisette ( Corylus avellana ) et un 
sapin (Abies pectinata). 

3. — M. Franz Fiala s’est aussi fort occupé de la palethnologie de la 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


251 


Bosnie et a publié trois brochures en langue bosniaque L La station de 
Debelom Brdu qui précédemment avait donné des objets des âges de la 
pierre et du bronze, dans les nouvelles recherches n’a fourni que des 
trouvailles plus récentes. La poterie abonde, mais est difficile à dater. 
Parmi les autres objets il y a une fibule à charnière de forme romaine et 
des monnaies grecques, romaines et même plus récentes. C’est donc de plus 
en plus une station fort mélangée. 

Très mélangées aussi, mais pourtant moins, sont les tombes du Gla- 
sincu. M. Fiala en a fouillé 154 dans 8 localités différentes pendant 1894. 
Dans la principale de ces localités il a rencontré avec l’industrie hallstat- 
tienne, une fibule marnienne des plus caractérisées et une croix à branches 
égales qui paraît chrétienne. Dans une autre localité sur 13 tombes, l’une 
lui a donné un casse-tête en pierre polie, forme marteau à grand trou 
d’emmanchure, et une autre un coutelas en fer à dos épais, à sillon le long 
de la lame vers le dos, qui a tout l’air d’un scramasax wabénien. 

4. — L’accumulation de matériaux, qui se produit de toute part, montre 
l’absolue nécessité d’une bonne classification pour les grouper méthodique- 
ment et s’y retrouver. Aussi le D r A. von Tôrôk, de Budapest, a-t-il publié 
un article sur une nouvelle division palethnologique du temps de la pierre 1 2 3 . Il 
s’agit de la classification proposée par M. Ph. Salmon. Le journal américain 
Science a aussi inséré une note de M. D. G. Brinton, Subdivisions de l'âçje de 
la pierre 3 concernant ma classification. 

5. — Passons en revue maintenant les divers travaux généraux et ceux 
qui concernent surtout le néolithique. M. L. Coutil 4 vient de faire paraître 
un très bon Dictionnaire palethnologique du Calvados. Il signale dans ce 
département, disséminés dans 153 communes : ossements quaternaires dans 
4 communes et instruments paléolithiques dans 17, instruments en pierre 
néolithiques dans 80; monuments mégalithiques, alignement et cromlech 
chacun dans 1, menhirs dans 22 et dolmens dans 8. Parmi ces dernières 
communes, celle de Fontenay-le-Marmion présente le tumulus de la Hogue, 
qui renfermait dans son sein et recouvrait plus de 10 chambres dolméniques, 
chacune avec galerie d’accès spéciale, preuve évidente de la non-orientation 
de ces sépultures qui rayonnent tout autour du tumulus. Des objets de l’âge 
du bronze ont été recueillis dans 53 communes; parmi eux y a quelques 
cachettes de fondeur. La plus intéressante est celle de Bernières-d’Ailly. Peu 


1. Franjo Fiala. 1° O nequim nasutim gradinama u sjeverozapadnoj Bosni. 
Sarajevo, 1894, in-8, 7 p., 10 fig., 1 pl. — 2° Uspjesi prekopavanja prehistorickih 
grobova na Glasincu godine 1894. Sarajevo, 1894, in-8, 40 p.,63 fig. —3 0 Izvjestaj 
o iskopinama na Debelom Brdu Kod Sarajevo Godine 1894. Sarajevo, 1895, in-8, 
8 p., 23 fig. et 7 pl. Extrait, toutes les trois, Glasnika zemaljskog muzeja u Bosni i 
Hercegovini , 1894 et 1895. 

2. A. von Tôrôk. Ueber die neue paleoethnologische Eintheilung der Steinzeit, 
4 p. in-4. Extrait Correspondenz-Blatt Deütschen Anthrop Gesellschaft, n° 3. 1895. 

3. D. G. Brinton. Subdivisions of the stone âge , p. 404, dans Science, 12 avril 
1895, p. 404. 

4. L. Coutil. Dictionnaire paleothnologique du département du Calvados. Lou- 
viers, 1895, in-8, 81 p., 13 pl. Extrait Bull. Soc. Normande préhist. 


252 


revue de l’école d’anthropologie 


avant 1835, en cultivant un champ au Mont-d’Eraines, on découvrit neuf 
casques en bronze, engagés l’un dans l’autre, trois par trois, et placés en 
triangle dans le sol. Ces casques sont connus sous le nom de casques de 
Falaise parce que, sur les 9, six sont au musée de cette ville. M. Coutil, 
sous le nom de sépultures gauloises, signale 12 localités où l’on a trouvé 
des sépultures du 1 er âge du fer, hallstattien et marnien. C’est aussi pro- 
bablement à l’une de ces époques que doivent se rapporter 2 bracelets 
d’or massif provenant de Clécy et une cachette de Fresnay-la-Mère conte- 
nant aussi un bracelet d’or massif, accompagné d’objets en bronze, enclume, 
marteau à douille, rasoir, etc. Une pirogue a été trouvée à Vaucelles. 

6. — Avant de quitter la Normandie citons trois fragments de bracelets 
plats en schiste poli, recueillis à Notre-Dame de la Garenne (Eure). M. J. 
Gallois 1 croit qu’ils appartiennent à trois bracelets différents. Ils se trou- 
vaient sous les os du bras. M. Spalikowski a décrit les os humains ainsi que 
ceux d’une autre sépulture 2 , mais ces os, dans les deux cas, étaient en bien 
mauvais état. Le Dictionnaire du Calvados signale des bracelets plats en 
pierre dans cinq communes du département. 

7. — M. J. Fermond 3 , qui explore depuis si longtemps la vallée du Ban- 
diat et surtout la vallée de la Tardoire si riche en gisements préhistoriques, 
vient de publier un résumé de ses observations sur les différents âges de la 
pierre et sur l’âge du bronze dans ces deux vallées. Ses notes sont telle- 
ment condensées qu’il est impossible de donner un résumé de son travail. 
Tout ce que je puis dire c’est qu’il est excellent et fort utile. Il est complété 
par une carte palethnologique des plus détaillées. 

8. — M. le D r Bleicher 4 5 , avec la collaboration posthume du D r Faudel et 
l’aide de M. Mathieu Mieg, continue l’inventaire des objets néolithiques 
découverts en Alsace. Aux 656 déjà signalés dans les fascicules précédents, 
il en ajoute 42 nouveaux consistant surtout en haches polies. Mais il avertit 
malheureusement que c’est probablement la fin de l’utile publication qu’il 
avait entreprise et poursuivie avec tant d’avantage pour la science. 

9. — En Bohême, la coupe du gisement d'une découverte à Caslau 5 a été 
donnée par M. K. Cermak. Elle se compose en allant de haut eu bas de : 
1° sol végétal 1 m. 30; 2° lehm d’alluvion 0 m. 40 avec des poteries qui 
ont une physionomie néolithique (vases en forme de tulipe); 3° lehm qua- 

1. J. Gallois et Ed. Spalikowski. Note sur des ossements humains et des brace- 
lets et outils de l'époque néolithique. Rouen, 1895, in-8, 11 p. Extrait Bul. Soc. 
amis sc. naturelles y Rouen, 1894. 

2. Edmond Spalikowski. Note sur quelques ossements de l'époque gauloise. Rouen, 
in-8, 3 p. Extrait Bul. Soc. amis sc. nat.. Rouen , 1894. 

3. J. Fermond. La Charente préhistorique , vallées de la Tardoire et du Bandiat. 
Rochefort, 1895, in-8, 19 p., 1 p. et 1 carte in-4. Extrait Bul. Soc. Géographie de 
Rochefort, 1894. 

4. Faudel et Bleicher. Supplément aux matériaux pour une étude préhistorique 
de l’Alsace. Colmar, 1894, in-8. 21 p. Extrait Bul. Soc. hist. naturelle Colmar , 
1891-1894. 

5. Kliment Cermak. Die Fundstelle der geschweiften Becher in Caslau ( Bôhmen ) 
und das Alter der dortigen jüngeren LÔssschichten , in-8, p. 466 à 470, 4 fi g. 
Extrait V érhandlungen Berliner Anthropol. Gesellschaft , séance 10 nov. 1894. 


G. DE MORTÏLLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


253 


ternaire 3 m. 80 à 4 m. avec ossements de Rhinocéros et de Mammouth. Ce 
lehm repose sur une assise de gravier quaternaire. Vers le milieu du 
lehm n° 3, M. Cermak a rencontré des traces de l’homme sous forme d’un 
dépôt contenant du charbon. Il signale aussi entre les n os 1 et 2 une anse 
lunulée de vase en poterie, mais la figure qu’il en donne ne me paraît pas 
très concluante. 

10. — Fidèle à ses précédents, M. Alfred de Loë a présenté un Rapport sur 
les fouilles exécutées par la Société d' Archéologie de Bruxelles, en 1894 *, 
modeste travail des plus utiles parce qu’il sauve de l’oubli au grand 
nombre de petits faits et de petits renseignements qui seraient vite oubliés 
et perdus sans cela. Ce sont les découvertes romaines qui dominent. Mais 
pourquoi les appeler belgo-romaines? Outre que le mot est fort dur à pro- 
noncer, on devrait bien une bonne fois renoncer aux termes de gallo-romain , 
belgo-romain, helvéto -romain, etc. Comme préhistorique M. de Loë indique 
des puits et galeries néolithiques d’extraction de silex à Avesnes. M. de 
Loë 1 2 a aussi publié une note sur la fouille d’un large mais très bas 
tumulus de Court-Saint-Étienne (Belgique). Au centre se trouvaient les restes 
d’un bûcher, avec quelques débris de bronze altérés par le feu. Cette créma- 
tion probablement se rapporte au commencement de l’âge du fer. 

11. — M. Tbomas-Marancourt 3 décrit une tête de Bos frontosus , un col- 
lier en pierres percées, une lame d’épée en fer et un vase en poterie tout 
petit, trouvés à côté de quatre squelettes humains, aux environs de Peterbo- 
rougb (Northumptonshire), sous une couche de limon tourbeux d’environ 
1 mètre. 

12. — En Italie, M. A. Taramelli a fait connaître quelques objets préhistori- 
ques existant à Chignolo 4 , province de Pavie. 11 s’agit de vases en poterie et 
d’instruments en silex. Parmi ces derniers il y a une fort belle pointe de 
lance à pédoncule longue de 0 m. 142 et large de 0 m. 044, ainsi qu’une 
pointe en feuille de laurier, forme de Solutré, mais appartenant au néoli- 
thique italien. 

13. — Des objets passons aux habitations. M. P. Castelfranco décrit une 
cabane-puits dans le champ Donegallo , à Vho ( Piadenese ) 5 . 11 s’agit d’un fond 
de cabane légèrement ovoïde qui descend à 3 m. 30 dans le sol, profon- 
deur beaucoup trop considérable pour entrer et sortir commodément. Il y 
avait probablement un fond artificiel beaucoup plus près du sol et un puits ou 
chambre souterraine au-dessous. A Donegallo le puits, presque cylindrique, 
mesure 2 m. 30 de large et 2 m. 39 de haut. Au-dessus sur une hauteur de 

1. Alfred de Loe. Rapport sur les fouilles exécutées par la Société d'archéologie 
de Bruxelles en 1894. Bruxelles, 1895, in-8. 21 p. 

2. Alf. de Loe. Fouille d’une tombelle au plateau de la Quenique à Court-Saint- 
Étienne (Brabant), in-8, 4 p., 2 fig., 1 pl. 

3. Ed. Thomas-Marancourt. De quelques objets protohistoriques trouvés en Angle- 
terre, Fontainebleau, 1894, in-8, 17 p., 4 fig. 

4. A. Taramelli. Di alcuni oggetti preistorici esistenti a Chignolo. Pavie, 
décembre 1894, in-8, 7 p., 1 pl. Extrait Bullet. Storico Pavese, 1894. 

5. P. Castelfranco. Capanna-Pozzo nel campo Donegallo (Vho, Piadenese ). 
Parme, 1894, in-8, p. 147 à 163, 1 pl. Extrait. Bullet. palethnol. ital ., oct. àdec. 1894. 


revue de l’école d’anthropologie 


254 

1 m. il s’élargit progressivement et atteint au sommet un diamètre de 
3 m. 63. C’est là où devait être placé le fond artificiel. Les fonds de cabanes 
italiens forment des villages, M. Castelfranco est porté à croire que chaque 
village avait une cabane à puits. Celle de Donegallo a donné des os d’ani- 
maux, des tessons de poterie ornés et des silex taillés. 

14. — D’après les nouvelles idées de M. Pigorini, qui voit un lieu consacré 
au culte dans les terramares, M. Castelfranco se demande s’il n’en est pas 
de même pour les villages lacustres 1 2 et relève avec soin toutes les pala- 
fittes qui présentent une petite station à côté d’une plus grande. 

15. — Puisque j’aborde les généralités, je vais en profiter pour signaler 
plusieurs remarquables travaux dont je n’ai pu faire mention jusqu’à pré- 
sent. Je commence par un excellent discours sur la marche et les progrès de 
V anthropologie 2 par Robert Munro. C’est un exposé plein d’humour, de savoir 
et d’impartialité. Il y est question de tout, mais principalement des néander- 
thaloïdes de Spy et de la descendance de l’homme. J’ai surtout à remercier 
l’auteur de ce qu’il dit de notre École d’anthropologie. 

16. — M. D. G. Brinton s’est occupé de Y ethnographie protohistorique de 
l'ouest de l'Asie 3 , question qu’il a traitée avec une profonde érudition. M. Brin- 
ton divise tout d’abord les races préhistoriques d’Asie en quatre : 1° les Noirs 
primitifs, Dravidiens ou Négritos; 2° les Hamites primitifs, Cushites; 3° les 
Touraniens, Sibériens ou Chinois; 4° les habitants de l’Asie occidentale 
dont les affinités sont ignorées. C’est cet inconnu que l’auteur cherche à 
découvrir au moyen de la palethnologie, de l’archéologie et de la linguis- 
tique. Il coupe cette dernière race en souches, branches et tribus dont il 
suit et recherche la filiation. Pour ne parler que des derniers étudiés par 
les archéologues classiques et par lui, les Anatoliens ou Hittites, il conclut 
que le « groupe anatolien de l’Asie Mineure est réellement allié aux tri- 
bus gallo-celtiques de l’Europe centrale et a précédé très probablement 
de plusieurs millénaires les migrations des Hellènes en Asie ». 

17. — Après avoir publié de nombreuses monographies ethnographiques 
richement et brillamment illustrées, sur l’Amérique du Nord, M. Otis Tuf- 
ton Mason s’occupe de questions de principes. Il a publié en ce genre divers 
travaux remarquables et très remarqués. Tels sont : Géographie technogra- 
phique ou les relations de l'industrie avec le sol dans les œuvres de l’homme 4 , 
question de l’influence des milieux; Recherche sur les migrations et la nour- 
riture études sur le peuplement de l'Amérique 5 , question de l’alimentation; 


1. P. Castelfranco. Villaggi e necropoli lacustri. Parme, 1894, in-8, p. 81 à 90. 
Extrait Bul. palet, ital ., 1894. 

2. Robert Munro. The Rise and Progress of Anthropology, Edimbourg, 1894, 
in-8, p. 215 à 244, 1 fig. et 1 pl. Extrait Proceedings R. Soc. Edinburgh. 

3. Daniel G. Brlnton. The Protohistoric Ethnography of Western Asia. Phila- 
delphie, 1895, in-8, 32 p. Extrait Proceedings Amer. Philos. Society , mai 1895. 

4. Otis Tufton Mason. Technogeography or the relation of the earth to the 
industries of mankind. Washington, 1894, in-8, p. 137 à 161. 

5. Id. Migration and the food quest. A study in the peopling of America 
Washington, 1894, p. 275 à 292. 

Ces deux brochures sont extraites de Y American Anthropologist. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


255 


Ressemblances d'après l'état de civilisation question des plus utiles qui peut 
faire éviter bien des erreurs de rapprochements. Je l’ai formulée depuis 
assez longtemps en d’autres termes : les mêmes besoins engendrent les 
mêmes objets et les mêmes usages. 

18. — Un autre Américain d’Ellicott-City (Maryland), M. Mac Guire, s’est 
occupé du Développement de la sculpture , notes préliminaires 2 . 

19. ■ — Je suis en retard pour signaler un riche magasin concernant Y Ar- 
chitecture navale du Nord de l’Europe préhistorique 3 4 , par M. G. Boekmer. 
C’est une belle monographie des embarcations découvertes en Angleterre, 
Écosse, Schleswig, Norvège. Elle comprend aussi les navires sculptés sur 
les rochers de la Suède, ceux qui sont représentés dans la tapisserie de 
Bayeux, divers dessins et sculptures, et même les sépultures en forme de vais- 
seau de la Livonie. 

20. — Infiniment plus restreinte est une note de M. K. Cermak, sur des 
antiquités préhistoriques de l'Équateur en Amérique i . Ce sont des objets en 
cuivre dont deux haches. 

21. — Rapprochons des navires préhistoriques du Nord, un charmant 
petit guide, par Herman A. Ring 5 , des Musées du Nord à Stockholm, 
illustré de photogravures. Ces Musées offrent cela d’original que dans les 
jardins qui les entourent on a construit des habitations de toutes les épo- 
ques en commençant par les plus anciennes et les plus primitives. C’est une 
collection de la maison ancienne. 

22. — Nous ne pouvons résister au plaisir de signaler avant de finir cette 
Revue un très beau livre, qui ne rentre pas tout à fait dans notre sujet, mais 
qui bien souvent s’en rapproche beaucoup : Les travaux publics et les mines 
dans les traditions et les superstitions de tous les pays 6 . Il est splendidement 
illustré de 428 figures, dont 3 en couleurs, et de 8 planches. Son auteur 
M. Paul Sébillot a rassemblé dans ce travail des quantités prodigieuses de 
documents classés et exposés de la manière la plus agréable. 

23. — Les morts vont vite. A la longue liste que j’ai déjà donnée cette 
année, il faut ajouter : Eugène Fornier, ancien magistrat, paletknologue 
des plus distingués qui possédait une belle collection préhistorique. Il est 
décédé à Nantes le 1 er mars, à l’âge de soixante-quatorze ans. — Cari Vogt, 
le célèbre professeur de Genève, mort à Plainpalais, le 5 mai, à l’âge de 

1. Otis Tufton Mason. Similarities in culture, Washington, 1895, in-8, p. 101 à 117. 

Cette brochure est extraite de Y American Antropologist. 

2. J. D. Mac Guire. The development of sculpture, a preliminary paper. Washing- 
ton, 1894, in-8, 9 p. Extrait American Anthropol. octobre 1894. 

3. George H. Boehmer. Prehistoric naval architecture of the North of Europe . 
Washington, 1893, in-8, p. 527 à 647. 127 fig. et 17 pl. Extrait Report of the U. S. 
National Muséum , 1891. 

4. Kliment Cermak. Uber prcihistorische Alterthùmer von Ecuador in America , 
in-8, 1 p., 4 fig. Extrait Verhandlungen Berliner anlhrop. Gesellschaft , 10 nov. 1894. 

5. Herman A. Ring. Skansen Och Nordiska Museets anlàggningar a Djurgarden. 
Stockholm, in-12, 110 p., 17 phototypies. 

6. Paul Sébillot. Les travaux publics et les mines dans les traditions et les 
superstitions de tous les pays. Paris, édit. J. Rothschild, 1894, XVI, et 623 p., 
428 fig., 8 pl. 


256 


revue de l’école d’anthropologie 


soixante-dix-huit ans. II a quitté presque simultanément le professorat et 
la vie, poursuivi par la haine de ceux que son savoir, son talent et sa rude 
franchise avaient ameuté contre lui. Ses articles, ses conférences et surtout 
son ouvrage Leçons sur l'homme ont largement contribué à propager la 
palethnologie. 11 était né à Giessen (grand-duché de Hesse). — Enfin Pelle- 
grino Strobel, l’un des premiers explorateurs des terrarnares, codirecteur 
du Bullettino di Paletnologia italiana, né à Milan, en 1821, vient de s’éteindre 
le 9 juin, à Vignale près de Parme. 


Cours d’anthropologie zoologique. — Pierre-G. Mahoudeau, pro- 
fesseur. — L’anatomie comparée de l’homme et des anthropoïdes, sujet du 
cours de cette année, devant montrer que, malgré des ressemblances orga- 
niques voisines parfois de l’identité, aucun primate vivant ne pouvait être 
regardé comme représentant un échelon dans la phylogénie des races 
humaines, il y avait lieu de rechercher si parmi les simiens fossiles il ne 
s‘en trouvait pas quelques-uns qu’on pût considérer comme apparentés à 
une forme humaine atavique. Les documents paléontologiques ont fait 
défaut jusqu’à la découverte des Homonculidés tertiaires de la Patagonie 
(Leçon publiée dans la Revue de l’École, en novembre 1894). Cette recherche 
des formes anatomiques humaines les plus anciennes terminée, on a abordé 
la description du squelette de la tête, comprenant la région crânienne et la 
région faciale. 

Anatomie de l’occipital, du sphénoïde, de l’ethmoïde, du frontal, des parié- 
taux, des temporaux et des os wormiens. Crâne au point de vue général. 
Description des os de la face; vomer, maxillaires supérieurs, os molaires, os 
propres du nez, os unguis, os palatins, cornets inférieurs du nez et maxil- 
laire inférieur. Il y a été ajouté l’os hyoïde qui appartient par la phylo- 
génie à la base de la tête, comme organe vestigiaire représentant l’appa- 
reil branchial osseux des poissons, fait mis en évidence par l’embryologie. 
Face en général. 

Nomenclature craniologique. Points singuliers médians et impairs; points 
latéraux et pairs. Termes servant à définir les principales formes du crâne 
avec la critique de leur abus. Craniométrie. Description des principaux ins- 
truments. Mensuration de la boîte crânienne : diamètres crâniens, courbes 
crâniennes, lignes crâniennes. Mensuration de la face : largeurs, hauteurs, 
mesures orbitaires, nasales, palatines. Mensuration de la mandibule. Indices 
et rapports craniologiques ; leur nomenclature. 

Caractères morphologiques du crâne permettant d’en déterminer le sexe : 



RÉSUMÉS DES COURS DE l/ ANNÉE ÉCOULÉE. 


ÉCOLE 257 

glabelle, courbe frontale, arcades sourcilières, inion, condyles occipitaux, 
apophyses mastoïdes, etc. 

Détermination de l’âge. Division des périodes de la vie. De l’âge chrono- 
logique et de l’âge physiologique. Évolution de la dentition. État des sutures 
du crâne, et époques de leur oblitération par synostose. Atrophie sénile du 
crâne et des alvéoles dentaires. 

Déformations du crâne. Leur classification. Déformations pathologiques; 
causes ostéologiques : plagiocéphalie, crânes réniformes ; théorie de Virchow 
sur les déformations produites par les synostoses prématurées, scaphocé- 
phalie, acrocéphalie, etc.; causes encéphaliques : hydrocéphalie, microcé- 
phalie. Déformations artificielles, volontaires ou ethniques : déformations 
relevées, déformations couchées, macrocéphalie, son historique et son exten- 
sion en Europe occidentale. Dangers des déformations artificielles. Défor- 
mations accidentelles et involontaires. 

Caractères descriptifs de la tête sur le vivant. Morphologie détaillée des 
différentes parties du visage : front, yeux, nez, orifice des narines, indice 
nasale sur le vivant, bouche, lèvres, menton, oreilles, saillie de Darwin, 
mobilité des oreilles. Aspect général des contours de la tête : de profil : 
orthognathisme et prognathisme sur le vivant; de face : visages harmoni- 
ques et visages disharmoniques. Types de la chevelure; classification d’après 
le degré d’ondulation : cheveux droits, ondés, frisés et laineux. Barbe. 
Sourcils. Rides et sillons du visage. De la recherche du type ethnique à 
l’aide de la photographie. 

Cours d’anthropologie préhistorique. — Sous le titre général de 
Problèmes de la palethnologie et de l'histoire , le professeur M. Gabriel de 
Mortillet a pu tout à la fois parler des faits nouveaux qui se sont produits dans 
la science et aborder l’étude d’une série de monuments dont les caractères 
mal définis embarrassent tout à la fois les palethnologues et les historiens : 
tels sont les camps ou enceintes, les tumulus et mottes, les souterrains, les 
mardelles. 

Le professeur, revenu depuis peu de temps de la Bosnie-Herzégovine, où 
il avait assisté au brillant Congrès de Sarajevo, s’est tout d’abord occupé 
de cette belle région, des plus intéressantes au point de vue du préhisto- 
rique et surtout du protohistorique. La Revue ayant publié cette leçon, 
nous n’avons pas à nous en occuper davantage. 

L’ensemble du cours ayant pour but de débrouiller, de bien faire con- 
naître, de ranger méthodiquement et de dater des ensembles de monuments 
sur lesquels on n’a que des idées plus ou moins confuses, il était naturel de 
débuter par des données de classification les plus nettes et les plus précises 
possibles. C’est ce qu’a fait M. G. de Mortillet. Non seulement il a exposé 
son ancienne classification, mais il l’a de plus améliorée et complétée. Le 
Chelléen et le Moustérien représentent un laps de temps immense, il a accepté 
l’Acheuléen, coupure intermédiaire proposée par M. d’Ault du Mesnil. Il a de 
même adopté le Campignyen de M. Ph. Salmon, comme subdivision du 
néolithique. Mais les deux divisions les plus nouvelles et les plus impor- 


258 


BEVUE DE J/ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


tantes sont, d’une part le Tourassien, qui comble l’ancien hiatus qui existait 
entre le paléolithique et le néolithique. Le nom de cette époque est tiré du 
gisement de la Tourasse, dans la Haute-Garonne, gisement qui, ainsi que 
ses analogues, a fourni associés des instruments se reliant aux formes 
quaternaires et aux formes actuelles. L’autre division est le Beuvraysien, 
passage du Marnien au Lugdunien, ou, en termes anciens, du gaulois au 
romain. Cette division a été suggérée par une discussion qui a eu lieu à 
la Société d’anthropologie. Le nom vient du mont Beuvray, dans la Nièvre, 
non loin d’Autun. 

Le premier problème étudié a été celui des sépultures. Le professeur éta- 
blit qu’il n’y avait pas de sépultures pendant la longue période paléoli- 
thique. Les premières sépultures sont néolithiques, mais elles sont devenues 
des manifestations fort importantes. Les demeures des morts étaient alors 
bien plus considérables, bien plus grandioses que celles des vivants, comme 
le démontrent les dolmens. Mais il n’y avait qu’un mode d’ensevelisse- 
ment, l’inhumation. Avec l’àge du bronze, les sépultures disparaissent. On 
ne peut constater que des survivances au commencement de cet âge ou dans 
des régions isolées. Avec le bronze la crémation s’est introduite. Elle était 
si complète que les cendres n’ont pas laissé de traces reconnaissables, ou, 
tout au moins, elles n’ont pas encore été reconnues. L’arrivée du fer a 
ramené les sépultures ostensibles. Mais alors, suivant les lieux, suivant les 
conditions sociales et diverses autres circonstances, on se trouve en pré- 
sence soit d’inhumations, soit d’incinérations. Avec l’inlluence romaine (le 
Lugdunien), l’incinération est devenue presque exclusive, puis les croyances 
chrétiennes ont peu à peu fait adopter de nouveau l’inhumation qui est 
devenue générale pendant la seconde partie de l’occupation romaine, le 
Champdolien. 

Le second problème est celui des tertres artificiels appelés habituelle- 
ment tumulus. Sous ce nom, on confond des monuments fort divers. Le 
professeur les range par catégories. Après avoir écarté quelques petites 
séries peu importantes, il a montré que la grande majorité, la presque 
totalité des tertres artificiels peuvent se grouper en deux grandes divisions : 
les tumulus proprement dits, qui sont des tertres plus ou moins arrondis, 
hémisphériques, contenant et recouvrant des sépultures, et les mottes, ter- 
tres coniques, à sommet tronqué, ce qui fait qu’ils se terminent non en 
voûte, comme les tumulus, mais en plate-forme. En outre, ces tertres à 
plate-forme sont entourés de fossés à la base. On les nomme des mottes. Ce 
sont des travaux de défense. Les mottes sont en général moins élargies à 
la base et plus élevées que les tumulus sépulcraux. 

Les tumulus sépulcraux, qui datent du néolithique, disparaissent à l’âge 
du bronze et deviennent on ne peut plus fréquents lors de l’apparition du 
fer, époque Hallstattienne. Tellement fréquents que dans les premiers 
temps des études préhistoriques en France on a proposé de désigner la 
première époque du fer sous le nom d’époque des tumulus. Ces tumulus 
avaient à peu près complètement disparu lors de l’arrivée des Romains en 
Gaule. Pourtant on en a rencontré en Belgique quelques-uns de lugduniens. 


ÉCOLE 


m 


Les mottes défensives sont beaucoup plus récentes. Elles ont commencé à 
apparaître pendant la période romaine. Mais elles se sont surtout dévelop- 
pées au moyen âge. 

Le troisième problème, les camps ou enceintes , est moins facile à 
résoudre. De tout temps l’homme a cherché à s’abriter dans des lieux et 
positions favorables, et dans l’intérêt de sa sécurité, il a ajouté des travaux 
de terrassement et muraillement aux défenses naturelles que pouvait pré- 
senter le lieu qu’il habitait. Ces travaux de défense ont toujours consisté et 
consistent encore en fossés, en levées de terre et en murailles. Les murailles 
peuvent être maçonnées; dès lors, elles datent au plus de l’occupation 
romaine, la chaux n’ayant été employée en France que depuis lors. Mais 
les murs en pierres sèches, les levées de terre et les fossés, quand ils sont 
seuls, sont bien difficiles à déterminer, étant à peu près les mêmes à toutes 
les époques. Pourtant, M. G. de Mortillet a décrit des camps qui sont certai- 
nement robenhausiens, et il est descendu jusqu’aux camps beuvraysiens, 
nommés aussi oppidums gaulois , très bien caractérisés par d’épais murs en 
pierre sèche, maintenus au moyen de grandes poutres intérieures fixées 
les unes aux autres avec de longues chevilles en fer. 

Le quatrième problème, les souterrains , est encore plus difficile à résou- 
dre, d’autant plus que sous ce nom on a confondu. des choses fort diverses : 
1° de véritables souterrains-refuges, destinés à cacher hommes, meubles et 
vivres en cas de guerre et d’invasion; 2° de simples silos ou greniers sou- 
terrains destinés à abriter et conserver les grains et les diverses récoltes; 
3° des habitations ordinaires de populations plus ou moins nombreuses 
creusées dans des roches peu résistantes, et formant parfois des villages. 
Sur diverses parties de la France on voit encore de ces habitations utilisées. 
Il est bien difficile de dater ces divers genres de souterrains. Ce que l’on 
peut faire, c’est de les classer suivant leur destination. 

Ce cours soude le préhistorique et le protohistorique à l’histoire, qui, 
elle-même, laisse bien des inconnus. Remontant à l'origine de l’humanité, 
l’année prochaine le cours d’anthropologie préhistorique s’occupera des 
premiers temps de l’humanité. 

Cours d’anthropologie physiologique. — M. L. Manouvrier, profes- 
seur. 

l r ° Partie. — Résumé de la doctrine exposée l’année précédente sur les 
sentiments et la connaissance. (Voir à ce sujet les numéros de février, mai 
de la Revue.) — Application de cette doctrine à l’étude du sentiment du 
Beau. — L’idéal. — Rapports du Beau avec le Bon, le Vrai et le Bien. — 
L’émotion, le sentiment, et l’appréciation esthétiques. — Le Beau dans la 
nature et dans l’art. — Les définitions du Beau. — Définition nouvelle. — 
Théorie physio-psychologique de l’esthétique. 

2 e Partie. — De l’expression émotionnelle des sentiments. — La fonction 
psycho-motrice et la fonction d’expression. — Les différents modes d’expres- 
sion chez les animaux et chez l’homme. — L’expression émotionnelle. — 
Examen critique des diverses théories et des principaux ouvrages anciens et 


260 


revue de l’école d’anthropologie 


modernes sur l’expression des émotions. — Théories de[Charles Bell, de Gra- 
tiolet, de Piderit, de Darwin, de Mantegazza, etc. — Mécanisme de l’expres- 
sion mimique de la face : Dnchenne, de Boulogne. — Essai d’explication d’un 
certain nombre de mouvements d’expression et gestes volontaires ou invo- 
lontaires. — Importance des mouvements « symboliques et métaphoriques ». 
L’expression et la physionomie. — La physiognomonie. 

Excursions de 1895. — Gomme complément à leurs cours, MM. G. et 
A. de Mortillet organisent tous les ans pendant la belle saison un certain 
nombre d’excursions. 

Voici le programme de celles qu’ils dirigeront cette année. 

La première a eu lieu le dimanche 7 juillet. On s’est rendu à Reims, où 
l’on a visité le Musée archéologique de la ville et l’Exposition rétrospective 
installée dans les salles du palais archiépiscopal. La journée s’est terminée 
par une conférence de M. Capitan sur 1 v Préhistorique dans le département de 
la Marne. 

Les autres auront lieu aux dates suivantes : 

Dimanche 21 juillet. — Visite du menhir de la|Pierre-Fitte à Villeneuve-le- 
Roi, du menhir de la Pierre-à-Mousseaux à Vigneux, de la Roche-qui- 
Tourne de Lardy, et du dolmen de la Pierre-Levée à Janville. (Rendez-vous 
à la gare d’Orléans, à 7 heures 15 du matin.) 

Dimanche 4 août. — Visite du menhir de Chantecoq à Ymeray et des 
monuments mégalithiques de Maintenon. (Rendez-vous à la gare Montpar- 
nasse, à 8 heures 15 du matin.) 

Dimanche 18 et lundi 19 août. — Angers : visite de l’Exposition rétro- 
spective et du Musée archéologique. Le Mans : visite du Musée archéologique 
et de la Pierre-du-Mans à la cathédrale. Connerré : visite du dolmen de la 
Roche-aux-Fées et du menhir de la Pierre-Fiche. (Rendez-vous à la gare 
Montparnasse le dimanche 18 août, à 7 heures du matin.) 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professein's de l’École, Le gérant , 
A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul Brodard. 


COURS DE PAL ETHNOLOGIE 


LES MOTTES 

Par Gabriel de MORTILLET 


Le sol de la France présente de très nombreux tertres artificiels. 
Ils sont irrégulièrement semés un peu partout, et habituellement 
désignés sous les noms de Tumulus et de Mottes. Ces deux mots, en 
principe, correspondent à deux types tout à fait distincts. En effet, 
ces tertres sont les uns, des monuments funéraires, les autres, des 
oeuvres défensives. Le nom de Tumulus devrait être exclusivement 
réservé pour désigner les tertres funéraires et celui de Motte pour 
indiquer les travaux de défense. Malheureusement il n’en est rien, 
tout au moins dans la pratique usuelle, et la plus grande confusion 
règne, même parmi les fouilleurs et les archéologues. Je vais tâcher 
d’éclairer et de simplifier la question. Les Tumulus étant plus connus 
que les Mottes , je m’occuperai spécialement de ces dernières, m’effor- 
çant d’en présenter une monographie aussi complète que possible. 

Nom. — Le nom de Motte est ancien, mais il a subi de nombreuses 
modifications et il s’écrit encore de plusieurs manières. 

Dans les chartes et autres documents en latin des xn e et xm e siècles, 
nous le voyons sous la forme de Mota et cela sur des points fort 
divers de la France. Nous rencontrons déjà ce mot en 1169 pour dési- 
gner une motte, sur les bords du Petit Rhône, à Saint-Gilles-du-Gard 
(Gard). A Mauguio, dans l’Hérault, la Motte de Gotieux est citée sous 
le nom d’Insula de Mota en 1214 et de Mota de Coytius en 1340. Si 
nous passons dans le Tarn-et-Garonne nous trouvons, à Moissac, la 
Mota Sarrazis dans un document de 1230, et, à Touffailles, la Mota 
de Basins , 1469. Remontant vers le nord, la Mayenne présente le 
nom Mota en 1203 à Châtillon-sur-Colmont, et en 1331 à Saint-Denis 
d’Anjou; l’Eure-et-Loir, à Saint-Georges-sur-Eure en 1297 et à 
Crucey en 1532. Un acte qui n’a qu’un an de différence avec le pre- 
mier que nous avons cité portant le mot Mota , indique une Moteia 
existant, en 1168, à Saint-Bomert (Eure-et-Loir). 

REV. DE l’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — AOUT 1895. 


18 


i262 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Si du latin nous passons au français, les documents de nos Archives 
nous feront assister aux curieuses modifications subies par le mot 
Motte . Les documents écrits montrent dans une seule commune de 
Maine-et-Loire, celle de Saint-Georges-sur-Loire : Mota , 1270, la Mote, 
1297, la Mothe , 1555, actuellement la Motte. Dans l’ensemble du 
département on rencontre en outre Moteia , 1168, et Mota, 1552, déjà 
cités, à Puisaye la Mote, 1410; à divers, la Mothe , 1440, 1525, 1555, 
1586, 1734, et la Motte , 1676, à Coudrav-au-Perche. Dans la Mayenne, 
la fantaisie, linguistique s’est encore plus largement développée. Outre 
les deux Mota , 1205 et 1331, on rencontre : à Brée la Mote de Breye , 
1363; à Contest Lamotte, 1327 ; à Coudray, la Mottenaie ; à Brecé, la 
Motteraie; dans trois autres communes, la Molterie. Dans la Meurthe, 
un titre de 1506 porte la Moutte. A Mirandol (Tarn), il y a des Mou- 
tétos , et à Genouilly (Cher) il y a un Moton , pour petite motte, dont 
les paysans ont fait Mouton. 

Dans le département de la Nièvre, de Soultrait signale 1 la Mote , 3 
la Mothe , 55 la Motte, 2 les Mottes . Dans le Morbihan, Rozenzweig 
indique 25 Motte , 10 Moten et 7 Motten. Ces deux dernières dénomina- 
tions, employées en Bretagne, ne sont pas du breton, mais bien du 
français bretonisé. 

Pour ce qui concerne les noms actuels qui se présentent sous quatre 
formes différentes, Mothe , Lamothe , Motte et Lamotte , j’ai fait un 
relevé des indications contenues dans le Dictionnaire des I } ostes , qui 
donne l’orthographe admise par les municipalités, édition de 1892, 
relevé qui a fourni le tableau suivant : 


Dictionnaire des Postes. 

O 

§ 

Lamolhe. 

CJ 

O 

Lamolte. 

Ain 



1 


Aisne 



5 


Allier 

9 

1 

5 

1 

Basses-Alpes 



1 


Hautes-Alpes 



1 


Alpes-Maritimes 





Ardèche 



2 


Ardennes 





Ariège 





Aube. 



5 


Aude 

1 




Aveyron 

1 




Bouches-du-Rhône 

1 




Calvados 



0 


Cantal 





A reporter 

5 

\ 

25 

1 


G. DE MORTILLET. 


LES MOTTES 


263 


Dictionnaire des Postes. 

O 

O 

O 

S 

C$ 

S 

O 

S 

Lamottc . 

Report 

5 

1 

23 

1 

Charente ' 

2 


4 


Charente-Inférieure 



6 


Cher 



•7 


Corrèze 





Côte-d’Or 



6 


.Côtes-du-Nord 



8 


Creuse 



1 


Dordogne 

S 

1 



Doubs 



3 


Drôme 


1 

4 

1 

Eure 



9 


Eure-et-Loir 



4 


Finistère 

I 

1 

Q 


Gard 





Garonne (Haute-) 

3 

1 



Gers 

9 

2 



Gironde 

21 

3 

1 


Hérault 

1 


1 


Ille-et-Vilaine 



14 


Indre 



2 


Indre-et-Loire 



4 


Isère 



4 


Jura 



1 


Landes 

1 

1 

1 


Loir-et-Cher 

1 


7 

1 

Loire 



3 


Loire (Haute-) 

1 

1 

1 


Loire-Inférieure 


| 

0 


Loiret 

3 


17 


Lot 

6 

2 



Lot-et-Garonne 

12 

3 



Lozère 

2 




Maine-et-Loire 

1 


11 


Manche 



7 


Marne 



4 


Marne (Haute-) 

1 

1 

5 


Mayenne 



1 0 


Meurthe-et-Moselle 





Meuse 





Morbihan 



3 


Nièvre 



7 

i : 

Nord 



H 


Oise 

2 




Orne 



0 

3 


Pas-de-Calais 



2 


Puy-de-Dôme 

1 

1 

1 


Pyrénées (Basses-) 

3 

3 



Pyrénées (Hautes-) 





Pyrénées -Orientales 





A reporter 

84 

24 

214 

4 

Il 






264 revue de l’école d’anthropologie 


Dictionnaire des Postes. 

Mothe 

Lamothe. 

Motte. 

Lamotle. 

Report 

84 

24 

214 

4 

Rhône 

1 




Saône (Haute-) 



2 


Saône-et-Loire 

1 


10 

1 

Sarthe 

1 


8 


Savoie 



7 


Savoie (Haute-) 



3 


Seine 





Seine-et-Marne 

1 


2 


Seine-et-Oise 



3 


Seine-Inférieure 



3 


Sèvres (Deux-) 

3 




Somme 



3 

2 

Tarn 

7 

2 



Tarn-et-Garonne 

0 

1 



Yar 



1 


Vaucluse 



2 

1 

Vendée 

1 


S 


Vienne 



10 


Vienne (Haute-) 





Vosges 





Yonne 

4 


2 


Total 

108 

27 

278 

8 


Sur 421 localités, il n’y en a que 35 où l’article la joint au nom ne 
forme qu’un seul mot, 27 pour Lamothe et 8 pour Lamotte; nous 
n’avons donc pas à tenir compte de cette fantaisie orthographique, et 
nous joignons les Lamothes aux Mothes et les Lamottes aux Mottes . 
L’orthographe Mothe se montre 108 fois et se groupe surtout dans les 
bassins de la Garonne et de l’Adour où elle se montre 78 fois, tandis- 
que dans tout le reste de la France on ne la retrouve que 30 fois. 
L’orthographe Motte est de beaucoup la plus fréquente. Elle se montre 
286 fois. Elle est employée 66 fois 1/2 pour cent dans toute la France, 
excepté dans les bassins de la Garonne et de l’Adour où on ne la 
retrouve que 2 fois. C’est le bassin de la Loire qui en renferme le plus, 
107 à lui tout seul. 

Nombre des mottes. — Les archivistes qui ont publié des Diction- 
naires topographiques de départements ont fait connaître bien plus de 
Mottes que le Dictionnaire des Postes. Pour la Dordogne, de Gourgues 
donne 109 indications de lieux portant le nom de Mothes, ortho- 
graphe du bassin de la Garonne. Dans l’Yonne, Quentin a relevé 
30 Mothe et 15 Motte, 45 en tout. Lucien Merlet a inventorié 19 
La Motte dans Eure-et-Loir; Auguste Mattôn, 40 dans l’Aisne. Rap- 


G. DE MORTILLET. — LES MOTTES 


265 


pelons que le Morbihan a fourni 42 Mottes, Motens et Mottens à 
Rozenzweig. Mais c’est L. Maître qui dans son Dictionnaire topogra- 
phique de la Mayenne a fait la plus belle récolte. Il a relevé 68 mottes 
portant le nom des communes sur lesquelles elles sont situées, 31 avec 
des noms spéciaux, 7 Grandes et 5 Petites Mottes, 7 Hautes et 9 Basses 
Mottes, enfin 6 localités appelées Les Mottes. C’est donc en considé- 
rant les dernières comme des unités, 133 mottes pour un seul dépar- 
tement. Se basant sur ces inventaires on peut estimer de 2 à 3000 les 
mottes de France. 

Ces inventaires sont considérables; pourtant ils ne fournissent pas 
une statistique complète des anciennes mottes, car dans bien des 
localités ces tertres portent d’autres noms, tels que Châtelets , Cas- 
teras, Redoutes , Buttes , Molards , Pogpes. 

Châtelets, casteras, redoutes. — Non seulement certaines molte s 
sont qualifiées de Mottes féodales , de Mottes de château , mais dans 
certaines parties de la France les mottes sont désignées d’une manière 
générale par des noms se rapportant à l’organisation seigneuriale et 
militaire. 

Ainsi, dans le Cher, on les désigne sous le nom de Châtelets. Ce 
nom générique passe dans la Nièvre. Il suffira de citer le Châtelet de 
Cervon, arrondissement de Clamecy, motte des mieux caractérisées. 

Dans le bassin de l’Adour les Châtelets deviennent les Castéras. 
C’est pour cela que le Dictionnaire des Postes y signale si peu de 
Mottes. Paul Raymond qui a publié le Dictionnaire topographique des 
Basses-Pyrénées ne relève dans ce département que 3 noms de La 
Motte tandis qu’il y signale 40 Castera , Casteras , Castérot , Ccistella. 
Dans un acte de 1754 on trouve à Moncin les Castérasses. Le nom de 
Castéra est aussi employé dans les Landes. 

Dans le Tarn certaines mottes sont désignées sous le nom de 
Redoutes , comme à Cabannes-et-Barré et à Lacaune. 

Buttes., molards, poypes. — Le mot Butte a aussi été parfois employé 
pour désigner des mottes, mais toujours d’une manière assez vague. 
C’est ainsi qu’à Bellevesvre, dans la portion de Saône-et-Loire qui 
fait partie du bassin de la Loire, il y a la Butte du Château de la 
Motte. Dans le même bassin on rencontre d’autres buttes, comme à 
Beauregard-l’Évêque (Puy-de-Dôme), à Jouet (Vienne), à Chazelet 
(Indre), à Avor (Cher), à Blois (Loir-et-Cher). En dehors de ce bassin 
on peut citer la Butte-à-l’Écuyer, commune de Vatteville-la-Rue 
(Seine-Inférieure). Quelques véritables mottes ont bien été appelées 
buttes, mais comme ce nom est bien plus souvent encore appliqué à 
des monticules naturels, comme les Buttes-Chaumont et la Butte- 
Montmartre, à Paris, nous devons peu nous en préoccuper. 


266 


revue de l’école d’anthropologie 


Plus importants sont les Molards et les Poypes. Les Molards forment 
un groupe dans le bassin du Rhône. Nous en connaissons 99, ainsi 
répartis : 42 en Savoie, 23 dans l’Isère, 16 dans l’Ain, 8 dans la Haute- 
Savoie, 6 dans Saône-et-Loire, 2 dans le Rhône, 1 dans la Drôme et 
1 dans le Jura. En dehors du bassin du Rhône, il n’y en a que deux, 
de cités, un dans la Loire, l’autre dans la Sarthe. En allant de Lvon 
à Vienne, par le chemin de fer, à peu près à moitié route, on en voit 
un se profilant très nettement, ainsi que son fossé, sur les sommets 
de gauche. C’est une motte détachée de l’extrémité du plateau supé- 
rieur et rehaussée par l’accumulation des terres extraites du fossé qui 
l’isole du plateau. Le Molard de la Tour, à Sagy (Saône-et-Loire), de 
45 mètres de diamètre, haut en 1822 de 8 mètres, avec fossé large de 
7 mètres, est une motte des mieux caractérisées, comme la précédente 
et bien d’autres; pourtant, parfois, le nom de molard a été attribué 
à des buttes naturelles : tel est en Savoie le Molard de Vions, petite 
montagne calcaire, isolée dans la plaine au point où le chemin de 
fer de Culoz à Aix-les-Bains traverse le Rhône. 

Les Poypes ont encore une distribution plus restreinte que les 
molards. Elles sont pour ainsi dire spéciales au département de l’Ain. 
Guigue en indique 97 de ce département dont plusieurs sont citées 
dans des actes assez anciens. Il faut en ajouter 3 disséminées dans 
trois communes du canton de Neuville-sur-Saône (Rhône), communes 
qui faisaient partie de l’ancienne Dombes. 

Il faut encore en ajouter 3 autres du département de l’Isère et 1 de 
Saône-et-Loire, à la Truchère. 

Forme des mottes. — Les mottes sont généralement circulaires, en 
forme de cônes tronqués. Pourtant, il en est d’elliptiques, le grand 
diamètre atteignantjusqu’à quatre fois les dimensions du petit comme 
à Gourin (Morbihan). La motte alors est tout à fait allongée. La 
Butte de Gron (Cher) présente un petit diamètre deux tiers moindre 
que le grand. La motte de Chez-Besson (Charente) et une des 
Redoutes de Cabannes-et-Barré (Tarn) ont le petit diamètre moitié 
moindre que le grand, mais dans la plupart des cas la différence 
entre les deux diamètres est encore moins considérable et par consé- 
quent la forme elliptique moins prononcée. 

Exceptionnellement il existe des mottes polygonales. Celle du 
Bois de la Motte, à Therdonne (Oise), et celle du Château de la Motte, 
à Henrichemont (Cher), détruite en 1872, étaient plus ou moins régu- 
lièrement pentagonales. Les mottes carrées ou tout au moins qua- 
drangulaires sont un peu moins rares; on en cite dans le Cher à Vas- 
selay et à Launay, dans la Charente à Alloue, dans le Calvados à 
Tronquay. 


G. DE MORTILLET. — LES MOTTES 


$67 


Le Tarn-et-Garonne a fourni un type tout particulier, la motte avec 
large gradin à la base. Telles sont la motte de Bouyrolles à Mirabel et 
deux mottes à Montalzat. 

Les mottes étant des cônes ou bien des ellipsoïdes tronqués, leur 
sommet se trouve couronné d’une plate-forme. Cette plate-forme est 
généralement unie. Pourtant parfois, comme à la Motte de Rozet, 
commune de Plessé (Loire-Inférieure), la plate-forme est garnie d’un 
parapet de 0 m ,66 de haut. 

La plate-forme est parfois remplacée par un évidement profond 
comme à la Motte de Anndurchenn, commune de Scaër (Finistère). 
Dans la motte de Rians (Cher), l’évidement est si considérable que 
la motte représente plutôt, d’après Buliot de Kersers, une enceinte 
circulaire formée par un rempart de terre haut d’environ six mètres, 
ayant ISmètres de diamètre d’un sommet à l’autre. Un fossé l’entoure. 

Dimensions des mottes. — Les dimensions des mottes ont été prises 
de deux manières, soit en mesurant le pourtour, soit en estimant le 
diamètre. Les plus grandes comme pourtour, en ne tenant compte que 
des circulaires, sont celles de Lisle (Tarn), 300 mètres; de Savignac 
(Lot-et-Garonne), 260 mètres; le Terrier de la Fade à Courcoury (Cha- 
rente-Inférieure), 250 mètres. Les plus petites : La Roche (Corrèze), 95 
mètres; Baud (Morbihan), 80 mètres; Ormes (Saône-et-Loire), 35 mètres ; 
Therdonne (Oise), 32 mètres et demi. La moyenne de 32 mottes dont 
on a donné la circonférence est de 118 mètres. Nous avons la circon- 
férence de six plates-formes qui donnent une moyenne de 69 mètres. 

Comme diamètre des mottes circulaires, les plus grandes sont : 
Blye(Jura), 300 mètres — il y a probablement une erreur; — Montfaucon 
(Maine-et-Loire), 160 mètres; Yimy (Pas-de-Calais), 110 mètres. Puis 
on tombe de suite à 65 mètres, Buzet (Haute-Garonne). Les plus petits 
diamètres sont Rouilly-Sacey (Aube), 27 mètres; Catheux (Oise), 
26 mètres; Sainte-Montaine (Cher), 24 mètres; Cuts (Oise), 13 mètres 
seulement. La moyenne de 33 diamètres est de 56 mètres. 

Pour le diamètre du sommet ou plate-forme, les plus grands sont 
ceux de Montfaucon (Maine-et-Loire), 80 mètres; Bain (Ille-et-Vilaine) 
et Mouthier-en-Bresse (Saône-et-Loire), chacun 40 mètres. Les plus 
petits, Rouilly-Sacey (Aube), 5 mètres, et les Angles (Corrèze), 3 mètres. 
La moyenne sur 20 mesures est de 19 e ", 50. 

Quant à ce qui concerne la hauteur des mottes, la moyenne de 68 
mesures est de 8 m , 50. 

Voici du reste le tableau de toutes les mensurations que j’ai pu 
relever. 


268 


revue de l’école d’anthropologie 

Dimensions des Mottes. 



, 

, 

i 




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3 



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Q 

Q c« 

te 

i Ain. 






Ambronay. Motte Sarrazine 


i 

30“ 


10“ 



1 

35“ 


Aisne. 


) 




Hargicourt. Motte de Cologne 

130" 




3“ 

Aube. 





Ervy, l re Motte, Croix des Mottes 



50“ 

20“ 

10“ 

| — 2 e Motte 



40“ 

20“ 

10“ 

Rouilly-Sacey. Motte de la Pouille 



27“ 

5“ 

4“50 

Villemaur-la-Tour 



40“ 


6'" 

ïj Calvados. 





Hottot-en-Auge 




16“66 

10“ 

Saint-Martin-de-Bienfaite 




1 6“66 

8“33 

Charente. 






Berneuil. Motte-chez-Besson 


j 

30“ 

i 60“ 


15“ 

iïj Charente-Inférieure. 





Gourcoury. Terrier de la Fade 

250'" 




10“ 

j Cher. 






Avor. Butte de Biou 




10™ 

2“ 






abaissée 

Epineuil 



60“ 


11“50 

Dampierre-en-Crot. Motte-Gaillard . . . 



40“ 


5 à 6“ 

Gron. Butte de Gron 


t 

24“ 

i C) m 

15“ 

i -Mm 


Guerche (la) 



2 

45“ 

’ o5 

5 à 6“ 

Henrichemont. Château de la Motte.. 


100“ 



12“ 

Rians. Domaine de la Motte 

Sainte-Montaine. Motte de Nère 



24“ 

15“ 

6“ 

Vasselay. Bois de la Motte 




carré de 

C24“eôté. 
i 25“ 


Villecelin. Motte de Mazières 




8 à 10“ 

Corrèze. 






Angles (les), l re Motte 



46“ 

3“ 

8“ 

— 2 e moins régulière, allongée. 

115“ 



5 “60 
15“ 

12 à 14“ 

Montgibaut 

120“ 



t 

10“ 

Roche (la) 

95“ 



16“ 

8“ 

Saint-Pardoux-Corbier, La Mothe 

115“ 




8“ 

Côte-d’Or. 






Pain-Blanc 




10“ 

1 . 

7 à 8“ 





22“ 


Rufïey 



40“ 

/ 


Côtes-du-Nord. 





' 

Hénansal. Motte de Durestal 

200“ 



18“ 

20“ 







G. DE MORTILLET. — LES MOTTES 


269 


Creuse. 

Azerables. Motte de Sanbourg 

— Motte de The il .... 
Dordogne. 

Bardou 

Eure-et-Loir. 

Rouvres 

Saint-Ouen. Butte des Plantes 

Haute-Garonne. 
Buzet. Motte des Luquets.... 


( 60'" 
} 1 32“ 
S 54” 
( 92” 


Ille-et-Vilaine. 

Bain. Motte de Cariais 

Montault. Étang des Châteaux 

Sel (le). Motte de Chalonge 

Indre. 

Migny 

Ménétréols-sous-Vatan 

Jura. 

Blye (est-ee bien une motte?) 

Loir-et-Cher. 

Viévy-le-Rayé. Motte de Saint-Mandé. 

— 2 e Motte voisine 

Loire. 

Mauchezal 

Loire-Inférieure. 

Chateaubriant. La Cour de Cherhal. . . 

Plessé. Motte de Rozet 

Touvois 


160” 

132” 


100 ' 


130” 

168” 

120 ” 


Lot-et-Garonne. 

Baleyssagues. Lamothe 

Castillonnès. Motte de la Ferrette 

Gaumont 

Foulayronnes 


120 ” 
152 11 


Lauzun 

Montauriol 


210 ” 

172”70 


Nérac. Motte de Latucor. 
Savignac. La Mothe 

Saint-Léon 

Thouars 

Tourliac 


160” 

260” 

108” 


S S 

g s 


80" 


84" 


t 35" 
( 40" 

30" 
50" 


65" 


125" 


35" 

50" 


300" 


10 à 12 


40" 


48”50 
36” 
41' ”9 7 


54" 


j 20" 

) 40" 


\ 20 " 
} 30" 


24 ’ 


2“50 

abaissée 


15 à 17" 
10 ” 


5” 

4”50 


10 " 


18” 

8”40 


10 ” 

10 à 12“ 
5” 

8 ” 

6 “ 

7 ”4 5 
8 ” 

10“20 
8 à 10" 
3”30 

abaissée 

10 à 11” 
10 ” 

abaissée 

7” 


270 


REVUE DE L'ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


Vianne 

Maine-et-Loire. 

Montfaucon 

Pouanzay 

Vihiers. Moite du Château 

— Motte aux Fées 

Marne. 

Baudemont 

Morbihan. 

Baud 

Gourin 

Nièvre. 

Isenay 

Nord. 

Écluse (l’) 

Oise. 

Catheux 

Cuts. La Montignette 

Lagny 

Therdonne. Bois de la Motte 

Tricot 

Pas-de-Calais. 

Vimy 

Puy-de-Dôme. 

Servières 

Saône-et-Loire. 

Bouhans 

Beauvernuis. Moite des Fourmis 

Mouthier-en-Bresse 

Montret. Motte de Bordeau 

Ormes 

Sagy. Molard de la Tour 

Seine-Inférieure. 

Bures 

Tarn. 

Cabannes et Barré. Les Redoutes (2).. 

— — 2 autres 

Lisle 

Tarn-et-Garonne. 

Montbarlier 


Piquecos 

Puylaroque 

Saint-Porquier 

Vienne. 

Chatain. Motte de Bonnezac. 


Circonfé- 

rence, 

base. 

Circonfé- 

rence, 

sommet. 

Diamètre, 
base. j 

Diamètre, 

sommet. 

Hauteur. 

135 m 



19” 

6” 



160” 

80”’ 

8 à 9” 



55” 

8” 

16” 

200 m 

72” 



18” 

216'" 

28” 



24 m 





\ n m ao 



56”50 

\ 17“35 

80'“ 


• 


3” 


j 

> 20” 





80” 


4”30 



40” 





50” 


5 à 6” 



26” 





13” 


6“50 



40” 


15” 

32 m 40 




4 ”8 7 

180” 







110” 


13” 

120” 




9” 

170” 

30” 






46” 


o m 
O 



43” 

40” 

3” 

120” 




4 m 

33” 




3” 



45” 


8” 





10 à 12“ 


s 

, 20” 


3” 


/ 

1 35” 




j 

i 20“ 


10” 


i 

40” 



300” 






{ 

l 44”50 





> 48” 




j 

i 25“ i 

, 9”33 

7” 


i 

1 34” j 

i 19” 



! 

. 40” 

10” 

12” 


j 

» 40” 




î 

1 50” 



137” 




8 m 


G. DE MORTILLET. 


LES MOTTES 


271 


Fossés. — Le sommet tronqué, ou plate-forme, est un des carac- 
tères distinctifs des mottes. Un second caractère est d’être entourées 
de fossés (fi g. 36). Le creusement des fossés a le plus souvent servi à 
élever la motte. Dans les hauteurs que nous venons de donner, les 
chiffres sont pris à partir du fond des fossés quand ils existent encore, 
car dans bien des cas ils ont disparu, soit par suite des actions atmo- 
sphériques, soit par l’effet de la culture. Certaines mottes avaient même 
des doubles fossés : Montfaucon (Maine-et-Loire), Montigny-en Chaussée 
(Oise), Beauvernois et Mouthier-en-Bresse (Saône-et-Loire). Dans le 
même déparlement, à Saint-Usuge, près du hameau de Charangeroux, 
la Motte-des-Fossés a reçu ce nom par suite du développement des 
fossés qui l’entourent. Enfermée dans un premier fossé circulaire de 


6 mètres de large, elle est encore enveloppée d’un second fossé ellip- 
tique de 18 mètres de largeur, 2 mètres de profondeur et 600 mètres 
environ de développement. A Ormes (Saône-et-Loire), près du hameau 
de la Grosse-Serrée, une motte de 3 mètres de haut et 35 de circon- 
férence, d’après Monnier, était entourée de trois larges fossés. 

Nous avons 26 indications de largeur de fossés qui donnent comme 
moyenne 10 m ,50 en chiffres ronds. Il n’y a que 13 indications de 
profondeur dont la moyenne est 3 m ,78. Mais les fossés étant toujours 
plus ou moins comblés, c’est là un minimun bien au-dessous de la 
vérité. 

Nous donnons ci-joint le tableau par départements de toutes les 
mottes où l’on a signalé d’une manière certaine des fossés. Ces indi- 
cations sont au nombre de 167, réparties à peu près dans toute la 
France. 



Fig. 36. — Motte féodale de Bardou (Dordogne) 


272 


revue de l’école d’anthropologie 


! MOTTES A FOSSÉS 

Largeur 

Profondeui 

Aisne. — Hargicourt. Motte de Cologne. 
Allier. — Bagneux. 

Aube. — Montigny, deux. 

— Rouilly-Sacey. Motte de la Pouille. 

Calvados. — Bonnebos. 

— Bonneville- la-Louvet. 

— Bures. 

— Ecots. 

— Proussy. 

St-Georges-d’Aulnay. 

— St-Germain-de-Montgomery. 

— St-Julien-le-Faucon. 

— St-Martin-de-Fresnay. 

— St-Martin-de-Sallen. 

i — Tronquay. 

— Varaville. 

— Vieux- Pont-en-Auge. 

Charente. — Alloue. 

6 à 8 m 

3 ,n 50 à 4“° 

— Berneuil, Motte de Chez-Besson. 

14 m 

7 m 

Cher. — Avor, Butte-de-Biou. 

6 m 


— Dampierre-en-Crot, Motte-Gaillard. 

HT 

Eau 

— Epineuil. 

15 à 20'“ 

4 m 

— Gron, Butte de Gron. 


10 à 12 m 

— Guerche (la). 

12 à 15 m 


— Henrichemont, Château de la Motte. 

10 m 


— Launay. 

— Rians, Domaine de la Motte. 

Traces 


— Rozay (Détruite, fossés existent). 


Eau 

— Ste-Montaine, Motte de Nère. 

8 m 


— Vasselay, au Bois de la Motte. 

9” 

3“ 

— Henrichemont. 

10 m 


Côte-d’Or. — RufTey. 

Creuse Arrênes. 

— Azerables-en-Berry. 

20 1,1 

l m 80 

Dordogne. — Bardou. 
Eure. — Hardencourt. 
Eure-et-Loir. — Garnay. 
— Illiers. 

— Lèves. 

7 m 


— St-Oreuf. 

Finistère. — Scaër, Motte de Anndurchenn. 
Haute-Garonne. — Buzet. 

Gironde. — D’après Daleau, 17 avec fossés. 
Ille-et-Vilaine. — Chasné. 

10 m 

3™ 

| — Bain, Motte de Cariais. 

— Cintré. 

— Fleurigne. 

— Montault, 2. — 1 fossés doubles. 

— Montgermont. 

— Sel (le). 

— Talensac. 

— Torcé. 

13 m 33 

3 m 33 


G. DE MORTILLET. 


LES MOTTES 


m 


MOTTES A FOSSÉS 

Largeur 

Profondeur 

Indre. — Bommiers. 

— Murs. 

— Vouillon. 

— Migny, Tertre de Luzenay. 

Loir-et-Cher. — Choue. 

— Viévy-le-Rayé, Motte de St-Mandé. 

13"’ 

4 à o 1 ” 

Loire-Inférieure. — Bouguenais 

— Chateaubriant, La Cour de Cheval. 

T" 

3"’ 

— Issé. 

— Plessé. 


Eau 

— Vue. 

Lot-et-Garonne. — Bournel. 

— Castillonnès, La Ferrette. 

Traces 


— Duras. 

— Lannes, 3. 

— Laneson. 

— Savignac, La Motte. 

12 ,u 

4 m 

— Tourliac. 

8"’ 

-m 

Maine-et-Loire. — Montfaucon, fossés doubles. 

— Fuilet (le), détruite. 

Mayenne. — St-Denis-du-Maine. 

Morbihan. — Kervignac. 

— - Moustoirac. 

Nièvre. — Cervon, le Châtelet. 

— Isenay. 

10 m 


— Remilly. 

Nord. — Busigny. 

Oise. — Bonneuil-le-Plessis. 

— Boulogne-la-Grasse. 

— Catheux. 

— Fresnières. 

— Lassigny. 



— Montigny-en-Chaussée, fossés doubles. 

— Therdonne. 

— Tricot. 

Pas-de-Calais. — Aubigny-en-Artois. 

— Avesnes-le-Comte. 

— Barly. 

— Beaufort-Blavincourt. 

— Berloncourt. 

— Camblain-l’Abbé. 

— Cambligneul. 

— Diéval. 

— Liencourt. 

■ — Noyelles-Vion. 

Oppy. 

— Sombain. 

Vitry-en-Artois. 

— Warlus. 

Puy-de-Dôme. — Giat. 

— St-Denis-Combarnazat. 

— Servières. 


Eau 


274 


revue de l’école d’anthropologie 


] MOTTES A FOSSÉS 

Largeur 

Profondeur 

Saône-et-Loire. — Beaulery. 



— Beauvernois, fossés doubles. 

Bellevesvre, Butte du château de la 
jj Motte. 

— Bosjean. 

— Ghapelle-St-Sauveur. 

I; — Flacey-en-Bresse. 

— Frette (la) 

1 — Gigny. 

— Montjay. 

6 m 


— Mouthier-en-Brese, fossés doubles. 

— Ormes, fossés triples. 

gm 


— Sagy, Molard de la Tour, 

j — St-Étienne-en-Bresse. 

— St-Gervais* en-Yallières. 

T" 


— St-Usuge, Charaugeroux, fossés 

S 1<M ' 6 ' n 

2 e 2 m 

doubles. 

— Ternans. 

— Toutenant, fossés doubles. 

— Varenne-St-Sauveur. 

Seine-Inférieure. — Auzouville-l’Esneval, détruite. 

— Beaunay. 

— Belleville-sur-Mer. 

— Bures. 

— Cany. 

H Criquetot - sur- Ouville, Mare des 

2 e 18 U1 


Mottes. 

— Goderville. 

— Gonfreville-Gaillot. 

Motteville-les-deux-Glochers , Motte 
de Bois-Guilbert. 

— Pretot-Vicquemare. 

— St-Wandrille-Rancon. 

— Trouville-en-Caux. 

Seine-et-Marne. — St-Mammës. 

Tarn. — Marzens. 

Tarn-et-Garonne. — Bardigues. 

— Cazes-Mondenard. 

— Gastel-Mayran. 


Eau 

— Montbartier (Valium, Charte 676.) 

— Piquecos. 

10 m 


Vienne. — Chatain, Motte de Bonnezac. 
Haute-Vienne. — Ambazac. 

— St-Méard. 

Yonne. — Champcevrais. 

— Chigy. 

— Sept-Fonds. 

— Thury. 

11™ 

2 m 


G. DE MORTILLET. 


LES MOTTES 


275 


Position des mottes. — - Les mottes se rencontrent dans les positions 
les plus variées. On en voit dans les champs cultivés d’où elles dispa- 
raissent rapidement parce qu’elles gênent la culture, dans les prairies, 
les landes ou friches, les bois. Elles sont même parfois couvertes 
d’arbres. Ainsi à Yianne (Lot-et-Garonne), près du confluent de laBaise 
et du Caleran, il en est une de 135 mètres de tour et 6 mètres de haut 
qui supporte des chênes plusieurs fois séculaires, ce qui montre 
qu’elle est assez ancienne. Les mottes sont et surtout étaient fort nom- 
breuses dans les bourgs, villages et hameaux. C’est ce qui fait qu’il y 
a tant de groupes d’habitations qui portent le nom de La Motte. Par- 
fois elles sont à mi-côte de pentes ou collines, comme la motte de 
Saint-Pardoux Corbier (Corrèze), qui domine un petit affluent de l’Au- 
vezer. 

Puisque l’échelle intermédiaire est remplie, nous n’avons pour 
être bien éclairé qu’à jeter un coup d’œil sur les cas extrêmes. 

De nombreuses mottes sont situées sur les sommets. Nous pouvons 
citer dans le bassin de la Seine la Motte d’Ezy (Eure) sur un des points 
les plus culminants de la colline qui domine la vallée de l’Eure et la 
motte de Saint-Mammès (Seine-et-Marne) séparée du sommet du pla- 
teau par un profond fossé; dans le bassin de la Loire, la Motte aux 
Fées, de Yihiers (Maine-et-Loire), sur un coteau; la Butte de Gron 
(Cher), sur le plateau dont elle est séparée par un fossé de 10 à 
12 mètres en contre-bas, et la Motte du Domaine-Brûlé, à Isenay 
(Nièvre) qui se détache d’un sommet et qui par conséquent n’a de 
fossé que sur trois quarts de son pourtour; dans le bassin des Cha- 
rentes, la Motte-Chez-Besson à Berneuil (Charente), sur le plateau 
supérieur, dont elle est séparée par un fossé de 14 mètres de largeur 
et 7 mètres de profondeur; dans le bassin de la Garonne, motte à 
Savignac (Lot-et-Garonne), séparée d’une arête dont elle est le point 
extrême par un fossé de 12 mètres de large et 4 mètres de profondeur, 
et une grande motte sur la crête des collines de Castelmayran (Tarn- 
et-Garonne); dans le bassin du Rhône, le Molard, que j’ai déjà cité, 
entre Lyon et Yienne, qui, détaché de la crête du plateau, domine 
cette crête de toute la hauteur des terres retirées du vaste fossé qui 
l’isole. 

Des mottes les plus élevées comme position, passons aux plus 
basses. Il en est qui se trouvaient au milieu d’un étang. Rien que dans 
l’Yonne on peut citer Villeneuve-les-Genêts, le Plain-Marchais, l’Étang- 
du-Cuivre. Dans le Pas-de-Calais, la Motte de Boyefîe, à Liévin, s’éle- 
vait sur un îlot au milieu d’un marécage. A Saint-Père-en-Retz 
(Loire-Inférieure) il y a le Marais des Mottes, et à Criquetot-sur- 
Ouville (Seine-Inférieure) la Mare des Mottes, formée d’anciens fossés 


276 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


remplis d’eau. A Villeneuve-lez-Avignon (Gard), une île du Rhône 
porte le nom de La Mothe. Sur le bord de l’Étang des Châteaux, à 
Montault (Ille-et-Vilaine), on voit deux mottes considérables. La plus 
grande, 10 mètres de haut au-dessus du sol, présente une superficie 
d’environ un hectare. Elle est entourée de fossés profonds. La seconde 
séparée par un large fossé est un peu moins élevée et occupe une sur- 
face beaucoup moins considérable. On l’a désignée sous le nom de La 
Redoute, nom que nous avons trouvé dans le midi de la France. Sur 
le bord du lac de Servières (Puy-de-Dôme) existe une motte de 120 
mètres de circonférence et 9 mètres de haut, dont les fossés sont au 
niveau du lac. La motte de Rozet (Loire-Inférieure), sur les bords du 
Plessé, est entourée par les eaux de cette petite rivière. 

Intérieur. — Après avoir étudié les mottes au point de vue linguis- 
tique, après avoir relevé tous leurs caractères extérieurs, il faut main- 
tenant examiner leur intérieur. Les documents ne sont pas aussi 
nombreux et aussi précis que nous le désirerions. Vu leurs proportions, 
les mottes sont très coûteuses à fouiller. D’autre part, comme pro- 
duits archéologiques elles sont loin de satisfaire les collectionneurs. 
Pourtant on possède suffisamment de renseignements pour pouvoir 
tirer d’exactes et importantes conclusions. 

L’étude et les fouilles de mottes ont fait reconnaître que quelques- 
unes sont naturelles. Il suffit de jeter un simple coup d’œil sur la 
Motte de Vesoul (Haute-Saône) pour s'assurer que c’est une colline 
à noyau rocheux. Ailleurs la constatation est plus difficile. Il a fallu 
avoir recours à des fouilles. C’est ce qui s’est produit aux Noires- 
Mottes, près du cap Blanc-Nez à Sangatte (Pas-de-Calais). Il y a là 
trois mamelons assez considérables. Deux ont été explorés en 1864 
par L. Cousin qui a constaté que c’étaient de simples lambeaux ou 
témoins de terrains tertiaires, laissés par les érosions géologiques. 
Pourtant Lejeune, en 1873, ayant fouillé la troisième, dont le sommet 
atteint une altitude de 179 mètres au-dessus de la mer, a remarqué 
que cet observatoire naturel a été occupé à diverses époques. Il a 
rencontré au sommet des débris romains, au-dessous du néolithique et 
enfin plus bas un niveau paléolithique avec silex taillés et os de renne. 
Ce sont là de simples stations successives couronnant un mamelon 
naturel. 

Exposons maintenant le résultat d’une fouille de véritable motte : 
celle de la Motte des Luquets, à Buzet (Haute-Garonne) exécutée par 
Edmond Cabié, vers 1876. Cette motte, avec plate-forme et fossé, con- 
tenait au centre, sur 20 mètres de diamètre, une terre noirâtre mêlée 
de cendres et de charbon avec des traces de foyers à diverses hau- 
teurs, sur une épaisseur qui parfois dépassait 1 mètre. Cette terre noire 


G. DE MORTILLET. 


LES MOTTES 


277 


centrale est entourée d’une espèce de parapet en argile. Les recher- 
ches faites dans la motte et surtout dans les terres noires ont donné 
de nombreux os de bœuf, cheval, porc, mouton, chevreuil, etc. Des 
tessons très nombreux aussi de poterie dont quelques-uns avec bec 
d’écoulement à traverse supérieure; divers objets en métal, surtout 
en fer, parmi lesquels plusieurs lames de couteaux, deux paires de 
ciseaux à lames indépendantes unies par un rivet central, deux fers 
de chevaux minces et festonnés, des carreaux d’arbalète, des clefs à 
anneau et pêne de forme actuelle dont une est forée. C’est là un 
mobilier relativement très récent. 

Ossements. — Le détail de cette fouille montre qu’il y a beaucoup 
d'os d’animaux et d’animaux assez divers, mais il n’y est pas ques- 
tion d’ossements humains. Cette motte n’est donc pas un monument 
funéraire. Il en est de même des autres qui ne renferment que très 
rarement et dans des cas tout à fait exceptionnels des restes humains. 

Ces restes proviennent de ce que les mottes ont parfois été cons- 
truites sur d’anciens tumulus sépulcraux, le tertre des tumulus dimi- 
nuant de toute son importance le travail nécessaire pour élever la 
motte. Philippe Salmon, dans son Dictionnaire archéologique de 
V Yonne, mentionne à Septfonds un tumulus converti en motte au 
moyen âge. Une motte de 14 mètres de haut, à Saint-Eloy (Creuse), a 
donné dans son centre, au niveau du sol, une petite enceinte de pierres 
sèches contenant des ossements humains. Bien au-dessus, à 1 mètre 
environ du sommet, existait une zone de charbon et de blé carbonisé. 

Parmi les mottes, qui exceptionnellement ont fourni des sépultures, 
on doit citer celle de Yimy (Pas-de-Calais), qui renfermait un certain 
nombre de tombes et même un caveau funéraire. Mais on sait que ce 
caveau funéraire est celui des seigneurs de Vimy, dépendant d’une 
chapelle qui couronnait la motte. 

Les ossements d’animaux au contraire abondent dans les mottes. Il 
y en a dans toutes ou à peu près toutes. Ils sont parfois extrêmement 
nombreux. Tholin dit que dans la Motte de Fignac, à Thouars (Lot- 
et-Garonne), on en a recueilli environ deux tombereaux. Ces ossements 
des mottes appartiennent exceptionnellement à du gibier, comme le 
chevreuil signalé à la Motte des Luquets, et habituellement à des ani- 
maux domestiques, surtout bœuf, porc et mouton. De plus les os sont 
toujours cassés. On voit que les animaux auxquels ils appartenaient 
ont servi de nourriture à l’homme. 

Cendres et Charbons. — Les cendres et charbons, en lits ou dissé- 
minés, se montrent en grande quantité dans toutes les mottes. Dans 
celle du Meix-Guillot, à Toutenant (Saône-et-Loire), détruite depuis 
une cinquantaine d’années, il y avait, d’après Monnier, d’épaisses 
REV. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — 1895. 19 


278 


revue de l’école d’anthropologie 


couches de cendres avec charbons. Dans celle de Montauriol (Lot-et- 
Garonne), Magen cite des cendres mêlées de débris calcinés en très forte 
proportion. Au centre, sur une couche de terre brûlée deOm. 012envi- 
ron d’épaisseur, s’étendait une couche de cendres pure de tout mélange , 
épaisse de 0 m. 011. D’après Boisvillette, à Saint-Ouen (Loir-et-Cher), 
la Butte des Plantes, avec plate-forme et fossés, rasée en 1840, était 
composée de couches de terre alternant avec des couches 
de cendres contenant de nombreux ossements. Dans la motte de 
Bagneux (Allier), Pérot signale du charbon disséminé dans l’épais- 
seur de la butte et une légère couche de cendres à environ 1 mètre du 
sommet. Des traces de vitrification ont été observées dans la Motte 
d’Ergué-Armel (Finistère). Le centre de celle de Machezal (Loire) 
était occupé par une enceinte rectangulaire formée de quatre murs en 
pierre sèche, d’une surface de 8 à 9 mètres carrés. Enceinte enve- 
loppée d’un autre mur de 0 m. 50 d’épaisseur en granité entièrement 
vitrifié à l’extérieur, d’après Vaehez. Des foyers s’observent aussi 
assez fréquemment dans les mottes. Les ossements, débris de nour- 
riture, sont souvent calcinés. 

Objets d’industrie. — Gomme objets d’industrie ce qui est le plus 
abondant ce sont les tessons de poterie. Les vases entiers sont très 
rares; dans tous les cas, tessons et vases sont presque exclusivement 
des poteries communes et usuelles. Il en est qui remontent jusqu’à 
l’occupation romaine, mais à l’époque champdolienne, fin de cette 
occupation. Pérot cite dans la Motte de Bagneux (Allier) quelques 
fragments de poterie rouge mat qui sc rapportaient à cette époque. 
Devais mentionne de nombreux fragments de poteries romaines grises 
et noires de la Motte de Montbartier (Tarn-et-Garonne). Le fossé de la 
dite motte est cité sous le nom de Valium dans une charte qui remonte 
à 676. Mais ce qui est le plus souvent indiqué ce sont les tuiles à 
rebords. On en a signalé dans Saône-et-Loire à Gigny et à Toute- 
nant, dans le Nord à Busigny, etc. Ces tuiles peuvent très bien être 
romaines. Les Romains les employaient beaucoup, mais leur emploi a 
survécu à la domination romaine en France; dans tous les cas elles 
sont au moins du commencement du moyen âge. En opposition à ces 
tuiles à rebords il faut placer les carreaux vernissés que Pilloy a ren- 
contrés dans la Motte d’Hargicourt (Aisne). Ils sont beaucoup plus 
récents. Parmi les poteries, il en est aussi un très grand nombre qui 
se rapportent au moyen âge, comme la poterie grise à bec d’écoule- 
ment surmonté d’une barre. 

Dans la motte de Bordeau, à Montret (Saône-et-Loire), on décou- 
vrit plusieurs couches de cendres superposées, avec charbon, débris 
d’armes en fer, un mors et des fers de cheval. Dans celle de Machezal 


G. DE MORTILLET. — LES MOTTES 


279 


(Loire), on a trouvé une ferre noire mélangée de cendres et de char- 
bon, avec une pointe de lance, une pointe de flèche barbelée en fer, 
et un fer à cheval. Dans celle de Gastillonnès (Tarn-et-Garonne), 
d’après Ad. Magen, parmi des débris de toute sorte on a recueilli une 
dizaine de pointes en fer, flèches ou carreaux d’arbalètes, un fer à 
cheval et un mors de bride, enfin une grande quantité de fragments 
de poterie très grossière. Ces citations suffisent pour montrer qu’en 
fait de métal les mottes fournissent surtout des objets en fer parmi 
lesquels les armes dominent. Les carreaux d’arbalètes sont caracté- 
ristiques du moyen âge. Les fers à cheval sont encore plus récents. La 
ferrure ne s’est introduite en France qu’après Charlemagne. Avec les 
armes, il y a des objets très usuels comme les petits couteaux et les 
ciseaux indiqués précédemment. Ces ciseaux à lames indépendantes 
réunies par un rivet, forme actuelle, sont assez récents : ils ne remon- 
tent qu’à partir du bas moyen âge C’est donc au moyen âge qu’il 
faut rapporter l’ensemble de nos mottes. 

Murs et mortier. — Parmi les mottes fouillées ou détruites on en a 
constaté qui ne contenaient pas trace de construction. Il en est quel- 
ques-unes qui, comme celle de Machezal, renfermaient des murs en 
pierre sèche. Mais très fréquemment les mottes renferment encore 
des traces de murs avec chaux et mortier. La présence de la chaux 
prouve qu’elles ne sont pas antérieures à l’occupation romaine. L’étude 
des débris de murailles qu’on y rencontre nous ramène à des dates 
bien plus récentes. 

Assez fréquemment on a constaté l’existence de puits dans les 
mottes. Celle de Bussy-le-Château (Marne) contenait un puits. Dans 
celle de Motteville-les-Deux-Clochers (Seine-Inférieure) existait un puits 
maçonné. Une motte de Ménétréols-sous-Vatan contenait même, 
d’après Émile Barbone, deux puits ainsi que deux autres cavités. 
L’une à la base longue de 2 mètres sur 0 m. 80 de large et 1 m. 40 de 
hauteur; l’autre, presque semblable, était voisine du sommet. Michon 
a signalé à la base de la Motte-Chez-Besson, Berneuil (Charente), une 
galerie qui, partant du bord, se dirige vers le centre sur une longueur 
de 20 mètres, puis se coudant à angle droit se prolonge encore de 
10 mètres. Ces cavités pouvaient être des asiles, des cachettes ou des 
silos à provisions. En effet, parfois on a rencontré du blé en certaine 
abondance comme à Ruffec (Indre) et à Saint-Éloy (Creuse). On 
indique aussi des mottes qui recouvrent des entrées de souterrains* 
comme celles du Catel et de Boulant à Givenchy-en-Gohelle (Pas-de- 
Calais), d’après Terninçk; de Bonneuil-le-Plessis (Oise), d’après Em. 
Woillez; de Berry-Bouy (Cher), d’après L. Martinet; de Giat (Puy-de- 
Dôme), suivant Brouillet. 


280 


revue de l’école d’anthropologie 


Ces mottes entourées de larges et profonds fossés, souvent remplis 
d’eau, aux parois abruptes, très élevées, surmontées d’une plate-forme, 
avec puits et cachettes intérieures, sont évidemment des ouvrages 
militaires, des lieux de défense ou de refuge. Quand elles ne portent 
aucune trace de construction, elles servaient de base à des fortifica- 
tions et habitations en bois. Ar. Bruzard explorant la Motte de 
Ruffey (Côte-d’Or) n’a trouvé ni trace de mur ni débris de tuiles ou 
de briques. Le même fait s’est reproduit un peu partout. La motte de 
Fontenay, commune de Tendron (Cher), qui a été couronnée d’un châ- 
teau fort, était pourtant primitivement une motte simplement en 
terre comme le prouvent les fondations du château qui ne descendent 
pas jusqu’au sol primitif. Pourtant la base de cette motte qui ne 
porte pas trace de construction n’est pas un débris de tumulus puis- 
qu’il n’y a pas trace de sépulture et que la composition est bien celle 
des mottes, terre mêlée de cendres contenant des os d’animaux brisés, 
débris de nourriture. Enfin dans la motte de Castillonnès, que nous 
avons déjà plusieurs fois citée, on a rencontré à 2 mètres de profon- 
deur une couche de terre calcinée deOm. 12 d’épaisseur contenant 
une grande quantité d’ossements d’animaux et de fragments de bois 
noircis par l’action du feu. L histoire, du reste, nous a conservé le sou- 
venir de ces mottes garnies de constructions en bois. Celle de Saint- 
Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire), actuellement détruite, fut établie 
par les ordres de Foulque Nerru, au xi e siècle, afin d’y asseoir une 
tour de bois pour défendre l’Anjou de ce côté contre les entreprises 
de Budic, comte de Nantes. Les tours et châteaux sur motte du 
x c siècle sont représentés dans la tapisserie de Bayeux. Les Bollan- 
distes en ont conservé la description. 

Emploi des mottes. — Les mottes sont le plus souvent isolées, 
pourtant assez fréquemment il en est d’associées à d’autres travaux 
militaires ou à des constructions de vieux châteaux. Citons d’abord 
deux mottes géminées, englobées dans une ancienne enceinte fortifiée 
d’Aubigny-en-Artois (Pas-de-Calais). Elles ont chacune 42 mètres 
de diamètre à la base. La plus haute, 12 mètres, contient des con- 
structions en maçonnerie. L’autre, haute de 9 mètres, ne paraît 
pas avoir été bâtie. Elles sont entourées de fossés. J de Saint-Ve- 
nant, en décrivant l’enceinte ou plutôt les enceintes de Saint-Mandé, 
signale deux mottes avec fossés renfermées dans les travaux d’en- 
ceinte. On pourrait grandement augmenter le nombre de ces 
exemples. 

Fréquemment les mottes étaient partie essentielle des châteaux 
féodaux, supportant des tours comme celle d’Anjou (Isère) sur laquelle 
s’élevait une tour carrée démolie déjà au xvn e siècle, des chapelles 


G. DE MORTILLET. — LES MOTTES 4 281 

ainsi que nous l’avons constaté à la motte de Vimv, mais principale- 
ment des donjons. 

Plus tard, quand les châteaux de plaisance remplacèrent les châ- 
teaux forts, les constructions nouvelles élevées près des mottes ancien- 
nes en prirent le nom. C’est ainsi que dans rille-et-Vilaine on ren- 
contre des châteaux de la Motte à Bi-ielles, Cholun, Ercé-en-Lamée, 
Gennes, Pleugueneuc ; un Manoir de la Motte à Thouric ; un Manoir des 
Mottes à Sainte-Colombe; dans l’Indre un Château de la Motte à 
Lourouer-Saint-Laurent, et à Palluan, etc. 

Au moyen âge la motte supportant le donjon seigneurial était 
devenue l’emblème du pouvoir, aussi était-ce sur cette motte ou auprès 
d’elle que les seigneurs recevaient les aveux de leurs vassaux et ren- 
daient la justice. Cet usage a fait parfois attribuer le nom de Motte 
à des localités qui ne possédaient pas de mottes effectives. Mais ce 
n’est là qu’une rare exception. Les mottes purement nominales sont 
une rare exception; les mottes réelles sont légion. 

De la justice seigneuriale au gibet il n’y avait souvent qu’un pas : 
aussi certaines mottes ont-elles servi de fourches patibulaires. C’est 
ainsi que dans le Cher, à Jars, une motte porte le nom de Butte des 
Quatre Piliers. Dans bien des cas, des croix, des calvaires et même 
des églises ont pris le lieu et place des donjons et des fourches pati- 
bulaires. 

Étranger. — Les mottes ne sont pas exclusivement françaises. Il 
en existe dans divers pays, mais elles sont trop récentes et par con- 
séquent se rattachent trop indirectement à la palethnologie pour que 
nous en poursuivions l’étude au delà de nos frontières. Nous allons 
seulement en citer quelques-unes pour montrer qu’elles sont bien 
caractérisées soit en Suisse, soit en Belgique et même en Autriche. 

Pour la Suisse, il suffira de décrire la Motte du Châtelard, commune 
de Chavannes-sur-le-Veyron, canton de Vaud. Cette motte, détruite au 
moins depuis 1850, a été très bien décrite par Troyon. Elle était 
située près du village au bord d’un escarpement dominant le Yeyron. 
Circulaire, elle avait 38 mètres de diamètre et 7 m. 33 de hauteur; 
entourée de deux fossés en cercles concentriques, larges chacun de 
11 m. 66, sur 3 m. 33 de profondeur. Ces fossés étaient séparés par 
une bande de terrain de 13 m. 33 de largeur, légèrement exhaussée 
au-dessus du sol environnant. La motte proprement dite contenait 
7 à 8 lits de cendres et de charbons superposés, renfermant une quan- 
tité considérable d’ossements d’animaux mêlés à quelques objets en 
métal, parmi lesquels un carreau d’arbalète, un éperon à longue 
pointe en carreau, un fer à cheval ondulé, une clef à anneau et pêne 
analogues aux actuels, forée. C’est un mobilier plein moyen âge. 


revue de l’école d’anthropologie 


282 

Pour la Belgique nous citerons la moite de Bury, province de Hai- 
naut. Elle est placée sur le penchant d’une colline et entourée d’un 
fossé dont les déblais ont servi à la former. Le mot de Bury rappelle 
le moyen âge. 

En Autriche, Much a signalé près de Vienne, sous la rubrique de 
tumulus, trois mottes importantes non fouillées. La première, près de 
Klein Ebersdorf, a plus de 250 pas de tour, hauteur 10 mètres. Elle 
est entourée de deux fossés et de deux murs étagés. La seconde, à 
six kilomètres de la précédente, atteint la même hauteur mais n’a 
qu’un fossé, peu profond, sans rempart circulaire. La troisième est 
formée de trois étages séparés par des plateaux de 5 à 6 mètres de 
large. 

Conclusions. — En résumé, les mottes constituent un groupe de 
monuments très distinct et parfaitement caractérisé. Ce sont des 
tertres artificiels, à sommet tronqué constituant plate-forme. La hau- 
teur est généralement assez considérable, les talus raides, la base est 
circulaire, pourtant parfois ovalaire, entourée de larges fossés remplis 
d’eau dans certains cas 0 Elles sont formées de terre provenant habi- 
tuellement du creusement du fossé, terre mêlée à des cendres et char- 
bons fort abondants, et contenant de fort nombreux ossements brisés 
d’animaux, débris de nourriture, ainsi que des quantités de tessons de 
poterie usuelle et grossière, associés à quelques débris d’armes et 
petits objets d’un emploi habituel. Ce sont évidemment des restes 
d’habitations et d’occupation militaire. Le caractère militaire est 
démontré par les débris d’armes, l’existence de la plate-forme élevée, 
garnie de talus raides, et surtout par la présence des fossés. La posi- 
tion des mottes sur des points élevés, sur les bords d’abruptes, dans 
des positions stratégiques, ou dans des marais et des étangs pouvant 
facilement fournir de l’eau pour remplir les fossés, ne laissent aucun 
doute à cet égard. Le fréquent contact de mottes avec des fortifica- 
tions diverses et des châteaux féodaux vient pleinement confirmer 
cette détermination. 

Les mottes, cônes tronqués avec plate-forme au sommet et fossé 
entourant la base, diffèrent essentiellement des tumulus, mamelons 
hémisphériques sans fossés. Les tumulus sont aussi moins élevés et 
ont des talus bien moins raides. Ces deux genres de monuments dif- 
fèrent aussi par leur destination et leur contenu. Les tumulus sont 
des tombeaux, les mottes des redoutes. Les premiers renferment des 
squelettes humains ou des urnes cinéraires avec mobilier funéraire 
de choix; les autres ne contiennent que des rejets de corps de garde. 
Enfin une différence capitale est celle de la date. Les tumulus, en 
France, descendent tout au plus au début de l’occupation romaine 


ÉCOLE 


283 


(lugdunien), tandis que les mottes n’apparaissent que deux ou trois 
siècles après, vers la fin de cette occupation (champdolien). 

En effet, les mottes ont apparu vers le v e siècle et se sont largement 
développées pendant tout le moyen âge. C’est une œuvre essentielle- 
ment féodale. 


Cours d’ethnographie et linguistique. (Professeur André Lefèvre.) 
— Continuant d’exposer les origines et les croyances des nations qui parlent 
des langues indo-européennes, le professeur a consacré cette année aux 
Ligures, aux Celtes, aux Germains et aux Slaves, à tous ces peuples, divers 
par la race et le génie, séparés par des intérêts divergents, mais reliés par 
de profondes affinités linguistiques et morales, qui, entre le xx c siècle 
avant et le vn e après notre ère, sont venus se superposer, dans l’occident et 
le nord de l’Europe, aux hommes de la pierre polie, aux constructeurs des 
dolmens, et rajeunir dans un bain de sang la décrépitude des civilisations 
antiques. 

Dans un discours d’ouverture qui a été publié, M. André Lefèvre a écarté 
les contradictions apparentes, vainement soulevées entre l’ethnographie et 
la linguistique. Tl a fait voir que les deux sciences, parfaitement indépen- 
dantes dans leurs domaines respectifs, n’en marchent pas moins ici pleine- 
ment d’accord, et surtout que la diversité avérée des types ethniques est 
la preufe la plus forte que puisse alléguer la science du langage en faveur de 
la longue contiguïté et de la commune culture des primitives tribus aryennes 
ou aryanisées. Étant donné, en effet, que les huit familles de langues indo- 
européennes ne dérivent point les unes des autres, mais que toutes se réfè- 
rent à un même vocabulaire fondamental et à un même organisme de la 
grammaire, il suit que les groupes qui parlent ces langues se sont rencontrés 
en un lieu où s’est élaboré l’idiome central dont chacun a emporté l’em- 
preinte, la substance même ; il suit que ce lieu est situé nécessairement 
au point de contact possible entre le rameau oriental et les deux branches 
occidentales, c’est-à-dire aux confins de l’Europe et de l’Asie, quelque part 
vers le haut Indus, la mer d’Aral et la Caspienne. Or c’est vers cette région, 
assez restreinte en somme, que nous ramènent toujours les plus antiques 
données de l’histoire et les vraisemblances les plus concordantes. Plus que 
jamais, M. L. est convaincu que la séparation des Indous au sud-est, des 
Iraniens au midi, des Thraco-Ligures et des Ilelléno-Latins vers l’ouest, 



RÉSUMÉS DES COURS DE L’ANNÉE ÉCOULÉE. 


284 


revue de l’école d’anthropologie 


des Celtes, Germains, Slaves et Lettons dans la même direction mais plus 
septentrionale, s’est accomplie sous la pression de hordes turcomanes ou 
mongoles, Huns et Massagètes, pression dont les Scythes d’Hérodote, au 
v e siècle, gardaient encore le souvenir traditionnel. 

Au surplus, en ce qui concerne l’Europe, l’importation orientale du 
bronze et des animaux domestiques implique, à ce qu’on peut croire, 
l’immigration orientale des gens qui ont apporté le bronze et amené les 
bestiaux. Et il n’est pas douteux que ce mouvement d’Orient en Occident 
n’ait été prolongé, obstiné, assez puissant finalement pour refouler de la 
vallée du Pô dans celle du Rhône, et des Alpes aux Pyrénées, la grande 
nation méditerranéenne, africaine sans doute, des Ibères. Ces Ibères ont 
reculé, au sud (en Grèce et en Italie) devant les Pélasges, au nord (Haute 
Italie et Gaule) devant les Ligures. Les Ligures, brachycéphales bruns, dont 
l’origine est encore controversée, mais que l’érudition si ingénieuse de 
M. d’Arbois de Jubain ville semble avoir décidément rattachés au monde indo- 
européen, poussés par les Thraces et les Illyriens, par les Ombro-Latins, par 
les Etrusques, laissant quelques traces de leur passage sur les deux versants 
des Alpes, depuis l’Adige, et dans les vallées de l’Arno, même du Tibre, et 
jusqu’en Sicile, ont longtemps occupé non seulement le Dauphiné, la Ligurie 
et la Provence, mais, selon M. d’Arbois, tout ce qu’on a depuis appelé la 
Celtique de César, les pays entre Seine et Garonne, les côtes de l’Atlantique,, 
le sud de l’Angleterre et l’Irlande. M. A. L. a recommandé cette théorie à 
l’attention de ses auditeurs. En dehors des considérations linguistiques 
dont on l’appuie, elle s’accorderait avec un fait bien connu, avec la persis- 
tance dans la Gaule centrale, de la Savoie à l’Armorique, en passant par le 
Morvan et les Cévennes, d’une nombreuse population au crâne arrondi, à 
la chevelure foncée, à la stature moyenne et forte, qui diffère essentielle- 
ment du type grand, blanc, blond, dolichocéphale, que les anciens nous ont 
décrit sous les noms de Celtes, Gaulois, Galates, Bolgs, et même Germains. 
Pour ne pas trop rompre avec une habitude consacrée par Broca d’après 
César, on pourrait appeler Pré-Celtes ou Celto-Ligures, la race nullement 
celtique qui en somme constitue plus de la moitié du peuple français. 

Les Celtes, dont les vestiges se retrouvent, grâce aux noms de lieux, de 
rivières et de montagnes, depuis le Bosphore cimmérien peut-être, à coup 
sûr depuis le Dniester, et tout le long du Danube, jusqu’à l’Elbe, au Weser, 
au Rhin, ne sont pas entrés en Gaule avant le vm e siècle, ils n’ont pas y 
atteint la Méditerranée avant le vi e siècle. Dès le v e siècle, ils étaient éta- 
blis — en masses profondes — jusqu’à la Seine, — en bandes conquérantes,, 
en oligarchies féodales — sur tout le reste de la Gaule et sur le centre et 
l’ouest de la péninsule ibérique. Jusqu’au iv e siècle, le siège, le noyau de 
leur puissance, a été la contrée hercynienne, Bohême, Bavière, Saxe, West- 
phalie, entre l’Elbe, le Rhin et le Danube; avec une très grosse arrière- 
garde sur le revers des Alpes (Pannonie, Norique), sur la Save et la Drave, 
enfin sur la rive gauche du Danube, confinant à la Thrace (Scordiques, Tau- 
risques). C’est de Pannonie, et non du Berry, que le fabuleux Bellovèse, fran- 
chissant les Alpes, vint chasser les Etrusques de la vallée du Pô; c’est du 


ÉCOLE 


285 


Tyrol, de la Carinthie et non des bords de l’Yonne, que les terribles Sénons, 
maîtres du Picenum, passèrent l’Apennin pour assiéger Clusium et emporter 
d’assaut Rome naissante; enfin c’est du bas Danube et non pas de Toulouse 
que, sous le nom générique de Galates (variante de Keltaï), les Trocmes, 
Tolistoboïes et Tectosages, jadis alliés d’Alexandre, envahirent la Macé- 
doine, la Thessalie, l’Asie Mineure où ils se fixèrent au m e siècle. Vers cette 
époque, la plupart des tribus celtes avaient quitté la rive droite du Rhin, 
pressées qu’elles étaient par l’expansion germanique. 

Les Germains qui, partie à côté, partie à la suite des Celtes, s’étaient 
glissés le long de la mer du Nord, Bataves, Ghauques, Cinabres, Teutons, 
Angles, Reudinges etc., vécurent longtemps en paix avec leurs puissants 
voisins; le nom des Celtes a passé dans leurs langues avec le sens de héros, 
hcld, de divinité guerrière Hilda , Hildr. L’arrivée d’un second ban germa- 
nique, suévo-chérusque, détermina, évidemment, et la dislocation du monde 
celtique, et l’invasion fameuse des Cimbres et des Teutons, qui révéla aux 
Romains et aux Grecs, pour la première fois, l’existence des Germains. Les 
Germains ne sont pas plus autochtones que les Celtes, et, au temps d’Hé- 
rodote, ils avaient encore des représentants parmi les Scythes, Budins de 
la Caspienne aux yeux bleus, aux cheveux rutilants, Bastarnes et Peucins 
des bouches du Danube. Battus par Marins, refoulés par César, contenus 
au delà du Rhin et du Danube jusqu’à la fin du iv e siècle par Germanicus, 
Marc-Aurèle, Sévère, Aurélien, Probus, Constance, Julien, Théodose, etc., 
ils se virent enfoncés et projetés en tous sens par l’arrivée d’autres nations 
germaines, Gépides, Visigots, Ostrogots, que les Huns poussaient devant 
eux depuis les rives du Tanaïs, du Dniéper, du Dniester et de la Vistule. Au 
milieu du v e siècle après notre ère, toute la zone centrale de la Germanie 
appartient aux Huns, à Attila, à ses fils, puis aux Avars, à des peuples tar- 
tares ou mongols; presque toutes les nations teutoniques sont dispersées ou 
vont entrer dans le territoire de l’Empire, en Gaule, en Espagne, en Italie, 
en Grande-Bretagne, et jusqu’en Afrique. 

Derrière les Huns se sont avancés les Slaves, Antes, Vénèdes, Lugiens, 
Sclavins, que Tacite signalait déjà sur la Vistule et le bas Danube, et qu’Hé- 
rodote a connus sous le nom de Sarinates ou Sauromates, fixés derrière le 
Tanaïs et la mer d’Azov, entre Caspienne et Pont-Euxin, au sud des Budins 
et des Gélons. Les Slaves ne sont donc pas moins orientaux que les Ligures, 
les Celtes et les Teutons. Lamentable odyssée que celle de ces peuples, dont 
le nom signifie gloire et a fourni aux langues romanes les mots esclave et 
esclavage \ Sous le joug des Huns, des Avars, des Hongrois, des Mongols, des 
Allemands, ils n’en ont pas moins pullulé et grandi, de la mer Noire à 
l’Adriatique, des Balkans à la Baltique, couvrant au vm e siècle l’Allemagne 
jusqu’au Brandebourg, à la Lusace et à la Bavière, jetant, à Kiev et à Nov- 
gorod la Grande, les fondations de l’immense empire russe, faisant enfin à 
eux seuls contrepoids aux deux mondes latin et germanique. 

Dans le vaste champ où il s’était engagé, le professeur ne s’est pas avancé 
au delà d’une ligne, inégale et onduleuse il est vrai, mais nettement tracée 
par ce qu’on peut appeler la conquête chrétienne. Du m e au xm e siècle 


286 


revue de l’école d’anthropologie 


environ, les deux orthodoxies, la grecque et la romaine, sans compter 
diverses hérésies, ont mis la main successivement sur les Barbares, et 
enrayé du coup le développement original et libre de leurs institutions, de 
leurs pensées et de leurs croyances. Ce temps d’arrêt dans l’évolution indo- 
européenne marquait naturellement la fin des études entreprises depuis 
quatre ans par M. André Lefèvre sur les origines, les langues, les religions 
des nations aryennes ou aryanisées. 

Nous joignons à cet aperçu trop incomplet le sommaire des vingt leçons 
consacrées en l’année 1894-95 aux Indo-Européens du Nord : 

I. — Origines européennes. Données générales. 

IL — Les Ligures ( Ligues ou Liguses ); ils refoulent les Ibères; sous le nom 
de Sicules, ils remplissent d’abord toute la longueur occidentale de la pénin- 
sule italique; ils occupent le bassin du Rhône, et, contournant la Méditer- 
ranée, ils entrent en Espagne. M. d’Arbois de J. démontre suffisamment le 
caractère indo-européen du parler ligure, et propose d’apparenter aux 
Ligures, même de leur assimiler, toutes les populations brachycéphales 
brunes de la Gaule, de l’Irlande et du pays de Galles. Croyances probables 
des Ligures, leur histoire. 

HL — Les Celtes ( Iieltai , Galatai, Galli); leur long séjour entre le Bas- 
Danube et le Rhin; leurs rapports avec les plus anciennes tribus germani- 
ques. Les Celtes passent les Alpes et conquièrent l’Italie du Nord; ils passent 
le Rhin, et réduisent en servitude les populations, la plèbe , de la Gaule, delà 
Grande-Bretagne et de la péninsule ibérique. L’aristocratie gauloise. 

IV. — Les Gaulois avant César. Informations très incomplètes et très 
récentes des anciens sur les pays situés au nord et à l’ouest du Rhône, et au 
nord de la Garonne. Tite-Live, très postérieur à la coDquête romaine, 
écrivant à une époque où la Celtique primitive est devenue la Germanie, est 
suspect, malgré sa parfaite bonne foi, lorsqu’il donne la Gaule pour point 
de départ aux anciennes invasions gauloises, Conquête de la Gaule cisal- 
pine et de la Celtibérie, formation de la province romaine. 

V. — La guerre des Gaules. Résumé des Commentaires de César. Vercingé- 
torix. 

VI. -—La langue gauloise et les idiomes néo-celtiques : branche kym- 
rique, branche gadhélique. Travaux des celtistes, Gaidoz, D’Arbois, Luzel. 
Concordances sociales, morales, intellectuelles, entre les Celtes et les autres 
Indo-Européens. La famille, la maison, la bourgade, la tribu. Noms des 
objets et des êtres animés. 

VIL — Les druides et le druidisme. Essai de théocratie, auquel la con- 
quête romaine a coupé court en Gaule, mais qui a, semble-t-il, pleinement 
réussi en Irlande et dans le pays de Galles. Les druides, les eubages, les 
bardes, les prêtresses. 

VIII. — Mythologie celtique. La phase animique. Ténacité des supersti- 
tions animales, forestières; les plantes sacrées; les génies, les fées, les 
korrigans; culte des pierres et des eaux. 

IX. — Le panthéon gaulois, reconstitué d’après les inscriptions et les 
épithètes accolées aux noms des divinités romaines. Quel était le Mercure 


ÉCOLE 287 

gaulois 1 L’autel des Nautes parisiens. Teutatès, Esus, Taranis, Belenus, 
Belisama, Rosmerta, Ogmios, Gargantua. 

X. — Origines et croyances de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, d’après 
César, Tacite et les plus anciens monuments littéraires de l’Irlande et du 
pays de Galles. Olympe cambrien : Diana (Janus), Hu-Gadarn, Kéridguenn, 
Gouyon. En Irlande, culte sauvage du Croissant ensanglanté, Cromm- 
Cruach; guerre des Tuatha-Dè-Danann (dieux de la lumière) contre les 
Fomorè (Titans, dieux des ténèbres). Le dieu lumineux et victorieux, Lug, 
patron de tous les Lugdunum. 

XL — Les Germains. Les Budins d’Hérodote. Les Bastarnes du Bas-Danube, 
à la solde du roi de Macédoine Persée ( 11 e siècle). Les Teutons, les Guthons 
qui récoltent l’ambre, déjà connus de Pythéas (iv e siècle). Invasion, ravages 
et défaite des Teutons et des Cimbres, à Aix et à Yerceil. Arioviste et les 
Suèves, d’après César. 

XII. — Les Germains de Tacite. Mérites et défauts, défauts graves, du 
précieux opuscule De moribus Germanorum. Barbarie, état social précaire 
des Germains. Dieux et croyances, qui ne paraissent pas coïncider entiè- 
rement avec le panthéon Scandinave. Culte de Tuisco, de Mannus et de 
Hertha (la Terre). 

XIII. — Lenteur de l’évolution germanique; désarroi et décadence au 
m e siècle de notre ère. Les Gots, qui, en face des Cimbres du Jutland, 
occupaient de temps immémorial le sud de la Scandinavie, repassent la 
Baltique, et vont s’établir, au ni 0 siècle, les uns (Ostrogots) sur le Dnieper 
et la mer Noire, les autres (Visigots) du Dniester au Danube, qu’ils fran- 
chissent souvent. Au iv e siècle, le Hun Balamir, renversant l’empire ostrogot 
d’Ermanaric, précipite les Visigots sur les Carpathes et sur la Médie. Aven- 
tures d’Alaric et des Visigots; la grande invasion de 406 déterminée par 
l’afflux ostrogoto-hunnique. Attila. Théodoric à Pavie et Ravenne. 

XIV. — La mythologie Scandinave et norroise. Heureuse fortune, qui, 
transportant en Islande, à l’abri du christianisme, ce qui restait des tradi- 
tions germaniques, combinées avec les souvenirs des Gots, des Francs et 
des Frisons, nous a conservé l’inestimable trésor des Eddas (xi-xm e siècles). 
Les dieux, les Ases, les Vanes, les Alfes, les Nains, les Iotes; aventures de 
Loki et de Thor. 

XV. — La cosmogonie. L’Arbre aux trois racines. La guerre des Titans. 
Le crépuscule des dieux et la grande bataille, d’après les deux Eddas. Les 
héros vainqueurs du monstre, conquérants du trésor, sont substitués aux 
dieux par la légende. Le Bèowulf anglo-saxon (vn e siècle) est une réduction, 
grandiose encore, de l’éternel combat qui fait le fonds des mythologies 
indo-européennes. 

XVI. — Sigurd et Brunhild dans l’Edda. Sifrit et Crimhild dans les Nibe- 
lungen. Analyse de ce fameux poème. Attila déguisé en une sorte de Char- 
lemagne débonnaire, pour ne pas dire pusillanime, Théodoric le Grand 
devenu Dietrich de Bern. Férocité des mœurs dites chevaleresques à la Fin 
du xn e siècle. 

XVII. — Les Slaves. Ils se dégagent lentement des Scythes, au milieu 


288 


REVUE DE L’ÉCOLE D ANTHROPOLOGIE 


desquels vivaient confondus des Iraniens, des Cimmériens, des Germains. 
Les Sarmates d'Hérodote, première agglomération slave, passent le Tanaïs, 
le Dnieper, et s’avancent le long de la mer Noire vers le Danube, à mesure 
que la Scythie se vide, s’épanche vers l’Occident. Les Yénèdes (Vendes), 
les Lugiens (Polonais), sont connus de Tacite qui les place sur la Vistule. 
Les Croates et Souabes, établis par Héraclius en Thrace, en Médie, en Illyrie 
et en Sirmie; ce sont les Yougo-Slaves. Graduellement, tandis que les 
Polonais se fixent sur la Vistule, les Vendes, les Obotrites, les Tchèques 
occupent la Pannonie, la Lusace, le Meklembourg et la Bohême; ils sont 
contenus par les rois d’Austrasie et les Carolingiens, puis englobés dans 
l’empire germanique, et fort éprouvés par l'invasion magyare. 

XVIIL — Débuts de la nation russe, entre le bassin moyen du Dniéper et 
les lacs Peïpous et Ilmen, vii et vm e siècles. Le noyau primitif de la Russie, 
Kiev-Novgorod, n’atteint ni la mer Noire, ni le Volga, ni la Baltique, ni 
même le golfe de Finlande. Les Varègues, Igor, Sviatoslaf, Vladimir. Les 
Mongols. Ivan le Grand et Ivan le Terrible. La Pologne, la Bohême, bril- 
lantes et fatales victimes de la géographie, l’une sans limites précises, l’autre 
trop étroitement bornée. Les Lata viens, Lithuaniens, Lettons, Borusses (vieux 
Prussiens). Leurs idiomes originaux; leurs luttes avec les chevaliers teuto- 
niques. Distribution et tableau des langues slaves, parlées par environ 
quatre-vingts millions d’hommes. Avenir des Serbo-Croates. 

XIX. — La mythologie slave. Les noms de Perkunas (Pardjanya), dieu de 
la foudre; de Bog (Bhaga), nom générique des dieux, et nombre d’autres 
nous font remonter aux plus anciennes phases de la religion indo-euro- 
péenne, avant la période des Adityas. Dualisme des dieux noirs et blancs 
— révoqué en doute (?) parM. Louis Léger. Péroun (Perkunas), le dieu suprême 
des Russes à Kiev et à Novgorod est renié, à [la fin du x e siècle, par l’étrange 
converti saint Vladimir. La religion baltique, letto-slave : dieux à plusieurs 
têtes. Les croyances slaves ont survécu dans les chants populaires et les 
contes, recueillis aujourd’hui par centaines. Souvenir de l’arbre cosmogo- 
nique; fragments d’aventures célestes, amours du Soleil, de l’Aurore, de la 
Lune, intervention de Perkuns. Adoration du feu, des arbres, des eaux. Ven- 
geances de fleuves offensés. Lutte des morts, des pénates, des nymphes 
(Douchy, Domovoï, Roussalki); charmants récits recueillis par Chodzko. 

XX. — Les Finnois, Fennes de Tacite, Suomi de Finlande. Résumé et 
appréciation du Kalévala , leur grande épopée faite de fragments recueillis 
dans toute la Russie du Nord par Lonnrot, comme l’Iliade et l’Odyssée ont 
pu être construites par quelque assembleur d’antiques rhapsodies. Conclu- 
sion. Certitude de la théorie linguistique et ethnographique indo-euro- 
péenne. Revue des nations qui constituent la grande famille, et qui tour à 
tour, depuis environ trois mille ans, ont pris et conservé l’hégémonie en 
dépit de l’obscurantisme chrétien et du fanatisme buté des musulmans, en 
dépit des triomphes momentanés de peuples intrus. La civilisation indo- 
européenne gouverne aujourd’hui le monde. La Chine seule lui échappe 
encore. 


LIVRES ET REVUES 


J. George et G. Chauvet. — Cachette cV objets en brome découverte à Venat, 
commune de Saint-Yrieix près Angoulême. Angoulême, L. Coquemard, édit. 
1895, in-8, 289 pages, 24 planches phototypiques, 1 tableau et 13 fig. dans le 
texte. 

Grâce à l’active intervention et à la savante collaboration de son prési- 
dent, M. G. Chauvet, la Société archéologique et historique de la Charente 
vient de publier un remarquable travail. Il se compose d'un double rapport 
sur la cachette de bronze de Yenat, près Angoulême, dont la Revue a déjà 
parlé L 



Fig. 37. — Cachette de Yenat. Bouton conique. Fig. 38. — Cachette de Yenat. Applique 

à griffes. 

Le premier rapport, par M. J. George, est un véritable modèle d’inven- 
taire. L'auteur passe en revue tous les objets composant la cachette, les 
classe méthodiquement, les décrit, les mensure et les figure. En effet 
24 planches contiennent la phototypie de 330 de ces objets. C’est une œuvre 
d’observation tout à fait spéciale et des plus soignée. 

Quant au second rapport, le plus considérable, le plus important, c’est 
une œuvre de profonde érudition. Son auteur, M. G. Chauvet, compare ce 
qui a été trouvé à Venat avec tout ce qu’on a signalé ailleurs et déduit de 
ces comparaisons d’importantes données générales. L’inventaire de Venat 
portant 934 pièces entières et plus de 1004 fragments, les comparaisons ont 
pu se faire sur une si large échelle que le rapport de M. Chauvet peut 
passer pour un véritable traité sur l’âge du bronze ou tout au moins sur la 
fin de cet âge, l’époque larnaudienne. 

Pour bien faire comprendre la manière d’opérer de M. Chauvet nous 
allons citer ce qu’il dit d’une forme assez exceptionnelle de boutons : les 

1. Revue mensuelle de V École , 1894, p. 123. 


290 


revue de l’école d’anthropologie 


boulons coniques figure 37. « Forme qui s’est retrouvée : En Savoie, lac du 
Bourget; — en Italie, tourbière de Mercurago; — en Algérie, dolmen de 
Guyotville, près d’Alger; — dans l’Aude, grotte du roc de Buffons. » A 
chaque indication il y a le titre de l’ouvrage et le numéro de la figure à 
laquelle elle se réfère. 

Mais lorsque l’objet est plus commun, comme l’applique estampée à 
griffes, figure 38, les indications débordent. Ainsi pour l’applique figurée 
il y en a trois pages. 

Ces fort nombreuses citations cosmopolites ont suggéré à l’auteur une 
méthode des plus originales. Il applique à l’archéologie, le système employé 
pour les examens. Prenant Yenat pour terme de comparaison, pour chaque 
série d’objet, il attribue aux divers pays un chiffre variant de 1 à r 6 suivant 
que les rapports sont plus ou moins considérables et, faisant le total de tous 
les chiffres, il arrive à apprécier les rapports plus ou moins grands qui exis- 
tent entre la cachette étudiée et les pays divers. Il y a, dit-il, « rapproche- 
ments très intimes pour la Suisse, la Savoie, l’Italie; — moins importants 
pour les Iles-Britanniques, l’Europe centrale, la Scandinavie ; — encore 



Fig. 39. — Cachette de Yenat. Jet de fonte à deux étages. 


moins sensibles pour la Russie et la Sibérie; — presque nuis pour les 
autres parties du monde. » 

M. Chauvet croit qu’il s’agit d’une industrie tout à fait locale et il a une 
forte tendance à rapprocher très étroitement la cachette de Yenat de la sta- 
tion de l’âge du bronze du Bois-du-Roc qui se trouve également dans la 
Charente. Il considère la cachette de Yenat comme étant la pacotille et 
l’approvisionnement d’un marchand fondeur. Puis il entre dans de fort 
intéressants détails sur la métallurgie. Non seulement il considère le cuivre 
mais encore l’étain comme étant indigènes. Ce dernier métal pourrait bien 
venir des mines de Yaulry (Haute-Vienne). Il constate que la cachette de 
Yenat contenait une petite feuille d’or repliée, un objet en fer et un autre 
avec fortes taches de rouille, enfin un autre objet en plomb. Un des carac- 
tères importants des bronzes de Yenat est de contenir dans leur composition 
des quantités très notables de plomb, tellement notables qu’il y a eu certai- 
nement dans bien des cas alliage intentionnel. 

En fait de procédés industriels, M. Chauvet s’occupe des méthodes de 
moulage, de la gravure, de la soudure et des modes de rivage, de la chau- 


VARIA 


291 


dronnerie. Il signale entre autres un jet de fonte à deux étages de six rayons 
chacun (fîg. 39). C’est une pièce des plus intéressantes et nouvelle. Le bour- 
relet inférieur est un fragment de bracelet accidentellement soudé au jet. 

Comme date M. Chauvet, comparant le contenu de la cachette de Yenat 
avec les découvertes italiennes et les données dites étrusques, indique le 
x e siècle avant notre ère, un peu plus ou un peu moins. Nous pensons 
que c’est plutôt plus. 

M. Chauvet possède une magnifique bibliothèque palethnologique, per- 
sonne donc ne pouvait mieux que lui mener à bonne fin le rude travail 
qu'il s’est imposé. Il aime ses livres et les consulte avec amour. S’il y avait 
un reproche à lui faire ce serait de les aimer trop et de les entourer tous 
d’une affection uniforme. Pourtant il en est qui sont plus méritants que les 
autres! L’auteur a accumulé dans son travail comparatif 1071 citations. 
C’est énorme. Finissons par les Tables. M. Chauvet en donne quatre, fort 
bien comprises et fort bien faites. C’est un réel mérite à joindre à tous les 
autres. 


VARIA 


Les cérémonies du thé au Japon. — Le thé fut introduit au Japon, 
vers le ixe siècle de Père chrétienne, par des prêtres bouddhistes. Au début, 
à cause de sa rareté, la culture du précieux arbrisseau et la faculté de 
s’offrir la boisson qu’on prépare avec ses feuilles furent réservées à l’aristo- 
cratie et aux couvents du pays. C’est ce qui explique le motif pour lequel 
l’origine et l’expansion des cérémonies du thé ou tchanoyou sont intime- 
ment liées à la propagation de cette plante au Japon. Les réunions dont le 
thé était le prétexte devinrent bientôt des cérémonies qui empruntèrent 
leurs rites aux solennités religieuses et à l'étiquette des cours. Toutefois, 
jusqu’à la fin du xv e siècle, le cérémonial ne fut pas encore fixé d’une 
manière absolue. 

Certains prêtres recommandèrent l’usage du thé et, pour le boire, préco- 
nisèrent l’emploi de la poterie. C’est à cette prescription sacerdotale qui, 
du fait de ses auteurs, revêt un caractère religieux et s’impose ainsi au 
dévot, que nous devons ces mignons petits pots à thé, hauts de quelques 
centimètres, dus à un artiste du xm e siècle, Toshiro, surnommé, dans l’his- 
toire de la céramique japonaise, le père de la poterie. A la fin du xv e siècle, 
Shouko, prêtre de la secte bouddhique Zenshou, coordonna, sous le patro- 
nage du chef du pouvoir lui-même, Yoshimassa, lettré amoureux des choses 
d’art et grand collectionneur de curiosités, les divers rites relatifs aux céré- 
monies du thé. Sous de semblables auspices, ces cérémonies firent fureur 


m 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


au Japon 1 . Malheureusement on possède peu de détails sur le rituel institué 
par Shouko. Toutefois on peut dire que la céramique ne fut pas oubliée 
malgré la grande faveur dont jouissaient les Jaques auprès de la haute 
société japonaise. Les descendants de Tosliiro, établis à Séto, acquirent 
une renommée qui passa les mers, pour l’art avec lequel ils confection- 
naient les vases en usage dans les cérémonies du thé. 

Diriger une cérémonie du thé devint bientôt une profession exigeant une 
étude spéciale, une pratique constante de la part du maître de cérémonies, 
pour ne pas enfreindre les règles établies. On vit cette fonction se trans- 
mettre de père en fils. Mais le jour arriva où le cérémonial prescrit par 
Shouko fut jugé trop luxueux. Une réaction survint, suscitée par Rikiou 
(1517-1591), d’abord favori du dictateur Nobounaga, puis de Hideyoshi. 
Rikiou afficha son mépris du luxe en ébréchant la poterie dont il se servait, 
pour en diminuer la valeur. R décréta que la simplicité, la pureté du corps 
et de l’esprit constituaient les premiers principes du cérémonial. La céra- 
mique n’en prit pas moins une place de plus en plus énorme dans les pré- 
occupations des artistes japonais. A la fin du xvm e siècle et au début du 
xix e , les cérémonies du thé jouirent d’une recrudescence de faveur qui se 
manifesta par l’apparition d’une pléiade de céramistes trèk adroits dans la 
reproduction des objets anciens de la Chine et du Japon. 

Aujourd’hui, au Japon, les cérémonies du thé sont une simple formalité 
que ravive, de temps à autre, la célébrité du personnage qui y convie ses 
hôtes. Il y. avait utilité à faire connaître aux archéologues et aux ethnographes 
de l’Occident l’histoire de cette coutume si curieuse dont l’influence est incon- 
testable sur les progrès de la céramique japonaise. Aussi doit-on savoir 
gré à M. Emile Deshayes, conservateur adjoint du Musée Guimet pour l’art 
de l’extrême Orient, d’avoir communiqué au monde savant ses impressions 
au sujet d’une cérémonie du thé à laquelle il prit part, en 1889, à la léga- 
tion japonaise de Paris, en compagnie de MM. Guimet et Clemenceau 2 . 

Henri Galiment. 

1. On peut voir, au Musée Guimet, dans la vitrine 8 de la galerie de la 
céramique japonaise, les divers objets utilisés pour le tchanoyou. Cf. L. de 
Milloué, Guide illustré du Musée Guimet , 1894, p. 227. 

2. La Céramique japonaise ; les principaux centres de fabrication céramique au 
Japon , par Ouéda Tokounosouké, avec une préface relative aux cérémonies du 
thé au Japon , par E. Deshayes, Paris, Leroux, 1895. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l’École , Le gérant , 

A. de Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul Brodard. 


COURS DE GEOGRAPHIE MEDICALE 


LE MILIEU EXTÉRIEUR 

Par CAPITAN 


Chargé cette année de suppléer le professeur Bordier, nommé 
directeur de l’École de médecine de Grenoble, j’ai tenu à conserver 
le sujet qu’il avait choisi : le milieu extérieur. Mais avant d’aborder 
l’étude de ce point particulier ressortissant à l’enseignement de cette 
chaire, je voudrais examiner avec vous la façon dont nous pourrons 
concevoir la géographie médicale tout en marchant sur les traces du 
maître éminent qui avait su rendre cet enseignement si plein d’intérêt, 
si nourri de faits, si fécond en aperçus originaux. 

Le terme géographie médicale est généralement pris dans une 
acception beaucoup trop étroite. Comme vous allez le voir, ce n’est 
rien moins que l’étude naturellement très complexe des rapports de 
l’homme malade avec la terre et l’atmosphère. En effet, tout d’abord 
le mot géographie éveille l’idée de surface terrestre avec ses trois élé- 
ments constitutifs, la terre, l’eau, l’atmosphère. Chaque point peut se 
subdiviser à son tour, et vous voyez immédiatement quel vaste champ 
de recherches présente l’étude du sol, des eaux et des gaz atmosphé- 
riques dans leurs rapports avec l’homme, qui est toujours la base de 
nos études. Réciproquement nous devons aussi étudier les rapports de 
l’homme avec chacun de ces trois éléments cosmiques considérés 
sous leurs faces si multiples. 

Ce sera, par exemple, pour le sol, l’étude de sa composition, de son 
relief, de sa configuration générale, de ses productions végétales, 
animales et humaines; pour les eaux, leur composition, leur distribu- 
tion, leurs impuretés, etc.; pour l’atmosphère, sa composition, ses 
variations, ses accidents, ses rapports avec la chaleur, la lumière, etc. 
Et ce ne sont là que quelques points pris comme exemple. 

Au mot géographie est accolé le mot médicale , qui caractérise plus 
spécialement l’ordre des sujets que nous devrons embrasser et indique 
qu’il nous faudra étudier les divers points que nous venons de signaler 

RF.V. DE L’ÉC. DANTHROP. — TOME V. — SEPTEMBRE 1895. 20 


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revue de l’école d’anthropologie 

rapidement dans leurs rapports avec l’homme malade, d’abord. Mais 
la médecine ne se contente pas d’étudier l’homme malade, elle le suit 
avant la maladie, dont elle tâche d’empêcher l’éclosion par l’hygiène, 
par la prophylaxie. Elle recherche aussi les causes qui favorisent 
l’éclosion des maladies et même celles qui, nombre d’années à l’avance, 
préparent les maladies. A ce point de vue, elle doit s’occuper de 
l’évolution, de l’hérédité, de l’ethnographie au point de vue morbide, 
etc. Puis, une fois la maladie terminée, elle suit l’homme qui a été 
malade, elle voit son influence sur le milieu social, sur sa descen- 
dance. Elle cherche à neutraliser cette influence si elle est nuisible et, 
là encore, hygiène, éducation physique ressortissent à son champ 
d’étude et d’influence. 

D’autre part, la médecine suit, longtemps à l’avance, les influences 
morbigènes, et c’est là ce qui constitue l’hérédité morbide, puis l’étiolo- 
gie; elle analyse la façon dont ces influences frappent les individus : 
c’est la pathogénie. 

Mille questions, comme bien on Je pense, doivent prendre place 
dans ce vaste champ de recherches; elles se compliquent singulière- 
ment lorsqu’il faut étudier chaque point dans ses rapports suc- 
cessivement avec chacun des éléments déjà très complexes par eux- 
mêmes que nous avons vus : la terre, les eaux, l’atmosphère. Épidé- 
mies, contagion, infection microbienne, diathèses, hygiène et patholo- 
gie comparées , hérédité pathologique , influence morbigène des 
milieux, etc., constituent quelques têtes de chapitres qu’il nous faudra 
étudier dans les divers lieux, les divers milieux, les divers âges, etc. 

D’une façon générale, chaque phénomène morbide, surtout en patho- 
logie infectieuse, est constitué par deux éléments : l’un intérieur, le 
milieu organique; l’autre extérieur, qui est le plus souvent une cause 
morbide quelconque souvent complexe. Lorsque ces éléments sont en 
présence, s’ils entrent en lutte, cette lutte constitue précisément la 
maladie. Cette considération nous amène justement au sujet de cette 
année : le milieu extérieur. 

On le voit, l’enseignement de la géographie médicale ainsi compris 
dans son sens le plus compréhensif, le plus anthropologique, constitue 
la branche de l’anthropologie qui étudie l’homme malade à un point 
de vue tout à fait général dans ses rapports avec le milieu extérieur 
et dans les modifications qui, de ce chef, se produisent dans son milieu 
intérieur. Elle doit faire des incursions un peu dans tous les domaines 
scientifiques pour en tirer les renseignements qui lui sont néces- 
saires. 

Puisque, cette année, nous devons étudier le milieu extérieur, exa- 
minons tout d’abord ce que peut comporter l’étude d’un pareil sujet. 


CAPITAN. 


LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


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Bertillon père, le premier titulaire de cette chaire, considérait ce 
sujet comme tellement vaste qu’il avait proposé de créer une science 
spéciale qui lui serait exclusivement consacrée; il avait proposé de la 
nommer la mésologie. Vous voyez donc que le sujet auquel nous 
devons consacrer notre enseignement cette année pourrait à lui seul 
constituer une science spéciale, c’est dire que, certes, nous ne pourrons 
l’épuiser en une année, même en ne faisant que l’effleurer légère- 
ment. 

Un coup d’œil rapide jeté sur le cadre seul dans lequel on peut faire 
rentrer les faits si nombreux qui ressortissent à notre sujet, vous 
montrera combien Bertillon avait raison. 

Tout d’abord nous pourrions chercher une définition du milieu 
extérieur. Je vous ferai grâce de toutes celles que nombre d’auteurs 
ont imaginées. Nous ne retiendrons que celle d’Hegel : « Le milieu est 
toute quantité déterminée de l’espace où se trouvent les rapports réci- 
proques, les éléments nécessaires à la production d’un phénomène 
vital; — par rapport à ce phénomène tout le reste est milieu. » 

Si nous appliquions cette définition dans toute sa rigueur, nous 
constaterions d’abord qu’il existe certains éléments indispensables à 
la production de tout phénomène vital, ce sont les cellules. On pour- 
rait donc dire : tout ce qui est contenu dans la cellule est le lieu 
intérieur ; tout ce qui est hors de la cellule est le milieu extérieur. 
Cette manière de voir est vraie d’une façon absolue, histologique, mais, 
à un point de vue plus général, on peut lui donner plus d’extension et 
dire : tout ce qui fait partie de l’organisme vivant constitue le milieu 
intérieur, tout ce qui est en dehors de cet organisme fait partie du 
milieu extérieur. C’est de cette façon que nous comprendrons et que 
nous définirons le milieu extérieur. 

Nous laisserons donc de côlé, pour le moment tout au moins, 
l’étude du milieu intérieur qui comporte trois chapitres considérables : 
la cellule, les humeurs, et les tissus. Dans ces chapitres, il faudrait envi- 
sager nombre de questions de haute importance : d’abord la genèse de 
la cellule, son évolution, ses transformations, sa structure, ses espèces, 
sa pathologie, etc., ce qui amène à l’étude de l’hérédité, de la nutrition 
intime, de la pathologie cellulaire, etc., etc. Pour les humeurs, il y 
aurait lieu, à tout le moins, d’examiner leur constitution, leurs fonc- 
tions, leur rôle à l’état normal, à l’état pathologique, dans les intoxi- 
cations, dans les infections, et bien d’autres questions encore. L’étude 
des tissus nous présenterait nombre de points non moins importants. 
Et pourtant ce n’est là qu’un faible aperçu de la complexité de ces 
sujets si multiples. 

Mais je ; ne veux pas insister sur ce sujet; ce sera pour nous, je l’ès- 


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revue de l’école d’anthropologie 


père, la tâche de l’avenir. Nous devons actuellement, dans notre 
enseignement de cette année, étudier l’autre face de cette question du 
milieu : le milieu extérieur. 

Le milieu extérieur entoure, enveloppe tout objet, tout être. Il en 
subit l’inlluence, réagit à son tour, puis agit sur le milieu intérieur. 
Vous voyez immédiatement la complexité de cette influence cyclique : 
le milieu agissant sur l’être, l’être sur le milieu, puis celui-ci de nou- 
veau sur l’être et indéfiniment, suivant des mécanismes autrement 
complexes que ne l’indique ce simple schéma. 

L’influence du milieu extérieur sur l’évolution et le façonnement 
des êtres vivants ainsi comprise est la base de la théorie transformiste 
dont l’évidence saute aux yeux. Rien qu’à ce point de vue vous voyez 
quelle en est l’importance 

D’une façon très générale, nous diviserons, en l’envisageant surtout 
à notre point de vue anthropologique et médical, l’étude du milieu 
extérieur en : 1° milieu cosmique; 2° milieu individuel; 3° milieu social; 

A 0 MILIEU ETHNIQUE; 5° MILIEU PSYCHOLOGIQUE. 

Il va de soi que, forcément, nous devrons faire quelques incursions 
sur le territoire du milieu intérieur, les relations entre les deux 
milieux étant tellement intimes que, même par l’artifice de la classi- 
fication, on ne peut les séparer complètement. 

1° Le milieu cosmique constitue un chapitre fort important; il pré- 
sente nombre de points à étudier : Y atmosphère d’abord, en elle-même, 
sa composition si complexe, ses variations, ses modalités diverses, sa 
constitution, ses influences si multiples sur l’être vivant à l’état 
normal et lorsque celui-ci, du fait de l’action directe ou indirecte de 
l’atmosphère, est devenu malade, son action sur la maladie, etc. — La 
lumière a une action très active aussi qui se manifeste de mille façons 
différentes. En physiologie, en pathologie, en microbiologie surtout, 
nous verrons sa très grande importance. — La température est un 
facteur physiologique et pathologique de premier ordre. L’étude un 
peu détaillée que nous en devrons faire nous montrera par quels 
mécanismes complexes et variés la chaleur d’une part, le froid de 
l’autre, agissent puissamment sur les êtres vivants. — L'humidité joue 
aussi un rôle important en physiologie et en pathologie. Nous ver- 
rons combien complexe est l’action de l’humidité et celle de la séche- 
resse sur le. constitution et le fonctionnement de l’organisme et aussi 
sur la série des êtres vivants et surtout des organismes pathogènes. — 
Le vent constitue aussi un facteur cosmique d’une certaine importance 
dont nous aurons à nous occuper; il se relie à l’élude des impuretés 
chimiques et solides de l’atmosphère. — L 'électricité, enfin, a une 
influence grande aussi ; l’être vit, baigne dans un milieu électrique 


GAPITAN. 


LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


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constant; un phénomène organique ne peut se produire sans qu’il y 
ait genèse d’électricité; c’est une des grandes modalités de la force 
avec la lumière et la chaleur. — La fulguration constitue également 
un intéressant chapitre de pathologie générale et sociale. 

Le milieu géologique et géographique peut aussi fournir d’intéres- 
sants sujets d’étude, tels que la constitution du sol, ses rapports avec 
le régime des eaux, avec la végétation, avec les êtres qui y vivent, 
puis son relief, sa position à la surface de la terre. A ces groupes 
de faits correspondent l’étude de l’altitude, du climat, les rapports, 
entre autres, de l’homme et du sol toujours, bien entendu, au point de 
vue spécial de nos études : hygiène, étiologie et pathologie surtout. 

2° Le milieu individuel, tout au moins dans ses manifestations exté- 
rieures, présente une série de points importants à étudier. L’hérédité, 
la genèse, l’évolution, la nutrition, la disparition, les transformations 
chimiques ultimes de l’être humain soit en l’état normal, soit en l’état 
de maladie, les viciations de ces diverses manifestations de la vitalité 
humaine sont autant de sujets généraux que nous devrons étudier, 
sans oublier nombre d’autres points qui ressortissent aussi à notre 
sujet d’études. 

3° Le milieu social est la synthèse des manifestations extérieures 
du milieu individuel, et on comprend combien complexe est son 
étude en envisageant seulement l’ordre de faits que comporte notre 
enseignement. Habitudes, mœurs, conditions sociales, professions, 
alimentation, vêtement, habitation, hygiène sociale, épidémies, endé- 
mies, etc., etc., sont autant de sujets qu’avec bien d’autres d’ailleurs il 
nous faudra aborder. 

4° Le milieu ethnique est l’extension du milieu social, c’est l'étude 
comparée de ce milieu dans les divers pays. Nous devrons ainsi, parmi 
d’autres points encore, étudier les races, climats, habitat, acclimate- 
ment, immunités et prédispositions morbides, pathologie ethnique, 
hygiène et pathologie comparée des races, etc., en nous plaçant tou- 
jours à notre point de vue de médecine générale. 

5° Le milieu psychologique constitue une synthèse particulièrement 
délicate dérivant de ces causes multiples. C’est un ordre de faits très 
intéressants et dont un grand nombre doivent faire l’objet de nos 
investigations : moralité, criminalité, qualités ou défauts individuels 
et sociaux, suggestion, etc., sont autant de points de psychologie qui 
méritent d’être étudiés au point de vue médical. 

Vous le voyez, l’étude du milieu extérieur comporte une foule de 
sujets fort divers et dont l’importance médicale est grande. Et encore 
par un artifice d’amlyse, nous ne considérons à la fois qu’un seul 
ordre d’influences extérieures agissant en même temps sur l’être 


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revue de l’école d’anthropologie 


vivant. En pratique, les milieux divers agissent simultanément, réagis- 
sant les uns sur les autres, sont souvent influencés à leur tour par les 
sujets qui y vivent. Ces sujets constituent même, par diverses de leurs 
manifestations vitales, de véritable milieux qui réagissent à leur tour 
sur les milieux cosmiques et sont également modifiés par eux. Tel est 
le cas pour le milieu social. 

On voit donc quelle extrême complexité présente la question du 
milieu extérieur et sous combien de faces diverses et multiples elle 
devrait être considérée. Bertillon père avait bien raison : la mésologie 
est une science, mais une science qui n’existe pas encore. 

Nous tâcherons de planter quelques jalons sur ce terrain encore 
peu exploré en nous plaçant au point de vue général et spécial qui 
est le nôtre : le point de vue médical. 

Dans le courant de cette année nous avons commencé l’étude de 
quelques points du milieu extérieur ressortissant au milieu cosmique 
et surtout météorologique. Nous les résumerons d’une façon succeinte. 

L’air, de par sa composition, agit de façons très variées sur l’être 
humain : l’oxygène, l’azote, l’acide carbonique, l’argon, la vapeur 
d’eau et les gaz nombreux accidentels ont des actions très diverses, 
des rôles particuliers; l’oxygène, par exemple, est l’élément indispen- 
sable à toute vie. Un adulte en absorbe 750 grammes ou 530 litres en 
24 heures. Mais s’il est en quantité insuffisante, il détermine toute la 
série des troubles anoxémiques qu’on rencontre dans les professions 
confinées, alors que le sujet n’a pas assez d’oxygène à consommer 
comme aussi lorsque, du fait d’une diathèse, l’individu n’est plus 
capable de fixer assez d’oxygène. Inversement l’oxygène en excès, 
sous pression, est un toxique qui peut tuer des êtres d’une organisation 
complexe ou atténuer les microbes. Ce qui nous démontre que, de 
par l’oxygène en moins ou en trop, on peut être aussi malade au 
sommet d’une haute montagne où l’air est raréfié que dans une cloche 
à plongeur où l’air est comprimé. 

L’azote est un gaz mystérieux, son frère jumeau l’argon va peut- 
être nous révéler son rôle jusqu’à présent presque complètement 
ignoré. Il peut bien, au contact de la vapeur d’eau, se transformer en 
ammoniaque sous l’influence des décharges électriques puissantes, de 
la foudre. Cet ammoniaque à son tour, élaboré par des ferments 
vivants, peut se transformer en matière organique azotée. Le peut-il 
directement sous l’influence de réactions purement chimiques? Les 
récentes recherches de Grimaux semblent le démontrer. La matière 
vivante peut-elle ainsi se créer? Grosse et grave question, non encore 
résolue d’ailleurs. 


GAPITAN. — LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


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L’acide carbonique, résidu de la respiration, produit aussi par les 
combustions artificielles, n’est dans l’air à l’état ordinaire qu’au taux 
de 4 dix-millièmes. Sa toxicité est d’ailleurs faible ; on peut, sans incon- 
vénient, respirer un air contenant 40 0/0 d’acide carbonique et 60 0/0 
d’oxygène. Ce mélange détermine simplement de l’anesthésie, comme 
Ozanam, Bert et Grehant l’ont montré. 

L’oxyde de carbone, qui n’est heureusement qu’à l’état de traces 
dans l’air à l’état ordinaire, est un dangereux toxique. A la dose d’un 
quatre-centième, il détermine déjà des accidents graves chez l’homme. 
L’étude de son action si subite, si immédiate, des accidents si parti- 
culiers de l’intoxication oxycarbonée nous a retenus quelque temps. 

A côté de ces poisons chimiques de l’air, les poisons vivants de 
Brown-Séquard, qu’exhale tout être respirant, ont mérité une mention 
un peu étendue. Quant aux solides de l’air, leur étude a été faite plus 
tard avec celle du vent. 

La vapeur d’eau, enfin, est indispensable dans l’air qu’on respire à la 
dose de 242 dix-millièmes en volume d’après Dalton. Les gaz acciden- 
tels de l’air, qui souvent sont des gaz sociaux : hydrogènes protocar- 
boné, sulfuré, arsénié, ont des actions toxiques suivant les circons- 
tances et déterminent des accidents variés. 

Enfin la pression de l’air, soit en plus, soit en moins, détermine des 
troubles divers, tenant à l’excès ou au défaut d’oxygène qu’il ren- 
ferme. Ces deux points nous ont arrêté quelque temps, ce qui nous a 
permis de passer une revue rapide des quelques accidents célèbres en 
l’espèce, tels que celui du ballon le Zénith, ou des faits récents, tels que 
l’augmentation soit absolue, soit relative, des globules rouges chez les 
sujets aux altitudes élevées ou en état d’anoxémie, ou encore des 
accidents si particuliers, surtout ceux du système nerveux, qu’on 
observe chez les plongeurs de fArchipel. 

La lumière est un puissant facteur de vie, mais elle aussi ne doit 
être ni trop, ni pas assez forte. Insuffisante, elle diminue la vitalité des 
êtres supérieurs; excessive, elle devient pathogène et peut même tuer 
ou tout au moins considérablement atténuer les microbes. En histoire 
naturelle son influence est bien curieuse sur l’évolution et la morpho- 
logie des yeux ainsi que sur les pigments. L’observation des caverni- 
coles qui est toute récente a fourni d’intéressants renseignements sur 
ce point. Les cavernicoles sont le plus souvent des insectes qui se 
sont adaptés à ce milieu spécial en perdant leurs yeux qui leur étaient 
devenus inutiles, en se dépigmentant et en présentant un perfection- 
nement très grand de leurs organes tactiles. 

En pathologie, nombre de maladies peuvent être produites ou au 
moins aggravées par l’obscurité : tel est le cas pour l’anémie idiopa- 


300 


REVUE DE L ECOLE D’ANTHROPOLOGIE 


thique, la tuberculose, etc. En excès, la lumière est un excitant puis- 
sant d’abord, mais qui peut finir par altérer le système nerveux. 

La température est un facteur du milieu extérieur fort important; 
comme pour toutes les influences cosmiques, tandis qu’elle est utile à 
dose moyenne, son excès : la chaleur, ou son insuffisance : le froid, sont 
également nuisibles, mais de façons différentes et à des taux également 
variés. 

C’est, ainsi que l’existence est presque impossible dans un milieu 
dont la température est constamment de 10 à 15 degrés au-dessus de 
la température normale de 37°. Dans un milieu même à 37° on 
éprouve un très réel malaise. Au contraire on éprouve du bien-être 
dans un air à 15°; on tolère aisément un froid de quelques degrés 
au-dessous de zéro et nombre d’explorateurs des régions circumpo- 
laires ont supporté pendant des semaines des froids de — 50° et 
même — 60° (Expédition anglaise au pôle, en 1875). La température 
est donc un puissant facteur de vie. Si, au commencement des temps 
quaternaires, l’elephas antiquus, l’hippopotamus major et le rhino- 
céros Merckii ont disparu dès le début de l’époque aeheuléenne, c’est 
qu’à la température chaude de l’époque chelléenne succédait une 
température froide et pluvieuse à laquelle ils n’ont pu s’adapter. 

La chaleur élevée agit à l’état normal sur les téguments extérieurs, 
altère le fonctionnement cardiaque, exagère beaucoup celui du foie, 
suscite le développement de nombreux microbes dont plusieurs inti- 
mement liés à la chaleur elle-même, au climat, tel celui de la fièvre 
jaune qui, en cultures virulentes à Rio de Janeiro, s’atténue dans les 
mêmes cultures dès qu’il est en France pour reprendre sa virulence 
lorsqu’on le ramène à son pays d’origine. 

En dehors de son action permanente, la chaleur peut déterminer de 
gra ves accidents, autrefois englobés sous la même rubrique et qui pour- 
tant sont différents : le coup de chaleur et le coup de soleil. Le coup 
de chaleur agit surtout par l’élévation de la température. Il se produit 
dans ce cas des altérations musculaires variées, des modifications 
profondes dans la structure et le fonctionnement des globules rouges, 
des destructions dans le système nerveux et dans le cerveau. Dans 
l’insolation, l’action semble être plus locale et porter plus spéciale- 
ment sur le cerveau. Vallin. a pu en reproduire la symptomatologie en 
faisant circuler de l’eau chaude dans des tubes de caoutchouc entou- 
rant la tête d’un chien. Ces symptômes sont surtout d’ordre nerveux. 

Tout autre est l’action du froid. Tandis que la résistance à la chaleur 
de tous les êtres est faible, la résistance au froid est parfois extrême. 
Des poissons, des grenouilles ont pu être emprisonnés dans des blocs 
de glace pendant bien des jours et revenir ensuite à la vie. Des 


CAPITAN. — LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


301 


hommes même ont pu rester enfouis sous la neige pendant plusieurs 
heures (vingt-six heures, soldats autrichiens au Mont-Genis, en l’an X), 
huit jours (femme ensevelie sous la neige, cas de Reve), douze jours 
même, d’après Krajewsky, dans le cas de ce Russe enfoui sous une 
voûte de neige avec son traîneau et son cheval. Or, dans tous ces cas, 
les sujets ont pu encore être rappelés à la vie. 

Le froid a une action puissante sur les êtres vivants; c’est un fac- 
teur fort actif du milieu extérieur. Sous son influence, les animaux 
modifient leur pelage, changent'leur mode de vie, émigrent même, ou, 
pour lui échapper, s’endorment d’un sommeil hibernal. Le fait récent 
observé à Pittsbourg est bien suggestif. Des rats ayant pu s’adapter 
dans des magasins frigorifiques obscurs, on est arrivé, non sans peine, 
à y acclimater des chats qui, après peu de générations, modifièrent 
leur pelage, leur queue, leurs poils des cils et des moustaches des- 
tinés au tact. 

Chez l’homme, l’abaissement même delà température interne peut 
être très grand sans que pour cela le sujet succombe. Peter a observé 
une température rectale de 26°, Parrot même, une de 21°, et ces gelés 
ont pu être rappelés à la vie. Contrairement à la chaleur, le froid 
resserre les vaisseaux, ralentit le pouls, agit vivement sur le système 
nerveux. Lorsque pourtant le froid atteint un degré purement expé- 
rimental, 130° par exemple, comme dans les expériences de Pictet, 
il peut avoir sur l’organisme des actions toutes particulières (par 
exemple : action eupeptique observée par Pictet). 

Le froid peut également déterminer des accidents aigus qui sont 
fort variés. Ce peut être d’abord les gelures simples variables dans 
leur intensité comme les brûlures, puis des accidents viscéraux et 
cérébraux : des congestions, des destructions vasculaires, d’où hémor- 
ragies, puis des gangrènes. Quelquefois les accidents sont brusques : 
c’est le coup de froid. Il en est des exemples tristement célèbres : 
celui par exemple du passage de la Bérézina, où le froid de l’eau à 
moitié congelée fit mourir brusquement un grand nombre de soldats 
français. Larrey a laissé de magistrales et émouvantes descriptions 
de cette terrible action du froid, durant la retraite de Russie. Desge- 
nettes trace ainsi le tableau du coup de froid presque foudroyan t : 
« Nous avons vu des hommes marchant avec toute l’apparence de 
l’énergie musculaire la mieux prononcée et la mieux soutenue se 
plaindre tout à coup qu’un voile couvrait incessamment leurs yeux. 
Ces organes, un moment hagards, devenaient imnobiles; tous les 
muscles du cou et particulièrement les sterno-mastoï liens se rai- 
dissaient et fixaient peu à peu la tête à droite ou à gauche. La rai “ 
deur gagnait le tronc; les membres abdominaux se fléchissaient et 


302 


revue ue l’école d’anthropologie 


ces hommes tombaient à terre, offrant, pour compléter cet effrayant 
tableau, tous les symptômes de la catalepsie ou de l’épilepsie. » 
D’autres fois c’est un sommeil impérieux qui est le précurseur de la 
mort ; malheur à qui y succombe : s’il s’endort, il ne se réveillera plus. 
C’est le cas de rappeler ici les beaux vers de Victor Hugo : 

On voyait des clairons à leur poste gelés, 

Restés debout en selle et muets, blancs de givre, 

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. 

Le froid peut encore avoir d’autres actions; son influence chro- 
nique peut produire des maladies spéciales : le scorbut serait dans 
ce cas. Mais il peut surtout, aussi bien par son influence chronique 
que par son action aiguë, déterminer l’éclosion de toute une série de 
maladies. Nous abordons là une grosse question de pathologie géné- 
rale : l’influence pathogène du froid. Ce mécanisme fort complexe 
commence à être mieux connu. On sait aujourd’hui que le froid pro- 
duit des altérations vasculaires, diminue la phagocytose (c’est-à-dire 
diminue la production des globules blancs qui doivent lutter contre 
les agents infectieux), altère l’épiderme ou les épithéliums, modifie les 
réactions cellulaires, etc. De tout cela il résulte que le froid peut déter- 
miner des maladies spéciales ou le plus souvent permettre la péné- 
tration intra-organique des microbes existant auparavant à la surface 
des téguments ou dans les cavités organiques. C’est ainsi que le froid 
pourra aussi bien déterminer une névralgie, qu’une angine ou qu’une 
pneumonie, suivant l’un ou l’autre de ces mécanismes. 

Le froid a aussi une action puissante pour aggraver nombre de mala- 
dies infectieuses. C’est ainsi, pour n’en prendre qu’un exemple, que 
la phtisie est notablement plus fréquente dans les régions les plus 
froides des pays tempérés. C’est ainsi que, d’après les recherches d'Ar- 
nould, tandis qu’en 1873-1876 l’entrée pour tuberculose a été dans 
toute l’armée en moyenne de 2,30 pour 1000 hommes, il y en a eu 
dans le corps d’armée de Lille 4,12, tandis que dans le 19 e corps, en 
Algérie, il n’y en avait que 0,91. Du reste les statistiques de tous les 
pays montrent qu’en général, avec un grand froid, coïncident une 
morbidité et une mortalité élevées ou qu’elles le suivent (observations 
faites surtout à Paris, Berlin, Londres, Glasgow, Genève, etc.). Les 
graves hivers épurent la population, avec quelque cruauté d’ailleurs, 
en frappant surtout les vieillards, les débiles, les prédestinés et les 
préparés aux diverses maladies infectieuses. 

En thérapeutique, le froid joue un rôle souvent utile, abstraction 
faite de l’action locale, au moyen par exemple des pulvérisations de 
chlorure de méthyle ( — 18° à — 20°). Le bain froid, comme on le 


GAPITAN. — LE MILIEU EXTÉRIEUR. 303 

sait, est un des plus puissants et des plus efficaces moyens de traite- 
ment dans nombre de maladies hyperthermiques. 

L 'humidité est aussi un facteur du milieu extérieur qui a une assez 
grande importance en pathologie. Nous avons vu qu’il est toujours 
indispensable que l’air respiré contienne une certaine quantité de 
vapeur d’eau. Dans nos contrées la moyenne annuelle est de 70 p. 100. 
D’ailleurs la quantité d’humidité varie notablement suivant les sai- 
sons et dans la même journée. On a l’habitude en pathologie géné- 
rale d’accorder une assez grande importance à l’humidité. Il est de 
fait que l’humidité, froide surtout, a une action très nette sur l’éclo- 
sion de nombre de maladies. L’humidité agit à la fois en tant qu’hu- 
midité; mais de plus, par l’évaporation qui résulte de sa condensation 
sur les vêtements, sur les solides, elle détermine la production d’un 
froid humide fort nuisible à la santé : on sait par exemple son action 
néfaste sur les névralgies, les rhumatismes, les affections rénales, etc. 
Inversement le déficit de saturation trop marqué détermine des acci- 
dents de dessiccation des muqueuses assez spéciaux. 

La pluie joue un rôle en pathologie, njais surtout à cause de l’hu- 
midité qu’elle détermine. La quantité d’eau de pluie qui tombe pnr 
an en un lieu déterminé peut varier dans des proportions très éten- 
dues : de 28 rnillim. (Suez), à 570 (Paris) ou même de 0 (Sahara), à 
2 m. 600 (Vialas, Lozère, en 1870-71). 

Les diverses modalités de la condensation de la vapeur d’eau : le 
brouillard, la rosée, la gelée blanche, le givre, la grêle, la neige, ont 
également une certaine importance au point de vue médical, mais 
leur action se confond avec celle du froid et de la pluie. 

La pluie a parfois une action utile; en tombant elle purifie l’at- 
mosphère des germes qu’elle contenait, mais inversement le brouillard 
peut tenir en suspension de nombreux corpuscules solides ou des 
poussières abondantes autour desquelles précisément se forment les 
gouttelettes microscopiques d’eau dont il est constitué. 

U évaporation et la dessiccation jouent en histoire naturelle un rôle 
important. La dessiccation permet la vie latente de nombre d’êtres 
vivants, depuis les rotifères, jusqu’à certaines anodontes du Cam- 
bodge qui ont pu être conservées huit mois dans un panier et revenir 
à la vie à peine immergées dans l’eau. La dessiccation a aussi une 
action nette sur les microbes. Quelques-uns sont atténués sous cette 
influence, mais le plus grand nombre résistent. Ils peuvent ainsi être 
transportés, mélangés aux poussières et subsister indéfiniment pour 
reprendre leur vitalité et leur virulence lorsqu’ils retrouvent un ter- 
rain favorable. C’est ainsi que, desséché, le bacille tuberculeux peut 
se conserver sur les murs, ainsi que j’ai pu l’observer à l’Hôtel-Dieu, 


304 


revue ue l’école d’anthropologie 


ou encore sur un papier de tenture, comme Dubief a pu le recon- 
naître dans une chambre habitée deux ans auparavant par un phti- 
sique qui avait l’habitude de cracher sur les murs. C’est ainsi que le 
bacille de la morve se conserve desséché sur un harnais, sur les 
parois d’une cage et peut longtemps après reproduire la maladie. Le 
bacille tétanique a pu subsister desséché sur un instrument de chi- 
rurgie, sur une toile d’araignée et reproduire la maladie lorsqu’une 
plaie a été souillée par ces instruments ou par la toile d’araignée (cas 
allemand récent). C’est ainsi également que desséchées à la surface de 
crins, les spores de la bactéridie charbonneuse ont pu être importées 
de Chine et déterminer le charbon chez des ouvriers qui s’étaient 
piqués avec ces crins en fabriquant des brosses. Le même procédé a 
été observé pour le streptocoque de la scarlatine qui, conservé sur 
des jouets d’enfants ayant été en contact avec des lambeaux de peau 
d’un scarlatineux, a pu reproduire la maladie au bout de plusieurs 
années. Et d’ailleurs ces exemples de l’influence de la dessiccation sur 
les microbes pourraient être multipliés à l’infini et montreraient, à ce 
point de vue spécial, toute l’importance de ce facteur météorologique. 

Le vent est également un facteur du milieu extérieur qui joue un 
rôle en pathologie. La question purement météorologique des vents 
est fort complexe. C’est, on le sait, Christophe Colomb qui le premier 
a soupçonné l’existence des vents réguliers en constatant l’existence 
des vents alizés de l’Atlantique. Depuis, la question a été étudiée par 
nombre d’auteurs, et bien des théories ont été émises pour expliquer 
la genèse, les qualités, la direction des divers vents. D’une façon 
générale il existe le grand courant général des alizés et des contre- 
alizés, puis des vents locaux, moussons, mistral, sirocco, fœhn; les 
uns sont chauds, les autres froids, quelques-uns humides, d’autres 
secs. Tantôt le vent souffle doucement et parcourt 1 mètre par 
seconde, produisant alors seulement une pression de 0 kgr. 14 par 
mètre carré. Tantôt, pour prendre un type extrême, il souffle en 
ouragan et parcourt 36 m. 15 par seconde, produisant par mètre 
carré une pression de 176 kg. 96. On conçoit donc que le vent peut 
déterminer, du fait seul de ses qualités mécaniques, des troubles 
variés de la santé. 

D’autre part, le vent est utile, il renouvelle l’air, le brasse et s’op- 
pose ainsi à sa viciation, mais il peut aussi agir fortement sur les 
tissus par sa température, par son action mécanique même, et c’est là 
que nous trouvons comme cause productrice de nombreuses mala- 
dies, au moins d'après la croyance populaire, le courant d’air qui 
est une modalité de vent local. Son influence nocive a d’ailleurs été 
fort exagérée, il ne peut guère être nuisible que lorsqu’il y a entre 


GAPITAN. — LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


305 


sa température et celle du sujet frappé un trop grand écart. Cepen- 
dant il faut aussi faire intervenir en l’espèce la susceptibilité indivi- 
duelle très variable suivant les sujets. Le courant d’air n’agit d’ail- 
leurs que par action réflexe et se comporte précisément comme le 
coup de froid. Nous n’avons donc pas à revenir sur son mécanisme 
pathogène qui est calqué sur celui de ce dernier. 

Le vent peut aussi emporter et disséminer les poussières de tous 
genres et surtout les germes pathogènes, tout comme il emporte les 
grains de pollen, les œufs de nombre d’insectes et d’autres animaux 
inférieurs, les graines de bien des plantes. Il constitue ainsi un fac- 
teur important de dissémination des espèces végétales ou même ani- 
males. 

Les poussières non vivantes de l’air sont extrêmement variées, 
elles n’ont d’importance qu’en hygiène professionnelle. Ce sont elles 
qui déterminent chez les ouvriers de certains corps de métiers des 
accidents pulmonaires graves (meuniers, tailleurs de meules, polis- 
seuses, tailleurs de pierres à fusil, etc.). Quant aux germes vivants 
(micro-organismes et leurs spores) que peut apporter le vent, leur 
nombre est extrêmement variable dans l’air, depuis 0 par mètre cube 
sur les glaciers jusqu’à 79 000 dans les anciennes salles de l’hôpital 
de la Pitié d’après Miquel et même plus de 200 000 d’après Hesse 
dans les écuries de l’Office sanitaire allemand de Berlin. A l’état ordi- 
naire ces germes ne sont pas pathogènes, et pour que le vent emporte 
un air dangereux par ses microbes, il faut qu’il ait passé sur des sur- 
faces pathologiques, les téguments de sujets atteints de certaines mala- 
dies infectieuses, ou encore qu’il ait balayé des marais à demi dessé- 
chés remplis de germes malariques ou des étangs riches en germes 
cholériques par exemple. C’est ainsi que le vent peut emporter et 
véhiculer les germes de la scarlatine, de la rougeole, de la variole, 
de l’érysipèle, etc. 

L 'électricité est un facteur de premier ordre. Comme nous l’avons 
vu, c’est une des modalités de la force, c’est même pour d’Arsonval 
un stade obligé pour la transformation de l’énergie en chaleur et inver- 
sement dans toute manifestation vitale. Le fonctionnement organique 
donne naissance sans cesse à des réactions chimiques variées; celles-ci 
produisent des courants électriques dont une partie sous forme de 
courants fermés sur eux-mêmes. Dans ce cas, il se produit, suivant la 
loi de Joule, une quantité équivalente de chaleur. Bien plus, la 
moindre variation de forme d’un élément anatomique donne, suivant 
les lois de Lippmann, naissance à un courant électrique. Tout élément 
anatomique considéré isolé est formé d’une substance semifluide 
enfermée dans une enveloppe (l’enveloppe cellulaire) . Lorsqu’il 


306 


revue de l’école d’anthropologie 


s’aplatit, sa surface augmente et il devient positif; si elle diminue, 
c’est-à-dire si l’élément anatomique devient globuleux, il se charge 
d’électricité négative. C’est ainsi que, dans un muscle au repos, le 
courant va du centre aux extrémités. Lorsque le muscle se contracte, 
le courant vient à 0 : c’est qu’alors l’électricité s’est transformée en 
force nécessaire pour faire le mouvement. 

Ces faits de connaissance élémentaire aujourd’hui montrent combien 
aisément la très complexe machine électrique qu’est l’organisme peut 
être troublée dans son fonctionnement sous l’influence des courants 
électriques extra-organiques qui existent dans le milieu extérieur. On 
sait combien nombre de sujets sont péniblement impressionnés par 
l’état électrique de l’air avant les orages. Les grands malades souffrent 
visiblement dans les mêmes circonstances. Les moribonds voient 
souvent leur fin arriver plus vite lorsque l’atmosphère est chargée 
d’électricité. Enfin les expériences récentes de Gautier et Larat mon- 
trent que les courants sinussoïdaux de d’Arsonval à haut potentiel et 
à alternances très fréquentes ont une action très manifeste et salutaire 
sur le fonctionnement physiologique qui est accéléré de ce fait. 

Enfin l’électricité atmosphérique peut être à un degré de tension 
tel que la décharge se produit. Si elle traverse un être vivant ou même 
un solide, il y a fulguration. La fulguration détermine les accidents 
les plus étranges et les plus variés et mérite de nous arrêter un ins- 
tant. D’une façon générale, l’électricité atmosphérique est positive, 
tandis que le sol est négatif. Si donc l’atmosphère et surtout un nuage 
s’est chargé d’électricité, lorsque la charge sera trop forte il se pro- 
duira une décharge qui le plus souvent se fait entre ce nuage et le 
sol. Si un objet ou un être vivant est interposé, il est foudroyé. Il peut 
arriver aussi que des accidents graves sont déterminés par le choc en 
retour. Celui-ci résulte de la recombinaison brusque dans l’intérieur 
de l’individu des deux électricités dont l’une était attirée par le nuage, 
tandis que l’autre était refoulée dans le sol. Cette recombinaison peut 
se produire au moment de la décharge brusque du nuage sur un point 
autre que celui occupé par le sujet. 

La foudre tue un assez grand nombre de sujets. Les statistiques les 
plus récentes sont celles d’Amérique. Elles nous montrent qu’aux 
États-Unis, de 1890 à 1893, la foudre a tué 784 hommes directement, 
sans compter ceux qui ont pu succomber dans les incendies nom- 
breux qu’elle a allumés (3516 dans le même temps). 

Les effets de la foudre sont instantanés. On n’ignore pas en effet 
que l’électricité parcourt 460 000 kilomètres par seconde (Wheatsone). 
La durée de l’étincelle varie entre quelques cent- millièmes à un 
cent-millionième de seconde d’après Hertz. Ces effets peuvent être très 


GAPITAN. 


LE MILIEU EXTÉRIEUR. 


307 


variés. Il peut se produire une simple action cérébro -bulbaire et la 
mort survient par arrêt du cœur et de la respiration. On peut aussi 
observer des convulsions ou des phénomènes cérébraux variés* : syn- 
cope, anxiété précordiale, dyspnée, etc. Consécutivement il est pos- 
sible de constater des lésions asphyxiques ou encore des paralysies 
variées. Dans les formes plus graves il n’est pas rare d’observer des 
déchirures, des arrachements, des brûlures surtout accusés aux points 
d’entrée et de sortie du courant. Les lésions de la fulguration présen- 
tent souvent des formes très bizarres. L’épiderme peut être enlevé et 
roulé en petits boudins espacés (Henry); le sujet peut être complète- 
ment épilé; les muscles peuvent être brûlés alors qu’à l’extérieur on 
ne constate aucune particularité. Les téguments peuvent être incisés, 
sectionnés comme avec un instrument tranchant. Il est des faits 
étranges : tel le cas de Louis où la foudre arrache à un sujet la langue 
et le maxillaire inférieur sans déterminer d’autre lésion... ou encore 
ce cas observé en 1808 d’une jeune fille qui tenait une amie par le 
bras et qui, après foudroiement de celle-ci, se sauvait, en tenant 
toujours le bras arraché de son amie, sans s’en être aperçue. 

Il faut aussi noter ces singulières images (images kéraunographi- 
ques) que la foudre trace soit sur un solide, soit sur les téguments des 
foudroyés. Tel le matelot foudroyé dans la rade de Zante et qui sous 
le sein portait nettement marqué en noir le numéro 44, reproduction 
du numéro semblable qui était attaché à un cordage auprès duquel il 
se tenait. Telle encore cette dame foudroyée et qui pourtant revint à 
la vie, mais conserva pendant plusieurs jours le dessin de sa robe 
imprimé sur son bras. Du même ordre sont aussi les figures de Lich- 
temberg qui reproduisent sur la peau du sujet foudroyé l’image de 
l’étincelle ramifiée. 

Parfois les sujets tués brusquement par la foudre conservent la 
position qu’ils avaient au moment de la mort. Dans ce cas, la mort a 
dû survenir par inhibition brusque, par arrêt subit de la vie dans 
tous les éléments anatomiques (Brown-Séquard). C’était par exemple 
le cas pour 8 moissonneurs frappés sous un chêne pendant qu’ils pre- 
naient leur repas et qui, immobilisés dans la position qu’ils occupaient, 
semblaient, bien que morts, continuer encore leur repas. 

Nombre d’auteurs ont noté que les foudroyés exhalaient une odeur 
sulfureuse. Pour les uns, il y a, en effet, décomposition de sulfates et 
production d’acide sulfhydrique qui a pu intoxiquer des sujets frappés 
par la foudre mais non tués (cas du D l Brillonet). Pour d’autres, cette* 
odeur serait simplement celle de l’ozone qui se produit alors en quan- 
tité notable. 

La fulguration industrielle présente un réel intérêt surtout aujour- 


308 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


d’hui que l’usage des machines électriques à haut potentiel est si 
répandu. Lorsqu’il s’agit de machines à courants alternatifs, si un 
sujet se trouve accidentellement traversé par le courant, il se produit 
des contractions violentes de tous les muscles; le sujet ne peut plus 
lâcher l’objet qui le met en contact avec le courant ni s’échapper. Les 
sensations étranges qu’il éprouve ont été tout récemment très bien 
décrites par un ingénieur américain qui s’est trouvé dans eette situa- 
tion fort pénible. Au bout d’un certain temps le sujet perd connais- 
sance, la respiration s’arrête. Si alors on intervient à temps, on peut 
le plus souvent le ramener à la vie, en pratiquant soigneusement la 
respiration artificielle. C’est ce qui a pu réussir sur un ouvrier de 
Saint- Denis qui fut traversé pendant deux minutes par un courant de 
4500 volts. La respiration artificielle, pratiquée seulement quarante 
minutes plus tard, permit néanmoins de le rappeler à la vie. Dans 
tous ces cas, le remarquable procédé des tractions rythmées de la 
langue, de Laborde, donne d’excellents résultats. Si, au contraire, il 
s’agit de courants continus, il se produit- des phénomènes électrolyti- 
ques dans l’intimité des tissus, et le plus souvent le sujet succombe 
malgré l’intervention la mieux comprise. 

Tels sont les divers facteurs du milieu extérieur et d’origine 
météorologique dont nous avons fait l’étude dans le courant de 
l’année 1894-1895 en nous plaçant à notre point de vue spécial. Nous 
avons pu voir que leur importance était variable, mais en général 
assez grande, d’autant plus que bien souvent ils ajoutent leurs 
actions les unes aux autres, créant ainsi un ensemble fort complexe de 
causes nocives. 

Parmi ces causes, nous nous sommes surtout attaché à l’étude de 
celles qui peuvent avoir une influence sur la santé. Ainsi que nous 
l’avons vu, les mécanismes pathogènes par lesquels la maladie est 
réalisée sont fort complexes et très variables suivant une foule de cir- 
constances. Nous avons eu soin de noter que les causes morbides d’ori- 
gine météorologique, qui constituent des facteurs du milieu exté- 
rieur, peuvent agir sur l’être vivant d’une façon directe en modifiant 
ou en altérant son fonctionnement physique ou chimique. Nous avons 
vu qu’elles peuvent aussi lui nuire indirectement en le mettant en 
état de réceptivité vis-à-vis des agents infectieux et en mettant en 
contact avec lui ces agents infectieux nombreux et virulents. Ainsi 
comprise, l’étude que nous avons commencée des facteurs du milieu 
extérieur nous a donné l’explication de nombre de faits importants 
en médecine et nous a révélé, même à ce point de vue localisé, l’im- 
portance extrême des influences du milieu extérieur tel qu’on peut 
l’étudier dans la chaire de géographie médicale. 


COURS I) ANTHROPOLOGIE PHYSIOLOGIQUE 


DISCUSSION DES CONCEPTS PSYCHOLOGIQUES 
SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 
ÉTATS AFFECTIFS 1 

Par L MANOUVRIER 


IX 

L’émotion n’est autre chose que le sentiment accentué dans ses 
principaux caractères. C’est le sentiment à son état le plus complexe, 
le plus confus comme connaissance, le plus vif comme plaisir ou 
peine, tous attributs liés entre eux ainsi que nous l’avons vu. L’émo- 
tion n’est ordinairement que la première phase, le moment initial du 
sentiment lors de son arrivée à l’état actuel, surtout lorsque le senti- 
ment se produit soudainement sous l’influence d’une excitation subite. 
Une émotion peut comprendre plusieurs sentiments à l’état naissant 
comme aussi elle peut être l’état initial ou vif d’un sentiment bien 
circonscrit. C’est à l’état d’émotion que le sentiment est le plus carac- 
térisé, car c’est à ce moment qu’il possède son maximum de com- 
plexité, son maximum d’intensité et son minimum de conscience for- 
melle, d’après ce qui a été dit ci-dessus. C’est aussi à cet état, par 
conséquent, qu’il est le plus difficilement exprimable par le langage 
et qu’il se traduit par les autres moyens d’expression. Dans Tétât 
d’émotion, le sujet dit qu’il ne peut exposer son sentiment, qu’il ne 
peut exprimer ce qu’il éprouve, qu’il a un sentiment indéfinissable 
bien que très net comme plaisir ou douleur, comme acceptation ou 
refus, approbation ou désapprobation, affirmation ou négation. Il 
juge ainsi qu’une chose est bonne ou mauvaise, belle ou laide, juste 
ou injuste, qu’une proposition est vraie ou fausse, qu’une action est 
sage ou absurde, bien qu’il ne soit pas en état de justifier son senti- 
ment. Celui-ci, en effet, n’est encore qu’à l’état primitif d’émotion, état 

1. Voir p. 41 et 185. 

REV. de l’éc. d’anthrop. — TOME V. — 1895. 21 


310 uk vue de l’école d'anthropologie 

qui souvent reste tel, notamment lorsque des émotions successives se 
produisent avec une grande rapidité. Mais, ordinairement, l’émotion 
est immédiatement suivie d’un certain développement du complexus 
affecté d’où résulte un état qui n’est plus l’émotion, qui est encore 
sentiment et qui pourra ou ne pourra pas atteindre lui-même le degré 
d’analyse caractérisé par l’apparition de représentations et de rap- 
ports isolément distincts. Cet état divisé n’est réalisé que moyennant 
une certaine durée de l’excitation des complexus affectés, durée qui 
constitue l’état à’ attention, moyennant aussi d’autres conditions sur 
lesquelles il n’est pas nécessaire de s’arrêter ici. Je dirai seulement 
que ces conditions étant très étroitement en rapport avec l’éducation, 
avec l’instruction, avec la culture intellectuelle en général, les actes 
humains sont peut-être plus souvent déterminés par la connaissance 
à l’état de sentiment que par la connaissance raisonnée. Quant à l’état 
d’émotion, la réalisation de ses effets moteurs est contrariée par leur 
multiplicité même et par les inhibitions qui en résultent. Dans les cas 
où des émotions multiples se succèdent très rapidement cette rapidité 
même devient aussi un obstacle aux déterminations motrices. 

Après ce qui précède il est à peine besoin de dire que je ne recon- 
nais aucune ligne de démarcation entre les émotions et les sentiments, 
entre ceux-ci et les états ou processus plus simples que l’on nomme 
des raisonnements. Je crois m’être expliqué assez clairement pour 
échapper aux critiques adressées avec raison par E. Regalia à divers 
classements comparables à celui-ci : poissons, batraciens, reptiles, 
serpents, oiseaux, mammifères et vertébrés 1 . 11 est évident que, sui- 
vant le concept développé ci-dessus, les émotions n’existent point en 
dehors des sentiments. Il arrive seulement quelquefois qu’une impres- 
sion soudaine excite simultanément des complexus très divers dont 
aucun, pour cette raison et pendant un laps de temps appréciable, ne 
devient nettement conscient. Tel est le saisissement, état dans lequel 
aucun sentiment ne parvient à acquérir la conscience formelle. Alors 
la portion affectée de l’esprit ne devient consciente que sous la forme 
vague d’état agréable ou pénible. 

Il n’y a donc pas d’émotions en dehors des sentiments, pas plus 
qu’il n’y a de sentiments en dehors des représentations. De même il 
n’y a pas de plaisirs ni de douleurs en dehors des représentations et 
des divers complexus que forment celles-ci. L’état de satisfaction ou 
de contrariété, d’harmonie ou de discordance, d’accord ou de désac- 
cord, d’équilibre ou de non-équilibre, peut résulter des rapports entre 

J. E. Regalia, Vi sono emozioni ( Arch . per VAnthrop ., t. XIX). — Sut errore 
/tel concetto cli emozioni ( Riv . di filos. scient., s. II, t. IX). 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 311 

unités et groupes plus ou moins complexes et constituer des plaisirs 
et douleurs de diverses sortes et de degrés divers selon les différentes 
conditions précédemment examinées. Une certaine émotion peut se 
résoudre en un ou plusieurs sentiments relativement calmes et moins 
complexes, décomposables eux-mêmes en états de moins en moins 
complexes, de plus en plus distincts et de moins en moins sensibles au 
point de vue plaisir ou douleur. Le volume du plaisir et de la douleur 
sera en raison directe du volume des états de conscience successive- 
ment en jeu dans cette décomposition analytique. L’acuïté du plaisir 
et de la douleur dépendra du degré de fixité, d’intégration des blocs 
de représentations affectés, du degré d’adaptation favorisé ou con- 
trarié, du degré d’importance de cette adaptation au point de vue des 
intérêts primordiaux du sujet. 

Au plaisir ou à la douleur propres du complexus directement ému 
et produits par l’action de l’irritant se joignent souvent des douleurs 
ou plaisirs anciennement éprouvés qui étaient comme assoupis ou 
endormis dans ce complexus et qui se trouvent simplement réveillés 
par l’excitation de celui-ci. De plus, un complexus plus ou moins 
volumineux possède nécessairement des liaisons, des points de con- 
tact nombreux avec d’autres complexus qui peuvent ainsi être indi- 
rectement excités, émus, affectés. De là résultent des plaisirs et dou- 
leurs secondaires, plus vifs souvent que ceux dont ils dérivent. 

Une esthésie plus grande, une forme moins précise, différencient 
très nettement le sentiment de sa phase initiale l’émotion, mais plus 
encore l’émotion ou le sentiment du jugement. Or les distinctions 
psychologiques ont évidemment eu pour base primitive les opposi- 
tions les plus apparentes. Dans l’état de sentiment on a facilement pu 
distinguer l’un de l’autre sans les séparer absolument un état plus vif 
et moins formel et un état moins vif, plus formel, plus persistant. De 
celte distinction sont résultés les concepts d’émotion et de sentiment 
souvent confondus dans le langage courant parce que l’état de senti- 
ment et l’état d’émotion ne sont en somme que deux moments d’un 
même processus. L’émotion et le sentiment sont des états manifeste- 
ment complexes et développables. Mais il n’en est pas de même des 
jugements simples qui ne peuvent plus être décomposés et qui, par 
conséquent, apparaissent comme des états d’une nature toute parti- 
culière. 

J’ai considéré jusqu’ici l’émotion comme la phase initiale du senti- 
ment pour ne point m’écarter du sens attribué dans le langage courant 
au mot émotion. Mais si l’on veut pousser l’analyse au delà du domaine 
purement subjectif, comme on l’a fait plus haut à propos du plaisir 
et de la douleur, on est conduit à reconnaître l’état d’émotion au 


312 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


début de tout état de conscience résultant d’un rapport psychique 
même de l’ordre le plus simple. Quand un état de conscience quel- 
conque est nettement agréable ou pénible, c’est au moment de sa 
formation que cet état est le plus vif parce que c’est le moment où se 
produit le changement sans lequel il n’y a pas de conscience, et parce 
que l’état de conscience produit tend, par suite, à diminuer d’inten- 
sité, à mesure qu’il devient moins nouveau, sauf excitation nouvelle 
pouvant faire renaître l’émotion. 

Lorsqu’il s’agit d’un état de conscience très complexe, susceptible 
de se décomposer en plusieurs sentiments successifs, chacun des sen- 
timents partiels ainsi produits possède une phase initiale ou émotion- 
nelle. Si un sentiment à cet état d’émotion arrive à se dérouler, à se 
fractionner, chaque état de conscience devient tour à tour une émotion 
de moins en moins considérable à mesure que progresse le déroule- 
ment. Au terme de cette analyse, il ne reste plus que des états simples 
dont l’arrivée à la conscience ne peut plus constituer que des émo- 
tions trop exiguës pour être subjectivement caractérisées comme 
douleurs ou plaisirs, alors même qu’existe l’accord ou le désaccord 
d’où résultent fondamentalement le plaisir et la douleur. 

En ce cas, l’on ne parle plus d’émotions, mais de jugements, parce 
que la forme de l’émotion et du sentiment atteint son maximum en 
même temps que le plaisir et la douleur sont réduits à leur minimum. 
Au contraire, lorsqu’il s’agit d’états très complexes, la conscience 
formelle est à son minimum et la quantité de conscience simplement 
émue à son maximum; alors on ne parle plus de jugement, mais 
plutôt d’émotion agréable ou désagréable. Entre ces deux états 
extrêmes se placent les états intermédiaires dans lesquels, le premier 
moment d’émotion passé, la nature des représentations en jeu devient 
relativement distincte en même temps que l’état de satisfaction ou de 
contrariété est encore très caractérisé. 

Au moment initial du sentiment, se trouve réalisée à son maximum 
la condition de la vivacité du plaisir ou de la douleur, parce que c’est 
le moment où le choc se produit, où l’état de conscience résultant 
est nouveau, et où cet état atteint son maximum de complexité. 
En somme, le caractère le plus essentiel de l’émotion serait l’état de 
nouveauté, l’état vif que présente tout état de conscience au moment 
même de son apparition et que l’on peut retrouver jusque dans les 
jugements simples, voire même jusque dans la sensation. L’élargisse- 
ment théorique du concept n’entraîne pas évidemment la nécessité 
de réformer le langage courant. Ici, d’ailleurs, cet élargissement 
justifierait plutôt l’acception très étendue du mot émotion. Il me 
paraît être en contradiction seulement avec les classifications psycho- 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 313 

logiques d’après lesquelles il semblerait que les émotions eussent un 
contenu spécial. 

Le défaut de place m’interdit de présenter ici de nombreux exemples 
propres à montrer la légitimité de mon opinion. Je citerai seulement 
l’émotion esthétique, dont la décomposition en sentiments moins vifs 
puis en appréciation raisonnée, me paraît, être particulièrement mani- 
feste. Sans doute l’émotion première, bien que très complexe, ne 
contient pas nécessairement tous les états de conscience, tous les 
rapports qui se développeront ultérieurement, comme aussi elle peut 
renfermer des éléments non développables ou auxquels il n’arrivera 
pas de se développer. Durant le cours du développement de l’émotion, 
celle-ci se propagera suivant les associations existantes ou possibles; 
des sentiments latéraux surgiront, possédant eux aussi leur moment 
d’émotion; des rapports indirects pourront se produire donnant lieu 
à des jugements qui posséderont eux-mêmes leur état initial d’émotion 
faiblement caractérisée. 

Ce qui vient d’être dit à propos de l’émotion, du sentiment et du 
jugemtnt esthétiques peut être généralisé. Il serait facile de le répéter 
à propos de la peur, de l’amour, du remords, de l’espoir et aussi bien 
des émolions et des sentiments qui, dans la recherche scientifique, pré- 
cèdent les jugements formels. On ne saurait prétendre que les rapports 
existants entre les émotions, les sentiments et les jugements sont régis 
par des lois particulières dans le domaine esthétique. Qu’il s’agisse du 
beau, du bon, du bien ou du vrai, ces rapports sont toujours les mêmes. 

Je lis dans un compte rendu de M. A. Binet (Année psychologique, 1894, 
p. 430) que, dans un livre récent, Marshall considère le plaisir et la peine 
non comme des sensations à proprement parler, mais comme des qualités, 
des caractères qui se retrouvent dans tous les états de conscience. C’est 
également mon opinion. D’après M. Lightner Witner ( Ibidem , 1894), le plaisir 
et la douleur seraient au contraire, probablement, des sensations spéciales; 
cet auteur appuie psychologiquement cette manière de voir sur ce fait que, 
dans certains cas, le plaisir et la peine sont portés à ce degré où toute 
autre image se trouve elfacée. Or ces cas se réduisent à deux : 1° Il y a le 
cas des plaisirs ou douleurs purement organiques appartenant, comme je 
l’ai expliqué plus haut (§ IV), aux représentations directes des parties sen- 
sibles du corps, représentations qui, réduites à elles-mêmes, sont assez dif- 
férentes des images objectives. 2° Il y a le cas des émotions qui vient pré- 
cisément d’être examiné ci-dessus, où sont en jeu simultanément des 
représentations nombreuses et diverses qui s’obnubilent réciproquement. 
L’état de plaisir ou de contrariété reste seul conscient tant que l’émotion ne 
se déroule pas en états moins vifs et moins complexes. C’est dans ce dérou- 
lement que le plaisir ou la peine acquièrent des formes de plus en plus 
précises en même temps que diminue, corrélativement, l’intensité du plaisir 


revue de l’école d’amhropologie 


314 

ou de la douleur. Ma façon de comprendre l’émotion me paraît se rappro- 
cher beaucoup de celle de Wundt, par exemple sur ce point : « que l’émotion 
n’a pas généralement une coloration qualitative qui lui soit propre ; que celle- 
ci appartient absolument au sentiment d’où émane l’émotion et que, dans le 
premier stade des émotions fortes, cette coloration est encore peu accusée. » 
(T. II, p. 371.) Mais je ne conçois pas bien comment « les émotions sont en 
partie des effets immédiats que les sentiments exercent sur le cours des 
représentations, en partie des réactions de ce cours contre le sentiment », — 
comment «chaque sentiment suscite aisément l'émotion, ensuite s’unit avec 
elle pour constituer un tout inséparable », etc. Peut-être les divergences 
provienent-elles du rôle attribué par Wundt à son « aperception » dont l’in- 
tervention, ici comme ailleurs, ne me paraît pas nécessaire. 

Une émotion étant elle-même un sentiment ému, on ne peut dire 
qu’elle soit suscitée par le sentiment. Il est vrai qu’une émotion peut 
être suscitée associativement par un autre sentiment, à l’état ému ou 
non. Dans le cours du déroulement d’un sentiment, chaque groupe de 
représentations possédant des associations propres peut constituer 
lui-même un sentiment secondaire qui peut passer par le moment ou 
état d’émotion et exciter à son tour d’autres émotions, jusqu’à ce que 
l’excitation soit limitée à des groupes très circonscrits dans lesquels 
les représentations en jeu deviennent très distinctes et où, par suite, 
le ton d’émotion et le ton esthésique deviennent pratiquement nuis. 

Les émotions sont ordinairement produites sous l’inlluence d’exci- 
tations sensorielles, mais des sentiments peuvent aussi atteindre l’état 
d’émotion sous l’influence du travail purement imaginatif. Il serait 
superflu de citer des exemples d’un fait aussi fréquent et aussi familier 
à tous. Il est également superflu de répéter à propos de l’acuïté esthé- 
sique, de l’intensité, du volume des émotions tout ce que nous avons 
dit là-dessus à propos des sentiments, comme aussi de faire observer 
que l’émotion peut se produire dans l’ordre des rapports classés trop 
exclusivement sous le nom de connaissances. Mais ces rapports étant 
relativement divisés et successifs, présentent généralement au degré 
minimum les conditions d’où résulte l’intensité esthésique. 

X 

Il est une espèce psychologique dont la nature me paraît être 
éclaircie par la théorie que j’ai exposée. C’est celle des besoins. 

Le besoin résulte de l’insuffisance de quelque équilibration, de 
quelque ajustement psychique concernant la correspondance vitale 
ou la correspondance intellectuelle. Cette insuffisance peut provenir, 
soit de la rupture d'un ajustement ou d’un état d’équilibre réalisés, 
soit de leur réalisation incomplète tendant à progresser. Dans l’un et 
l’autre cas, le besoin se rattache étroitement à l’état de douleur 


MANOUVRIER. 


SENTI MK MS ET CONNAISSANCE 


Mi 5 

puisque, dans le premier cas, cet état résulte de la rupture d’une 
adaptation ou d’un équilibre et que, dans le second cas, la tendance 
existante implique l’existence d’états conscients non satisfaits. Mais 
dans le premier cas, le besoin est plus esthésique parce qu'il accom- 
pagne la destruction d’une harmonie établie, destruction qui a pu 
être émotionnelle, tandis que, dans le second cas, l’insuffisance 
d’adaptation ou d’équilibre constitue sêule l’état pénible. Elle peut 
néanmoins être assez considérable pour constituer un état de tris- 
tesse très caractérisé. C’est ce qui arrive, par exemple, pour le besoin 
de savoir lorsque l’attention reste longtemps occupée par des con- 
naissances incomplètes, lorsqu’elle reste fixée sur des complexus dans 
lesquels un équilibre relatif n’arrive pas à se réaliser. Un tel état est 
trop familier aux chercheurs, aux penseurs, pour qu’il soit néces- 
saire d’y insister ici et pour faire observer une fois de plus l’identité 
physiologique évidente des processus les plus purement cognitionnels 
et des processus qui se rapportent à l’intérêt même vital. 

Il y a des besoins organiques communs à tous les individus d’une 
même espèce : ils correspondent, dans la conscience, à des représen- 
tations que l’on peut dire organisées entre lesquelles existent des rap- 
ports également fixés, une équilibration dont la rupture engendre les 
besoins d’autant plus vifs et intenses qu’il s’agit d’une adaptation 
plus importante, en général, au point de vue de la conservation de 
l’individu ou de l’espèce. En dehors des adaptations instinctives et 
héréditaires, il y a des adaptations individuellement acquises d’où 
résultent également des besoins périodiques qui peuvent arriver à 
être aussi impérieux que des besoins instinctifs. Parmi ces adaptations 
individuelles il y en a d’utiles et de nuisibles, de simples et de com- 
pliquées, d’ordre grossier et d'ordre élevé; mais, qu’il s’agisse de 
représentations d'objets ou d’actes liées entre elles, peu importe phy- 
siologiquement la nature de ces objets ou de ces actes. Il s’agit tou- 
jours, en définitive, d’états dynamiques liés à des états statiques plus 
ou moins fixés, et ayant leurs besoins mécaniques au même titre que 
des systèmes de forces quelconques. Un mouvement contrarié de l’ordre 
conscient est une douleur. Une tendance mécanique consciente vers un 
certain état d’équilibre, vers un certain arrangement, est un besoin. 

Un besoin peut être consciemment défini ou formel; il peut être 
vague ou sans forme, suivant que les représentations et les rapports 
en jeu sont distincts ou non. Cela dépend, comme pour les douleurs 
et les plaisirs, de l’intensité de conscience et du degré de complexité 
des états intéressés, car ce sont toujours des représentations qui ont 
besoin comme ce sont toujours des représentations qui sont satisfaites 
ou contrariées. 


316 


hev ue de l'école d’anthropologie 


Le nombre et la complexité des besoins sont naturellement en 
raison directe, toutes conditions externes égales, du nombre et de la 
complexité des représentations et de leurs rapports. J’ai dit plus haut 
que tant vaut l’intelligence tant valent les sentiments. On peut dire 
la même chose des besoins qui ne se rapportent pas directement aux 
coordinations purement instinctives. Les risques de déséquilibration 
(au sens mécanique) doivent croître en proportion du nombre, de 
l’étendue, de la complexité, de la délicatesse des arrangements psy- 
chiques. Et puisque ces arrangements constituent l’intérêt au sens 
psychologique, les sentiments et les besoins ne cessent pas d’être 
intéressés alors même qu’ils atteignent les plus hauts degrés dans 
l’ordre intellectuel et dans l’ordre moral. La formation des besoins est 
l’un des faits psychologiques les mieux concevables mécaniquement, 
car toute tendance à la réalisation d'un mouvement, à la réalisation 
ou à la reconstitution d’un état d’équilibre, répond exactement au 
concept de besoin dès qu’il s’agit d’énergie consciente. 

Si l’on peut concevoir de cette manière les besoins organiques ou 
besoins fondamentaux de l’organisme réglés par l’ajustement vital, 
on est conduit à voir dans les besoins intellectuels simplement une 
complication plus grande des états d’ajustement et d’équilibre en jeu, 
depuis les besoins les plus égoïstes jusqu’aux besoins les plus altruistes 
et à ceux qui se rapportent à la plus pure connaissance. On comprend 
aussi pourquoi les besoins organiques fixés par la conformation héré- 
ditaire et correspondant aux variations d’un état moyen du corps, 
nécessairement semblables, dans toute une race ou espèce, sont des 
besoins toujours semblables, surtout comparativement aux besoins 
indéfiniment variables dépendant d’états formés dans chaque indi- 
vidu sous l’influence de conditions extérieures indéfiniment variables 
elles-mêmes. On conçoit enfin que les besoins de l’ordre le plus élevé 
intellectuellement et moralement soient en général de beaucoup les 
plus rares, les moins impérieux et les moins esthésiques, puisqu’ils se 
rapportent à des habitudes, à des ajustements relativement nouveaux et 
faiblement constitués. 11 y a toutefois des exceptions assez nombreuses 
sous ce rapport et dont le nombre peut s’acccroître considérablement 
sous l’influence de la vie en société, de la civilisation, de l’éducation, 
de la culture intellectuelle et morale. Mais ce ne sont pas des exceptions 
physiologiques, car la force des besoins dépend toujours du degré de 
fixation des associations et combinaisons cérébrales qui en sont le 
siège. Tout état d’ajustement cérébral comporte ses besoins comme ses 
douleurs et ses plaisirs; il y a des besoins organiques fondamentaux 
hérités et des besoins organiques individuellement acquis; il y a des 
besoins factices résultant de la persistance d’états cérébraux après 


MANOUVRIER. — SENTIMENTS ET CONNAISSANCE 


317 


qu’ont disparu les causes de leur formation (tels les besoins génitaux 
des vieillards impuissants, etc., etc.). L’histoire de ces besoins forme- 
rait à elle seule un gros chapitre de la psychologie. Il y a des besoins 
de sentiments et des besoins de l’ordre cognitionnel au sens étroit, 
des besoins d’ordre logique, des besoins psycho-moteurs, etc. 

L’état de besoin est pour ainsi dire permanent et d’autant plus que 
les états psychiques à satisfaire sont plus nombreux. Dans un esprit 
compliqué, à peine l’état d’équilibre est-il réalisé sur un point que, 
par ce fait même, il devient insuffisant sur un autre point, d’où cet 
état perpétuel d’insuffisance des arrangements psychiques qui carac- 
térise surtout l’esprit du chercheur et dont la cessation ne saurait se 
concevoir. Ce serait la réalisation du nirvana, une immobilité com- 
plète, une satisfaction absolue si l’absence de tout changement exté- 
rieur et interne n’impliquait pas la suppression de la conscience. 

L’état de besoin, accompagné de la représentation de ce qui est 
propre ou semble propre à satisfaire le besoin, constitue le désir. Le 
besoin et le désir sont très étroitement liés l’un à l’autre, mais le besoin 
peut exister sans le désir soit lorsqu’il n’arrive pas à l’état de con- 
science formelle, soit lorsqu’aucun moyen de satisfaction ne se pré- 
sente. Le simple désir de la satisfaction d’un besoin n’est pas un 
véritable désir psychologiquement parlant, car il n’est autre chose 
que le besoin lui-même à l’état formel, c’est-à-dire la représentation 
ou le complexus conscient à satisfaire. Quand le besoin et le désir 
existent simultanément, l’état résultant oscille entre le besoin et le 
désir, suivant que prédomine la conscience des représentations à 
satisfaire ou celle des représentations des objets ou faits désirés. Les 
besoins ainsi que les désirs sont des états volitionnels, les désirs plus 
immédiatement. 

Quant aux passions, elles ont été définies à tort comme des exagé- 
rations des désirs. Les passions impliquent, il est vrai, l’état de désir 
plus ou moins vif, mais elles ne consistent pas seulement en cet état 
quelque violent qu’il puisse être; les passions sont constituées par des 
sentiments plus ou moins complexes et plus ou moins fixés ou invé- 
térés, renfermant des tendances, des besoins, des désirs à satisfaire. 
C’est l’ensemble d’un sentiment qui devient passion, et non le désir seul. 

Des désirs très ardents peuvent se produire en dehors des senti- 
ments habituels ou constitués. Comme les sentiments eux-mêmes iis 
peuvent être simplement éventuels et n’avoir qu’une existence passa- 
gère, comme les circonstances qui les ont fait naître. Au point de vue 
de la volonté, le désir joue le rôle de motif formel. Son énergie 
motrice propre est renforcée par celle du sentiment dont il fait partie. 
C’est pourquoi les désirs appartenant à des sentiments volumineux et 


318 


revue re l’école d’antrhopologie 


solidement constitués ont ordinairement une prépondérance marquée 
dans les délibérations. 

Mais je ne puis insister ici sur le rôle volitionnel des sentiments et 
de leurs dérivés. J’ai abordé ailleurs l’étude de la volonté et essayé 
de montrer que la volonté n’est qu’une pure abstraction de certains 
états psycho-moteurs constituant des volontés. Dans cette étude et 
dans le présent travail je crois avoir mis suffisamment en relief et 
expliqué le rôle que jouent les divers états affectifs dans le détermi- 
nisme des volontés. Les divers degrés d’énergie motrice des états de 
conscience sont en corrélation étroite précisément avec ces mêmes 
conditions que j’ai indiquées plus haut comme déterminant les 
divers degrés d’esthésie ou d’affectivité de ces états. 


DÉCOUVERTE DE SILEX TAILLÉS 

DANS LES TUFS DE LA CELLE-SOUS-MORET 

Par Émile COLLIN, REYNIER et A. de MORTILLET 


Sur la rive droite de la Seine, à environ 2 kil. 1/2 en amont du confluent 
de ce lleuve et du Loing, se trouve un important dépôt tuffeux signalé à 
l’attention des géologues et des palethnologues vers 1874 par E. Chouquet. 
Ce dépôt sur lequel a été établi le cimetière de la Celle-sous-Moret, petite 
commune du département de Seine-et-Marne, occupe une surface ayant à 
peu près 500 mètres de longueur et 250 mètres de largeur. Il a une quinzaine 
de mètres d’épaisseur, mais sa puissance est en réalité plus considérable, 
car les couches sont fortement inclinées comme il est facile de s’en rendre 
compte dans la carrière encore en exploitation située à l’ouest du cimetière. 

Ces tufs se sont lentement déposés contre un escarpement de calcaire 
lacustre tertiaire et leur partie inférieure est venue recouvrir des graviers 
llu viatiles anciens tapissant le fond de la vallée jusqu’à une altitude de 60 à 
65 mètres, soit 10 à 15 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux (fig. 40). 

On distingue dans la masse tuffeuse des couches de consistance différente, 
par places assez compactes et assez solidement concrétionnées pour pouvoir 
servir de matériaux de construction. Quelques-unes de ces couches sont 
particulièrement riches en empreintes végétales et contiennent aussi des 
coquilles. 

G. de Saporta, R. Tournouër et G. de Mor Lille t^ qui ont visité ce gisement 


SILEX DES TUFS DE LA CELLE 


319 


avec Chouquet, l’ont considéré comme appartenant à une époque peu 
éloignée du commencement des temps quaternaires. Les tufs de la Celle, 
dit G. de Mortillet *, doivent remonter à une époque reculée, car il n’existe 
plus dans le voisinage de sources ou de ruisseaux capables de produire 
une pareille formation. Plaqués contre le flanc de la vallée, ils sont posté- 
rieurs à son excavation qui a eu lieu vers la fin des temps tertiaires, mais 
ils ne sont pas beaucoup plus récents que les alluvions quaternaires sur les- 
quelles ils reposent, ainsi que le prouvent les plantes et les animaux qu’ils 
renferment. La faune et la flore qu’on y rencontre ont, en effet, un carac- 
tère chelléen. 

Tournouër 1 2 , qui s’est spécialement occupé de la faune malacologique, a 
pu récolter et déterminer une quarantaine d’espèces de coquilles terrestres, 
parmi lesquelles il a reconnu des espèces vivant encore actuellement dans 
le pays, des espèces vivant encore en France mais étrangères à la région, 
des espèces vivant encore en Europe mais étrangères à la France, et enfin 



Fig. 40. — Coupe de la rive droite de la vallée de la Seine, entre la Celle-sous-Moret et Vernou. 
A, calcaire lacustre tertiaire. — B, alluvions quaternaires anciennes. — C, tufs. — D, alluvions 
récentes. — 1, carrière qui a donné la plus grande partie des empreintes végétales. — 2 
point où ont été trouvés les silex taillés. 

des espèces ou variétés éteintes et disparues. C’est, dit-il, une faune quater 
naire relativement ancienne, comme cela résulte incontestablement : de la 
proportion des formes éteintes, de celle des formes émigrées et de l’absence 
de certaines formes caractéristiques de l’époque actuelle. 

Quant aux empreintes de végétaux, elles ont été examinées avec soin par 
Gaston de Saporta 3 qui a donné une liste de 17 espèces, dont 5 : le buis, 
le fusain à larges feuilles, l’arbre de Judée, le figuier sauvage et le laurier 
des Canaries, ne croissent plus spontanément dans le bassin de la Seine. 

1. G. de Mortillet, Le préhistorique, 2 e éd., 1885, p. 217. 

2. R. Tournouër, Note sur les coquilles des tufs quaternaires de la Celle {Bull, 
de la Soc. géol. de France , 1874, p. 443). — • Note complémentaire {Bull. Soc. géol . 
Fra'ace, 1877, p. 646). 

3. G. de Saeorta, Sur l’existence constatée du figuier aux environs de Paris à 
l’époque quaternaire {But. Soc. géol. France , 1874, p. 439). — Sur le climat présumé 
de l'époque quaternaire dans l'Europe centrale, d'après des indices tirés de V obser- 
vation des plantes {Congrès intern. d’anthr. et d’arch. préh., Stockholm. 1874, 
t. I, p. 80 k 


320 


kevue de l’école d’anthropologie 


Cette flore et cette faune ont fourni de précieuses indications sur le climat 
de la contrée au moment où se sont formés les tufs. Il ressort de leur étude 
que la température devait être alors un peu plus chaude, plus humide et 
surtout plus uniforme que de nos jours. 

Sur le mamelon que forme le tuf on a retrouvé des traces du séjour de 
l’homme. La faible couche de terre végétale qui le recouvre contient d’assez 



Eig. il. — Coup-de-poing en silex. Tufs de la Celle, 2/3 gr. (Coll, de l’École d’anthropologie). 

nombreux silex taillés, pour la plupart de formes communes, dans les sta- 
tions et les ateliers néolilhiques. Quelques pièces, cependant, paraissent 
plus anciennes : ainsi, une pointe recueillie par G. de Mortillet et donnée 
par lui au Musée de Saint-Germain 4 a un aspect tout à fait moustérien. 

4~G. et A. de Mortillet, Musée préhistorique, pl. XIV, fig. 80. 


SILEX DES TUFS DE LA CELLE 


321 


Elle semble par conséquent témoigner que le dépôt sur lequel elle gisait 
est antérieur à l’époque du Moustier. 

Mais, dans le tuf même, aucun objet d’industrie n’avait encore été rencon- 
tré, lorsque, pendant l’hiver de 1893-94, Victor Bezault fils découvrit dans 
une petite carrière ouverte au sud du cimetière, en contre-bas de l’ancien 
chemin de la Celle à Vernou, quelques instruments en silex. L’hiver der- 
nier, en extrayant de nouveau de la pierre, il en recueillit encore en plus 
grand nombre. Depuis, les travaux de la ligne en construction du chemin de 
fer de Corbeil à Montereau ont complètement détruit sa carrière. 

Les silex ont heureusement été mis de côté. Victor Bezault a bien voulu 
céder à l’École d’anthropologie tous ceux qui étaient encore en sa posses - 
sion quand nous sommes allés le voir, au mois de juillet 1893, et il nous a 
donné sur la place qu’ils occupaient les renseignements suivants : ils repo- 
saient à 3 ou 4 mètres au-dessous du sommet d ü la carrière, sous une 


épaisse couche de tuf formant à sa base une roche fort dure. Il y eu avait à 
des niveaux un peu différents. Plusieurs d’entre eux étaient très rapprochés 
les uns des autres et comme groupés. Au-dessous il existait encore du tuf, 
l’exploitation n’ayant pas été poussée jusqu’au gravier. 

Le nombre total des pièces récoltées est d’environ 32, dont 23 font 
aujourd’hui partie des collections de l’École d’anthropologie. L’École des 
mines en possède 5, Émile Collin en a 2, et 2 autres sont entre les mains 
d’un ingénieur. 

Tous ces instruments, sauf deux éclats sans caractère, appartiennent au 
type coup-de-poing. Ils sont plus ou moins taillés sur les deux faces, les uns 
à grands éclats, les autres un peu plus finement, sans que les tranchants 
soient pourtant complètement droits. Presque tous ont des formes se rap- 
prochant de l’amande et la plupart d’entre eux conservent à leur base une 




322 revue de l’école d’anthropologie 

partie de la croûte des rognons dans lesquels ils ont été façonnés. Dans 
quelques cas même, on a ménagé une portion plus considérable de croûte 
afin d’obtenir une véritable poignée. 

Leurs dimensions sont assez variées, mais ils ont en général une certaine 
épaisseur. Le plus grand exemplaire (fig. 41) mesure 170 millimètres de 
longueur, 90 de largeur et 50 d’épaisseur. Un autre spécimen, de moindres 
proportions (fig. 42 et 43), a 85 millimètres de long, 48 de large et 33 d’épais- 
seur. Le plus petit n’a que 69 millimètres de longueur. 

La presque totalité de ces instruments est en silex de la craie, qui se ren- 
contre à une faible distance en allant vers Montereau. Seules quelque rares 
pièces paraissent être en silex tertiaire d’eau douce pouvant provenir du 
calcaire de Brie dont il existe des affleurements très voisins. 

Ces silex ont tous une patine identique, patine d’un aspect tout particulier. 
Us sont profondément cacholonnés et leur surface est blanche et mate, sans 
le moindre lustré ou vernis. 

Bien qu’ils aient été presque entièrement débarrassés de leur gangue et 
trop complètement nettoyés, on remarque encore sur une partie d’entre 
eux des incrustations calcaires et des lambeaux de la roche dans laquelle ils 
étaient engagés. Sur l’un d’eux même une face est toute entière recouverte 
de tuf. 

L’altération de ces silex, due principalement à l’action de l’acide carbo- 
nique qui en se dégageant a donné naissance au tuf, ainsi que les concrétions 
qu’on observe à leur surface, attestent qu’ils proviennent bien du dépôt tuf- 
feux. On peut les regarder comme contemporains de la formation des der- 
nières couches du tuf. Il est très problable qu’ils ont été abandonnés à 
l’endroit où on les a trouvés peu après leur fabrication, car ils ne sont ni 
roulés, ni ébréchés. Leurs arêtes ont, au contraire, une très grande fraîcheur 
et ne présentent aucunes traces de chocs. 

En résumé, comme formes et comme travail, ces silex paraissent apparte- 
nir à la fin de l’époque chelléenne ou au commencement de l’époque acheu- 
léenne. Ils sont très vraisemblablement un peu moins vieux que les coups- 
de-poing de Chelles, mais certainement bien antérieurs à l’industrie de 
l’époque froide et humide du Moustier. 

L’examen des matériaux palethnologiques fournis par la découverte que 
nous signalons vient donc pleinement confirmer les conclusions tirées pré- 
cédemment de l’étude stratigraphique et paléontologique du gisement si 
intéressant de la Celle. 


ÉCOLE 


RÉSUMÉS DES COURS DE LANXÉE ÉCOULÉE 

Cours d’Ethnologie. — Le cours de M. Georges Hervé est consacré 
depuis quatre ans à l’étude des populations de la France et à l’analyse 
ethnique de leurs éléments constituants. 

Après avoir donné deux semestres (1891-92, 1892-93) aux races quater- 
naires et mésolithiques (race du Néanderthal, race de Laugerie-Chance- 
lade), le professeur avait traité l’an dernier des populations néolithiques 
(race de Baumes-Chaudes, brachycéphales néolithiques, dolichocéphales 
néolithiques du nord-est). 

Il a abordé, cette année, la période correspondant à l’âge du bronze. Les 
textes, l’archéologie, les documents anthropologiques, lui ont fourni les 
matériaux de l’exposé qu’il a présenté de nos connaissances relatives aux 
populations lacustres, aux Ligures et finalement aux Geltes. 

Cours de Sociologie. — Le cours de M. Ch. Letourneau est résumé 
chaque année dans sa dernière leçon. Nous avons publié cette leçon dans le 
fascicule de juillet (p. 229). 


VARIA 


Crânes de Toulon-sur-Arroux (Saône-et-Loire). — Nous devons à 
l’obligeance de M. Victor Berthier, secrétaire de la Société d’histoire natu- 
relle d’Autun, une série de 13 crânes de Toulon-sur-Arroux, localité située 
au sud-est (mais en dehors) du Morvan, tout près, d’ailleurs, de la région 
morvandelle. Voir la carte publiée dans le présent volume (p. 118). Toute la 
région environnant le massif morvandeau nous intéresse particulièrement; 
elle possède un fonds ethnique celtique, mais il est curieux de savoir dans 
quelle mesure ce fonds a maintenu ses caractères propres, dans quelle 
mesure il a été pénétré par l’élément kimrique. 

Disons, tout d’abord, que les crânes en question proviennent de la vieille 
église; ils peuvent être datés par les médailles et monnaies que l’on a 
trouvées avec eux : médailles monacales du xv e et du xvi e siècle, une pièce 
à l’effigie de Louis XIV, un liard de Lorraine. 


324 


revue de l’école d’anthropologie 

A l’examen morphologique sommaire, la série présente une majorité de 
crânes plus ou moins courts, mais il est de toute évidence qu’elle n’est pas 
homogène. Un crâne très long (indice de largeur 74), doit être mis à part. 
L’allongement qu’il offre n’a sans doute pas un caractère ethnique, il est dû 
peut-être, en partie, à l’état avancé d’ossification de la suture sagittale, toutes 
les autres sutures étant absolument libres. 

Dans le reste du lot nous trouvons 4 pièces incontestablement celtiques, 
donnant des indices de largeur de 86 à 89, et un indice frontal moyen 
de 75. — Viennent ensuite 2 crânes présentant le type celtique moins 
accentué, 3 autres crânes difficiles à déterminer, 3 autres enfin où l’élément 
kimrique se reconnaît plus ou moins franchement. 

Le fonds ethnique est manifestement celtique, mais on voit dans quelle 
mesure s’est produit le mélange avec d’autres éléments. Ce fait n'est point, 
d’ailleurs, pour nous surprendre. Toulon-sur-Arroux répond à l’ancienne 
station romaine de «Telonum », à la rencontre des voies de Bourbon-Lancy 
et de Digoin à Autun ( Nouv . Dictionn. de Géogr. univ ., V, 761), et l’on ne 
pouvait s’attendre à y rencontrer un centre de population homogène ; 
l’influence étrangère y a eu une importance notable. 

Ab. H. 

Ossements à recueillir. — Nous demandons à nos abonnés et à nos lec- 
teurs des départements de vouloir bien collaborer à l'enrichissement de 
notre musée, par de simples avis qu’ils seraient sans doute à même de nous 
donner de temps à autre. Cherchant, non sans peine, à réunir les matériaux 
d’une ethnologie de la France, notre tâche serait grandement facilitée si 
nous étions tenus au courant des découvertes d’ossements, même modernes, 
que l’on réenfouit, pour l’ordinaire brisés, et désormais inutilisables, sans 
songer à la valeur qu’ils peuvent avoir. 

Les remaniements opérés dans les cimetières sont une source de richesses 
scientifiques. Nul ne peut réclamer les débris ainsi déplacés, destinés à être 
jetés en tas dans quelque fosse; une simple autorisation du maire defla 
commune permettrait à notre École (reconnue d’utilité publique) d’en 
prendre possession. 

Nous prions instamment nos correspondants, nos abonnés, nos lecteurs 
de nous signaler les occasions de cette nature lorsqu’ils en auront connais- 
sance. Sur ce simple avis nous agirons sans tarder. Il est bien entendu que 
les frais de toute sorte sont à la charge de l’École. 


Le secrétaire de la rédaction , Pour les professeurs de l’ École, Le gérant , 

A. dis Mortillet. Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul Brodadd. 


COURS D’ANTHROPOLOGIE ZOOLOGIQUE 


L’ALBINISME 

Par Pierre-G. MAHOUDEAU 


On désigne sous le nom d’albinisme un état de décoloration de la 
peau provenant de l’absence complète ou à peu près complète du 
pigment épidermique, la mélanine. Les individus présentant cet état 
sont appelés albinos, terme d’origine portugaise servant à indiquer 
leur blancheur générale. 

Il est certain que les Grecs et les Romains ont connu les albinos, 
cependant cet aspect étrange qui aurait dû ne pas passer inaperçu 
à une époque où la moindre chose sortant de l’ordinaire donnait lieu 
à des interprétations superstitieuses, ne paraît pas avoir laissé beau- 
coup de traces dans les ouvrages des auteurs de l’antiquité. Une 
vague mention dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et une autre 
dans la Bible est tout ce qui est signalé. 

Ce n’est qu’à la fin du moyen âge, à l’époque des grands voyages, 
lorsqu’on se trouva en présence du contraste si marqué que les 
albinos présentent dans les races très colorées, qu’il en est nettement 
question. En Amérique, Fernand Cortez, dans ses lettres à Charles- 
Quint, en mentionne l’existence à la cour de Montézuma. En Océanie, 
lorsque les Hollandais s’établirent à Java, il y avait trois albinois fai- 
sant partie de la suite du souverain de l’île, et comme ce monarque en 
désirait d’autres, l’étiquette voulant qu’il en entretînt un plus grand 
nombre, on put, après deux années de recherches, lui en procurer 
quatre. Chez les nègres, l’albinisme, dit Hovelacque, « a été signalé 
et étudié par bien des auteurs anciens et contemporains : Isaac Yos- 
sius, Brüe, Maupertuis, Demanet, Pruneau de Pommegorge, Erdman 
Isert, Durand, Villeneuve, Mollien, Landolphe, Callié, Lânder, Par- 
sons, Sonderval, etc. 1 ». 

L’albinisme ne se présente donc pas comme spécial à un groupe 

1. Ab. Hovelacque, Les nègres de V Afrique sus-équatoriale, p. 251. 

RF.V. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — OCTOBRE 1895. 22 


326 


revue de l’école d’anthropologie 


ethnique; il possède au contraire un caractère de généralisation 
manifeste, car il existe chez tous les animaux et même chez les 
végétaux. 

Son étude, en ce qui concerne les races humaines, appartient-elle à 
l’anthropologie, c’est-à-dire à l’histoire naturelle de l’homme, ou est- 
elle, comme on l’a soutenu, du domaine de la pathologie ou de la 
tératologie? C’est ce que nous allons essayer d’élucider. Dans ce but, 
aux faits observés nous demanderons quels sont les caractères de 
l’albinisme, quelles sont ses principales formes, quelles objections on 
doit répondre aux théories émises sur son origine et sur sa nature. 

Nulle race n’est exempte d’albinisme, mais, plus la peau est colorée, 
plus le phénomène, rendu frappant, devient facile à constater d’une 
façon minutieuse ; c’est pour cela que les observations prises sur les 
races noires sont les plus démonstratives. 

En 1744, on amena à Paris un négrillon albinos âgé de quatre à 
cinq ans. 11 eut un vif succès de curiosité, et donna lieu à des discus- 
sions souvent plus philosophiques que scientifiques entre les meil- 
leurs esprits de l’époque. Ce qui frappe le plus, c’est que les divers 
auteurs qui le décrivirent ne purent se mettre parfaitement d’accord. 
Ainsi, d’après Voltaire l 2 , il « avait pour cheveux de la laine fine, 
frisée, ordinaire aux nègres, mais d’un blanc éblouissant ». C’est 
bien net, ce blanc éblouissant, et nous verrons que c’est là un bon 
caractère de l’albinisme complet. Mais Maupertuis â trouve que « ses 
cheveux tiraient sur le roux ». Or, chez les albinos, qu’ils soient d’ori- 
gine nègre ou de race blanche, on trouve parfois les deux colorations 
de cheveux. D’après Voltaire encore, son iris était d’un « rouge tirant 
sur la couleur de la rose » et la prunelle était « d’une couleur aurore 
très brillant ». Cette dernière teinte est bien quelque peu poétique. 
Les mêmes yeux, Maupertuis les trouve bleu clair, ce qui n’est pas 
cependant l’avis de Fontenelle 3 qui, plus sagace observateur, les 
voit « d’un rouge clair, en les exposant au jour d’une certaine façon ». 
Ce qui est très exact; il suffît en effet d’une trace de mélanine pour 
donner à l’iris l’apparence du bleu si on ne regarde pas les yeux bien 
de face en tournant le dos au jour. 

Ce qui prouve que les iris du négrillon étaient parfaitement dépig- 
mentés, c’est qu’ « en outre ses yeux étaient bigles, tremblottants, 
faibles à la grande lumière » (Le Cat 4 ). 


1. Voltaire, Mélanges , t. III, p. 326. 

2. Maupertuis, Vénus physique. 

3. Fontenelle, Hist. de l'Académie , 1744. 

4. Le Cat, Traité de la couleur de la peau humaine , 1765. 



P.-G. MAHOUDEAU. — L’ALBINISME 327 

A part quelques variantes eette description va être celle de tous les 
voyageurs. 

Dans l’Amérique du Sud, de Porte 1 a vu à Maraea, province de 
Bahia, au Brésil, deux frères issus de parents nègres presque noirs, 
âgés l’un de vingt ans, l’autre de vingt-cinq, dont la peau était blanche, 
mais tachée de rousseur, les cheveux blancs et crépus, les yeux rou- 
geâtres, sensibles à la grande lumière. — Dans la ville de Barra di 


Fig. 44 et 45. — Hébra, albinos Sércre. 

(D’après les photographies de M. H. Morau). 

Rio Negro, le même voyageur signale deux autres albinos, non plus 
d’origine nègre, mais indiens; leur peau était blanche, très tachée, 
leurs cheveux blancs mais droits, leurs yeux rougeâtres. 

Les mêmes caractères d’albinisme complet se retrouvent sur un 
sujet faisant partie d’une troupe de nègres, provenant de l’Afrique 
occidentale, actuellement exposés au Champ de Mars. Cet albinos, 


1. Rev. d'anthr ., 1872, p. 160. 


328 revue de l’école d’anthropologie 

nommé Hébra, d’origine Sérère, est âgé de vingt ans. Né à Bawald, 
de parents très noirs, il a deux sœurs et un frère entièrement noirs. 
Ses yeux sont roses légèrement bleus, la pupille est rose rouge. Ses 
cheveux crépus et courts, semblant disposés par îlots, sont blancs 
hyalins, le blanc éblouissant de Voltaire. La barbe, peu abondante, 
est, sur les joues, crépue comme les cheveux, mais au menton les 
poils sont presque droits. Sur le corps les poils sont blancs et crépus. 
La peau entière blanche légèrement rose est parsemée de taches d’un 
noir foncé dans lesquelles le pigment est intact. Ces taches sont 
plus nombreuses et plus étendues sur le dos et sur les membres; 
leur grandeur varie depuis le simple point noir de la grosseur d'une 
tête d’épingle jusqu’à la tache occupant une surface de deux à 
trois centimètres dans un même sens. Elles ne sont pas en plaques 
massives, mais se présentent sous l’aspect de dendrites formant 
les arborisations les plus irrégulières. Hébra est toujours couvert 
de vêtements blancs, les parties de la peau ainsi préservées sont 
restées comme d’ordinaire les plus blanches tandis que la figure, bien 
qu’à cause de la lumière il se voile la face autant que possible, les 
mains, les avant-bras et les jambes, plus exposés au soleil, sont d’une 
teinte plus foncée. Cette teinte n’est pas le bronzage que prend au 
soleil la peau des bruns d’Europe, mais la coloration rougeâtre spé- 
ciale au hâle des roux et des blonds. Comme tous les albinos, malgré 
la légère nuance bleuâtre de ses iris, Hébra est très incommodé par la 
clartédujour, il tient la tête toujours baissée, fuyant les rayons lumi- 
neux. Lorsque pour le photographier nous avons essayé d’obtenir de lui 
l’horizontalité du regard, cela a été à peu près impossible; ses globes 
oculaires sont affectés d’un nystagmus très rapide, ce qui est très fré- 
quent chez les albinos. 

De même que les cas rapportés dans les observations précédentes, 
Hébra, malgré les traces de mélanine disséminées à la surface de son 
corps, est un albinos complet. Mais tous les degrés entre l’albinisme 
absolu et la coloration de la race à laquelle appartiennent les parents 
peuvent se produire. Dans ces formes intermédiaires la mélanine 
apparaît aux cheveux avec ce ton tirant sur le roux que signalait 
Maupertuis chez le négrillon dont nous avons parlé. 

C’est ce que met en évidence l’observation suivante. De Porte 
rencontra à Brèves, dans l’intérieur de la province de Para, deux 
sœurs albinos âgées, l’une de dix ans, l’autre de douze à quatorze, issues 
de nègres. Leur peau était blanche avec de très légères taches, les 
cheveux très crépus, blancs, tiraient sur le roux; leurs yeux étaient 
rougeâtres, presque fermés à la grande lumière. 

Ainsi, lorsque les cheveux d’un albinos se colorent, ils prennent 


P. -G. MAHOUDEAU. — L’ALBINISME 


329 


une teinte tirant sur le roux et non un ton intermédiaire gris noir, 
cela même dans les races les plus pigmentées. Dans ses documents 
sur le Sénégal 1 Berchon confirme le fait : en parlant des albinos qu’on 
rencontre au Gabon, sur les côtes de Guinée, au Dahomey, il les décrit 
avec des cheveux jaune soufre ou rouge fauve. Dans les mêmes 
régions, les albinos signalés au siècle dernier par Bartel étaient 
aussi dépeints avec des cheveux roux ou blonds. Cela prouve que la 
coloration rousse des cheveux n’est point de nature à pouvoir carac- 
tériser un groupe ethnique et qu’on ne saurait en conséquence con- 
sidérer les roux disséminés en Europe comme les descendants d’une 
ancienne population possédant ce caractère, mais qu’il faut simple- 
ment les regarder comme intermédiaires entre l’albinisme et la 
coloration ordinaire de leur race. Avec l’érythrisme, nous voyons 
toujours, chez les albinos de race très pigmentée, le pigment appa- 
raître dans l’iris. Encore à Bahia, De Porte vit un albinos, frère 
jumeau d’un nègre parfaitement noir, chez lequel à une peau 
blanche sans tache s’unissaient des cheveux blancs très crépus tirant 
sur le roux et des yeux bleu clair. Ce qui montrait bien que malgré 
cette teinte bleue c’étaient des yeux d’albinos, c’est qu’ils étaient sen- 
sibles à la grande lumière. 

Dans l’Hindoustan, à Mahé, côte de Malabar, Deschamps 2 observa 
trois albinos dans une famille comprenant sept enfants issus de 
l’union de deux Tives malayalans de Coula : l’examen de l’un de 
ces albinos, âgé de dix-neuf ans, lui montra des iris paraissant bleus, 
légèrement teintés de gris et cependant, malgré cela, encore sensibles 
à la vive lumière. A Madagascar, Corre 3 eut occasion d’étudier deux 
jumeaux âgés d’environ trente ans, nés d’un père Sakalave et d’une 
mère Betsinitsana, ne possédant parmi leurs ascendants ni croisements 
ni métissage. Leur peau était absolument blanche, rosée au visage et 
au cou « tout à fait comparable à celle des sujets de race septentrio- 
nale » ; leurs cheveux étaient blond pâle; leur iris bleu verdâtre très 
pâle tirait au brun sur le pourtour de la pupille, laquelle était bien 
noire. Ces dépigmentés avaient une vue excellente excepté à une 
lumière trop vive. Mais de là à pouvoir bien supporter l’éclat du 
soleil il n’y a qu’un pas, et nous le trouvons franchi par les albinos 
observés en Nouvelle-Calédonie par de Rochas 4 . Ces Néo-Calédoniens, 
nés de parents parfaitement noirs, présentaient une peau d’un blanc 
terne, parsemée de taches étoilées d’un brun marron provenant de 


1. Berchon, Bull. Soc. Anth., 1860, p. 525. 

2. L'anthropologie, 1893, p. 535. 

3. Association f ranç aise pour l'avancement clés sciences , 1878, p. 850. 

4. Bull. Soc. Ant/irop., 1860, p. 402 ; 1861, p. 49. 


330 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


dépôts de pigment. Leurs cheveux étaient blonds lin, filasses, plus tins 
que chez les autres individus. A des iris d’un beau bleu avec le fond 
de l’œil noir, ils devaient de posséder une vue excellente, nullement 
incommodée par le soleil. 

De tels albinos, avec des cheveux fins, plus ou moins blonds, des 
yeux bleus, une peau blanche et rosée, pouvant être plus ou moins 
parsemée de ces taches brunes, que dans nos races nous appelle- 
rions des nævi pigmentaires, n’auraient pas passé pour albinos si 
ils étaient nés en Europe. Et cependant ils sont parfaitement albinos, 
c’est-à-dire qu’ils sont incontestablement dépigmentés par rapport 
à la peau foncée de leur race. 

Chez nous, si, pour être qualifiée d’albinisme, la dépigmentation 
demande à être plus accentuée, elle n’en offre pas moins de nom- 
breuses formes intermédiaires. Une d’elles m’a été présentée par une 
jeune fille albinos que j’ai eu l’occasion d’observer. Sa peau était d’un 
blanc rosé en quelque sorte diaphane, ses cheveux de ce blanc 
brillant hyalin qui se distingue du blanc de la canitie, seules les 
mèches les plus longues présentaient à leur extrémité une très légère 
teinte sale d’un jaune blond lin. Ses cils très longs et soyeux étaient 
hyalins. L’iris, d’un bleu très clair, possédait des îlots assez étendus 
et très inégalement répartis où le pigment, faisant totalement défaut, 
on voyait le fond de l’œil rouge. Aussi le grand jour la forçait à cligner 
les paupières. 

L’albinisme n’existe pas toujours sous ces formes complètes; il 
peut, et cela aussi bien dans les races blanches que dans les races 
foncées, être localisé. C’est à cette dépigmentation partielle qu’on 
doit les nègres pies. 

Leur peau « est parsemée, dit Berchon \ de taches blanches qui 
tranchent sur le fond noir du reste des téguments et produisent un 
effet étrange ». De Rocbebrune 1 2 , Vincent 3 et autres observateurs 
ont signalé de ces cas chez les Wolofs, au Gabon, chez les Pahouins, 
les Boulous, les Kroomens, etc. 

De l’ensemble de ces observations il ressort que ce qui caractérise 
l’albinisme ce sont les modifications chromatiques portant sur la peau, 
sur le système pileux et sur les yeux. La peau, dans l’albinisme 
complet, est d’un blanc laiteux, plus ou moins rosé, laissant aperce- 
voir les capillaires superficiels. Elle peut ne pas avoir de taches de 
rousseur; cependant, dans les races très foncées, il subsiste souvent à 

1. Berchon, Documents sur le Sénégal [Bull. Soc. Anth., 1860, p. 526). 

2. De Rochebrune, Rev. d’anth., 1881, p. 274. 

3. Vincent, Bull. Soc. Anth., 1872, p. 516. 


P. -G. MAHOUDEAU. — L’ALBINISME 


331 


l’état disséminé des traces de mélanine pouvant être noire, c’est-à- 
dire non altérée, ou pouvant être affaiblie et dès lors posséder un ton 
brun ou roux. 

Le système pileux : cheveux, sourcils, cils et poils, est générale- 
ment d’un blanc translucide. Ce blanc diffère de celui de la canitie en 
ce que dans la canitie le pigment subsiste mais est rendu invisible 
par l’air interposé dans les cellules de l’épidermicule, le poil est 
alors d’un blanc opaque, tandis que dans l’albinisme, la mélanine 
n’existant pas, le poil est transparent, d’où son aspect hyalin. 

Delà même absence de mélanine aux yeux résulte un iris qui, 
incapable d’intercepter les rayons lumineux, laisse voir le fond de 
l’œil par transparence. L’œil a alors l’aspect d’un globe dépoli l . 

L’excès de clarté qui en résulte aveugle le nerf optique, aussi 
l’albinos fait-il tous ses efforts pour atténuer l’intensité de la lumière 
en portant sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux et en tenant 
les paupières aux trois quarts closes. C’est probablement à cet éblouis- 
sement continuel qu’est dû le nystagmus dont sont atteints, comme 
du reste les individus dont la vision est entravée par un obstacle, un 
grand nombre d’albinos. Ce tremblement transversal rapide est très 
marqué chez l’albinos nègre Hébra. Les études faites sur la vision 
chez les albinos ont démontré qu’elle n’était défectueuse que par 
suite de l’absence de mélanine, ce qui a permis à Desmarres d’amé- 
liorer leur myopie, non avec des verres concaves, mais avec des 
verres de conserves fumées. 

Le degré de pigmentation présenté par les trois caractères que 
nous venons d’énumérer a servi à établir la classification des formes de 
l’albinisme. Au point de vue de son extension, l’albinisme peut être 
complet ou incomplet. 

L’albinisme complet est dit parfait lorsqu’il y a absence totale de 
mélanine; il est atténué lorsqu’il présente de légères traces de méla- 
nine souvent modifiée. L’albinisme incomplet est dit partiel lorsque 
la mélanine est localisée sans être modifiée; dans ce cas les dépig- 
mentés partiellement ont l’aspect pie. 

L’albinisme incomplet est dit incomplet par modification de la 
mélanine lorsqu’il revêt cette intéressante forme de transition dans 
laquelle la peau est blanche, plus ou moins tachée de rousseurs, par- 
fois café au lait, les cheveux sont roux ou blonds, les yeux bleus, 
quelquefois tirant sur le brun, la pupille est toujours noire. 

Cet albinisme de transition, si facile à observer chez les noirs, mais 
inaperçu chez les blancs, a servi à accréditer l’opinion que la dépig- 


1. Broca, Etudes sur un œil d’albinos . 


332 


revue de l’école d’anthropologie 


mentation était plus fréquente dans les races colorées que dans les 
autres, où l’on ne comptait comme albinos que les albinos complets. 

On ne saurait actuellement, faute de documents suffisamment 
précis, affirmer que l’albinisme est plus fréquent dans une race que 
dans une autre, ni même établir le pourcentage de l’albinisme dans 
les populations européennes. Dans la statistique portant sur la couleur 
des yeux, des cheveux et de la peau chez les Suisses, faite par Koll- 
mann^le nombre des albinos atteint trente-cinq pour environ 409 000 
enfants, ce qui, en chiffres ronds, ne fait pas un par onze mille. Cepen- 
dant ce nombre est sans doute trop élevé, car l’enquête faite en 1872 
par la Société italienne d’anthropologie et d’ethnologie 1 2 donne un 
albinos pour à peu près 29 000 habitants. Il est vrai que cette der- 
nière statistique comprend l’ensemble de la population, tandis que la 
première ne recensait que des enfants. 

L’albinisme, d’après les observations précédentes, qui répondent 
à l’immense majorité des cas, est toujours congénital. Comme le 
pigment ne commence à apparaître dans les cellules de la peau que 
vers les troisième et quatrième mois de la vie intra-utérine, on 
avait émis l’opinion que l’albinisme était une persistance d’état fœtal 
par suite d’un arrêt de développement. Mansfeld, qui soutenait cette 
opinion, la basait sur la concomitance fréquente de l’albinisme avec 
divers autres arrêts de développement; d’après lui, l’albinos restait 
toujours faible, chétif, petit, malingre, imberbe si c’était un homme, 
et était de sexe féminin le plus fréquemment. Nous dirons plus loin, 
en parlant de l’opinion faisant de l’albinisme un cas pathologique, 
ce qu’il faut penser de cette manière de voir. D’autre part divers 
auteurs : Ascherson, Meyer, Herzig, Graves, Wilde, Sichel, ayant 
remarqué que des enfants nés albinos pouvaient, en se pigmentant 
graduellement, voir leur albinisme s’atténuer, ont considéré l’albi- 
nisme sinon comme un arrêt absolu, du moins comme un retard 
apporté à l’évolution pigmentaire. Ces cas-là n’ont rien de surpre- 
nant; ce sont des formes avortées d’albinisme. Mais admettons pour 
un instant que l’albinisme ne soit qu’un retard de la pigmentation, 
laquelle serait susceptible de pouvoir toujours se produire à une 
époque quelconque de la vie, que penser alors des cas, rares il est 
vrai, mais néanmoins trop bien observés pour n’être pas authentiques, 
où des individus très pigmentés se sont, arrivés à l’âge adulte, déco- 
lorés graduellement? Ce n’est plus par un retard qu’on pourra 
expliquer de tels phénomènes. Plusieurs de ces observations sont si 

1. Relevés statistiques sur la couleur des yeux , des cheveux et de la peau chez 
les Suisses , par Kollmann (Rev. d’ant/u, 1884, p. 176). 

2. Rev. d’anth., 1881, p. 156. 


P. -G. MAHOUDEAU. — L’ALBINISME 


333 


remarquables que, sans vouloir les rapporter complètement, nous ne 
pouvons cependant ne pas les rappeler. Le plus ancien cas relaté 
est celui d’un négrillon de onze ans, observé dans la Virginie par 
Guillaume Byrd en 1697, qui, depuis l’âge de trois ans, était en train 
de se dépigmenter « sans avoir été pris d’aucune maladie ». — L’ob- 
servation la plus complète du siècle dernier se trouve dans une lettre 
écrite par James Bâtes, chirurgien à Leonard Town (Maryland), le 
6 septembre 1758, et publiée dans les Pliilosophical transactions . Une 
négresse, née en Virginie, âgée de quarante ans, jouissant d’une par- 
faite santé, avait commencé à se décolorer à l’âge de vingt-cinq ans, 
et quand James Bâtes la vit, « dans les quatre cinquièmes de la surface 
de son corps, la peau était blanche, unie, claire, transparente, lais- 
sant voir à travers d’élégantes ramifications de veines comme celles 
des peaux fines de nos plus belles Européennes ». L’auteur ajoutait : 
« dans peu d’années elle sera probablement toute blanche ». — En 
1879, dans le sud de l’île d’Haïti, le D r Smester signala l’existence 
d’une négresse, âgée de quarante-cinq à cinquante ans, étant depuis 
quinze ans en voie de dépigmentation et tellement blanche que 
« toutes ses taches noires réunies ne pourraient couvrir une main un 
peu forte ». Or ce que Hébra, notre Serère, quoique albinos de nais- 
sance, possède de surface mélanique peut être seulement un peu 
moindre. D’autres exemples identiques sont connus. 

Dans ces observations on ne peut plus invoquer un arrêt de déve- 
loppement par persistance de l’état fœtal, un retard d’évolution pig- 
mentaire ; non, il y a albinisme acquis; il n’y a pas absence de pig- 
ment, il y a disparition du pigment qui existait. 

A quelles causes alors attribuer l’albinisme? Nous allons passer en 
revue celles qui ont été principalement invoquées par les différents 
auteurs ayant écrit sur ce sujet, en constatant qu’elles ne se rappor- 
tent qu’à l’albinisme congénital et laissent de côté l’albinisme acquis, 
trop difficile à expliquer. 

En première ligne, et la moins importante, est l’opinion qui a 
consisté à voir dans l’albinisme un phénomène d’atavisme, un retour 
du nègre à un ancêtre blanc. Maupertuis, à propos du négrillon 
albinos dont nous avons parlé, pensait que l’albinisme chez les nègres 
prouvait que le blanc était la couleur primitive des hommes, que le 
nègre n’avait qu’une couleur dégénérée, la nature de temps en temps 
paraissant rentrer dans ses droits. 

Buffon semblait incliner aussi vers l’idée que le prototype humain 
aurait été blanc; Zimmermann, Blumenbach, Labat, Eusèbe de Salles 
partageaient cette opinion. Elle fut le sujet d’un mémoire adressé à 
la Société d’Anthropologie par un nègre, devenu missionnaire chrétien, 


334 


revue de l’école d’anthropologie 


qui croyait ainsi rehausser l’origine de sa race. Si l’albinisme était 
une réversion, le difficile serait d’expliquer la présence des albinos 
chez les blancs, où leur apparition ne se comprendrait plus à moins 
toutefois d’admettre l’ancêtre blanc comme plus dépigmenté que les 
races blanches les plus décolorées, puisque dans l’albinisme le système 
pileux est blanc et l’œil est sans mélanine. Cette opinion, à tout 
prendre, pourrait peut-être se soutenir, on pourrait prétendre que 
l’homme primitivement décoloré a, suivant les milieux qu’il a été 
forcé d’habiter, acquis une plus ou moins grande quantité de méla- 
nine, de là l’inégale pigmentation des races. Sans doute; mais à la 
condition que l’embryologie n’y vînt pas contredire. Tandis qu’au 
contraire cette science nous montre que, dès le début de développe- 
ment embryonnaire, avant que l’ovule en segmentation ait encore 
revêtu aucune forme spécifique, des cellules ectodermiques, émigrant 
à l’intérieur, vont par invagination y constituer l’origine des cen- 
tres nerveux. Or, ces mêmes cellules et leurs cellules filles devenues 
cellules nerveuses possèdent du pigment qui souvent augmente beau- 
coup avec l’âge. Si l’albinisme était atavique, si la lignée des ancêtres 
de l’homme eût été dépourvue de pigment, si l’humanité ne l’eût 
acquis que depuis que ses races se sont différenciées, un tel fait ne 
serait pas possible. Au lieu de cela, la présence de la mélanine dans 
un organe où elle est inutile, mais qui est, comme la peau, issu de 
l’ectoderme, prouve que le pigment possède une haute antiquité 
phylogénique. C’est ce qui nous avait fait émettre l’hypothèse de la 
dépigmentation des primates l . 

En outre les manifestations de l’atavisme ne sauraient être si éloi- 
gnées; aussi, lorsque la discontinuité d’un caractère anatomique 
dépasse huit à dix générations, est-il très probable qu’au lieu de se 
trouver devant des phénomènes de réversion on se trouve devant 
l’apparition de formes nouvelles. On ne peut réellement invoquer 
comme atavique que le développement exceptionnel se produisant, 
sur un ou plusieurs individus, d’organes devenus vestigiaires et dont 
les traces sont normales chez tous. 

Plus sérieuse, autrement difficile à discuter, est l’opinion qui a fait 
de l’albinisme une entité morbide relevant par conséquent de la 
pathologie. 

Cette manière de voir est exclusivement propre aux médecins 
entraînés par la nature même de leurs études à considérer l’albinisme 
comme une cachexie spéciale. Rennes, en 1831, le décrivait parmi les 
maladies rares; telle n’était pas cependant, à la même époque, ainsi. 

1. Revue de VÉcole d' Anthropologie, décembre 1893. 


335 


P.-G. MAHOUDEAU. — l’ ALBINISME 

que nous le verrons, l’opinion de Is. Geoffroy Saint-Hilaire. Mais ce 
qui imposait cette conviction aux observateurs médecins c’était la 
coïncidence de complications pathologiques qu’on relevait sur les 
albinos avec une complaisance qui empêchait de s’apercevoir que bien 
d’autres individus, non albinos, possédaient également une constitu- 
tion débile, lymphatique, un teint terne, terreux grisâtre, une myopie 
fréquente, du strabisme, des pieds plats et volumineux, des mains 
grosses et courtes, des oreilles trop longues ou trop larges, des traits 
mal formés, etc. Les causes de cette cachexie albinique on les chercha 
dans l’insalubrité du climat, dans la misère sociale, dans la mauvaise 
constitution des parents, dans la consanguinité, dans les grossesses 
gémellaires ou dans les grossesses trop fréquentes. A toutes ces causes 
présumées des faits précis ont répondu. Si les climats malsains 
devaient engendrer les albinos, il y aurait certainement des contrées 
du globe où des races albines auraient dû se former par suite de la 
multiplicité de dépigmentés devant naître dans ces contrées; or, 
nulle race albine humaine ne s’est encore formée. Les contrées insa- 
lubres ne manquent pourtant pas. — L’albinisme devrait en outre 
être inconnu dans les pays sains, or on le trouve là aussi bien qu’ail- 
leurs; il apparaît d’une façon sporadique chez toutes les races, dans 
tous les climats, sous toutes les latitudes. 

La misère sociale ne peut guère être mise en cause : toutes les 
peuplades dans de mauvaises conditions de vie devraient être 
blanches; tous les pauvres, les déshérités devraient être albinos ou 
albinisants; or, non seulement cela n’est pas, mais on trouve des 
albinos dans les classes aisées et riches aussi fréquemment que dans 
les autres. Donc la condition sociale ne paraît pas avoir d’influence L 

La mauvaise constitution des parents peut sembler réunir plus de 
probabilité, c’est en effet la cause qui paraît la plus rationnelle. 
Mais chaque fois qu’on parle des parents c’est pour signaler leur 
parfaite santé. Une albine de quarante-trois ans avait encore son 
père et sa mère. 

Il fut un temps où la consanguinité fut rendue responsable de 
toutes les malformations congénitales possibles : on semblait oublier 
alors que si cela eût été exact, la terre ne serait qu’une vaste cour des 
miracles; la consanguinité à tous les degrés ayant existé au début 
de toutes les sociétés et même probablement longtemps après. Les 
zootechnistes qui savaient à quoi s’en tenir, ont répondu par des 
expériences. Dès 1866, Sanson 1 2 , se basant sur les expériences de 


1. Enquête italienne de 1S72 (Rev. d’anth., 1872, p. 156). 

2. Bull. Soc. Anth., 1866, p. 473. 


336 


revue de l’école d’anthropologie 


Legrain, vétérinaire belge, établissait que la consanguinité ne pouvait 
pas produire l’albinisme et que l’albinisme obtenu chez des lapins à 
l’aide des conditions biologiques les plus défectueuses n’était autre 
chose qu’une décoloration par anémie, les sujets arrivant à ne plus 
pouvoir se reproduire et succombant œdématiés. Ce qui n’a rien 
de commun avec l’albinisme congénital ni même acquis. 

Restent alors les grossesses, soit gémellaires, soit trop fréquentes. 
Des statistiques nombreuses sur la gémellité ont été établies et si le 
fait eût été vrai il aurait été mis en évidence par elles; il n’est pas 
signalé, car si des albinos sont souvent jumeaux, rien n’indique que 
ce soit là une cause d’albinisme, plus nombreux étant les cas où ils 
ne sont pas jumeaux. 

Quant à la fréquence de la parturition, dans laquelle on a voulu 
voir une cause anémiante prédisposant la femme à engendrer des 
albinos, les faits sont, de même, loin de se plier à ces idées. S’il en 
était ainsi, dans toutes les familles où naissent beaucoup d’enfants, 
après un certain nombre d’accouchements, on devrait voir se pro- 
duire l’albinisme. Or il n’en est rien , des femmes ont eu seize ou 
dix-huit enfants et plus sans produire un seul albinos; tandis que là 
où il se manifeste, ce n’est pas à partir du sixième ou du septième 
accouchement par exemple qu’il apparaît, c’est dès le premier ou le 
second, et dans ces cas, ainsi que nous le verrons plus loin, il y a eu 
généralement production de plusieurs albinos 4 . En outre les pays à 
forte natalité devraient présenter beaucoup plus d’albinos que les 
autres contrées; on ne le signale pas. En Corse, où la prolifîcité est 
considérable, les albinos sont aussi rares que partout ailleurs. Il y a 
des familles dans lesquelles, pour peu d’enfants on trouve un ou deux 
albinos, tandis que la majorité des autres familles, tout en étant très 
nombreuses, n’en ont pas. 

De tout cela il ressort qu’aucune des causes invoquées comme pro- 
duisant pathologiquement l’albinisme n’y paraît même prédisposer. 
Est-ce cependant, malgré tout, une maladie non due aux ascendants 
mais propre à l’individu? Rien encore de bien probant dans cette 
direction. Sans doute il y a des albinos faibles, chétifs, maladifs, plus 
ou moins malformés, mais n’y a-t-il qu’eux qui soient ainsi? De plus 
le sont-ils tous? Non, il est évident que rien n’empêche que l’albinisme 
ne coïncide avec n’importe quelle maladie, n’importe quelle malfor- 
mation; mais la majorité des observations d’albinisme témoigne de 
la bonne santé des individus observés. Corre, ^parlant de ses albinos 

1. L. Vincent, Sur quatre cas d'albinisme observés au Gabon dans une même 
famille (Bull. Soc. Anthr., 1872, p. 516). 


P. -G. MAHOUDEAU. — L’ALBINISME 


337 


de Madagascar, signale leur constitution vigoureuse, n’offrant rien 
qui puisse en quoi que ce soit mériter le nom d’état pathologique. 
L’enquête italienne apprend que le nombre des albinos arrivés à un 
âge avancé est relativement grand et constate que l’albinisme paraît 
ne pas être en rapport avec des causes pouvant abréger la durée de 
la vie. 

Dès le commencement de ce siècle, en 1812, dans une thèse passée 
à Erlangen, un albinos, Georges Sachs, s’appuyant sur sa propre 
observation et celle de sa sœur albinos comme lui, réfuta l’opinion 
qui faisait de l’albinisme un état pathologique. Donc il peut y avoir 
coïncidence avec une diathèse, il ne saurait y avoir conséquence. 
Mais immédiatement une objection vient à l’esprit : si l’albinisme con- 
génital n’est pas morbide, en est-il de même de l’albinisme acquis? 
Car, d’où peut-il provenir, sinon d’une cause pathogénique? On peut 
répondre, sans doute, qu’en tout cas ce serait une maladie à proces- 
sus bien lent, bien bénin, mais cela n’empêcherait pas que ce soit 
une maladie, si c’en était une. Or, on admettra difficilement un état 
morbide compatible avec l’intégrité la plus complète de la santé et 
de l’intelligence. Si nous nous reportons à nos observations d’albi- 
nisme acquis, qu’y lisons-nous? Guillaume Byrd constate que son 
négrillon n’a jamais été pris d’aucune maladie. James Bâtes dépeint 
l’excellente santé et la constitution forte et robuste de sa négresse, 
ajoutant : « de peur qu’on ne regarde son changement de couleur 
comme la suite de quelque état maladif, je déclare, d’après son 
récit, que si l’on excepte un enfant qu’elle eut, il y a dix-sept ans, 
elle n’a jamais eu la moindre incommodité qui lui ait duré vingt- 
quatre heures, que ses règles n’ont jamais souffert d’irrégularités que 
celle de sa grossesse; qu’elle n’a jamais eu aucune maladie de peau, 
ni appliqué sur elle aucun topique qui puisse avoir donné lieu à ce 
changement. » S’agit-il maintenant du cas observé récemment à 
Haïti par le D r Smester : « Ce qu’il semble possible d’affirmer, dit-il, 
c’est que Gélina Henry — la négresse en voie de dépigmentation — se 
porte bien; que d’ailleurs, à notre connaisance, les quelques personnes 
qui portent ces taches sur différentes parties du corps ne souffrent 
que de l’ennui de se voir blanchir ». Du reste, demande Smester, « si 
une des causes était réellement celle de la maladie, comment se fait- 
il que les décolorations générales ou partielles ne soient pas plus 
nombreuses? » Maladie rare, aurait-on pu répondre avec Rennes, s’il 
ne venait de nous être démontré par l’excellente santé de ces dépig- 
mentés que ce n’est nullement une maladie. 

Abordons maintenant le dernier ordre de causes auquel on a attri- 
bué l’albinisme. Celui-ci, nous l’avouons, sera plus encore que le 


338 


revue de l’école d’anthropologie 


précédent difficile à réfuter. Dès 1832, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire 
comprenait l’albinisme parmi les anomalies de l’organisation. En 
1858, Broca 4 , dans son célèbre mémoire sur l’hybridité, écrivait : 
« L'albinisme est un état pathologique, une anomalie, un vice de 
formation qui s’observe chez les blancs aussi bien que chez les nègres » . 
Nous n’avons pas à répondre à la première partie de cette définition, 
venant de la réfuter; nous remarquerons seulement que, qualifiant 
l’albinisme à la fois d’état pathologique et d’état tératologique, Broca, 
prudemment éclectique, risquait peu de se tromper. Cependant, chez 
lui, l’idée dominante était que l’albinisme, appartenant surtout à la 
tératologie, était étranger à l’ethnologie car « les albinos, ajoute-t-il, 
comme les hommes pies, comme les individus atteints de mélanisme, 
sont des êtres imparfaits, anormaux, qui diffèrent également de tous 
les types humains et qui n’ont rien de commun avec la question des 
races ». Ce qui ne fut pas sans doute toujours son opinion, puisque 
plus tard nous le voyons étudier avec soin la vision des albinos. 
U. Trélat, dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 
a défini l’albinisme : « une variété anormale de coloration caractérisée 
par l’absence absolue ou relative du pigment résultant d’un arrêt, 
insuffisance ou retard de développement régulier. » 

Ainsi donc pour Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Broca, Trélat, l’albi- 
nisme est un état anormal, une anomalie, ce qui équivaut à une 
monstruosité atténuée. 

La monstruosité étant, d’après Is. Geoffroy Saint-Hilaire 2 , un 
« ensemble d’anomalies très complexes, très graves, rendant impos- 
sible ou difficile l’accomplissement de certaines fonctions et produi- 
sant, chez les individus qui en sont affectés, une conformation vicieuse 
très différente de celle que présente ordinairement leur espèce ». 

L’albinisme ne saurait être une monstruosité, c’est-à-dire un 
ensemble d’anomalies, il ne peut être qu’une fraction de cet ensemble, 
qu’une anomalie. Alors, qu’est-ce qu’une anomalie? 

« On appelle, dit Dareste 3 , anomalie, toute déviation du type 
spécifique. » Or, en anthropologie, on considère comme type « un 
ensemble de caractères d’une permanence relative que, ni l’action 
des milieux, ni l’influence des croisements n’ont sensiblement altérés, 
aussi loin que nous remontions dans le passé » 4 (Hovelacque et Hervé) . 
Cet ensemble de caractères servant à différencier les unes des autres 
les espèces ou races primordiales humaines, constitue donc ce qu’on 

î. Broca, Mémoires , t/ III, p. 371. 

2. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Traité de tératologie , t. I, p. 33. 

3. Dareste, La production artificielle des monstruosités, p. I. 

4. Hovelacque et Hervé, Précis d’ anthropologie, p. 221. 


P. -G. MAHOUDEAU. — I? ALBINISME 


339 


doit appeler le type spécifique. Une anomalie étant une déviation de 
cet ensemble de caractères, devra donc modifier à ce point l’individu 
qui en sera porteur qu’il deviendra dès lors difficile de savoir à 
quelle race primordiale il appartient, les caractères typiques étant 
déviés. 

Est-ce bien le cas de l’albinisme? Il y a certainement modification 
du caractère couleur, mais est-ce suffisant pour constituer une dévia- 
tion du type spécifique? 

Hébra, l’albinos dont nous donnons la photographie, possède sans 
doute la coloration de la peau d’un blanc, mais tous ses autres carac- 
tères sont d’un nègre. L’albinisme n’a donc pas chez lui entraîné la 
déviation de son type nègre. (Voir fig. 44 et 45.) 

Il est resté nègre au point de vue ethnique, sa décoloration épi- 
dermique n’en a pas fait un type européen. Personne ne s’y trom- 
pera et les moins observateurs ne le qualifieront que de nègre blanc. 

L’albinisme ne se présente donc pas comme une déviation du type 
spécifique. Cette modification atteint même si peu ce type qu’elle 
montre nettement combien l’ancienne classification de races humaines, 
groupées d’après les couleurs de la peau, était factice et avait peu 
de valeur, puisque le changement de coloration n’empêche pas de 
reconnaître la race. On ne saurait, en conséquence, considérer l’albi- 
nisme comme une anomalie, c’est quelque chose de moins grave, de 
moins important, c’est une sorte d’irrégularité trop légère, trop super- 
ficielle pour rentrer dans le domaine de la tératologie. 

Puisque nous avons vu qu’il était inadmissible de regarder l’albi- 
nisme comme atavique, puisqu’il n’est nullement pathologique, puis- 
qu’il ne peut être ni monstruosité, ni même anomalie, comment, en 
anthropologie, doit-on le considérer? Comme c( un simple défaut de 
pigment », ainsi que le définit Hovelacque 4 , et il n’est pas autre chose.. 

Maintenant, dans quelle situation l’individu porteur de ce manque 
de pigment se trouve-t-il par rapport à sa race? — C’est bien simple; 
il n’y a de changé en lui que la couleur, laquelle a seulement varié. 
Cet individu est donc porteur d’une variation et non d’une déviation 
de type. 

L’albinisme, simple défaut de pigment, sera donc une variation 
chromatique par absence congénitale ou acquise de mélanine. Dans 
les cas où le pigment ne se produit pas durant la vie fœtale, c’est la 
variation par défaut de pigment ou apigmentation; dans les cas où le 
pigment se détruit à l’état adulte, c’est la variation par disparition 
ou dépigmentation. 

1. Ab. Hovelacque, Les nègres de l’ Afrique sus- équatoriale, p. 252. 


340 


revue de l’école d’anthropologie 


L’expérience a montré que toute variation biologique peut être soit 
lente, soit brusque, soit partielle, soit totale, avec tous les intermé- 
diaires possibles. Or l’albinisme, nous l’avons vu par les exemples 
cités, se conduit bien comme une variation. En outre, toutes les formes 
précédentes rentrent à tel point les unes dans les autres qu’on s’est 
servi pour obtenir des lapins albinos, de variations partielles sur- 
venues brusquement, c’est-à-dire congénitales. 

On a pris des lapins nés avec de simples taches albines et, les 
unissant ensemble, ce qui est le procédé lent, on est arrivé ainsi par 
sélection, au bout de quelques générations, à réaliser la variation 
totale, l’albinisme complet et parfait. Dans ces expériences, dues à 
Legrain, ainsi que le fait remarquer Sanson, les lapins élevés dans de 
bonnes conditions sont toujours restés en parfaite santé. Les varia- 
tions ne sont pas morbides ; elles n’entraînent de modifications physio- 
logiques que pour les organes sur lesquels elles portent, présentant 
en dehors de cela une indépendance parfaite avec le reste de l’orga- 
nisme. Aussi, dans l’albinisme, seule la vision est gênée, mais toutes 
les autres fonctions s’accomplissent régulièrement. Les albinos peuvent 
être aussi intelligents ou inintelligents que les autres individus de leur 
race. Les observateurs sont unanimes à ce sujet. Parlant des albinos 
Néo-Calédoniens, De Rochas 1 dit qu’ils « ne paraissent pas moins intel- 
ligents que les autres Calédoniens ». Berchon 2 , au Sénégal, constate la 
même chose. « L’intelligence de ces albinos, dit-il, ne paraît pas 
généralement inférieure à celle des noirs du même pays, qui sont loin 
d’être mal partagés sous ce rapport. » Dans l’albinisme acquis, même 
résultat : le négrillon de Guillaume Byrd « était plus vif, plus actif, 
plus spirituel que le commun de cette race d’hommes ». Célina Henry 
est dépeinte comme intelligente et active. Le médecin albinos Sachs 
est une autre preuve de l’intelligence chez les albinos. La reproduc- 
tion se fait chez eux normalement; tous ceux qu’on cite comme étant 
mariés ont eu des enfants et c’est en accouplant ensemble des ani- 
maux albinos qu’on a créé toutes les races albines domestiques. 
L’hérédité de cette variation est donc irréprochable. 

Nous en conclurons que l’albinisme est une variation chromatique 
susceptible d’être, par hérédité, transmise sans qu’aucune maladie 
ou malformation concomitante en puisse être regardée comme la 
conséquence obligée. 

Maintenant que la discussion des anciennes hypothèses auxquelles 
on avait attribué l’albinisme nous a conduit à ne voir en lui qu’une 


1. De Rochas, Bull. Soc. Anili., 1861, p. 49. 

2. Berchon, Bull. Soc. Anth., 1860, p. 525. 


341 


P. -G. MAHOUDEAU. — l/ALBINISME 

simple variation chromatique, sans rien nous apprendre sur son ori- 
gine, il nous reste à nous demander si, dans les tendances scientifiques 
les plus récentes on ne trouverait pas quelques indications sursa cause 
productrice. L’albinisme paraissant être influencé bien plus par les 
milieux intérieurs que par les milieux extérieurs, sans cependant 
refuser toute action à ces derniers, ce devra donc être à une cause 
d’origine interne qu’il faudra remonter. 

Le milieu intérieur par excellence est formé par les liquides bai- 
gnant les cellules de l’organisme, le sang, la lymphe. C’est actuelle- 
ment à l’état chimique ou dynamique du sérum sanguin qu’on tend 
de plus en plus à attribuer le grand rôle dans toutes les causes modi- 
fiant profondément le protoplasma cellulaire. 

Il est, en effet, facile de concevoir que toute modification dans la 
nutrition des cellules a pour point de départ une modification corres- 
pondante dans l’état du liquide nourricier. De lui dépendra donc 
toute accélération ou tout ralentissement fonctionnel. Dès lors qu’une 
modification, encore inconnue actuellement, mais susceptible d’arrêter 
ou de retarder la formation de la mélanine, survienne chez un indi- 
vidu, elle constituera chez lui une disposition analogue, par exemple, 
à celle qui confère l’immunité morbide. 

Cette disposition acquise après la naissance pourra, d’après les 
observations et ce serait le cas ordinaire, rester latente sans que rien 
la révélât extérieurement. Mais si les sujets qui possèdent cette 
sorte d’immunité viennent à procréer, leurs ovules, leurs sperma- 
tozoïdes modifiés en même temps que les autres cellules de leur orga- 
nisme ne se trouveront-ils pas dans des conditions particulièrement 
favorables pour transmettre cette disposition qui deviendrait per- 
manente chez le produit? 

Si cette modification peut être acquise définitivement de cette 
façon par le nouvel être, comme ayant fait partie du milieu nutritif 
qui a présidé à la mise en mouvement du processus caryokynétique 
dont il dérive, il n’en doit pas être de même pour les générateurs, car 
tous les faits semblent établir que, comme l’immunité, lorsqu’elle 
n’est pas congénitale, une telle disposition peut être perdue après un 
temps plus ou moins long. Cependant, l’avoir possédée une première 
fois prédispose à l’acquérir à nouveau; il en est ainsi de l’immunité 
ou de l’aptitude à diverses maladies. En conséquence, les individus 
chez lesquels cette modification se sera manifestée, pourront, après 
l’avoir perdue, la posséder à diverses reprises, et ainsi s’expliquera le 
fait, souvent observé, d’enfants albinos intercalés entre des enfants 
parfaitement pigmentés. Au Gabon, L. Vincent 1 cite, dans une même 

1. L. Vincent, Bull. Soc. Anth., 1872, p. 516. 

REV. DE l’éc. d’anthrop. — TOME v. — 1895. 23 


revue de l’école d’anthropologie 


m 

famille nègre de la tribu des Bengas, à la peau absolument noire, 
quatre cas d’albinisme sur neuf grossesses. — La première grossesse 
donna un garçon albinos, la seconde deux jumelles noires, — ce qui, 
entre parenthèse, prouve que les accouchements gémellaires n’ont 
rien à voir avec l’albinisme, — la troisième donna un second albinos, 
la quatrième et cinquième grossesses, deux filles noires; la sixième, un 
troisième albinos; les septième et huitième, deux garçons noirs; la 
neuvième, un quatrième albinos. Cette observation montre encore 
que les accouchements répétés n’influent pas sur la production de 
l’albinisme puisque le premier-né fut albinos. — A Mahé, E. Des- 
Champs 1 , sur sept enfants, signale trois albinos. On pourrait multiplier 
ces exemples, mais ce qui est à retenir c’est que dans une progéniture 
un peu nombreuse un cas d’albinisme est rarement isolé. Ainsi la 
modification produisant l’albinisme peut donc, soit se perdre pour 
s’acquérir ànouveau, soit présenter des variations d’intensité. En tout 
cas elle n’obéit ni au climat, nia la condition sociale, ni aux grossesses 
multiples ou gémellaires, mais probablement à la constitution du 
sérum des parents. Il en résulte encore que si la consanguinité seule 
est impuisante à produire l’albinisme, la présence d’un albinos dans 
une lignée est un indice de la naissance future de plusieurs autres 
albinos par suite de la transmission héréditaire des prédispositions. 

Enfin rien ne s’oppose à ce que cette modification, dont les effets ne 
se montrent généralement d’une façon visible que chez ceux qui la 
reçoivent au moment de leur évolution embryonnaire, ne puisse par- 
fois revêtir une telle intensité qu’elle ne se manifeste chez les sujets 
qui l’acquièrent à l’âge adulte. Ceci expliquerait l’albinisme acquis, 
et, par le degré d’intensité de la modification, permettrait de com- 
prendre pourquoi la forme totale en est si rare, tandis que les formes 
partielles en sont relativement fréquentes. 

En dernier lieu, si cette dépigmentation atteint ordinairement des 
individus très bien portants, elle peut de même se produire chez des 
malades, tel serait le cas de la négresse tuberculeuse qui se décolora 
en partie durant son séjour à l’hôpital dans le service de Broca. 

Si cette origine de l’albinisme est conforme à la réalité, il ne sera 
pas impossible qu’un jour, dans quelque recherche entreprise dans un 
but thérapeutique ou physiologique, on ne vienne, sans l’avoir cherché, 
à produire des phénomènes de pigmentation ou de dépigmentation, 
apportant ainsi la confirmation expérimentale à l’idée que le rappro- 
chement èt la comparaison de nombreuses observations nous conduit 
à émettre. 

1. E. Deschamps, L ’ anthrop ., 1893, p. 535. 


CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


Par G. de MORTILLET 


Sommaire. — 1. Landesmuseum de Sarajevo et Radimsky. Fibules de Jezerine. — 
2. Fiala. Fouilles de l’âge du fer. — 3. David Martin. Quaternaire de la vallée 
de la Durance. — 4. E. Nicolis. Quaternaire du Véronais et glaciaire. — 5. Harlé. 
Niveau du sol de la Gironde pendant le quaternaire. — 6. Harlé. Daim et hyène 
rayée de Bagnères-de-Bigorre. — 7. Bleicher. Hyena spelea, près Nancy. — 

8. Chauvet. Éléphants de Tilloux, extension du quaternaire, chronologie. — 

9. De Lapouge. Nouveau singe pliocène. — 10. Marchesetti. Ursus ligusticus. — 
11. Fliche, Bleicher, Mieg. Tufs de Kiffis. — 12. L. Coutil. Dictionnaire paléoli- 
thique de VEure. — 13. Ladrière. Quaternaire de l’Eure. — 14. Piette et de 
Laporterie. Fouilles de Brassempouy. — 15. Piette. Chronologie des harpons 
magdaléniens. — 16. Tournier et Ch. Guillon. Station magdalénienne de l’Ain. 
— 17. D’Acy, Yerneau. Sépultures paléolithiques. — 18. H. Muller. Grotte des 
Sarrasins. — 19. Feuvrier et Vuillermet. Trou de la Baume. — 20. Renier. Trou 
des Sottais, Belgique. — 21. Marchesetti. Grotte néolithique près Trieste. — 
22. Moser. Rothgartl-Hôhle. — 23. Destruction de Solutré et de Laugerie. 

1. — Après avoir signalé quelques curieuses et belles fibules de la Bosnie, 
nous nous occuperons exclusivement dans cette Chronique des derniers 
travaux concernant le paléolithique. Les fibules sont extraites du troisième 
volume des Communications scientifiques de Bosnie et d’Hercégovine éditées par 
le Musée national de Sarajevo L Ce volume, paru en 1895, est aussi intéres- 
sant que les deux premiers et même plus brillamment illustré. Outre 
16 planches, presque toutes coloriées, il renferme 1178 figures dans le texte. 
Le travail le plus important au point de vue palethnologique est celui de 
M. W. Radimsky sur le cimetière de Jezerine, dans Pritoka, près Bihac. L’au- 
teur a fouillé 553 sépultures, 225 par inhumation, 328 par incinération. Sur 
ces sépultures 153 étaient privées de mobiliers funéraires, les 400 autres 
offraient les mobiliers les plus variés. Les fibules surtout abondaient, 
presque toutes en bronze, pourtant quelques-unes en fer et en argent. Elles 
se rapportent aux industries marniennes, très développées, et quelque peu 
aux industries romaines. 

Lffiallstattien a aussi fourni quelques formes typiques, les arcs en demi- 
cercle plus ou moins perlés, mais toutes ces fibules, sauf peut-être une ou 
deux, sont privées d’épingle. L’agrafe, simple petit crochet, existe ; quant au 
ressort, il n’est plus représenté que par un tour d’enroulement, terminé en 

1. Moriz Hoernès. Wissenschaftliche Mittheilungen aus Bosnien und der Her- 
cegovina herausgegeben vom bosnisch-hercegovinischen Landesmuseum in Sarajevo , 
3 e vol. Vienne, 1895, in-4, xxvi et 660 p., 16 pl.,1178 fig. dans le texte. 


344 


revue de l’école d’anthropologie 

pointe, tour dans lequel on a passé des anneaux et autres objets (fig. 46). 

Les fibules les plus abondantes ont des formes spéciales à double ressort, 
comme nous en avons déjà figuré une dans la Revue de 1893, page 336. 
Jezerine se présente aussi avec un autre type particulier, également à double 
ressort. Il se compose d’un fil métallique constituant toutes les parties de 




Fig. 46. — Fibule, type primitif 
sans ardillon. Jezerine. 


Fig. 47. — Fibule à double ressort d’un seul 
fil de bronze. Jezerine. 


la fibule. Ce fil s’enroule en spirale vers chaque bout formant deux ressorts 
dont l’un donne naissance à l’épingle et l’autre, aplati, constitue l’agrafe. 
Entre les deux ressorts le fil se replie élégamment en série plus ou moins 
nombreuse de 8, constituant le corps de la fibule (fig. 47), ou bien restant 
tendu enfile et soutient des perles d’ambre. Les ressorts sont à simple 



Fig. 48. — Fibule à double res sort unilatéral. Bronze et ambre. Jezerine. 


spire se dirigeant en sens opposé (fig. 48) ou bien à double spire (fig. 49). 
Un exemplaire est même à simple spire à un bout et à double spire à 
l’autre. 



Fig. 49. — Fibule à double ressort bilatéral. Bronze et ambre. Jezerine. 

Une autre fibule toute spéciale est à un seul ressort, mais présente à 
chaque bout une tête d’animal cornu : un bélier d’un côté et un frontal de 
bœuf de l’autre (fig. 50). Ces têtes rappellent le Caucase. Le corps de la 
fibule contient une forte perle d’ambre. 

2. — Dans le même volume, M. Franz Fiala a publié le récit de ses Fouilles 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PÀLETHNOLOGIQUE 345 

dans les tombeaux préhistoriques du Glasinac en 4893 K On y remarque sur- 
tout diverses cnémides et une série de la grande épée en fer. M. Franz 
Fiala a aussi avec M. Cari Patsch publié des Fouilles faites dans des milieux 
romains de l'Hercégovine 1 2 , qui ont donné comme fibules des formes mar- 
niennes. Les fouilles de la Bosnie-Hercégovine tendent à faire croire que les 
fibules marniennes ont encore été très employées sous l’occupation romaine. 

3. — Passons maintenant au paléolithique et commençons par l’étude du 
sol. M. David Martin 3 vient de publier des notes préliminaires sur les amas 
de cailloux qui encombrent la vallée de la Durance et les plaines de la 
Crau. C’est un excellent résumé des observations soigneuses que l’auteur a 
faites directement sur le terrain. Il a reconnu que les formations caillou- 
teuses remontent jusqu’au tertiaire et qu’elles se développent surtout au 
quaternaire. Il est arrivé à constater, par la décomposition de certains cail- 
loux granitoïdes, Page respectif de trois grandes terrasses longitudinales. 



Fig. 50. — Fibule à un ressort bilatéral. Têtes de bélier et de bœuf. Jezerine. 


Malheureusement pendant ses recherches, il a eu la visite de M. Penck, l’ar- 
dent glaciériste autrichien; aussi M. Martin a-t-il encadré ses sérieuses obser- 
vations dans des considérations théoriques qui ne paraissent pas encore 
bien fixées, puisque page 11 il nous parle de « plusieurs périodes glaciaires » 
qui dans les conclusions page 21 ne sont plus que « des phases consi- 
dérables de progression et de recul ». 

4. — De l’autre côté des Alpes, dans le Yéronais, M. Enrico Nicolis a 
aussi étudié avec beaucoup de soin le quaternaire des environs de Vérone et 
de la partie occidentale de la Vénétie 4 . Il a accumulé dans deux brochures 
un bon nombre de documents et donné deux coupes. Lui aussi fait inter- 
venir, sous l’influence de M. Penck, deux ou trois glaciations. Au lieu de 
supposer ces périodes glaciaires diverses dont on fait grand bruit mainte- 

1. Franz Fiala. Die Ergebnisse der Untersuchung prahistorischer Grabhügel 
auf dem Glasinac im Jahre 1893, Vienne, 1894, gr. in-8, 38 p., 1 pl., 81 fig. 
Extrait Wissenschaftliche Mitt/ieil., Bosnien und Hercegov., 1895. 

2. Franz Fiala et Carl Patsch. Untersuchung en rbmischer Fundorte in der Her- 
cegovina. Vienne, 1895, gr. in-8, 27 p., 4 pl., 114 fig. Extrait comme le précédent. 

3. David Martin. Formations caillouteuses de la vallée de la Durance. Notes pré- 
liminaires. Gap, 1895, in-8, 22 p. Extrait Bull. Soc. Études des Hautes- Alpes, 2 e tri- 
mestre 1895. 

4. Enrico Nicolis. Contribuzione alla conoscenza dei terreni quaternari del Veneto 
Occidentale , Venise, 1894, in-8, 22 p. Extrait des Atti B. lstitulo Veneto sc. let. ed 
arti. — E. Nicolis. Depositi quaternari nel Veronese , Venise, 1895, in-8, 15 p 
1 pl. in-4. Extrait id. 


346 


revue de l’école d’anthropologie 


nant, ces glaciations successives, n’est-il pas plus simple et plus naturel 
d’admettre tout bonnement des mouvements d’avance et de recul? Nous res- 
tons ainsi dans le domaine des causes actuelles auxquelles il faut, ce nous 
semble, toujours avoir recours quand on le peut. Or il suffît de jeter un coup 
d’œil sur les glaciers actuels pour reconnaître qu’ils sont sujets à des accrois- 
sements et à des diminutions, à des changements de direction même. Ces 
changements d’actions suffisent pour expliquer toutes les modifications 
du grand phénomène glaciaire qui n’est qu’un simple développement 
quaternaire de ce qui existe de nos jours. Il y a environ trente ans que j’ai 
signalé les moraines démantelées des bords de la Chiese, en dehors des 
grandes moraines toutes fraîches du lac de Garde. Ces deux lignes de 
moraines ne prouvent qu’une chose, c’est que le développement glaciaire a 
été beaucoup plus long qu’on ne l’admet généralement, et qu’il faut aug- 
menter la durée du quaternaire au lieu de chercher à la diminuer. 

5. — Comme dernière conclusion de son second mémoire M. Nicolis admet 
que la distribution du lehm ou loess aux environs de Vérone doit s’ex- 
pliquer par des modifications orographiques. M. Ed. Harlé a aussi cherché 
à résoudre le problème de l’altitude de la Gironde pendant le quaternaire l . 
Par suite de la distribution des mammifères quaternaires, il admet que 
pendant toute cette période la région n’a pas été à un niveau sensiblement 
inférieur. Mais la puissance des alluvions peut faire supposer que ce niveau 
a été supérieur. 

6. — M. Harlé s’occupe surtout de paléontologie. En juillet 1895, il a 
mentionné et figuré 2 une mâchoire de daim provenant des fentes ossifères 
d’Aurensan, à Bagnères-de-Bigorre, fentes contenant la faune quaternaire. A 
la séance du 14 janvier 1895 de l’Académie des sciences 3 , il avait signalé un 
gisement d’hyène rayée dans la brèche d’Es-Taliens, près de Bagnères-de- 
Bigorre (Hautes-Pyrénées). C’est le troisième gisement connu en France. 
Les deux autres sont la grotte de Lunel-Viel (Hérault) et celle de Mont- 
saunès (Haute-Garonne). Cette communication a été complétée par une note 
publiée dans le Bulletin de la Société géologique 4 . 

7. — Des ossements d’hyène, la Hyena spelea , ont été aussi cités dans les 
fentes d’une carrière des environs de Nancy, à Villey-Saint-Étienne, par 
M. Bleicher 5 . 

8. — Mais la découverte paîéontologique destinée à faire le plus de bruit 

1. Édouard Harlé. Observations sur l’altitude du département de la Gironde 
pendant le quaternaire , in-8, p. 532 à 536. Extrait Bul. Soc. géologique France , 
1894. 

2. Édouard Harlé. Daim quaternaire de Bagnères-de-Bigorre ( Hautes-Pyrénées ), 
in-8, p. 369 à 373, 1 fig. Extrait L’Anthrop., juil. 1895. 

3. Édouard Harlé. Restes d'hyènes rayées quaternaires de Bagnères-de-Bigorre 
(Hautes-Pyrénées). Paris, 1895, in-4, 1 p. Extrait Comptes rendus, 14 janv. 1895. 

4. E. Harlé. Restes d’hyènes rayées de la brèche d'Es-Taliens, à Bagnères-de- 
Bigorre ( Hautes-Pyrénées ). Paris, in-8, p. 44 à 49, 4 fig. Extrait Bul. Soc. géolog. 
Paris, 1895. 

o. Bleicher. Sur les ossements fossiles d’une fissure de la carrière de Villey- 
Saint-Étienne. Nancy, in-8, 3 p. 


G. DE MORTILLET. — CSRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 347 

est celle qui a eu lieu dans une balastière des chemins de fer de l’État, à 
Tilloux, commune de Bourg (Charente). M. G. Chauvet s’est empressé de la 
signaler l . En même temps, il a averti M. Gaudry pour que le Muséum de 
Paris puisse prendre possession des pièces. Il s’agit de deux grandes défenses 
longues de 2 mètres 80, défenses très peu arquées, et de deux fortes molaires 
d’éléphant. M. Chauvet les rapporte a F E. cintiquus. Il paraît qu’elles sont 
de VE. meridionalis. Ce qu’il y a de fort intéressant, c’est qu’elles ont été 
trouvées dans une assise qui n’a environ que 4 mètres de puissance et qui 
pourtant contient des restes du véritable E. cintiquus et de VE. primigenius 
associés à des silex incontestablement taillés. Est-ce la confirmation de la 
contemporanéité des deux Elephas meridionalis et cintiquus constatée à Abbe- 
ville par M. d’Ault du Mesnil depuis deux ou trois ans et que M. Gaudry 
connaît depuis près d’un an? La Revue de l'École prépare un article sur ce 
sujet. S’il en est ainsi il faut joindre au quaternaire les graviers typiques de 
Saint-Prest (Eure). On n’a pas constaté de silex taillés à Saint-Prest, mais 
il y en a d’incontestables à Abbeville dans le dépôt à E. meridionalis , et à 
Tilloux. Nous sommes donc bien dans le quaternaire. Il me semble que 
voilà une fameuse confirmation de ma chronologie. Les adversaires de la 
palethnologie me marchandent quelques années, la géologie et la paléon- 
tologie me les prodiguent. Il me semble aussi que ces nouvelles découvertes 
vont quelque peu gêner les multiplicateurs de glaciations. 

9. — Citons encore, en fait de paléontologie animale, un nouveau singe 
pliocène des environs de Montpellier, proposé par M. de Lapouge 2 . Sur une 
simple incisive il a établi non seulement une espèce, mais encore un genre 
nouveau, auquel il a donné le nom d 'Anthropodus, parce qu’il le suppose très 
voisin de l’homme. C’est V Anthropodus Rouvillei. Une toute petite incisive 
me semble une base bien étroite pour bâtir un pareil échafaudage. 

10. — L’heureux et habile explorateur du cimetière hallstattien de Santa- 
Lucia, M. Carlo Marchesetti fouille aussi des grottes 3 4 . Il signale dans l’une 
d’elles, située vallée de Tribussa, Alpes Juliennes, VUrsus ligusticus , espèce 
crée par M. Issel sur des ossements trouvés dans les grottes de la Ligurie. 

11. — Les partisans de diverses glaciations et par conséquent de dépôts 
interglaciaires s’occupent beaucoup de la faune et surtout de la flore de ces 
dépôts. Nancy nous a fourni plusieurs travaux sur ce dernier sujet. En voici un 
nouveau sur les tufs de Kiffis (Sundgau, Alsace) L II est dû à la collaboration 
de MM. Fliche, Bleicher et Mieg. Il est incontestable que les végétaux fixés 
au sol subissent bien plus facilement les influences climatologiques que les 

1. G. Chauvet. Le grand éléphant fossile de Tilloux ( Elephas antiquus ) contem- 
porain de l'homme primitif. In-8, 8 p. Extrait Procès-verbal séance 16 juillet 1895 , 
Soc. archéol. et hist. Charente . 

2. G. de Lapouge. Note sur un nouveau singe pliocène ( Anthropodus Rouvillei). 
Rennes, in-8, p. 202 à 208, 1 pl. Extrait Bul. Soc. sc. et médic. de V Ouest , séance 
9 nov. 1894. 

3. Carlo Marchesetti. L'Ursus ligusticus Iss. nelle Alpi Giulie, in-8, 1 p., 1 pl. 
Extrait Atti Museo Civ. Storia natur. Trieste , 189o. 

4. Fliche, Bleicher et Mieg. Note sur les tufs calcaires de Kiffis ( Sundgau , 
Alsace). Paris, in-8, p. 471 à 482. Extrait Bul. Soc. géol. France, séance 17.déc. 1894, 


348 


revue de l’école d’anthropologie 


animaux qui peuvent aller et venir. D'autre part le retour des plantes étant 
fort lent, si l’on constate des mouvements de va-et-vient, cela suppose un 
laps de temps énorme. Rien n’est donc plus important que l’étude des 
flores. 

12. — Passant des êtres organisés aux travaux de l’homme, M. L. Coutil 
a publié un Dictionnaire de la période paléolithique de l’Eure l . Ce départe- 
ment est fort riche. L’auteur cite de très abondantes découvertes faites par 
une pléiade de chercheurs, soit à la surface du sol, soit, ce qui est encore 
bien plus important, dans les nombreuses exploitations de terre à brique, 
exploitations très répandues et généralement très riches en silex taillés chel- 
léens, acheuléens et moustériens. Parmi les localités citées, bon nombre ont 
été fouillées par M. Coutil lui-même. Nous mentionnerons surtout celle de 
Saint-Julien-de-la-Liègue, arrondissement de Louviers 2 , remarquable par le 
faible développement des nombreuses pièces qu’elle contient. 

13. — Ces importantes recherches sur les gisements desalluvions quater- 
naires de l’Eure ont attiré l’attention de M. J. Ladrière, de Lille 3 . Après de 
longues et minutieuses recherches sur la stratigraphie des dépôts quater- 
naires du nord de la France et de la Belgique, il est arrivé à diviser ces 
dépôts en trois assises régulièrement superposées et composées d’un 
ensemble de couches déterminées, avec des caractères suffisants pour pou- 
voir reconnaître leur niveau. M. Ladrière, dans sa nouvelle brochure, constate 
que le quaternaire de l’Eure se comporte comme celui du Nord. Malheureu- 
sement, s’absorbant exclusivement dans la stratigraphie, M. Ladrière néglige 
trop la paléontologie et l’industrie. Cependant dans sa note il confirme ce 
que j’avais indiqué, savoir que l’industrie moustérienne au Bas-Laisant, près 
d’Évreux, se trouve, dans sa formation moyenne, au milieu des argiles à 
brique. 

14. — Les fouilles de la station du Pape, à Brassempouy (Landes), ont 
fourni une série très remarquable d’objets se rapportant à l’époque de 
Solutré et de la Madeleine. Parmi ces pièces on remarque surtout une série 
d’objets sculptés. Nul autre gisement n’a produit autant de représentations 
humaines. Aussi les explorateurs de cette station, MM. Piette et de Lapor- 
terie 4 5 ont-ils, en résumant leurs fouilles de 1894, insisté sur ces représen- 
tations. M. Piette s a même cru pouvoir déduire de leur étude des don- 
nées anthropologiques sur la race qu’elles représentent. 

1. L. Coutil. Dictionnaire 'paléoethnologique du département de l’Eure. Période 
paléolithique. Louviers, 1894, in-8, 42 p., 4 phototypies, 2 in-8, 2 in-4. 

2. L. Coutil. Stations paléolithiques de Saint-Julien-de-la-Liègue, arrondisse- 
ment de Louviers (Eure), 15 août 1894, in-8, p. 260 à 262, 3 fig. et 2 pl. in-4. 
Extrait Revue École d’anlhrop. Paris. 

3. J. Ladrière. Le terrain quaternaire de la vallée de l’Eure aux environs de Char- 
tres. Lille, 1894, petit in-8, p. 165 à 174. Extrait Annales Soc. géol. Nord. Séance 
18 nov. 1894. 

4. Ed. Piette et J. de Laporterie. Les fouilles de Brassempouy en 1894. Paris, 
1894, in-8, 16 p., 12 fig. Extrait Bul. Soc. anthrop. Paris , séance 6 déc. 1894. 

5. Ed. Piette. La station de Brassempouy et les statuettes humaines de la période 
glyptique • Paris, 1895, in-8, 23 p., 16 fig. Extrait. L’ Anthrop., 1895. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 349 

15 . — m. Piette 1 a aussi publié, sous le modeste titre d 'Études d'ethno- 
graphie préhistorique , un très important essai sur le classement chronolo- 
gique des diverses formes de harpons rencontrées dans les grottes de France. 
Il constate que la forme la plus récente est en corne de cerf, aplatie, à 
fortes barbelures assez grossières, analogues à ceux de la Tourasse. Mais 
au Mas d’Azil, où M. Piette a surtout puisé ses documents, cette forme, la 

* plus supérieure, ne s’est pourtant pas trouvée associée aux haches polies. 

16. — Une station-abri des plus intéressantes a aussi été fouillée et 
décrite par MM. Tournier et Ch. Guillon 2 3 . Elle est située dans la gorge 
étroite qui sert de passage au chemin de fer de Culoz à Bourg, commune de 
Rossillon, au lieu dit les Hoteaux. Il y a là une petite grotte précédée 
d’une terrasse de 15 mètres de long sur 8 ou 10 de large. C’est cette ter- 
rasse qui a été fouillée. Sur une épaisseur de 2 m. 35 de dépôt meuble, les 
heureux fouilleurs ont constaté six niveaux archéologiques contenant une 
faune et une industrie franchement magdaléniennes. Us ont recueilli 
comme ossements du renne très abondant, du bouquetin, de la marmotte, 
et de l’hyène. Comme industrie, de nombreux silex taillés, des canines per- 
cées, entre autres de cervidés, des instruments en os parmi lesquels une 
fine aiguille à chas et un bâton de commandement en bois de renne, à 
large trou, orné sur le plat d’une représentation d’animal. Les auteurs de 
ces fouilles ont donc parfaitement constaté l’existence d’une station magda- 
lénienne des mieux carractérisées dans l’Ain. C’est un véritable service qu’ils 
ont rendu à la palethnologie. 

Outre lés objets caractéristiques que je viens de citer, ils ont rencontré 
dans le sixième niveau, le plus inférieur, sous environ 2 mètres de dépôt, 
un squelette humain. 

17. — C’est là un important sujet de discussion. Et de fait la discussion 
s’est déjà ouverte à la Société d’anthropologie, à la suite d’une communica- 
tion de M. E. d’Acy. M. d’Acy avait du reste déjà pris ses positions, en 
insérant une note dans la Revue archéologique ô . Cette discussion viendra se 
greffer sur celle occasionnée par les grottes des Baoussé-Roussé, près de 
Menton, qui nous a valu encore deux brochures 4 qu’il est inutile d’analvser, 
car elles ne fournissent aucun argument nouveau. 

18. — Moins heureux que les fouilleurs de l’Ain, dans l’Isère M. H. Muller 5 
a entrepris des sondages sans résultats importants dans la grotte des Sar- 
razins, à Pariset, près Grenoble. 

1. Ed. Piette. Études d’ethnographie préhistorique. Paris, 1895, in-8, 21 p., 
25 fig. Extrait L’Anthrop ., 1895. 

2. Tournier et Charles Guillon. Les hommes préhistoriques dans V Ain. Bourg, 
1895, gr. in-8, X et 105 p., 7 pl. phototypiques. 

3. E. d’Acy. La grotte des Hotteaux. Paris, 1895, in-8. 7 p., 1 fig. Extrait Revue 
archéol. 

4. E. d’Acy. Les se'pultures des grottes des Baoussé-Roussé {Réplique au D r R. Ver- 
neau ). Paris, 1895, in-8, 10 p. — R. Verneau. L’âge des sépultures de la Barma 
Grande près de Menton ( Réponse à M. d’Acy). Paris, 1895, in-8, p. 152 à 159. — 
Extraits tous les deux de L’Anthrop. 

5. H. Muller. Sondages pratiqués dans la grotte dite des Sarrazins , Grenoble, 
in-8, 3 p., 2 pl. Extrait Soc. Dauphinoise ethnolog. et anthrop . 


350 


revue de l’école d’anthropologie 


19. — Dans le Jura, MM. J. Feuvrier et Fr. Vuillermet 1 en fouillant le 
Trou de la Baume ont rencontré de nombreuses poteries, mais associées à 
du fer. Un fragment en lignite, analogue à ceux des tumulus, est l’objet le 
plus ancien. 

20. — M. J.-S. Renier vient d’illustrer la grotte de la Chantoire ou Trou 
des Sottais 2 , commune d’Andrimont-lez-Verviers, Belgique. Cette grotte 
a fourni plusieurs niveaux. Vers la surface, sur un point on a rencontré des 
sépultures néolithiques. Mais plus profondément existe une succession de 
dépôts ayant donné des silex magdaléniens et moustériens. La faune 
remonte même plus haut; on signale, outre le renne et le bouquetin, l’hyène 
des cavernes, le mammouth et le Rhinocéros tichorhinus. 

21. — La grotte belge, habitée surtout pendant le paléolithique, a partiel- 
lement servi de sépulture pendant le néolithique. M. Carlo Marchesetti 3 4 
nous signale une fort intéressante grotte plus récente encore. Elle offre 
une belle et bonne demeure qui a été largement occupée pendant le 
robenhausien. Cette grotte, à laquelle l’auteur donne le nom de grotte 
d’Azur, se trouve entre la Nabrésina et le village de Samatorza, vers le 
sommet d’une petite colline, à 270 mètres au-dessus de l’Adriatique. La 
couche archéologique contenait surtout des débris de poteries faites à la 
main et cuites à l’air libre. Il y a des silex taillés; s’ils ne sont pas très 
nombreux, c’est que la matière première manque dans le pays. Les objets 
en grès sont assez communs, bien qu’il ait fallu les apporter d’assez loin. 
Les instruments en os et en corne de cerf sont communs. Il n’y a pas trace 
de métal. Les os restes de nourriture abondent. Ils appartiennent surtout 
à la chèvre. Bien que la mer soit distante d’un peu plus d’une heure, les 
coquilles ont servi abondamment à l’alimentation : l’huître était l’espèce 
préférée. 

22. — La note que je viens de citer, comme du reste tous les travaux de 
M. Marchesetti, est faite avec beaucoup de soin et de critique. Peut-on en 
dire autant de la note suivante: Objets d’art du préhistorique des grottes-habita- 
tions 4 de M. Karl Moser de Trieste? Il figure des objets donnés comme 
venant de Rothgartl-Hole (la grotte de Rothgartl) près Nabrésina. La 
simple vue de la planche qui accompagne cette note produit le plus mau- 
vais effet. Qn ne peut que se tenir sur ses gardes. Ces pièces dites paléoli- 
thiques ont l’air infiniment plus récentes. 

23. — Il est d'autant plus nécessaire d’examiner avec une sévère critique 


1. Julien Feuvrier et François Vuillermet. Note sur les fouilles de la grotte du 
Trou de la Baume , territoire de Poligny . Dole, 1895, iu-8, 12 p., 2 pl. in-4. Extrait 
Mém. Soc. Emulation Jura. 

2. J.-S. Renier. Grotte de la Chantoire , dite Trou des Sottais , commune d’Andri- 
mont-lez-Verviers. Bruxelles, 1895, in-8, 24 p., 1 pl., 24 fig. 

3. Carlo Marchesetti. La grotta. Azzurra di Samatorza. Trieste, 1895, in-8, 
1 p., 2 pl. Extrait Atti Museo civ. stor. natur. Trieste , 1895. 

4. L. Karl Moser. Die Kunsterzeugnisse der praehistorisclien Karst-Hôhlenbe - 
wohner , in-8, p. 291 à 295, 12 fig. Extrait Abtheilung der Ethnolog. und Anthrop ., 
séance du 27 septembre 1894. 


G. DE MORTILLET. — CHRONIQUE PALETHNOLOGIQUE 


351 


les objets palethnologiques que l’on publie, que les localités typiques dis- 
paraissent. A la place de celle de Saint-Acheul il y a un faubourg d’Amiens. 
Moulin-Quignon, à Abbeville, s’est transformé en champ de manœuvre pour 
les troupes. Solutré est fortement menacé. Un industriel vient de passer 
un traité avec la commune pour exploiter en grand ce gisement, au point 
de vue du phosphate, dit-on. Laugerie-Basse et Laugerie-Haute vont être 
complètement détruites. On vient de construire sur laVézère un pont en face 
de la gare des Eyzies, d’où partira une route qui, remontant le cours de la 
rivière au pied des escarpements, recouvrira tous les gisements. Mais il ne 
faut pas se décourager. Après avoir parfaitement décrit et relevé les 
anciens gisements, découvrons-en de nouveaux! 


Cours d’anthropologie biologique. (Professeur : D l J.-V. Laborde.) 

I. — Les sensations et les organes des sens. Évolution organique et 
fonctionnelle. Rôle physiologique et anthropologique (suite). — Les organes 
des sens considérés en particulier et dans leurs relations avec les fonctions 
intellectuelles. 

II. — Le sens de V olfaction. Le bulbe et le lobe olfactifs. 

Après être entré, l’an dernier, dans l’étude particulière des sens spéciaux , 
en commençant par celle du toucher , sens fondamental, le professeur con- 
tinue par l’étude du sens de l'olfaction , étude des plus importantes en 
anthropologie biologique, en raison des mémorables travaux de Broca sur le 
lobe et les centres olfactifs. — Les huit premières leçons sont consacrées à 
la détermination morphologique et à la structure de l’appareil olfactif; la 
matière en est indiquée dans le sommaire ci-après. 

Introduction à l’étude de l’olfaction; solidarité des sens gustatif et olfactif. 
— Rappel de la caractéristique biologique d’une sensation et d’un sens 
supérieur : éléments organiques et fonctionnels : 1° appareil périphérique 
ou de réception; 2° de conduction; 3° de perception. 

— Type d’un organe et d’un sens olfactifs. L’olfaction, chez les êtres infé- 
rieurs et dans la série zoologique : détermination physiologique expéri- 
mentale. — L’appendice nasal. Le nez : morphologie et caractères ethno- 
graphiques. L’indice nasal, l’indice céphalométrique. 

— L’organe nasal olfactif : fosses nasales supérieures. Charpente et sque- 
lette, revêtement muqueux. — Les anfractuosités et les sinus. Canal naso- 
palatin, incisif ou de Stenson. Organe de Jacobson. Sa signification biolo- 
gique. Structure de la muqueuse olfactive ; distribution des cellules et des 
fibres olfactives. Cellules olfactives. 



RÉSUMÉS DES COURS DE L’ANNÉE ÉCOULÉE 


352 revue de l’école d’anthropologie 

— Éléments organiques et fonctionnels du sens olfactif : le conducteur 
ou nerf olfactif; le bulbe olfactif, la bandelette olfactive, le chiasma olfactif. 

— Les centres olfactifs : le lobe olfactif des osmatiques : mammifères. Le 
grand lobe limbique et les centres olfactifs, avec les quatre racines : des- 
cription morphologique. 

— Formation du lobe olfactif par le grand lobe limbique: les trois centres 
olfactifs, synthèse et schéma. — Modifications régressives des trois centres 
chez les anosmatiques. La place intermédiaire de l'homme et des primates. 

Les huit leçons suivantes constituent la partie proprement biologique, 
fonctionnelle du sujet; on y a étudié successivement : 

— L’odeur, la matière odorante, les odeurs. 

— - L’historique des divers essais de classifications des odeurs. Essai de 
classification physiologique. 

— Les odeurs et les parfums : leur rôle dans l’histoire de l’homme et des 
peuples. — Leurs effets sur l’organisme, vivant et mort. Influence pré- 
sumée des odeurs animales (jeune fille et sénilité). — Fabrique de parfums, 
les vins artificiels, anciens et modernes. 

— Mécanisme de l’action nocive des odeurs : particules et gaz toxiques. 
— Les huiles essentielles, les essences et les alcools; leur action en l’orga- 
nisme, étude expérimentale. — Relation entre l’olfaction et la fonction res- 
piratoire. Les odorants au point de vue hygiénique. 

— Structure intime des éléments de l’appareil olfactif, d’après les recher- 
ches histologiques modernes (Golgi, Ramon y Cajal, etc.). Marche du cou- 
rant olfactif d’après cette conception. 

— L’appareil olfactif en fonction : rôle respectif des centres olfactifs. Le 
chien chasseur ou l’osmatique en fonction. — Le chien courant, le chien 
d’arrêt, double modalité fonctionnelle. Déterminations motrices en relation 
avec la sensation olfactive : la course et l’aboiement. Impulsions motrices 
solidaires d’ordre réflexe. La proie (le lièvre) et son appareil de défense : 
appareil auditif sensitivo-moteur. 

— Le sens olfactif considéré dans l’état de nature et dans l’état de civili- 
sation. Conclusions : loi de l’évolution et| du transformisme appliquée à 
l’étude du sens olfactif. 

III. — Le sens du goût ou de la gustation. 

Les quatre dernières leçons ont été consacrées à l’étude du sens de la 
gustation : 

— Introduction : solidarité des sens olfactif et gustatif. — Prééminence et 
luxe organiques chez le premier. — Conditions organiques et fonctionnelles 
d’un sens de la gustation dans la série animale. 

— Siège de la gustation : terminaisons nerveuses, les corpuscules en bour- 
geons du goût. Cellules gustatives. 

— Conducteurs de l’impression gustative. Nerfs du goût, [détermination 
expérimentale, 

— Définition de l’excitant gustatif : notion de la saveur; sapidité. État des 
substances sapides. — Spécificité et mécanisme de leur action. 

— Trajet et aboutissant] de l’impression gustative. Centre sensoriel per- 


ÉCOLE 353 

ceptif. Faisceau sensitif cortical. — Rôle physiologique et anthropologique 
du sens du goût. 


Cours de géographie médicale. — Le D 1 ' Capitan ayant été chargé 
de suppléer pendant l’année 1894-95 le D r Bordier, nommé directeur de 
l’École de médecine de Grenoble, a tenu à conserver le sujet qu’avait choisi 
M. Bordier : le milieu extérieur. 11 a tout d’abord cherché à montrer aux 
auditeurs comment il concevait l'enseignement de la chaire dont il était 
chargé cette année et le champ d’étude, qu’à son avis, le cours de géogra- 
phie médicale devait embrasser. Il a montré qu’en effet deux sujets de 
toute importance formaient la base de cet enseignement : le milieu intérieur 
et le milieu extérieur envisagés au point de vue de la médecine générale. 
Dans un exposé rapide, M. Capitan a montré le plan qu’on pourrait 
suivre pour aborder avec fruit l’étude de faits aussi complexes. — Entrant 
alors de plain-pied dans le sujet du cours de cette année, le milieu extérieur, 
il a d’abord classé en divers chapitres les points multiples que comporte 
cette étude. Les milieux cosmique, puis individuel (dans ses manifestations 
extérieures); les milieux social, ethnique et enfin psychologique dans son 
extériorisation constitueront l’intitulé de chacun de ces grands chapitres. 

Le milieu cosmique dont le professeur a commencé l’étude cette année 
présente à étudier les sujets suivants qu’il a traités en 20 leçons : l’atmo- 
sphère, sa composition, ses modalités, son influence sur l’être vivant, sur la 
santé; la lumière, son action utile et son action nocive sur l'être vivant et 
sur les microorganismes, facteurs primordiaux de nombre de maladies; la 
température qui, dans ses deux modalités, chaleur et froid, agit directe- 
ment sur l’organisme ou le prédispose à nombre de maladies; l’humidité 
et la sécheresse, dont le rôle au point de vue pathologique est important; 
le vent, qui par action directe ou en tant que véhiculant les microbes est 
un agent pathogène assez important; l’électricité qui, dans ses diverses 
modalités, depuis l'électricité organique jusqu’à la fulguration, présente un 
sujet d’études médicales important. Telles sont les matières que M. Capi- 
tan a traitées cette année. 

Programme des Cours de 1895-1896 — (XX e année). 

Les cours commenceront le lundi 4 novembre. 

Anthropologie préhistorique. — M. G. de Mortillet, professeur : Origine de 
l’humanité. Précurseur de l’homme. Homme quaternaire. Chronologie. 
(Conclusions de vingt ans d’enseignement). — (Le lundi à 4 heures.) 

Géographie médicale. — M. Capitan, professeur : Le milieu extérieur 
(suite et fin). — (Le lundi à 5 heures.) 

Ethnographie et linguistique. — M. André Lefèvre, professeur : L’évolution 
historique. — (Le mardi à 4 heures.) 

Ethnologie. — M. Georges Hervé, professeur : Ethnologie de la France 
(suite) : Les populations dites kimriques. — (Le mardi à 5 heures.) 

Anthropologie biologique. — M. J. V. Laborde, professeur : Les sens spé- 


354 


revue de l’école d’anthropologie 


ciaux et les fonctions intellectuelle et instinctive (suite) : Les sens de l’audi- 
tion et de la vue. — (Le mercredi à 4 heures.) 

Anthropologie zoologique . — M. P. G. Mahoudeau, professeur : L’adap- 
tation des Primates à la marche bipède. — (Le mercredi à 5 heures.) 

Géographie anthropologique. — M. Franz Schrader, professeur adjoint : 
L'homme et la terre. — (Le vendredi à 4 heures.) — La date de l’ouverture 
de ce cours sera annoncée ultérieurement. 

Anthropologie physiologique. — M. L. Manouvrier, professeur : Le carac- 
tère. — (Le vendredi à 5 heures.) 

Sociologie ( Histoire des civilisations). — M. Ch. Letourneau, professeur : 
L’éducation dans les diverses races humaines. — (Le samedi à 4 heures.) 

Ethnographie comparée. — M. A. de Mortillet, professeur : L’habitation et 
le mobilier chez les peuples primitifs anciens et modernes. — ( Le samedi à 
5 heures.) 


VARIA 


L’écriture en miroir et le centre de l’agraphie. — On le sait, 
Yécriture en miroir est celle dans laquelle les caractères tracés de la main 
gauche apparaissent comme ceux de l’écriture usuelle vus dans un miroir. 

Buchwald, en 1878, a étudié ce mode d’écriture chez l’hémiplégique. 
Erlenmeyer l’attribue à une lésion cérébrale déterminée. Cari Vogt, au 
cours d’une étude insérée dans la Revue scientifique (n° 52, 1880 : l’Écriture 
au point de vue physiologique ), regarde l’écriture dite en miroir comme le 
mode d’écriture normal de la main gauche. Martial Durand {Journal de 
Médecine de Bordeaux , décembre 1881) entre dans des vues d’ensemble sur 
le sujet. Les docteurs Ch. Nicolle et A. Halipré, enfin, ont publié dans la 
Presse médicale du 20 avril 1895 une très complète observation de nature à 
fixer sur certains points encore indécis de la question. 

Résumons les considérations développées par M. Martial Durand. « Quand 
nous apprenons à écrire, dit-il, les deux hémisphères reçoivent l’image et 
la forme des lettres et des mots. En même temps, le souvenir des mouve- 
ments nécessaires à la formation des lettres se grave dans le cerveau. Dans 
l 'hémisphère gauche qui correspond aux mouvements exécutés par la main 
droite dans l’acte d’écrire, les deux souvenirs se fixent en même temps et 
doivent être solidaires en vertu de la loi des associations d’idées. Plus tard, 
la vue d’une lettre rappellera l’acte musculaire qui permet de la reproduire, 
de même que la reproduction de la lettre réveillera Je souvenir de son 
image visuelle. Dans Y hémisphère droit l’impression de l’image existe. On 
peut se demander s’il ne se produit pas à l’état d’ébauche un centre de 
mouvements analogue à celui du côté gauche, et permettant à un moment 
donné la reproduction graphique de l’image. » 


VARIA 


355 


Or, chez les sujets qui ont contracté une grande habitude d’écrire, l’écri- 
ture de la main gauche est plus correcte lorsqu’ils écrivent de gauche à 
droite (écriture cursive usuelle) que lorsqu’ils s’essayent à reproduire l’écri- 
ture en miroir. Chez ceux, au contraire, qui n’écrivent que rarement — la 
force de l’habitude n’exerçant pas son empire — l’écriture en miroir est 
presque d’emblée plus régulière que l’écriture cursive. Quant aux enfants, 
aux débutants, l’impression mécanique l’emportant sur l’impression visuelle, 
ils adoptent sans efforts, et indifféremment, l’écriture en miroir (de droite 
à gauche) ou (de gauche à droite) l’écriture cursive usuelle. Dans l’ordre 
pathologique enfin, supprimant l’image visuelle et annihilant les fonctions 
du bras droit, l’hémiplégie droite crée à la production de l’écriture en 
miroir des conditions particulièrement favorables. L’hémiplégie, pourtant, 
ne remplit pas ici le rôle principal. C’est à la cécité verbale qu’il revient, et 
quelle qu’en soit l’origine, la cécité verbale par elle-même suffit. Il en est 
ainsi parce que l’effet de la cécité verbale consiste à supprimer toute cir- 
constance extrinsèque de nature à entraver le mécanisme du phénomène, 
pour ne laisser subsister que le souvenir des mouvements musculaires asso- 
cié à celui de l’impression de l’image. 

Il résulterait de là, ainsi que MM. Nicolle et Halipré en font la remarque, 
d’abord que dans l’hémisphère droit comme dans l’hémisphère gauche, il 
existe un groupement fonctionnel de cellules correspondant aux mouvements 
de la main pour l’écriture, mais resté à l’état d’ébauche et ne se révélant 
qu’à la faveur de conditions déterminées propres à le délivrer du contrôle 
du centre congénère de l’hémisphère gauche parvenu par l’exercice à un 
plus haut degré de perfectionnement, et, dans les conditions normales, 
ayant une incessante tendance à se substituer à lui. Il en résulterait ensuite 
que lentement, tardivement, consécutivement, il se développe dans l’hémi- 
sphère droit un centre d’agraphie dont la puissance s’accroît en raison 
directe des progrès accomplis en sens inverse par le groupement cellulaire 
correspondant, dans l’hémisphère gauche, aux mouvements de la main 
nécessités par l’écriture. L’expérience suivante tentée par MM. Nicolle et 
Halipré sur leur malade (hémiplégie droite) vient à l’appui de cette hypo- 
thèse. Ayant bandé les yeux du sujet et dirigeant sa main gauche, on lui 
fait tracer une lettre en écriture renversée et on lui demande de la repro- 
duire. Trois fois de suite, ses efforts sont superflus; il ne comprend pas. On 
lui fait alors tracer la même lettre en écriture cursive usuelle. Immédiate- 
ment et sans hésitation, il la reproduit. Il la reproduit en employant tantôt 
l’écriture cursive, tantôt et plus volontiers l’écriture en miroir. C’est que, 
comme en concluent les observateurs, « il y a dissociation entre le souvenir 
de l’acte graphique et le souvenir de la signification de cet acte. Le premier 
appartient au centre de l’agraphie; le deuxième relève du centre de la cécité 
verbale. » 

Dans un cas de cécité verbale et littérale indéniable, instituer une expé- 
rience consistant à réveiller l’idée du signe graphique en faisant tracer les 
lettres en dehors du contrôle de la vue était le moyen de prouver que les 
mouvements de la main et du bras sont aptes à provoquer, en dehors de 


356 


REVUE DE L’ÉCOLE D’ANTHROPOLOGIE 


toute intervention des autres centres du langage, dans le centre de l’agra- 
phie une excitation : excitation qui, émanée du centre de l’agraphie, cons- 
tituerait à son tour pour celui de la cécité verbale comme un agent nouveau 
d’éducation. 

Bref, les expériences poursuivies par MM. Nicolle et Halipré, et les inter- 
prétations auxquelles ces expériences les ont conduits permettent sinon de 
déterminer la situation précise du centre de J’agraphie, du moins d’en 
affirmer la réalité. 

D r Collineaü. 

Institut d’ethnographie comparée. — L’ouverture de la cinquième 
année des cours publics et gratuits de l’Institut d’ethnographie comparée 
aura lieu jeudi 14 novembre, à 8 heures et demie du soir, 34, rue Dauphine. 
Le corps enseignant traitera cette année : De la genèse et de révolution des 
civilisations orientales. La conférence d’ouverture sera faite par M. Henri 
Galiment, qui a pris pour sujet : Les transformations de la morale d’après 
l’anthropologie ethnographique et la science des religions. 

Congrès des Américanistes. — Le Congrès international des Amé- 
ricanistes tiendra cette année sa 11 e session à Mexico, du 15 au 20 octobre. 
Parmi les questions qui figurent à l’ordre du jour nous relevons les suivantes : 
La sociologie et le droit public des anciens Mexicains. — Le commerce, la 
monnaie et les moyens d’échange parmi les anciens peuples du Mexique. — 
Les mines et la métallurgie avant la conquête du Mexique. — Caractères 
de la race Caraïbe; son origine et ses progrès. — Signification de l’art 
ornemental des Indiens de l’Amérique du Sud. — Dernières recherches 
concernant l’époque de la première arrivée de l’homme en Amérique. — 
Rapports entre les Esquimaux et les autres races indigènes de l’Amérique 
du Nord. — Déchiffrement et comparaison des hiéroglyphes des anciennes 
races du Mexique. 


Le secrétaire de la rédaction , 
A. de Mortillet. 


Pour les professeurs de l’École , Le gérant , 
Ab. Hovelacque. Félix Alcan. 


Coulommiers. — lmp. Paul Brodard. 


COURS D’ETHNOGRAPHIE COMPARÉE 


EXCURSIONS DE 1895 

Par Adrien DE MORTILLET 


Des promenades scientifiques et des visites de musées complètent 
tous les ans, pendant la belle saison, le cours que je professe à 
l’École d’Anthropologie. Le programme d’été de cette année compre- 
nait trois excursions, auxquelles ont pris part MM. Paul Allorge, 
Georges Bertrand, Charles Blin, Louis Bousrez, E. Collin, Émile Des- 
chastres, Dramard, G. Fouju, H. Gaberel, La Penne, Loüet, Normand, 
Georges Ramond, L. Raulet, O. Schmidt et Stuer. Grâce au concours 
obligeant que nous avons partout rencontré, nous avons pu dans ces 
promenades voir, sans perte de temps et d’une manière aussi agréable 
que profitable, d’intéressants monuments mégalithiques et d’impor- 
tantes collections. 


Excursion du dimanche 21 juillet. 

Partis de Paris, gare d’Orléans, à 7 h. 44 du matin, nous sommes 
descendus à 8 h. 10 à la station d’Ablon, où nous attendaient M. Sou- 
pault, maire de Yilleneuve-le-Roi, M. Zaborowski et M. Albert Colas, 
accompagnés de quelques habitants de Yilleneuve-le-Roi. Malgré le 
mauvais temps, nous nous sommes immédiatement dirigés vers le 
menhir de Pierre-Fitte, notre première étape. 

Menhir de Pierre- Fitte. — Ce mégalithe, que les gens du pays appel- 
lent aussi la Pierre-Fritte , est situé sur la rive gauche de la Seine, un 
peu en aval de Yilleneuve-Saint-Georges, dans la plaine basse de 
Villeneuve-le-Roi, à 2 kilomètres environ au nord-est de la gare 
d’Ablon. Il n’est éloigné du fleuve que de quelques centaines de 
mètres et doit occuper, ou peu s’en faut, le point qui sur la carte 
de l’État-Major porte la cote d’altitude 45. 

REV. DE l’ÉC. d’aNTHROP. — TOME V. — NOVEMBRE 1895. 


24 


358 revue de l’école d’anthropologie 

C’est un bloc de meulière assez compacte ou caillasse , comme on dit 
dans les environs de Paris, large de 1 m. 90 et épais de 1 m. 23, affec- 
tant grossièrement la forme d’un prisme triangulaire. Actuellement, 
sa hauteur au-dessus du sol ne dépasse guère 1 m. 50, mais elle a, 
paraît-il, été autrefois plus considérable. Barranger 1 nous apprend, 
en effet, qu’en 1864 il était haut de 2 m. 50. 

Le sommet a dû peu à peu se désagréger et s’effriter. Quant à la 
base, elle est profondément plantée en terre. Une fouille entreprise en 
1861 par la Commission de la topographie des Gaules, sous la direc- 
tion du général Greuly, n’atteignit pas l’extrémité inférieure de la 
pierre, bien que poussée jusqu’à 1 m. 40 de profondeur. C’est ce qui 
a fait dire à Barranger que le monument avait au moins 4 mètres de 
longueur. 



Fig. 51. — La Pierre-Fitte, à Villeneuve-le-Roi (Seine-et-Oise). Vue prise de l'O. Échelle : 1/55. 

(Dessin de Paul Allorge.) 


Pendant que nous examinions le menhir et que M. Allorge en fai- 
sait un dessin à la chambre claire (flg. 51), un des assistants, 
M. Charles Delage, nous raconta que son père avait déchaussé cette 
pierre il y a quelques années et qu’il en avait relevé les dimensions. 
M. Soupault a eu l’amabilité de faire rechercher les notes prises à cette 
époque et de m’en adresser une copie. On y trouve les renseignements 
qui suivent : 

« Le 9 novembre 1884, M. Jean-Pierre Delage, charpentier à Ville- 
neuve-le-Boi, fut chargé par M. Noël, alors maire, et par le conseil 
municipal de la Commune, de faire dégager et transporter la Pierre- 
Fitte sur la place de la Mairie. La pierre déchaussée avait 3 mètres de 
hauteur et 4 m. 50 de circonférence en moyenne. Elle était plus forte 
à la partie inférieure qu’à la partie supérieure. Cubée, son poids a pu 
être évalué à 12 ou 13 000 kilogrammes. Les difficultés qu’aurait pré- 

1. A. Barranger, Étude d’archéologie celtique , gallo-romaine et franque appli- 
quée aux antiquités de Seine-et-Oise. 1864. 


A. DE MORTILLET. — - EXCURSIONS DE 1895 359 

sentées le transport d’un pareil bloc à travers la plaine firent renoncer 
au projet, et il fut décidé que la pierre serait rechaussée. >> 

Au cours des travaux, dit encore M. Delage, on a rencontré des 
pierres qui ont servi à la caler et tout au fond, sous la base, des 
pierres travaillées : « des débris de linteaux ». Si cette dernière asser- 
tion est exacte, elle semblerait indiquer que l’érection du monument 
ne remonte pas à une date très reculée; mais on peut aussi se 
demander si ces matériaux récents n’ont pas été placés au-dessous 
d’un monument plus ancien, en le remaniant dans le but de le conso- 
lider ou de le redresser. Pour trancher la question il faudrait au moins 
avoir vu ces pierres en place. 

Quoi qu’il en soit, on trouve autour du menhir, à la surface du sol, 
des silex taillés. A. Roujou, Louis Leguay et Philippe Salmon en ont 
recueilli. 

La Pierre-Fitte, qui appartient aujourd’hui à M. Jules Godefroy, 
professeur à l’Ecole d’Agriculture de Grand-Jouan (Loire-Inférieure), 
n’est d’ailleurs pas le seul monument mégalithique que possédait la 
commune de Villeneuve-le-Roi. Rarranger rapporte que la place 
avoisinant le lavoir public porte de temps immémorial le nom signi- 
ficatif de place de Pierre-Laye. 

Il existe également dans les communes voisines des noms de lieux 
conservant le souvenir de menhirs actuellement détruits, comme les 
Hautes- B ornes, à Orly (Seine). 

Les pierres dressées ne manquaient pas non plus de l’autre côté de 
la vallée. Rien qu’à Villeneuve-Saint-Georges, Piérart 1 en cite plu- 
sieurs : la Pierre-des-Buchereaux , au lieu dit Les Buchereaux; le 
Long-Grès , près du Chantier de la Vierge; enfin la Pierre- Fritte, en 
aval de la ville, entre la route de Paris et la Seine, en face du menhir 
de Pierre-Fitte. Nous n’avons malheureusement aucun détail sur la 
seconde et les travaux du chemin de fer de Lyon ont fait disparaître 
la dernière, auprès de laquelle était une ferme portant son nom, qui 
existait encore vers le milieu du xvm e siècle. 

Poursuivant notre route, nous avons traversé la Seine et pris à Vil- 
leneuve-Saint-Georges le train allant vers Corbeilqui passe à 10 h, 14. 
Quelques minutes après, nous étions à la station de Draveil-Vigneux, 
d’où nous avons gagné la sablière de Vigneux. 

Menhir de la Pierre-à- Mousseaux. — La sablière de Vigneux, vaste 
exploitation de sable établie par notre regretté compagnon d’excur- 
sions Eugène Piketty, sur la rive droite de la Seine et communiquant 


1. Piérart, Histoire de S aint-Maur-les- Fossés et des communes des cantons 
de Charenton , Vincennes et Boissy -Saint- Léger, 187&. 


360 


revue de l’école d’anthropologie 


avec elle, forme, en amont du pont du chemin de fer, un véritable lac 
dans lequel manœuvrent de puissantes dragues à vapeur. A l’angle 
sud-ouest de cette excavation, à environ 300 mètres du fleuve, se 
dresse un bloc de grès mesurant 2 m. 10 de hauteur, 1 m. 40 de lar- 
geur et 0 m. 60 d’épaisseur (fig. 52). Au sommet est une cavité en 
forme de fera cheval qui paraît naturelle. L’endroit est appelé depuis 
longtemps : plaine du Gros-Caillou, de la Grosse-Pierre , de la Pierre- 
de-Mouceau ou de Monceaux, ainsi qu’on le voit sur d’anciens docu- 
ments. Dans un mémoire rédigé en 1723, dontPiérart cite un passage, 
il est question du lieu dit « le Gros-Caillou ou la Pierre de Monceaux». 
L’orthographe actuelle est : Pierre-à-Mousseaux . 



Fig. 52. — La Pierre-à-Mousseaux, à Vigneux (Seine-et-Oise). Vue prise du S.-S.-O. 

Échelle : 1/50. (Dessin de Paul Allorge.) 

Ce menhir est situé sur la commune de Vigneux, non loin de la 
limite de celle de Draveil ; c’est à tort qu’on l’a parfois indiqué comme 
se trouvant sur cette dernière. Il appartenait à M me veuve Trottemant, 
qui habite le château de Mousseaux, mais il a été récemment acquis 
par les propriétaires de la sablière et M. Charles Piketty a bien voulu 
nous rassurer sur son sort. Il n’est nullement question de le détruire. 
Lorsque les dragages entameront le champ dans lequel il est planté, 
on réservera autour de lui un îlot assez grand pour qu’il ne coure 
aucun danger. 

La Pierre-à-Mousseaux a été signalée en 1861 par M. Francis Mar- 



A. DE MORTILLET. — EXCURSIONS DE 1895 361 

tin 1 et décrite depuis par divers auteurs, entre autres Piérart et Phi- 
lippe Salmon. 

Il devait aussi y avoir un menhir sur la commune de Draveil. Ph. 
Salmon a indiqué à la Commission des Monuments mégalithiques un 
bloc de grès couché dans un trou au bord et au-dessous du chemin de 
la Boche , près de La Malplacée , dernières maisons du village de 
Mainville. Quelques habitants de Mainville prétendent avoir vu debout 
cette pierre, qui aurait été renversée il y a plus de vingt ans. Elle se 
termine en pointe à une de ses extrémités et mesure 2 m. 70 de lon- 
gueur, 1 m. 50 de largeur et 0 m. 60 d’épaisseur. 



Fig. 53. — La Roche-qui-tourne, à Lardy (Seine-et-Oise). Vue prise du N.-E. Échelle : 1/70. 

(Dessin de A. de Mortillet.) 

Mais le temps devenant menaçant, il était prudent de fuir. Tandis 
que M. Allorge, resté seul auprès du menhir de Yigneux, en prenait 
un croquis sous une pluie fine qu’un violent vent rendait encore plus 
déplaisante, nous avons rapidement atteint Juvisy, où notre déjeu- 
ner était préparé. Pendant le repas les nuages se dissipèrent, et le 
soleil ne nous quitta plus de la journée. 

A 2 h. 21 nous sommes remontés en chemin de fer à destination de 
Lardy, où nous étions rendus à 3 h. 16. Nous avons eu le plaisir de 
trouver à la gare M. Ernest Delessard, qui nous a obligeamment guidés 
pendant toute la seconde partie de l’excursion. 

1. Francis Martin, Notices archéologiques sur Villeneuve-Saint-Georges. ( Mé- 
moires de la Société des sciences morales , des lettres et des arts de Seine-et-Oise. 

T. VI.) 


362 


revue de l’école d’anthropologie 


La Roche-qui-tourne. — Longeant la ligne du chemin de fer jusqu’à 
un tiers environ de la distance qui sépare la station de Lardy de celle 
de Chamarande, nous sommes d’abord allés voir un énorme bloc, 
nommé dans le pays la Roche-qui-tourne , la Pierre-qui-tourne ou la 
Roche-branlante. Cette pierre, située un peu au delà du poteau kilo- 
métrique 44, à quelques mètres seulement de la clôture du chemin de 
fer, entre la voie et la Juine, figure au cadastre de 1818. Une partie 
de la Section E des plans de la commune de Lardy porte, en effet, 
le nom de Champtier de la Roche-qui-tourne. 

Il s’agit d’une pierre de forme irrégulière dont le grand axe a 
4 m. 40 de longueur et le petit 2 m. 20. Sa plus grande épaisseur est 
de 2 m. 20. Le volume de cette pierre serait, d’après M. Delessard, 
d’environ 14 mètres cubes, ce qui représente un poids de 36 000 kilo- 
grammes. Elle repose par deux points seulement sur un rocher (fig. 53) . 
Le tout est en grès de Fontainebleau, de même nature que les blocs 
volumineux dont toute la contrée est parsemée. 

Au dire de M. Paul Tomasi 1 on pourrait, à l’aide d’un levier, faire 
subir à la pierre de dessus un mouvement de bascule du nord au sud. 
Peut-être a-t-elle été autrefois plus facile à mettre en mouvement, 
mais rien ne nous permet aujourd’hui de la ranger avec certitude dans 
la catégorie des pierres branlantes. Ce n’est plus qu’une pierre à 
légende. 

Les anciens du pays se souviennent avoir entendu raconter par 
leurs ancêtres que : « tous les jours, à midi précis, arrive un pigeon 
blanc qui fait tourner la Roche ». Suivant une autre version, ce serait 
non pas à midi, mais à minuit que la pierre effectuerait un tour sur 
elle-même. On dit aussi qu’elle ne tourne que « quand on ne la 
regarde pas ». Elle passe, enfin, pour guérir les maladies d’entrailles ; 
il suffit pour cela d’aller se frotter le ventre contre. 

Ce qu’il y a de certain, c’est que dans toute la région on tenait beau- 
coup à cette pierre. Nous savons par M. Peccadeau de Liste que, lors 
de la construction du chemin de fer de Paris à Orléans, les habitants 
du pays s’opposèrent énergiquement à sa destruction. Afin de l’épar- 
gner, la compagnie modifia légèrement son tracé. 

En quittant la Roche-qui-tourne, nous sommes descendus à travers 
la campagne dans le fond de la vallée, nous avons passé la Juine, tra- 
versé le parc du château de Gillevoisin et nous sommes entrés dans 
le bois de la Bouillie. Dans un coin fort pittoresque du bois, au milieu 
d’un amas de blocs de grès, M. Delessard nous a montré un très 

1, Paul Tomasi, Notice sur les temps préhistoriques et V homme primitif à 
Étampes, 1886. 


A. DE MORTILLET. — EXCURSIONS DE 1895 368 

curieux pseudo-polissoir. Sur le côté d’un des blocs s’ouvre une cavité 
en forme de four, assez grande pour qu’un homme puisse s’y tenir 
couché les jambes pliées. A l’intérieur, sur la face inférieure ainsi 
que sur les parois et même sous la voûte, se voient de nombreuses 
stries, se croisant de diverses manières, dont les plus longues n’ont 
qu’une vingtaine de centimètres. On y voit aussi quelques cupules. 

Un examen attentif de ces sillons nous a convaincus qu’ils n’étaient 
pas dus à des causes naturelles. Ils sont bien l’œuvre de l’homme, 
mais ils n’ont que des rapports assez éloignés avec les rainures des 
véritables polissoirs de la période néolithique. Leurs dimensions sont, 
du reste, trop exiguës pour qu’ils aient pu servir au polissage de 
haches en pierre et il faut avouer que la place aurait été singulière- 
ment mal choisie, car on ne jouit guère, dans ce trou, de la liberté de 
ses mouvements. L’idée que ce pourrait être des traces d’aiguisage 
des outils en acier dont se servent les carriers qui taillent du grès 
dans ces parages doit également être écartée. 

A vrai dire, ces marques ont tout l’air de n’avoir jamais servi à 
aucun usage pratique. Dans quel but ont-elles donc été faites? Peut- 
être tout simplement pour s’amuser, pour tuer le temps. Bien que les 
combinaisons variées de lignes qu’elles présentent paraissent, au pre- 
mier aspect, n’avoir aucune signification, on y distingue cependant, 
en regardant plus attentivement, plusieurs croix latines assez nette- 
ment figurées. Le reste rappelle un peu les dessins incohérents des 
vieux grimoires cabalistiques. 

Ayant cherché de toutes parts si nous pouvions découvrir quelques 
indices capables de nous fournir des éclaircissements, nos recherches 
n’ont pas été tout à fait vaines. Nous avons retrouvé, sur le bloc 
même, une date: 1691 , tracée en creux, en chiffres de l’époque. D’un 
autre côté, M. Allorge, explorant le fond de la cavité, en retira un frag- 
ment de grès de forme à peu près rectangulaire, ayant 5 centimètres 
de long sur 4 de large et de 15 à 20 millimètres d’épaisseur. C’est un 
éclat probablement naturel de roche très dure, dont un des grands 
côtés se termine en biseau légèrement arqué et usé par un frottement 
prolongé. Nous avons certainement là, recueilli en place, un des ins- 
truments avec lesquels ont été creusés les traits longitudinaux. 

De tout ce que nous avons pu observer, il résulte que ces gravures 
ne paraissent pas remonter à une bien haute antiquité. Elles ont sans 
doute été faites, il y a quelques siècles, soit par des bergers ou par des 
désœuvrés fréquentant le bois, soit par quelque malheureux, quelque 
sorcier ou quelque ermite retiré en ce lieu solitaire. 

M. Delessard nous a ensuite conduits au dolmen qui se trouve sur le 
petit plateau dominant le village de Janville. 


364 


revue de l’école d’anthropologie 


Dolmen de la Pierre-Levée. — Ce monument est situé à environ 
300 mètres au nord de la ferme de Pocancy et à peu près à égale dis- 
tance à l’ouest de la tour de Janville. L’endroit porte le nom de Chame- 
lier de la Pierre-Levée. Il fait partie de la commune d’Auvers-Saint- 
Georges et non de celles de Lardy ou de Bouray, comme on l’a parfois 
indiqué. 

Onze pierres : 9 supports et 2 tables, composent le dolmen. Elles 
forment une chambre assez régulière, exactement orientée de l’est, à 
l’ouest, et précédée à l’est d’un vestibule (fig. 54). La longueur inté- 
rieure du monument est de 4 m. 70. La chambre proprement dite a les 
dimensions suivantes : 3 m. 70 de longueur, 2 m. 65 de largeur à sa base 
et au fond , et 2 m . 40 de largeur dans le bas vers l’entrée ; dans le haut 
elle n’a que 2 m. 18 de largeur, les parois latérales étant légèrement 



Fig, 54. — Plan du dolmen de la Pierre-Le- Fig. 55. — Table du dolmen de la Pierre-Levée, 
vée, à Auvers-St-Georges (Seine-et-Oise). — A. Face supérieure de la table. — B. Frag- 
Échelle : 1/138. ment de la table A. — P, P, P. Bassin et cuvettes. 


inclinées à l’intérieur; sa hauteur est de 1 m. 87 au fond et 1 m. 72 à 
l’entrée. Une forte dalle de 4 m. 10 de longueur, 3 m. 20 de largeur et 
0 m. 50 en moyenne d’épaisseur la recouvre presque complètement. Sa 
paroi sud comprend 4 supports, la paroi du fond 2 et la paroi nord un 
seul. 

Le vestibule, large de 1 m. 40, était formé par deux supports, dont 
l’un, celui du côté nord, est venu en tombant buter contre l’autre. Il 
était recouvert d’une seconde table, renversée depuis longtemps, qui 
gît actuellement à terre en avant du monument. 

La Pierre - Levée, entièrement composée de dalles de grès, est 
encore en partie engagée dans un murger de pierrailles calcaires, qui 
formait jadis un vaste tumulus couvrant complètement le monument. 
On l’a mise à découvert vers 1860, en enlevant des pierres pour la 
construction d’un chemin voisin. Depuis lors, elle a été fouillée à 


A. DE MORTILLET. — EXCURSIONS DE 1895 


365 


diverses reprises. Vers 1865, les cultivateurs qui se mettaient à l’abri 
dans la chambre, voulant la rendre plus habitable, en baissèrent le 
sol. En exécutant ce travail, ils trouvèrent les squelettes d’une dizaine 
d’individus reposant sur un lit de cailloux ronds, mais ils ne firent 
aucune attention aux objets d’industrie et dispersèrent le tout dans 
les champs. Plus tard, en 1880, de nouvelles fouilles furent faites par 
un habitant du pays, qui y recueillit une hache en pierre polie. 
M. de Souancé, possesseur actuel de la hache, se rendit à cette époque 
acquéreur du dolmen, dans lequel il entreprit à son tour des recher- 
ches. Il ne rencontra que quelques débris d’ossements humains, un 
petit tranchet en silex et un fragment de grès portant sur une de ses 
faces une cavité hémisphérique d’un beau poli ayant environ une 
trentaine de centimètres de diamètre. M. Delessard, auquel nous 
devons ces renseignements, croit que c’est un morceau de meule à 
broyer le grain au moyen d’un pilon. 

En examinant avec soin la face supérieure de la table, nous avons 
reconnu qu’elle a servi de polissoir. On remarque, à l’extrémité ouest, 
une sorte de bassin arrondi où l’eau peut séjourner et tout autour des 
traces bien reconnaissables quoique un peu effacées de cuvettes et de 
rainures (fig. 55). 

Des hauteurs de Pocancy, descendant par Janville, nous sommes 
allés directement au village des Scellés, chez M. Delessard, qui nous 
a montré quelques pièces intéressantes récoltées dans la région : silex 
taillés, haches polies en silex et en grès, haches en bronze, etc. 

Après avoir dîné à Janville, nous avons regagné la station de Lardy 
et nous avons pris, à 9 h. 35, le train arrivant à Paris à 11 h. 7 du 
soir. 


Excursion du dimanche 4 août. 

Nous avons quitté la gare Montparnasse à 9 heures du matin et 
sommes arrivés à 10 h. 45 à Maintenon. A notre descente de vagon, 
quelques habitants de la localité : M. Ghantegrain, directeur de l’école 
primaire supérieure, et deux artistes distingués, MM. A. Deroy et 
F. Ryckebusch, ainsi que quelques membres de la Société archéolo- 
gique d’Eure-et-Loir : MM. Frédéric Maugars, E]ugène Hurtault et 
Brosseron, se sont joints à nous. Nous avons repris à 11 heures 18, en 
compagnie de ces messieurs, un train de la petite ligne de Dreux à 
Auneau, qui nous a menés en 20 minutes à la station de Gallardon- 
le-Pont. Plusieurs personnes de Gallardon, entre autres : le maire, 
M. Hautefeuille, M. A. Mallet, un ardent palethnologue doublé d’un 
bon géologue, et M. Afchain, nous attendaient. Ils nous ont de suite 


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revue de l’école d’anthropologie 


conduits au menhir de Chantecoq, que l’on aperçoit d’ailleurs de la 
gare, dont il n’est distant que d’un demi-kilomètre environ. 

Menhir de Chantecoq. — Le menhir connu sous le nom de Pierre de 
Chantecoq se dresse bien en vue, au sommet d’un mamelon, sur le 
flanc gauche de la vallée de la Voise, à peu près à moitié chemin du 
Pont à Ymeray, entre la route et la voie ferrée. Il sert de limite à 
deux champs dépendant de la commune d’Ymeray et consiste en une 
belle dalle de grès d’un contour assez irrégulier, ayant comme dimen- 
sions : 2 m. 83 de largeur maximum, Om. 65 d’épaisseur maximum et 



Fig. 56. — Menhir de Chantecoq, à Ymeray (Eure-et-Loir). Vue pri